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L'avocat et le braconnier

Chapitre 1

Divers
Assise dans le bureau de son mari, l’épouse de Maître Tallon proteste :
— Étienne, tu invites encore des gens sans me prévenir : à la Toussaint, ton père Achille, et à Noël, ma mère.— Ce n’est pas ma faute si je les aime bien, non ?— Et maintenant, il faut que tu partes en Côte d’Ivoire.— Oui, pour des clients braconniers.— Des braconniers ? Ils ont tué des gens ?— Non, des éléphants, pour prendre leurs défenses.— Ils ont été pris la main dans le sac, alors.— Oui, les gardes les ont capturés et ont pris leurs défenses. Alors les braconniers m’ont appelé pour que je prenne leur défense. C’est compliqué, il ne faut pas que je me trompe.
À cet instant entre Jennifer, secrétaire, une blonde très pulpeuse.
— Maître, désolée pour le retard, il y a eu une coupure de courant et ensuite comme je continuais à manger, le serveur du snack a dit que j’étais nyctalope.— Oh, le grossier personnage ! Tu as répondu quoi ?— J’y ai dit « niq’ta mère », et je lui ai pété le nez d’un shuto uchi ! Vous auriez vu ça, il a basculé par-dessus le comptoir en pissant le sang.
Une heure après, madame ayant préféré vaquer ailleurs, Jennifer et son patron ont consulté le Larousse et compris ce qu’était la nyctalopie. Merde, le serveur avait ramassé pour rien.
— Jennifer, si tu vois dans le noir, je vais te prendre en Afrique.— Vous savez, Maître, des Noirs, il y en a ici aussi, et pas besoin d’aller si loin pour me sauter.— Ce n’est pas ça, ma pulpeuse secrétaire adorée. Tu es belle comme une sculpture de Degas, blonde comme les blés mûrissant dans les étendues du Middle-West, mais alors ! bête comme une oie cendrée gavée au maïs transgénique. C’est simplement que mes clients sont de jeunes Ivoiriens.— Je ne vois pas...— Justement, moi non plus, je n’y vois rien. C’est vrai que je ne mets plus mes lunettes, pour les ménager avant de prendre l’avion.— Vous avez raison, Maître : qui veut voyager loin ménage sa monture. Et moi, vous allez aussi me monter sans me ménager, en Afrique ?
— Si tu m’aides à faire libérer les braconniers, je n’y vois rien à redire.— Et pourquoi ils nous ont contactés, ces gens ?— Parce que notre cabinet est à la Défense.
Direction Abidjan, la grande ville côtière de Côte d’Ivoire. L’avocat et son accorte secrétaire arrivent à leur hôtel, « L’Abri Côtier ». Une table est réservée au restaurant du grand chef Jean Bonbeur, à qui le guide Fetnatien (équivalent ivoirien du Michelin) a décerné trois bananes, la récompense suprême.
La première entrevue à la prison, prévue le matin, sera colorée : le client est noir, la secrétaire est blonde à défaut d’être une oie blanche, et l’avocat vert.
Oui, parfois il a été accusé d’être un avocat marron certes, mais vert... Seulement voilà, il a abusé la veille de gouagouassou au foutou, arrosé abondamment de tchapalo. Cuisine divine comme vous le voyez, mais épicée et difficile à digérer pour un petit Blanc débarqué de Paris. Il a passé la nuit à tirer au canard dans les vécés au lieu de tirer Jennifer qui, en désespoir de cause, broyant du noir, est descendue sucer un esquimau (que faisait-il à Abidjan ? Mystère.)
Le lendemain, l’avocat se présente donc à la MACA, prison civile d’Abidjan. Il est reçu par le vieux directeur, Oscar Lafontaine, qui n’est guère affable.
— Vous venez voir le coupable ?— Coupable, il ne l’est pas forcément, rétorque l’avocat au crabe. Il n’y a plus qu’une personne ?— Pff ! Les autres ont demandé à partir, et comme ce sont des cousins de ma femme... Mais le dernier va prendre pour tous ! Voici son dossier.
L’avocat est introduit, disons qu’il se fait mettre dans la cellule du prévenu, un jeune Noir en treillis fatigué.
— Présentement, je suis grandement honoré, Bwana, là dis-donc !— Arrêtez votre cinéma, Monsieur Thuram ; je viens de voir que vous êtes né à Paris et que vous avez décroché un master 2 d’Histoire antique à la Sorbonne.— Cher Maître, je n’allais tout de même pas vous accueillir en récitant l’Anabase de Xénophon, mais si vous y tenez... « Δαρείου καὶ Παρυσάτιδος γίγνονται παῖδες δύο, πρεσβύτερος μὲν Ἀρταξέρξης, νεώτερος δὲ Κῦρος »— Arrêtez, par pitié, ou je ne prendrai pas votre défense.— Je ne l’ai plus : ils me l’ont prise, les salauds.— Mais que vouliez-vous en faire, bon sang !— Je trouvais romanesque d’offrir à ma douce fiancée, Cunégonde de la Tour Fondue, une parure sauvage en ivoire taillée de mes propres mains. Elle était prête à me laisser cueillir sa fleur. Et voilà.— Vous aurez eu l’Afrique, mais pas la moule ! ricana l’avocat.— Que voulez-vous, Maître. Je suis un incurable romantique nourri au lait de Musset, Stendhal et Prévert.— Je comprends cela ; moi-même, Dalloz et les Éditions Francis Lefebvre me procurent une jouissance à nulle autre pareille. Si je vous disais l’émoi tumescent qui naquit dans mon ventre à la lecture de mon premier Code pénal, cadeau de mon père pour mes treize ans...
Entre alors Jennifer, le cheveu en bataille et la robe froissée qu’elle tire sur ses jolies cuisses fuselées. Le belle blonde essuie quelques gouttes à la commissure de ses lèvres purpurines et lèche son doigt, puis aperçoit Thuram et ouvre grand ses yeux de biche. Lui aussi est surpris de voir la jolie assistante.
— Jennifer, ma jolie !— Nicolas ? C’est toi le braco que mon patron doit défendre ?— Braco... Je n’ai jamais tiré un coup de ma vie...— Menteur ! rigole la blonde.— Avec un calibre 12 !— Pourtant, je crois avoir entendu dire que tu possèdes une arme de gros calibre capable de tirer plusieurs coups.— Certes, ma mie ; cependant, ma tendre Cunégonde répugne à ne serait-ce qu’entrouvrir les cuisses, et mon arme est restée sagement rangée.— Nicolas, quand tu sortiras, je veux bien astiquer ton matériel. Je ne voudrais pas qu’il rouille et s’enraye au moment crucial.— Tu ferais ça, ma belle cousine (par alliance) ?— Eh bien, je t’ai toujours trouvé canon, et ton obusier a l’air d’avoir besoin d’exercice. Je te propose trois cibles d’un coup. Enfin, des coups, j’espère qu’il y en aura plusieurs.— Belle blonde au QI moins élevé que le tour de poitrine, je propose de commencer notre rapprochement dès demain matin.— Mais, intervient l’avocat, vous comptez sortir comme ça ?— Oui Maître, grâce à vous. Remettez votre montre Kelton en acier chromé au vieux directeur qui les collectionne en échange de ma liberté, et je vous paie tous vos frais.
Jennifer applaudit en serrant ses cuisses car l’impatience inonde déjà son ventre doux, et Nicolas déclame, un brin lyrique :
— Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.J’irai par la forêt, j’irai par la montagneJe ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
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