Le site de l'histoire érotique
  • Histoire érotique écrite par
  • Histoire vraie
  • Publiée le
  • Lue 1 368 fois
  • 9 J'aime
  • 9 Commentaires

Emotions

Chapitre 4

La chambre

Histoire médaillée
Divers

Ma chambre est un monstre. Ma chambre est un monstre avide de souvenirs. Où que j’aille ses yeux me suivent, on n’abandonne jamais ses racines. Dans combien de lits j’ai pu dormir ? Je me suis couchée sur des matelas moelleux, des sommiers crasseux, parfois à même le sol, jusqu’à m’endormir sous un abribus. Pourtant, ma chambre m’a toujours suivi. Où que j’aille je retrouve sa disposition, ses traits, tout ce qui est rattaché. Le lieu de mes infidélités et de mes adultères, le sanctuaire de ma mécréance et de mes tromperies. Ma chambre est un monstre, et quand l’alcool monte, la nuit je vide mes souvenirs.


Ma chambre est simplette, très épurée. Des murs blancs. Un sol gris. Un plafond blanc. Des teintes monochromes, simples, semblant vouloir garder en elle chaque rayon de Soleil. Les murs sont abîmés, souvent marqués par les coups, les griffes et les écritures. A chaque à-coup, le placo s’effrite dans une bruine immaculée. Des pieds et des mains, des coups de reins, même la pointe de mes seins, mon corps ne cesse de se heurter à cette barrière de lumière. Le lino n’a pas été épargné, marqué de milles coupures comme si ma chambre était un bagne. Une prison, un sanctuaire, je n’ai jamais trop su la définir, prostrée contre le sol froid. Je me sens bien quand je vais mal, je m’inquiète lorsque tout va mieux. Mais ma chambre elle, continue de me toiser, impassible, immuable, figée dans le temps.


Le lit est simple mais douillet, raturé de part en part comme si j’avais voulu y rayer quelque chose, ou y graver un souvenir. Des lattes cassées, les draps percés à intervalles réguliers, pour chaque latte fumée. Des trous de boulette recousus, d’autres juste coloriés, les derniers ont été abandonnés en l’état, ça n’importait plus. L’oreiller est propre mais grisâtre, usé par le temps et la caresse de mes cheveux, par la violence de mes ébats. Je déteste les taies, j’aime sentir mon essence s’infiltrer dans ma literie. Me rappeler que peu importe les gens qui le visitent, il m’appartiendra toujours. Des tâches d’encre forment des motifs étranges, témoignages d’une certaine frustration scolaire et de la fragilité des mines humides. Du sang séché se mêle parfois à l’encre, inscrit à jamais dans le tissu. Règles inattendues ou émotions vives, un oubli, une négligence, rien de plus.


Vidées, mes étagères en métal prennent un air squelettique. Depuis que j’ai déménagé, j’en ai retiré la plupart des entrailles. Mes jeux d’enfant, mes cours, mes textes, tout est parti dans mon nouveau chez-moi. Il n’y reste plus que de la paperasse, une photo de toi et une balance oubliée. Je m’y pèse régulièrement. Pas particulièrement obsédée par mon poids, mais j’aime observer le ballet des chiffres au fil des jours. Les peluches de mon enfance gisent à son sommet, bien trop hautes pour que je puisse les attraper. Des souvenirs résumés à de l’encombrement, mais dont on ne peut se résoudre à se séparer. Et ma chambre est avide de souvenir. Deux photos de toi et elle reposent à hauteur d’yeux, cachées derrière un verre fracturé. Les deux femmes de ma vie, une pipelette et une muette, une bonne vivante et une morte. Quand je suis ici, j’aime me voir dans le reflet strié, me voir à vos côtés.


Deux fenêtres projettent une lumière douçâtre sur ce bordel bien ordonné. La première donne sur le vide, l’autre sur le toit. Quand on m’a surprise à fumer à la première, j’ai du me résoudre à escalader la deuxième pour ajouter des nuages aux astres. J’aime bien être là-haut, sentir le froid de la tôle contre mes cuisses, apposer ma tête contre les tuiles. Avant y avait un ado voisin qui tentait de me rejoindre dans ma phase rebelle, qui m’épiait depuis ses propres hauteurs. Une rencontre improbable entre ses yeux pseudo-blasés et moi, assise en culotte et blazer. Pas un mot d’échangé, juste sa timidité, ses regards insistants, mon indifférence. Sa famille est partie pendant une de mes absences, à mon retour il ne restait plus que la tôle, la tuile et des volets fermés à l’autre bout de la rue.


Trop petite, je monte et descends de ce havre en escaladant un vieux pouf. Je l’aime pas trop, sûrement pour ça que je le piétine. Il ressemble à tout ce qui me fait peur chez les personnes âgées. Il était là avant moi, il m’a accompagné toute ma vie sans que je questionne son existence, et maintenant plus personne ne sait d’où il est venu. Il se contente d’être là, immobile, usé, puant, et de me scruter. Enfant, il a subi mes caprices, étouffé mes cris et amorti mes coups. L’image ridicule d’une petite furie qui martyrise du coton. Maintenant que j’ai grandis, il m’arrive de l’aimer, de le prendre dans mes bras quand je pense. Mais grand dieu ce qu’il peut puer.


Y a ces murs jalonnés d’échecs scolaires. Y a ce lit où on m’a violé. Y a ce sol où j’ai réalisé la corde au cou que je ne voulais pas mourir. Y a ces fenêtres qui me permettent de voir mais empêchent les voisins de voir ce qu’il s’y passe. Y a ce pouf où je m’effondre bourrée, quand je ne veux plus crier ou frapper. Ce pouf contre lequel j’aime me faire baiser. Et spectatrice de ce passé, il n’y a plus que toi depuis qu’elle est partie, tranquillement installée sur le squelette de ce qu’était ma chambre.


Car ma chambre est un monstre avide de souvenirs.


    Tout ça c’est en moi. On ne quitte jamais vraiment la chambre où on a grandi. Mais maintenant je suis en paix, j’ai fini de raturer et de rayer. Ma nouvelle chambre est toujours aussi calme, austère. On y retrouve les mêmes murs blancs, quoique le lino ait pris une teinte plancher plus chaleureuse.


Dans ma nouvelle chambre, y a le souvenir de mes premières réussites scolaires. Les armoires débordent de classeurs colorés et bouffis de connaissances. Y a un lit toujours vérolé par les fins de mes joints et rêche d’alcool renversé, mais qui me berce plus qu’il ne me stresse. Y a plus ces petites fenêtres aux allures de trappe, mais des baies vitrées. Comme un monde qui s’ouvre sur moi alors que je m’ouvre à lui. L’ado n’est pas revenu m’épier, le verre donne sur un parc aquatique et boisé. Cette chambre un jour je vais la quitter pour ne plus jamais y revenir, pas comme l’autre. Mais cette chambre, elle se souviendra de moi comme je me souviendrai d’elle, du moins je l’espère.


Car ma chambre est un monstre avide de souvenirs, alors elle se souviendra des merdes que vous étiez, pas de celle que j’ai refusé de devenir.


Diffuse en direct !
Regarder son live