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Concours : Le déjeuner sur l'herbe : Manet et moi

Chapitre 1

Histoire médaillée
Divers

En ce bel après-midi d’été...


Quelques mots griffonnés au dos d’une carte. Dans quelles circonstances ? Alors, cette simple phrase me ramène si loin en arrière...

Pourquoi étais-je nue ? Toute une histoire qui remonte à la surface de ma mémoire embrouillée. Bizarre aussi comme les images de ce lointain passé sont d’une netteté implacable, alors que ce que j’ai fait seulement hier m’échappe ! J’entends encore Louis...


— Oh ! Alice ! Ta peau... Blanche comme neige de décembre !


Et moi pauvre folle qui sourit. Je crois encore que toi, Héloïse, tu vas aussi venir me tenir compagnie. Tu te tiens un peu à l’écart. Ma nudité te gêne ? Peut-être ? Toi pourtant si prompte à jeter ta gourme, si rapide dans l’intimité de notre chambre... tu ne supportes pas la présence de cet ami, Paul qui parle tellement. Le ruisseau chante, quelques pas en amont de cette nappe que nous dressons. Une table pour un piquenique qui s’annonce bucolique.


Et c’est bien dans ce ru, lors d’un élan mal calculé que je suis tombée, jusqu’à la taille. Mes vêtements sont bons à tordre, trempés, perdus. Alors lequel de nos deux compagnons a suggéré que nous les fassions sécher durant le déjeuner ? Paul ? Louis ? Je dois faire un énorme effort de mémoire pour juste retrouver les mots de ce midi-là. Puis ils résonnent dans ma tête. Finalement non ! C’est toi Héloïse qui rit si fort alors que je glisse dans cette onde fraiche.


— Eh bien, te voici bien lotie ! Regarde-moi dans quel état tu t’es mis ma pauvre Alice. Tu comptes donc gâcher notre sortie ?

—...

— Bon ! Trouvons un endroit pour que notre belle amie remette un peu d’ordre dans sa tenue.

—...


Je n’ai rien répondu. À quoi bon de toute façon ? L’emprise que tu exerces sur moi est quasi totale. Alors lorsque tu ouvres mon caraco, puis dégrafes ma robe, j’accepte sans broncher. Bien entendu que Paul et son complice du jour ne font aucune remarque. J’imagine un instant que tu vas mourir de jalousie de me voir ainsi sans fard, offerte aux yeux concupiscents de ces deux hommes. Mais tu te contentes de sourire. Dès que nous nous sommes installés, tu t’éloignes.


Qu’espères-tu ? Que je crie au loup, que je tape du pied ? Je suis assise sur un coin de cette couverture... drôle de couleur pour une nappe, qu’un violet délicat, tirant sur myrtille. Et les deux garçons qui me font un brin de cour. Étrange équipage que ma mémoire fait resurgir, et j’ai peur de ce que leurs yeux ne cherchent plus à éviter. Pourquoi, Héloïse ne viens-tu pas m’aider. Tu me laisses m’enliser, tiraillée entre le désir de te serrer dans mes bras et celui de leur hurler la criante vérité.


Eux ne se préoccupent de rien. Ils se contentent de suivre chaque mouvement de mon corps, pour en deviner ses secrets qui te sont réservés. Oh, vilaine fille qui m’abandonne à ces gens, telle une brebis. Finalement, je sens la brulure de ces quinquets, avides de venir se poser sur ce buisson que je masque d’une cuisse relevée. Et pourtant ! Je ressens comme des chatouilles au passage de ces yeux que Paul et Louis ne peuvent s’empêcher de laisser traîner. Quant à toi, tu restes sagement à quelques pas.


Drapée dans ton attente. Celle de voir mes réactions, celle de me voir désormais livrée aux jugements masculins ? Moi qui ne possède rien, rien d’autre que toi. Et pour tout trésor que cette source si remarquée en cet instant. Deux paires de mirettes qui me détaillent et froncent leurs sourcils. Ils espèrent un plus, que je ne saurai jamais leur accorder. Tout est à toi et ça te fait sourire. Tu rêves sans doute en suivant le manège de ces beaux parleurs, à cette nuit passée où notre couche est devenue champ de bataille !


Et ce sont bien ces scènes où nous nous sommes partagées, où nous avons si bien croqué la pomme... sans pour cela réclamer le serpent, ce sont bien ces instants si délicats que je garde là au fond de ma mémoire. Paul parle... avec ses mains, à la manière d’un Italien. Louis se gausse des propos que lui tient son ami et moi... moi ma belle Héloïse, mes pensées sont toutes tournées vers toi. Tu es celle que j’aime... l’amour de toute une vie. Mais comment leur dire à ces deux gandins que leurs manœuvres d’approche n’auront aucun résultat ?


Ils paradent, ils pérorent, sentant peut-être que la proie dans son intégrale impudeur peut leur appartenir. C’est sans compter sur mon âme déjà possédée, quant à mon cœur ! N’en parlons même plus. Il ne bat que pour cette femme à deux pas de ce groupe que nous formons, Paul, Louis et moi. Leur hurler la pure vérité serait un sacrilège ? À moins qu’elle ne nous attire les foudres de cette masse d’amis que nos deux courtisans entraînent dans leur sillage. Je les entends déjà et j’en frémis.


— Non, mais ! Regardez-moi ces deux gougnottes... Elles sont comme deux chiennes en chaleur, et se butinent à longueur de nuit.


Comment éviter les quolibets, pour ne pas dire l’opprobre, que notre inconduite si elle était connue, ne manquerait pas de nous attirer. Cependant les lèvres me brûlent de me taire. La couleur de ces sentiments que j’éprouve pour toi... Héloïse, reste celle d’un ciel d’été. Bleu, sans nuages... mais les deux hobereaux qui m’entourent et roucoulent font tache sur cette herbe où nous allons déjeuner. Le soleil est là qui frise de tous ses feux un tas de haillons mouillés.


Et je dois reconnaitre que si parfois je le suis aussi à un endroit que la décence m’interdit de nommer, ce n’est pas vraiment par ce qu’ils me racontent... Non ! Je suis tout à toi, toi qui te tiens en cet instant bien trop loin de moi... Tu es belle dans ta parure de jeunette ambitieuse. Les garçons sont charmants et de beaux partis. Mais la seule personne qui me semble digne d’être aimée... a des seins et un visage d’ange.


Pourquoi Dieu permet-il que des êtres si semblables se sentent attirés, si c’est pour les jeter en pâture à la vindicte populaire ? « Aimez-vous les uns les autres », n’est-ce pas une phrase entendue mille fois dans nos églises ? Et je suis là, entourée par deux mâles des mieux bâtis, avec le cœur qui frappe pour une autre moi. Et tu fais comme si j’étais invisible. Oh, mon Héloïse chérie...


Ces messieurs me font des courbettes, se jaugent et se jugent, cherchant chacun à se mettre en avant. Au fond de mon âme, j’ai de la peine pour chacun d’eux. Je connais le prix de ces luttes qui nous entraînent dans des affres douloureuses. Ceux des amours déçues. Le tien pour moi ne serait-il qu’un jeu ? Pervers sans doute, mais qui me donne de délicieux frissons au creux des reins. Alors les tentatives infructueuses de ces aras de salons... au beau milieu de notre campagne deviennent insipides...


Et mes doigts ont griffonné : « En ce bel après-midi d’été... »

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