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Hommage à Lovecraft

Chapitre 1

Histoire médaillée
Divers

Avant-propos :


Ce texte est un hommage à Lovecraft. Si des puristes y décèlent des incohérences ou que des lecteurs familiers des lieux décrits y relèvent des erreurs, merci de m’en faire part afin de pouvoir me corriger et gagner en réalisme.


Cette histoire prend un peu de temps avant de décoller, la faute à Lovecraft qui ne nous emmène que petit à petit dans son monde. J’espère néanmoins maintenir votre intérêt et le récompenser à sa juste valeur. Le premier et peut-être le deuxième chapitre serviront donc à donner le ton et à planter le décor. La suite promet des évolutions qui relèvent du genre fantastique dans une ambiance sombre.


Cette histoire me demandant beaucoup de recherches pour y apporter des éléments réels, elle mettra un plus de temps que les autres pour avancer.


Merci pour votre compréhension.


__________________________



Chapitre 1 : La Grande Conjonction



Extrait du journal retrouvé du défunt Louis Lefebvre.


— Entrée du 21 décembre 2020>



À l’heure où j’écris ces lignes, apprends, ô toi, lecteur maudit, qu’il est trop tard ! Le dessein céleste qui se joue en cet instant est aussi inéluctable pour l’humanité que la mort l’est à la vie. Tenter, pour nous autres, humains insignifiants, d’en interrompre la réalisation reviendrait à imaginer une fourmi tenter d’interrompre la course du soleil.


Ils ont gagné. Peut-être même avaient-ils gagné depuis le début, depuis les temps oubliés de toute mémoire, depuis les temps d’avant tout souvenir. En fait, en cet instant, je ne saurais véritablement affirmer que ce n’est pas d’eux que nous sommes venus au monde dans le but final de servir leurs noires et perverses ambitions comme des grains de blé croissants, inconscients que la récolte viendrait le jour suivant.


En ce moment sur XStorySnap… (touchez pour voir)

Voilà plusieurs mois que je me suis réfugié dans ce vieil observatoire astronomique d’une petite bourgade perdue. Le lieu est abandonné depuis des années, tant et si bien que depuis mon arrivée ici, je n’ai croisé personne. Le peu de conscience qu’il me restait dans cet océan de folie grandissant m’a permis de feindre tant bien que mal un esprit sain, suffisamment pour que je puisse voyager sans encombre.


En revanche, dès mon arrivée, mon état psychique n’a fait qu’empirer, un peu comme la douleur qui prendrait d’assaut un marathonien au moment où il franchit la ligne d’arrivée... à ceci près que nulle récompense ne m’attendait après cette course contre mon esprit malade.


La faim n’est rien.


Certaines nuits, lorsque mes paupières ne répondent plus à mes sollicitations et qu’elles me plongent malgré moi dans le noir, dans l’effroi, je songe avec angoisse aux ombres qui m’entourent : leur faim à elles est suffisamment angoissante pour me faire oublier la mienne. Dans un sursaut, souvent, je me réveille haletant et fiévreux, et je surprends un mouvement furtif, comme une ombre qui se trouvait à un endroit où elle n’aurait pu naturellement être, ou encore le bruit des tentacules, ce bruit si caractéristique de leur masse lourde baignant dans leurs sécrétions visqueuses, et cette odeur incessante et nauséabonde qui me parvient et disparaît comme ma fièvre.


Oui, je suis fou.


J’aurais aimé trouver dans la folie une certaine forme de libération. Si seulement cela pouvait être aussi simple, j’appellerais la folie de mes vœux ; malheureusement, aucune folie, aucune drogue, aucun alcool, aucun endroit oublié des dieux ne peut me cacher aux vérités que j’ai découvertes.


Si tu me lis, ô lecteur maudit, tu seras naturellement tenté de balayer les élucubrations qui vont suivre comme celles parvenant d’un quelconque esprit malade ou écrivain fantasque. Je ne peux pas t’en vouloir : moi-même j’aurais agis de la sorte il y a encore peu de temps. Néanmoins, que ce soit pour te prévenir ou pour tenter de raviver la flamme vacillante de mon esprit dérangé, j’éprouve le besoin d’écrire une dernière fois comment tout cela est arrivé. Puissent ces informations trouver leur chemin, et puisse ce chemin être moins funeste que celui qui me mène à la fin de cette histoire.


Il est probable que ma plume tremble lors de l’écriture de ces lignes. Ce sera moins dû au froid qu’à ma peur. Mais l’angoisse a cela de salvateur que dans les moments de désespoir les plus profonds, elle s’empare de votre dernière volonté de vivre. Dès lors, l’agitation cesse ; et s’il est des moments où mes lettres te sembleront nettes, ô lecteur maudit, sache qu’elles seront écrites de la main d’un homme résigné à la mort.


La conjonction qui s’opère ce soir n’est que l’acte final d’une pièce qui commença dès la création de notre planète. Saturne rencontre Jupiter. D’aucuns diront que ce phénomène n’est pas si rare, que les deux planètes se frôlent tous les vingt ans en moyenne, et ils n’auront que partiellement tort. Ce qui est inédit, c’est le timing et la précision chirurgicale de cet évènement qui intervient au solstice d’hiver, soit durant la nuit la plus longue de l’année et avec une distance si faible entre les deux astres qu’elle ne trouve pas de phénomène comparable dans les huit cents dernières années. Cet évènement est l’accomplissement de la prophétie des Grands Anciens.


De là où il se trouve, Shub-Niggurath, le bouc noir des bois aux mille chevreaux, observe l’alignement de Saturne et de Jupiter formant un œil irisé grâce à la ceinture de Saturne. Cet œil, bien connu de la société théosophique, est celui qui, d’après la prophétie, le délivrera de son sommeil aux rêves décadents. La réalité de son monde achèvera de se fondre dans la nôtre, et dès lors son avènement, accompagné des autres Grands Anciens, sonnera le glas de notre civilisation.


De par le monde, des sabbats décadents sont célébrés en cet instant par ses fidèles, et je peux presque entendre leurs voix bestiales scander leurs incantations impies : Iä ! Shub-Niggurath ! Iä ! Shub-Niggurath ! Le bouc noir des bois aux mille chevreaux !


Fin de l’extrait.


* * *



Trois ans plus tôt...


La rue Drouot est à la fois petite et grande. Nichée au cœur du 9e arrondissement de Paris, entre l’Opéra Garnier et le musée Grévin, cette rue, petite, n’est pas assez large pour deux véhicules et reste en sens unique de tout son long. Ce qui en fait une rue "grande", c’est son rayonnement international. La rue Drouot abrite l’Hôtel du même nom qui demeure depuis sa création en 1852 l’une des plus prestigieuses maisons de vente du pays. La rue est aujourd’hui bordée de boutiques spécialisées en philatélie et autres marchands d’art. Dans ce petit monde réduit, tout le monde se connaît. L’art est un univers à part qui réunit le pauvre et le riche, le génie et le médiocre, l’initié et profane.


Je sirote un café à la terrasse avec un ami que je n’ai pas vu depuis de nombreuses années. La discussion se perd en envolées rhétoriques comme si nous ne nous étions jamais quittés, comme à l’époque de nos jeunes années étudiantes.


Lucas et moi nous étions connus au lycée. Nous sommes tous deux des magnoludoviciens. Autrement dit, nous avons fait nos classes au LLG. Encore autrement dit : nous sommes issus du lycée Louis-le-Grand de Paris 5.


Outre un solide enseignement, une notoriété reposant entre autres choses sur les trois présidents et les neufs ministres qui usèrent en leur temps les mêmes bancs que nos modestes fondements, le lycée Louis-le-Grand fut en son temps le siège de l’Universitas Magistrorum et Scholarium Parisiensis, c’est-à-dire l’une des plus anciennes universités du monde aux côtés d’Oxford, Cambridge et d’autres.


Cet héritage, aujourd’hui peu s’en souviennent. Mais depuis le lycée, Lucas et moi en avons gardé une filiation importante dans nos vies. À cette époque, je m’asseyais volontiers dans la cour d’honneur sur l’un des bancs blancs donnant sur le jardin à la française et je songeais à ceux qui y avaient étudié les arts libéraux plus de huit cents ans avant moi. Souvent, nous arrive-t-il encore à Lucas et moi de nous remémorer la devise de l’université Hic et ubique terrarum (ici et partout sur la terre) comme un mantra qui nous pousserait à aller toujours plus loin.

Mais aujourd’hui, point d’arts libéraux, point de latin. Aujourd’hui, nous refaisons le monde à la façon des Parisiens :


— De la confiture à des cochons ! Est-ce qu’un seul roi durant son règne aurait pu rêver d’autant de moyens à sa disposition ? On a un toit, de l’eau chaude, de l’électricité. On peut voyager de par le monde. On a accès au creux de notre main à une puissance plusieurs milliers de fois plus grande que la NASA n’en avait pour envoyer des hommes sur la Lune, et nous l’utilisons pour regarder des vidéos de chats ! Les Gilets Jaunes se plaignent de quoi ? Du pouvoir d’achat ? Du prix du pétrole ? Qu’ils payent leur essence au prix de son impact sur la planète, et ils comprendront combien ils sont choyés !



Lucas a toujours été un homme mesuré. Une fois de plus, il le démontre et, le connaissant, il n’en est qu’à ses tours de chauffe.


— Autrefois, le pouvoir était détenu par des familles nobles et riches. Elles vivaient à Paris, étudiaient entre elles, se mariaient entre elles, et conservaient le pouvoir. Aujourd’hui, qu’avons-nous ?

— Nous avons la même chose, Lucas. La même chose, et s’il y a une leçon à en tirer, c’est qu’il en est de la nature humaine de fonctionner ainsi.

— D’aucuns avaient trouvé en 1789 une solution différente...

— Quelle solution ?! Entre la Révolution française et une vague approche de solution, on a eu deux empires, trois républiques et une monarchie. Quatre-vingts ans de bordel avant un semblant de stabilité, des dizaines de milliers de morts, si ce n’est plus d’une centaine de milliers entre la guerre civile, ses répercussions et la Terreur. Nan, tu sais ce qui aurait été malin de la part des Gilets Jaunes, Louis ?

— Qu’ils mangent de la brioche ?

— Ha ha ! Alors déjà, Marie-Antoinette n’a jamais dit cette phrase qui fut inventée par Rousseau ; mais là n’est pas le problème. Ce qu’ils auraient dû demander, c’est de supprimer la règle du forfait à 5% des meubles meublants pour les œuvres d’art, par exemple. Une demande subtile, intelligente et raisonnable. En un mot, cela fonctionnerait parce que c’est « simple ».

— De quelle règle parles-tu exactement ?

— Le forfait à 5% pour la valeur du meublant dans le cadre d’une succession. Dans la majorité des cas, lors d’une succession, l’on fait une évaluation précise de chaque objet détenu par le défunt pour connaître la valeur globale de la succession qui sera ensuite taxée selon notre barème habituel. Ça, c’est ce qui se passe habituellement. Mais il existe une règle : lorsque l’on pense que le meublant aura une valeur de plus de 5% du reste de la succession, l’on peut éviter de faire un inventaire complet et accepter un forfait à 5%. Imagine ! Cela signifie qu’il faudrait que tes meubles aient une valeur de plus de 5% de ta maison pour que ce soit avantageux. En revanche... mettons que tu possèdes un timbre à plus d’un million d’euros, une toile ayant de la valeur, une sculpture spécifique ou n’importe quel objet d’art, et même une voiture de collection : tu peux te prévaloir de cette règle sous certaines conditions, et ainsi considérer que tous ces objets ne représenteront pas plus de 5% de tous les biens que tu possèdes. Or, s’il y a bien une chose que les familles riches ont et que les pauvres n’ont pas, c’est ce qui est cher et dispensable : l’art.

— Dispensable... faut le dire vite.

— Je peux le dire aussi vite que tu veux ; il n’en demeure pas moins que l’art est un moyen privilégié par les élites de se transmettre du patrimoine à moindre fiscalité. L’art se transporte facilement ; il est plus ou moins liquide quand on connaît les bonnes personnes... qui sont riches. Tiens, tu sais comment les Juifs allemands faisaient pour faire passer leur argent dans d’autres pays lorsqu’ils étaient pourchassés par les nazis ?

— Tu vas me parler de l’histoire des timbres dans la doublure de leurs vêtements ?

— Exactement. Un trésor d’intelligence. Un timbre rare dans une doublure, c’est indétectable, même aujourd’hui. Tu passes partout. Cela ne pèse rien et ça vaut une fortune. Même une clé de cryptomonnaie est moins pratique.

— Sans doute, sans doute...



Je touille mon café distraitement en regardant l’Hôtel Drouot de l’autre côté de la rue. Lucas est un homme intéressant. En temps normal, j’argumenterais avec autant d’ardeur que lui, mais pas aujourd’hui.

Aujourd’hui, j’ai autre chose en tête pour occuper mes pensées.


Voilà quatre années que j’ai hérité, jeune, d’une fortune familiale. À présent dernier représentant de ma lignée, je concentre sur mon compte bancaire les efforts de plusieurs générations d’industriels à qui la fortune avait souri vers la fin du 19e siècle. Cet orphelinage me laisse sans plus aucun lien de parenté que je ne connaisse et dans une aisance qui me permet de vivre aisément durant cette vie et sans doute les trois prochaines.


Quand on a du temps, de l’argent et personne pour vous juger, il n’est aucun plaisir qui ne soit inaccessible et parmi tous ceux qui étaient à ma portée, mon choix se porta sur la collection.

Depuis plusieurs années, je me passionne pour les objets d’art anciens et les mystères qui les entourent. Certains demeurent si rares et précieux que ma fortune ne suffirait plus pour me les approprier. Je trouve donc en ces terres inaccessibles le peu de frustration saine qui me fait défaut dans ma nouvelle vie.


Parmi tous les champs spécifiques pouvant attirer ma convoitise, il n’en est pas de plus obsédant que l’occultisme. Non pas que je croie en la réalité d’une magie défiant la science et la raison, mais l’atmosphère de mystères et les sombres histoires qui en résultent m’ont toujours appelé comme des sirènes lointaines.


J’ai eu à cœur ces dernières années d’étudier l’alchimie, l’hermétisme, et l’occultisme présumé enseigné par la Golden Dawn lorsqu’elle existait encore. J’ai suivi les conférences des sociétés théosophiques, les tenues des loges maçonniques, les réunions rosicruciennes. J’ai approché les Covens et la Wiccans contemporains encore en activité ainsi que les païens celtes qui continuent d’officier çà et là en petits groupes.


J’ai tissé des liens entre ces cultures, croyances et modes de pensée comme une araignée tisse sa toile, tant et si bien qu’en peu de temps, j’ai acquis une connaissance générale suffisamment éclectique pour me permettre de discerner par comparaison les points communs de toutes ces sources. Ce monde de magie à laquelle je ne croyais pas, je l’aborde comme un fan de Lewis Carroll le ferait en lisant Alice au pays des merveilles : avec l’innocence d’une jeune pucelle et la pureté de la fourrure du lapin blanc, mais jamais je ne crois en la véracité de ce que je lis et observe. Cela étant, si certains ressentent une forme d’épanouissement en croyant réellement en la magie rituelle qu’ils pratiquent, je n’ai jamais tenté de les détromper. À chacun ses croyances.


La raison de ma venue à l’Hôtel Drouot aujourd’hui tient en une découverte singulière. Je reçois régulièrement les mails et catalogues de ventes aux enchères ; je les parcours d’habitude plus ou moins distraitement, mais mon regard fut attiré cette fois par un article comportant bien peu de mentions. Il s’agissait d’un ouvrage ancien datant du XVIe ou XVIIe siècle. La couverture en cuir sombre était en bon état et le livre était pourvu d’un système d’ouverture tout à fait singulier composé d’une succession de neuf verrous, dont l’alliage de métal n’était pas clairement identifiable et qui se trouvaient du côté de la gouttière. L’objet était d’apparence sombre, et un sentiment inquiétant s’en dégageait. Les neuf clés faisaient partie du lot et chacune avait une forme tout à fait singulière, ressemblant plus à leur extrémité à des sigils qu’à des clés. Peu de mentions au sujet du livre qui était exposé fermé.


Le détail qui hantait mes nuits depuis plusieurs jours était très léger, et je me suis demandé si j’étais le seul à l’avoir remarqué. En examinant le livre à travers le plexiglas derrière lequel il était exposé, j’ai pu apercevoir un reflet, extrêmement léger, sur la couverture. Je n’y aurais pas prêté attention si la forme ne m’avait pas semblée trop ordonnée pour être le simple fruit d’une déformation du cuir.

J’aurais juré voir, en filigrane ce qui me semblait être de l’arabe. En y regardant de plus près, les mots les plus proches que je pus deviner étaient العزيف (Al Azif).


Mon arabe étant rudimentaire, j’ai dû relire ce reflet plusieurs fois. Je l’ai pris en photo et l’ai vérifié chez moi encore et encore. Ce qui me conforta dans ma découverte furent également les autres ouvrages mis à prix dans la vente : un exemplaire du XVIe siècle du Lemegeton (la fameuse Clavicule de Salomon) et l’Arbatel De Magia Veterum, en édition originale en latin de 1575. Autant de livres rares et anciens traitant de magie et d’occultisme.


Néanmoins, de tous les livres perdus, aucun n’est aussi légendaire qu’Al Azif, mieux connu sous le nom de Necronomicon, écrit par Abdul Al Hazred le dément. Ce livre dont l’existence réelle reste débattue était à ma connaissance perdu depuis longtemps. Qu’il ait demeuré dans une collection privée et qu’il se soit transmis de génération en génération reste possible, d’autant que son texte ne sera pas compréhensible par un profane. Peut-être sa survie n’a-t-elle tenu qu’à son aspect hors du commun. Toujours est-il que sa mise à prix est trop ridiculement faible pour que celui qui l’a examiné ait saisi son importance s’il s’agit bien du livre que j’imagine.


Les enchères commencent dans quarante-cinq minutes ; il est temps pour moi d’abandonner mon ami pour prendre place dans la salle des ventes. J’ai toujours aimé arriver en avance ; dans une salle des ventes, cela me permet de détailler chaque participant en les voyant arriver au compte-goutte. Évaluer les potentiels concurrents est important pour les enchères. Bien sûr, ceux qui y participent à distance par téléphone ou qui sont représentés sur place gardent leur anonymat quoi qu’il en soit. Pour ma part, j’ai besoin d’avoir l’objet sous les yeux pendant les enchères, comme un rappel tentateur qui me pousse à dépasser mes limites. C’est un peu une lutte avec soi-même. Le cœur contre la raison.


Tandis que je glisse un billet sous le cendrier en inox, Lucas s’interrompt. Il vient de comprendre que je suis sur le départ.

Nous nous serrons une dernière fois dans une grande accolade en nous promettant de renouveler le plaisir plus rapidement qu’à notre habitude et je me lève pour prendre la direction de l’Hôtel Drouot.


Si la bâtisse a tout ou presque perdu de son charme d’autrefois, ce n’est pas en se perdant dans les alvéoles de ses poumons que l’on retrouve une trace de son passé : l’intérieur du bâtiment est entièrement rénové avec un escalator en plein milieu du hall qui ressemble à une trachée, et ce n’est que dans les salles de ventes réparties de chaque côté de ce hall que l’on retrouve ce qui fait l’âme de l’Hôtel Drouot : parquets anciens sombres craquant à chaque pas, et une odeur d’Histoire qui flotte dans l’air dans un écrin de murs rouges ou noirs selon les salles.


Je m’installe sur l’une de ces chaises noires en plastique moulé qui me laisse toujours un mal de dos terrible, en retrait dans le fond de la salle, et j’attends. Çà et là, les acquéreurs potentiels arrivent au compte-goutte et prennent place. La salle ne tarde pas à se remplir.


Les premières enchères commencent, et le commissaire-priseur annonce les lots qui s’affichent sur les tableaux numériques comme des trains qui se succèdent vers des destinations toutes plus exotiques les unes que les autres.

Puis vient enfin le moment que j’attendais tant : la mise à prix d’Al Azif. Le livre est présenté sous une coupole de verre. Il semble à la fois scintiller et dégager une certaine aura de pénombre. Je mets cette impression sur le compte de l’éclairage de la salle.


— ... la mise à prix débute à cent cinq mille euros.



Et nous y voilà. Je garde mon sang-froid et attends que les enchères commencent. Plusieurs mains se lèvent ; la bataille promet d’être sanglante. En quelques secondes, le prix s’envole à cent soixante-dix mille euros. J’entre sur le champ de bataille en augmentant l’enchère à deux cent mille. Rapidement suivi par un autre enchérisseur à trois cent cinquante.


— Trois cent cinquante mille une fois...

— Cinq cents !



Je me retourne et aperçois une jeune femme que je n’avais pas vue arriver. Elle est jeune, pas plus d’une vingtaine d’années. Mince, cheveux longs et lissés châtain clair. Elle porte un pull à col roulé qui sculpte sa poitrine avec sensualité et une jupe noire à volant. Elle détonne magistralement avec le reste de l’auditoire, mais semblait invisible jusqu’à ce qu’elle se manifeste.

D’autres continuent à faire monter les enchères à ma place ; je guette une accalmie. La jeune femme ne cesse d’enchérir.


— Sept cent cinquante mille.

— Un million !



Je viens de prononcer ce chiffre, et je sens mon sang abandonner mes membres. Mes mains tremblent et j’ai du mal à respirer. Pourvu que cela s’arrête... Une clameur saisit la foule et quelques applaudissements jaillissent çà et là, mais la bataille n’est pas finie.


— Un million d’euros une fois...

— Tape ! Tape ce foutu maillet, qu’on en finisse !

— Un million d’euros deux fois... et...

— Un million deux cent cinquante.



La jeune fille s’est rapprochée de moi par-derrière et ajoute au creux de mon oreille avec une voix suffisamment basse pour que je sois le seul à l’entendre :


— Et avec une nuit avec moi en prime, on ne pourra pas dire que vous avez perdu cette enchère...



J’allais lui lancer une réplique bien cinglante quand j’entends le commissaire-priseur continuer son décompte :


— Un million deux cents...

— Un million cinq cent mille !



J’ai la bouche sèche. Je me tourne vers la jeune fille avant de lui préciser en aparté :


— Et je vous retourne la même proposition en prime. Pour les mêmes raisons.



Ma remarque lui arrache un sourire qui s’efface rapidement. Elle secoue la tête négativement. Je me tourne alors vers le commissaire-priseur qui annonce :


— Un million cinq cent mille une fois... un million cinq cent mille deux fois... un million cinq cent mille trois fois. Toutes mes félicitations !


Lorsqu’il abat enfin son foutu maillet, je me sens pris d’une nausée. Je me sens grisé, et mon visage s’enflamme dans un picotement provoqué par l’adrénaline. À cet instant, je ne suis pas certain de savoir si je suis heureux ou non d’avoir gagné, et plus que jamais, il me tarde de pouvoir ouvrir ce maudit livre.


Je sors de la salle pour aller me rafraîchir aux toilettes, et alors que je me passe de l’eau sur le visage, la jeune femme fait irruption. Je suis trop occupé à me remettre de mes émotions pour lui faire remarquer qu’elle n’a pas sa place ici.


— Toutes mes félicitations, Monsieur. Monsieur... ?

— Lefebvre. Louis Lefebvre.

— Enchantée, Monsieur Lefebvre. Je suis Alice Cadwell. Et je suis également très jalouse de votre nouvelle acquisition. Je suppose que vous connaissez le nom du livre que vous venez d’acquérir ?

— Figurez-vous que non. Il me tarde de le découvrir.


Je ne mens qu’à moitié. Pour l’instant, je veux garder cette information pour moi.


— Monsieur Lefebvre, les amateurs de beaux objets ont quitté l’enchère avant le demi-million. Les derniers à se battre ont décelé la même chose que vous, à savoir que cet ouvrage pourrait bien être le dernier à porter son nom.

— Et ce nom, quel est-il, je vous prie ?

— Le Necronomicon n’est pas à mettre entre toutes les mains, Monsieur Lefebvre. J’imagine que vous le savez ? Comment se fait-il que nous ne nous soyons jamais rencontrés auparavant ?

— Je suppose que c’est parce que vous êtes une femme timide qui sort peu...

— Figurez-vous que non : c’est en fait tout le contraire.

— Ah bon ? Je n’aurais jamais deviné.

— Je pourrais vous étonner.

— Vous m’étonnez déjà.



Elle se rapproche au fur et à mesure que ce jeu s’installe entre nous. J’ai conscience qu’elle n’est attirée que par le livre à travers moi, mais c’est au gagnant que revient le trophée, n’est-ce pas ?


— J’ai une chambre à l’Hôtel Mandarin dans le 1er. Si vous venez me prendre vers vingt heures, nous pourrons dîner ensemble. Je vous invite : votre portefeuille s’est suffisamment allégé pour aujourd’hui. Nous fêterons votre acquisition.

— Si j’avais su qu’il me vaudrait votre compagnie, je l’aurais payé le double !

— Vous mentez, Monsieur Lefebvre. Ma compagnie, vous l’avez refusée en payant ce livre un million et demi d’euros.

— Et moi qui croyais que vous m’aviez laissé gagner parce que je vous avais offert ma compagnie en échange de votre reddition...



Elle sourit une nouvelle fois, et une nouvelle fois, ce sourire ne reste qu’un instant, comme si Mlle Cadwell s’interdisait l’amusement au profit du mystère.


— À ce soir alors.

— À ce soir, Mademoiselle Cadwell.



Elle quitte la pièce et croise un homme en sortant. Elle ne lui accorde pas un regard ; quant à lui, il ne parvient pas à cacher son trouble. Il me regarde d’un air surpris tandis que je me passe une nouvelle fois de l’eau sur le visage.


— Décidément, quelle journée !


Je rejoins le personnel de l’Hôtel Drouot par qui je suis informé de la suite des opérations. D’une part, j’ai la possibilité de me faire livrer mon lot dans un convoi sécurisé par UPS, d’autre part on me présente les mandataires de plusieurs compagnies spécialisées dans l’assurance de ce genre d’objet. Je remets ce second point à plus tard et leur indique mon adresse pour la livraison qui aura lieu le lendemain.

Nous contactons mon conseiller bancaire et effectuons le virement après lui avoir envoyé ma signature par voie électronique.


Je sors du bâtiment, et déjà mon esprit s’envole. Je ne sais à quoi penser à cet instant : au fait que je sois propriétaire du légendaire Necronomicon, ou à mon dîner avec la ravissante Alice.

— Ce soir, le soleil a rendez-vous avec la lune !

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