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Deux frangines

Chapitre 4

Hétéro

Tout au fond du camping, dans un coin, à l’abri d’une haie de thuyas, à l’emplacement choisi minutieusement et réservé par Laure, les occupants de la première voiture ont commencé à dresser deux tentes.


-Tu verras, mon lieutenant bien aimé, c’est un havre de tranquillité, éloigné de la foule, à l’abri des indiscrets. Qu’est-ce que tu penses de mon choix? Tu sais dresser une tente? Viens, je te présente aux quatre autres. Voici Sylvestre et Marc, les jumeaux: je les confonds toujours. La blonde c’est Marie, l’autre c’est Léa. Qui est avec qui? Je crois que les filles se trompent également parfois de partenaire, c’est à mourir de rire!


Où est passé ton chéri? demande le jumeau à mèche blonde sur la tempe droite.


J’ai l’œil et je ne passerai pas vingt-quatre heures à me tromper. L’autre, Sylvestre, a une petite cicatrice sur la lèvre supérieure.


— Sylvestre tu as les papiers, tu as tout réglé à l’intendance?


Sylvestre s’avance, tout est en ordre.


C’est Marc qui a posé la question restée sans réponse. Il s’obstine innocent ou sarcastique


-Sois le bienvenu. Tu es le remplaçant de Raymond? Il va falloir nous aider. C’est lui qui montait les tentes d’habitude. Je te présente ma copine, Marie. Je sais, c’est difficile pour beaucoup. Ecoute, c’est tout simple: Marie est blonde, une vraie blonde, tu pourras vérifier et moi, Marc j’ai une mèche blonde. Méfie-toi, parce qu’il arrive que Sylvestre se teigne une mèche de la même couleur. Marie s’est déjà laissé prendre. Ce qui lui appartient m’appartient et vice versa. En général les filles trouvent ça génial.

Sylvestre fréquente Léa, quand elle ne se réfugie pas chez moi. C’est chouette hein.


Tout le monde s’esclaffe. Je suis tombé dans une bande d‘échangistes. Ce n’est que pour vingt-quatre heures. Marie s’avance et me fait une bouche, Léa l’imite, mais après avoir reposé la lancinante question à sa façon:


-Alors tu remplaces Raymond dans la tente de Laure. Bienvenue, les amis de mes amis sont mes amis. Je t’embrasse et je me tiens à ton entière disposition. Quand Laure reprendra Raymond, viens me voir: tu me bottes!


Laure feint de n’avoir rien entendu, absorbée apparemment par la lecture des documents, Emilie fait des signes désespérés pour arrêter les questions embarrassantes et Gilles invite tout le monde à venir décharger notre véhicule.


A mon bras droit Léa me demande si je suis capitaine ou colonel, en se tordant, car derrière elle Marc lui tapote les fesses avec une brindille. Sylvestre a pris le bras de Laure attardée. Ca discute ferme, plusieurs fois, j’entends « Raymond ». Emilie vient se frotter sur ma gauche. Gilles, en tête, a passé son bras sur les épaules de Marie, laisse retomber sa main sur un sein le plus naturellement du monde au moment où il nous demande de nous presser. Marc s’est déporté et Emilie supporte en riant la brindille qui soulève

l’arrière de sa jupe.


-Hé, le nouveau, regarde quel beau cul elle a. Une pure merveille. Comment tu t’appelles? Adrien, c’est original et rare, je n’en connais pas d’autre. Alors, tu regardes. Emilie avance plus vite, il ne peut rien voir.


-Tu m’embêtes.


Il l’attrape, la sépare de mon bras et traîne. Lui aussi veut savoir et de nouveau j’entends « Raymond » à plusieurs reprises. Léa ne voudrait pas être la seule à oublier l’absent.


-Ce Raymond, un dieu au plumard. Il m’a fait jouir comme une folle. Marie te dira la même chose, Emilie aussi. Mais Laure pourra t’en parler mieux que nous. Les derniers temps, ça allait moins bien entre eux, parce que le boucher avait menacé de lui tailler les oreilles. C’est marrant, non? Je ne comprends pas, hier encore ils se… tu comprends? Tu sais pourquoi il n’est pas venu? C’est à cause de toi? Ah! Je suis indiscrète?


-Non, continue, tu m’intéresses.


-On n’a rien contre toi, tu sais. Simplement tu es moins rigolo que lui. Mais, si t’as envie, je ne dirai pas non. Et j’ai observé Emilie: attention elle ne te quitte pas des yeux.


-Allez la pipelette, rends moi mon homme. Adrien, que t’a-t-elle raconté? Des bêtises, tout sûr. Ne crois pas tout ce qu’ils peuvent te dire, ils ou elles font le même coup pour chaque nouveau ou chaque nouvelle. C’est leur bizutage.


J’ai connu un bizutage à mon entrée en prépa, un autre à l’arrivée à l’école des officiers de réserve. C’était du pipi de chat à côté de ce que je viens de subir. J’ai le moral dans les chaussettes, une seule envie: foutre le camp au plus vite et ne plus jamais revenir.


-Tu en fais une tête. Tu n’es pas heureux d’être avec moi? Cette idiote t’a parlé de Raymond? Je vais lui mettre des claques.


-Pourquoi à elle plus qu’à tous les autres. Je n’entends que ce prénom: tu en parlais avec Sylvestre, Gilles avec Marie, Marc avec Emilie. C’est le grand sujet de conversation. Si tu m’en parlais, je pourrais avoir l’air moins idiot?


-Bien, nous en parlerons quand nous serons installés. D’accord? Au boulot. Tu peux porter ce sac? Je prends celui-ci et on retourne à notre place. On va tourner nos entrées vers les leurs mais on s’approchera le plus possible de la haie.


Nous déballons, rangeons les piquets de sol, les deux petits mâts articulés, les cordes. L’emplacement a été entouré d’une butte dans le haut et sur les côtés, une rigole dirigera l’eau dans la pente en cas de pluie. Laure et moi sommes synchronisés. Nous pouvons aller chercher les tapis de sol et les sacs de couchage… Plutôt, le sac de couchage pour deux personnes, grâce à un croisement des fermetures. Encore un indice.


-Je te conseille de te changer. Ils vont continuer le bizutage et ton uniforme pourrait souffrir. Tu le plies soigneusement, tu l’emballes et nous le cachons dans le coffre avec ton képi. Tu enfiles ce survêt. Ici il vaut mieux porter une tenue décontractée. Excuse-moi de rire, mais je n’ai pas trouvé moins large. Viens, embrasse-moi… et promets-moi de ne pas te fâcher s’ils en profitent pour se moquer de toi. Les garçons surtout, ils sont un peu jaloux parce que les filles te font les yeux doux. Emilie te trouve si beau. Je t’arrache les yeux si tu lui fais la cour.


-Première bonne nouvelle. Si tu savais comme ils m’ont fait peur. Embrasse-moi encore. C’est vrai que tu étais trop gênée pour m’embrasser quand je suis arrivé ce matin?


-Mais non, qui t’a dit ça? Je t’ai embrassé.


-Tu demanderas à Aurélie, j’ai eu droit à deux petits bisous de politesse, comme une vague connaissance.


-Tu as vu que j’étais ennuyée, énervée. Viens plus près, je veux me faire pardonner.


Debout contre la 309, indifférents aux passants qui en ont vu d’autres, serrés l’un contre l’autre, nous échangeons un baiser magique, elle me rend courage et énergie, le moral remonte, au passage réveille le drapeau en berne. Laure le sent, me complimente et promet de me rendre bonheur et joie de vivre avant la nuit.


Les jumeaux sont toujours empêtrés dans les piquets, leurs tentes ne veulent pas connaître la verticale. Heureusement Gilles vole à leur secours. Au lieu de se faire réformer, ils auraient dû faire leur service, ils y auraient acquis un minimum de rigueur et sauraient se débrouiller pour des tâches aussi élémentaires. Je ne suis pas Raymond, qu’ils apprennent à se démerder. Alors s’ils me trouvent des airs de clown dans mon accoutrement, je ne m’en soucie guère.


-Tu as bien travaillé. Enfin un amour qui n’est pas manchot. Bande de bons à rien. Et tâchez de nous laisser en paix. Bizutage terminé. Nous allons nous promener seuls au bord du lac


.-OOOOOOOOOOOOOOhhhhhhhhhhhhhh font les six autres



En amoureux, main dans la main, dans le calme nous pouvons enfin nous expliquer entre deux baisers.


-Tu m’aimes un peu? C’est sûr?


-Si je n’étais pas un peu amoureux de toi, je serais en Allemagne.


-Tu es venu pour moi seulement? Tu voulais me parler, m’expliquer. Je t’écouterai, il faut mettre les choses au clair. Je t’ai promis de te parler de Raymond. Je commence. J’ai 21 ans, je suis tombée folle amoureuse de toi. Mais j’avais déjà été amoureuse avant. Chaque fois j’ai été sincère et trois fois je me suis engagée à fond. Quand j’aime, c’est avec tout mon cœur et tout mon corps. Deux fois des garçons qui prétendaient m’aimer m’ont utilisée pour s’amuser. Nous étions jeunes, j’étais naïve, je croyais au grand amour. Ils m’ont laissé tomber.


Sa tête repose contre mon épaule.


-Tu es bien, au moins? Moi je voudrais passer ma vie comme ça. Déçue par mes deux premières expériences, j’ai juré qu’on ne m’y prendrait plus. Je ne sortais plus ou je sortais avec Emilie. Un jour, il y a un an, Gilles nous a présenté son pote Raymond. Celui-ci m’a fait la cour avec tact, s’est montré amoureux mais pas pressé, s’est dit prêt à m’attendre aussi longtemps que je ne serais pas disposée à lui appartenir. C’était le chevalier blanc. Il m’a promis le mariage, juré un amour éternel. Mais il aimait trop certaines femmes mariées. L’une de ses maîtresses, pour le garder, m’en a fourni la preuve. Le lendemain j’ai chassé Raymond.


-Pas trop loin! Que faisait-il dans ta voiture ce matin? Laissons tomber, il n’a plus d’importance à mes yeux, puisque tu as fait un choix. Tu m’as accueilli froidement. Je m’attendais à être serré dans tes bras, à être couvert de baisers, à être reçu au moins avec curiosité. Tu m’as déçu mais tu t’es rachetée, c’est l’essentiel.


-Je te demande encore pardon. Mais tu es là, seul avec moi. Quand j’ai annoncé mon intention de faire demi-tour pour aller te chercher, je n’avais pas prévu la réaction brutale de Raymond. Je pensais que nous pourrions louer ici une tente supplémentaire.


-Pour qui, pour lui ou pour moi? De ma tente individuelle j’aurais pu entendre les soupirs de bonheur de votre réconciliation?


-Il ne m’a pas laissé le temps de réfléchir ou de parler. Il m’a fait une terrible crise de jalousie, m’a jeté à la figure des horreurs et que de toute façon il n’avait jamais eu l’intention de m’épouser. Gilles et Emilie pourront confirmer. Il avait mieux à faire que la mise à l’épreuve à laquelle je voulais le soumettre. Sa décision de se retirer, m’a soulagée


-A deux dans le sac de couchage aménagé, il aurait fallu être héroïque pour résister à la tentation.


-Veux-tu la preuve de ma capacité d’être héroïque? Je meurs d’envie de faire l’amour avec toi, mais si tu doutes de mon amour, il ne se passera rien entre nous.


-Je suis donc là aujourd’hui. Qu’attends-tu de moi? Bouche trou du week-end? Dans quelques semaines, Raymond se prosterne à tes pieds, un bouquet de roses rouges à la main, la larme à l’œil, une bosse énorme dans le pantalon après une longue période d’abstinence, te propose un mariage après le délai légal de publication des bans: Que décides-tu ? Avant la fin de mon service militaire tu l’auras épousé! Tu t’es moquée de moi il y a huit jours. Ta déclaration n’était pas sincère.


-Raymond est rayé de ma vie. Je t’aime, et toi m’aimes-tu? Que venais-tu me dire ce matin?


-Te souviens-tu de notre rencontre? Tu m’as parlé de candidature, de femme de ma vie. Tu t’es fait désirer à la piscine, en me montrant ton corps magnifique, tout ce que tu me caches encore.

A ton avis, serais-je si peu sûr de trouver une femme que j’accepterais d’être ta roue de secours? Ton enthousiasme m’avait convaincu, tu pouvais être mon épouse. Mais tu avais omis de me parler de Raymond. Te faudra-t-il toujours deux fers sur le feu? Dans ce cas, nous pouvons nous oublier.


Ni Raymond, ni un autre. Toi, seulement toi.


-Pendant toute la semaine j’ai pensé à toi. Je suis arrivé à la conclusion que je pouvais m’engager à t’épouser si tu me voulais. J’ai pris une permission exceptionnelle pour te le dire, pour t’exposer mes projets, te promettre le mariage, mais à la fin de mes études, si tu acceptes d’attendre. C’était ton plan, souviens-toi. Et je t’avais prise au sérieux,


-Seigneur! Tu acceptes! C‘est vrai; j’ai failli te perdre ce matin. Tu ne serais plus revenu?


-Effectivement. Ah! Si je devais subir une deuxième fois le choc de ce matin, te voir partir avec Raymond pour un week-end, je serais délié de ma promesse. Je ne suis pas jaloux de ton passé. Mais je ne supporterai plus que tu fréquentes ce type qui a proféré des horreurs.


-Ecoute ceci. J’avais prévu de déposer Raymond ici et de rentrer aussitôt à la maison, pour lui montrer combien il est désagréable d’être délaissé. Les autres étaient tous prévenus. Quand j’ai décidé de faire marche arrière, j’ai imaginé lui montrer que tu m’aimais, pour enfoncer le clou. La tente supplémentaire n’était pas pour toi! Et si tu le voulais tu pouvais lui faire écouter un gentil concert.


-Concert devenu inutile. Aura-t-il lieu si cet auditeur nous manque?


--Nous voici revenus à notre point de départ. Je t’invite sous ma tente. Ecoute glousser Léa. Jamais discrète, tu vas bientôt l’entendre pousser la chanson, facile à interpréter. Son plaisir ne peut pas être complet si elle ne l’annonce pas à la terre entière. Et elle démarre au quart de tour. Tu entends. Marc voudra faire aussi bien que son frère. Voilà, Marie se joint à Léa. Tu comprends pourquoi je dois choisir un endroit à l’écart? Sans compter qu’Emilie va s’amuser à donner de la voix. C’est une farceuse, elle va les faire gémir de plus en plus fort en les imitant. Ca y est. C’est toujours comme ça, ne t’étonne pas.


Allongée à côté de moi sur le grand sac de couchage et sur le sac à viande de même taille, elle me dévore le museau.


-Regarde-moi. J’ai une certitude absolue, tu ne peux pas en douter: je te désire et ta main le vérifie.


-Approche, glisse ton bras gauche sous moi, serre-moi contre toi. Ferme bien la porte.

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