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Chroniques pénitentiaires d'une rebelle

Chapitre 2

Au travail

Lesbienne

Le réfectoire sonne creux au petit-déjeuner à 7 heures, les cent-cinquante détenues du bloc A viennent par roulement, suivant le poste de travail ; d’abord les cuisines, puis le service d’entretien, enfin les ateliers. Je m’installe de nouveau en face de Christelle sous quelques regards réprobateurs. Les flics représentent l’ennemi héréditaire ici, pire que les matonnes, le hasard ou la malchance a voulu que ma codétenue soit de l’autre camp malgré sa condition semblable à la nôtre. Perso, je n’ai rien contre la police.


Pourra-t-elle vraiment me protéger ? Contre qui ? Le système carcéral a été repensé afin de limiter les violences physiques, y mettre fin relève de l’utopie pure et simple, la nature humaine se trouve toujours des excuses, sinon la prison ne servirait à rien. En fait, à commencer par la conception des locaux, tout est orienté vers la productivité, or les bagarres sont mauvaises pour les affaires, au pénitencier ou ailleurs. Une prisonnière à l’isolement ou à l’infirmerie représente un manque à gagner.


— Marvault ! beugle la surveillante en chef accrochée au distributeur de café comme si sa vie en dépendait, ce qui est peut-être le cas au début de la journée.


Je lève la main suivant l’article 2 du règlement intérieur ; mieux vaut apprendre les principaux par cœur le plus vite possible.


— Tu es dans l’équipe de Laval, ajoute-t-elle sans commentaire.


Celle qui a voulu m’acheter avec son dessert la veille se manifeste, son sourire en coin ressemble à la promesse de moments délicieux. Pas en ce qui me concerne, j’aurai voulu rester près de Christelle ; malheureusement, il n’y a aucune autre alternative que d’obéir en silence, le directeur me l’a fait comprendre la veille. Le regard de ma vis-à-vis s’illumine un instant.


— Je vais arranger ça, ne t’en fais pas. Si quelqu’un te cherche des noises, dis-le-moi, ne va jamais te plaindre devant les matonnes.


Le choix par défaut de me rapprocher de ma codétenue s’avère peut-être le moins mauvais le temps de prendre mes marques dans un univers dont j’ai tout à redouter. Une nouvelle hérite toujours du rôle de la proie au pénitencier, jusqu’à la prochaine arrivée, la fonction de prédatrice, et le respect qui en découle se mérite. La surveillante en chef réclame le silence d’un coup de sifflet strident.


— Prenez des forces, les frotteuses, début du travail dans cinq minutes. Vous aurez le temps de jacasser plus tard.


Laval en bout-de-table me dévore des yeux, je me fais l’effet d’un croissant pur beurre livré à la convoitise d’un diabétique en rémission, ou plus sûrement d’une nana offerte à une gouine en manque de domination, à me faire regretter l’attitude déplacée de Christelle hier, un jeu bien innocent en comparaison.


Balais-brosses, seaux, serpillères, détergent, gants, chiffons, cire, autant d’ustensiles datant du début du siècle, le local entretien tient de l’entrepôt d’un musée. Et encore, les ménagères de l’époque connaissaient déjà le robot-aspirateur.


— T’inquiète pas, on va t’apprendre à t’en servir.


La blonde aux cheveux filasses suce le manche d’une balayette comme elle l’aurait fait d’une bite, ma stupeur fait rire les deux autres tandis que Laval, le dos tourné, coche la liste du matériel à emprunter. Une terrible envie d’enfoncer le gode improvisé dans la gorge de cette conne jusqu’à ce qu’elle s’étouffe me démange. À peine arrivée, je suis à deux doigts de passer devant le conseil de discipline. Non, pas question de prendre un an de plus, si bagarre il doit y avoir, les coups ne viendront pas de moi.

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— Ça ne doit pas être compliqué, tu y arrives bien.


Une chape de silence s’abat dans le local, la remarque a porté. D’accord ! Ma grande gueule me perd encore une fois, je viens d’échanger le conseil de discipline contre un séjour à l’infirmerie. Laval revient vers nous à temps, son sourire désamorce la situation sur le point d’exploser.


— Elle a de l’humour, la nouvelle, j’aime. Gaëlle, ajoute-t-elle cajoleuse, à l’attention de l’offensée, tu passes la serpillère dans l’atelier avec Cat, faites gaffe, ça doit être sec dans une demi-heure quand les couseuses débarqueront. Nous, on s’occupe des lavabos. Allez ! Au boulot, les filles, tout doit être nickel.


Laval me pousse dans le couloir, sa main à plat dans le creux de mes reins rappelle les gestes déplacés des mecs en boîte, comme eux, elle doit baver en matant mes fesses. J’accélère le pas dans l’espoir d’échapper à l’emprise malsaine, elle me rattrape sans effort ; la chaleur de son souffle dans mon cou m’effraie.


— Je peux rendre ton séjour agréable, il te suffit d’être gentille.


Ah oui ? Le règlement est clair, aucun colis, pas de cantine ; le tabac, la bouffe, la drogue, tout ce qui servait de monnaie d’échange dans l’ancien temps est interdit. Elle peut certainement faire de ma vie ici un enfer, mais la rendre plus supportable, j’en doute. La présence d’une matonne à la porte du local des toilettes me sauve d’une crise de panique légitime.


— Arrête ton cirque, Laval, t’es là pour astiquer les chiottes, pas la minou de ta petite copine, du moins pas pendant les heures de travail.


Une certaine liberté sexuelle en échange de la paix sociale, le deal est simple, et au calme relatif qui règne, les deux camps y trouvent leur compte. L’autre se contente de me serrer de près en passant devant moi, promesse que l’histoire ne s’arrête pas là. Je me retiens de la frapper, la peur me rend agressive.


La promenade de 11 h 30 à midi, heure du rassemblement pour aller au réfectoire, est bienvenue ; une brise nous livre les premières senteurs printanières à domicile, très charitable de sa part. Vu du fourgon cellulaire, le pénitencier se trouve isolé au milieu de champs presque abandonnés, presque car l’herbe est coupée régulièrement, encore une mesure destinée à prévenir les évasions. La dernière remonte à 2042, dix-neuf ans plus tôt, j’en avais 1 à l’époque. Depuis, toutes les prisons de France ont été rénovées.

Trois blocs de détention forment un immense carré avec le bâtiment administratif où les gardiennes sont logées dans des appartements de fonction. Chaque bloc possède sa cour de promenade, un réfectoire, une infirmerie, ses ateliers, ses surveillantes aussi. Les tireurs d’élite sur les miradors qui hérissent le mur d’enceinte, toutes des femmes, sont équipés d’armes non mortelles selon la rumeur ; je ne tiens pas à servir de cible rien que pour savoir si c’est vrai.


— Tu rêves ?


Christelle près de moi, je me sens à peine soulagée ; les avances de ma cheffe de groupe se font précises, au point de ne plus savoir où me planquer. Pauline Laval, 36 ans, condamnée à trente ans pour le braquage d’un fourgon blindé, rien que ça, elle n’a pas hésité à tirer sur les convoyeurs, alors les juges ont retenu la tentative de meurtre. Me mettre à dos la tête brulée du bloc A craint, mais c’est ça ou accepter de devenir son jouet sexuel jusqu’à ce qu’elle se lasse.


— Je suis inscrite à la bibliothèque, tu me diras les bouquins qui t’intéressent.


Enfin une bonne nouvelle, la première depuis mon arrivée en enfer, je me retiens de l’embrasser sur la joue. La bise à une fliquette, même amicale, serait considérée comme une provocation par les autres.


— Ne te fais aucune illusion, les matonnes sauraient tout de suite si je t’en prête un, je vais devoir te faire la lecture à haute voix.

— Comment ça ?

— T’as pas remarqué ? La cellule est truffée de caméras, mais il n’y a pas le son, ou les opératrices deviendraient folles devant les écrans de contrôle.


L’impression de coup de chaud me donne presque envie de vomir.


— Tu veux dire qu’hier soir...


Le sourire complice de Christelle calme les remontées acides de mon estomac, moins les coups de boutoir dans mon cerveau ; seuls des détraqués peuvent mater des femmes en permanence sous la douche ou aux toilettes.


— Ça devrait te rassurer, on me mettrait au mitard avant que j’aie réussi à te violer. Tu peux dormir tranquille, ce n’est pas dans ma nature.


Une clameur soudaine annonce la sortie des ateliers, les détenues se mettent sur cinq rangs devant la grande porte du réfectoire. Je décide de boire le verre à moitié plein, un accès à la bibliothèque par personne interposée, c’est mieux que rien.


Le nettoyage du réfectoire m’occupe l’esprit en début d’après-midi, j’aurais voulu que ça dure ; malheureusement, passer la serpillère n’occupe bientôt plus que mes mains. La matonne semble se désintéresser de nous, elle papote avec une collègue devant un coca. Pauline Laval a repris son manège interrompu en fin de matinée sous l’œil réprobateur de Gaëlle, la blonde aux cheveux filasse. Sa jalousie aurait pu être marrante en d’autres circonstances, là, je me sens coincée entre le marteau et l’enclume.


Cat, la simplette du groupe, se contente de suivre de loin le mouvement imprimé par la cheffe ; pas étonnant qu’une nana sans caractère se retrouve dans les emmerdes, elle a dû s’enticher du mauvais mec dans une autre vie, la voici désormais sous la coupe d’une meneuse qui se régale à lui donner des ordres. J’en éprouverais presque de la pitié si cette empotée se décidait enfin à nous aider au lieu de faire la sieste en appui sur son balai-brosse, plus vite le boulot sera fini, plus vite on retrouvera notre cellule.


Laval, je ne peux pas me résoudre à l’appeler par son prénom celle-là, lui a peut-être demandé de ralentir le rythme pour avoir le temps de m’amadouer. Elle peut m’oublier, j’ai choisi le camp de Christelle malgré le danger de se lier d’amitié avec une fliquette, il y a une différence entre se défendre contre un mari violent et tirer pendant une attaque à main armée. Ma codétenue a un cœur sous sa carapace, elle m’apportera au moins un peu de positif dans un lieu aussi sordide.


— Ça avance ou quoi ! Déjà cinq minutes de retard sur hier. Vous bossez mieux à trois qu’à quatre, ma parole.


Les gardiennes n’ont plus rien à se dire ou j’ai vu juste, l’équipe tourne au ralenti, et la faute en revient obligatoirement à Laval.


— Marvault ! Amène-toi, laisse ton seau.


Mon pouls fait une embardée, j’ai la trouille de payer pour les autres qui décident de s’activer un peu tard, le sourire de la matonne n’a rien de rassurant.


— Tu es demandé à l’infirmerie, ma collègue va t’accompagner, puis tu attends sur place. On y sera peut-être avant le rassemblement pour la bouffe du soir ! gronde-t-elle d’une voix menaçante à l’intention des autres.


Et merde ! Encore une raison de me faire mal voir. Tant pis, j’en prends mon parti, il y aura des jours meilleurs.


La vaccination obligatoire ne me fait pas peur, au contraire, le nombre de prisonniers qui chopaient une saloperie de virus en tôle dans l’ancien temps dépasse l’entendement. Dommage que toutes ces avancées se fassent au détriment des libertés individuelles, un prix trop exorbitant à mon goût. La gardienne assise près de moi joue sur son portable, elle s’occupe au moins, j’aurai apprécié un magazine dans la salle d’attente, histoire de passer un peu le temps.


— Je te laisse cinq minutes, tu ne bouges pas sauf ordre express de la toubib.


Aucune chance, la dernière fois que j’ai ignoré la petite voix dans ma tête, celle de la prudence à défaut de la sagesse, un juge mal embouché me condamnait à cinq ans de lessivage forcé dans un pénitencier, inutile d’en rajouter, je suis fermement décidée à obéir aux ordres en silence. Une matonne me demande d’attendre le cul sur une chaise sans bouger ? Aucun problème, la nouvelle Louise s’évadera mentalement en attendant le retour de la toubib.

Tiens ! Je n’ai pas fait gaffe hier, la grande psyché de la salle d’examen est fixée à la porte entrouverte. Les détenues en attente restent donc sous surveillance au détriment du secret médical, encore une liberté essentielle sacrifiée au nom de la sécurité générale, et le gouvernement s’étonne des ambitions révolutionnaires d’une partie non négligeable de la jeunesse. Il doit y avoir aussi des caméras, ça m’amuserait que l’opératrice devant l’écran s’ankylose à force de me fixer. La porte de séparation s’entrouvre un peu plus.


— Déshabillez-vous entièrement, j’arrive dans cinq minutes.

— Entièrement ? Je croyais qu’on allait me vacciner.

— C’est le cas...


La phrase interrompue par un soupir langoureux m’interpelle, je décide d’approcher encore pour avoir une meilleure vue. Non, ça ne peut pas être ce à quoi je pense.


— Hummm...


Oh putain si ! Assise au bord de la table d’examen, la blouse blanche déboutonnée sans rien dessous, la toubib caresse ses seins d’une main, l’autre se cramponne à la tête entre ses cuisses, une détenue d’après la combinaison descendue sur ses hanches. Vue de trois quarts, la rouquine plutôt bien foutue se régale à lécher une moule, elle y va de bon cœur. J’ai des copines lesbiennes dehors, leurs pratiques ne me choquent pas. Non, le plus gênant, c’est qu’elle le fasse à la doctoresse du bloc A.

Et cette garce fantasme sur ma nudité, son regard brillant me transperce, elle aimerait sans doute que je les rejoigne pour un plan à trois. Pas question, je vais retourner à ma place précédente, les bras croisés sur ma poitrine, recroquevillée sur la chaise pour lui en montrer le moins possible. Donner du plaisir à la toubib ou à une matonne ? Je préfère encore coucher avec Laval.


— Non, ne bougez pas !


La voix de la donneuse d’ordres tremblote, elle maintient désormais la tête entre ses cuisses à deux mains, mais je ne pense pas que l’autre souhaite arrêter.


Rassurée par ma réaction en apprenant son boulot de flic, Christelle laisse tomber le masque loin des regards dérangeants à défaut d’être haineux, le sourire qui lui manquait hier la transforme en une femme plutôt sympathique, de celles à qui on fait volontiers confiance. J’ai de la chance dans mon malheur, j’aurais pu tomber sur une psychopathe. La scène de la veille quand j’étais sous la douche ? La pauvre a peut-être passé plusieurs années seule, à se parler à elle-même pour tromper l’ennui.


Elle se déshabille sans chichi, la combinaison atterrit sous le lavabo dans la salle de bain, la culotte plus légère tombe près de la table. Les effets, étiquetés à notre nom, sont changés tous les matins par une détenue qui accompagne la gardienne chargée du réveil. Christelle est en charge de la laverie, la planque sous une surveillance minimale. Toutes les matonnes ne sont pas des peaux de vache selon elle, certaines se montrent amicales. Reconnaissantes des faveurs sexuelles accordées peut-être, très peu pour moi.


— À la maison, j’enfilais un jogging, on prend l’habitude d’être à poil après douze ans derrière les barreaux.


La confiance instaurée, je l’imite, moi aussi j’aurai changé de fringues en rentrant de la fac, on peut s’inventer un semblant de vie normale en cellule malgré les caméras. La Ligue des droits de l’Homme n’aurait jamais toléré ça avant, l’association créée en 1998 n’existe plus que sur le papier ; quant à la fameuse Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, c’est devenu un mythe que certains aimeraient bien voir retirer des programmes de l’Histoire de France, comme l’esclavage ou la collaboration sous Vichy.


— Pas trop douloureux ? Il y a parfois des réactions au vaccin.


Christelle s’installe près de moi sur ma couchette, son regard s’attarde sur mon bras gauche. Après coup, le souvenir de la tignasse rousse entre les cuisses de la toubib vaut une légère démangeaison.


— Il s’en passe de belles à l’infirmerie.

— Ah ! tu as eu droit au spectacle de bienvenue. Pas trop choquée ?


Réflexion faite, la scène m’a émoustillée plus que je l’aurai voulu.


— Non. Tu la connais la rouquine ?

— Une vraie gouine, celle-là, pas comme la plupart qui se font du bien pour tromper la solitude. Elle a réussi à se faire embaucher à l’infirmerie, tu devines comment. Tiens, j’ai parlé à la surveillante en chef, demain tu passes dans mon équipe.


Calme ta joie, Louise, t’es filmée. Et merde ! Si les matonnes veulent du spectacle, je vais leur en donner. Les autres détenues ? Qu’elles aillent se faire voir, rien ni personne ne m’empêchera de l’embrasser sur la joue.


— Merci.


La peau veloutée a rougi, chaude au contact de mes lèvres, c’est plutôt à moi de la remercier. Comment ? Je caresse les seins lourds, étonnée de ne ressentir aucun dégoût, c’est facile, presque agréable. Mon autre main glisse sur son ventre.

— Laisse tomber, ma belle, sourit Christelle, le regard voilé de tristesse.

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