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Mon Plaisir d'écrire

Chapitre 5

Le rouge aux joues.

Gay

Mon récit ’convalescence’ est maintenant intégralement publié. Le sien ’ dans le labyrinthe des plaisirs’ se déplie, chapitre après chapitre. Je sais, il me l’a écrit, que ce texte est particulièrement autobiographique. Du moins dans sa première partie, sa découverte du sauna gay. Pour ce qui concerne l’aventure physique avec des hommes, c’est à nouveau fantasmé. Il n’a pas osé aller jusqu’au bout.

Pendant des mois nous échangeons plusieurs fois par semaine. Nos messages sont particulièrement chauds, chacun promettant à l’autre le plus indicible des plaisirs mâles, chacun se livrant toujours plus, sans plus aucune retenue.

Je suis en manque de lui quand les jours sans nouvelle s’accumulent. Contraintes d’agenda pour l’un ou pour l’autre, nous ne pouvons pas être toujours disponible pour notre relation épistolaire. Alors quand un message arrive j’arrête tout pour le lire, puis pour soulager mon corps en feu. Je m’interroge, tout en m’en amusant, sur l’état physique dans lequel me mettent de simples mots échangés.

Nos mots sont crus, sensuels, intellectuels. Il est guide touristique de métier. Il s’intéresse à l’art, à l’urbanisme, à la culture la plus éclectique. Si, à sa demande, je multiplie les lignes décrivant des relations sexuelles passées, avec un homme, avec une femme, avec un homme et une femme, lui en reste au désir qu’il a de s’abandonner au plaisir de devenir mon amant. Une promesse régulièrement renouvelée qui entretient l’excitation de tous mes sens.

Je lui souhaite sans cesse de connaitre le plaisir homosexuel avec le garçon qu’il aura choisi ! Je veux le pousser à franchir le pas, à oser rencontrer un garçon de son âge, près de chez lui, dans le nord de la France. Je suis sincère dans ce souhait. S’il m’excite et m’attire, je sais bien que je ne suis pas l’homme qu’il lui faut. Notre différence d’âge, la distance géographique…

Je me moque parfois de son audace épistolaire : « Si je n’étais pas exactement comme vous, je crierais au scandale ! Quel est cet homme qui d’abord se masturbe (quelle horreur, c’est indécent !); qui va ensuite jusqu’à l’orgasme (la jouissance, l’éjaculation, oh quel terrible mot !) alors qu’il pourrait se contenter de caresses et d’autopalpations réconfortantes; qui récolte son sperme (quelle sécrétion diabolique !) avec ses doigts qu’il lèche avidement pendant la masturbation, puis après l’éjaculation (quelle ignominie !) ; qui aime la saveur métallique, que dis-je, qui est littéralement grisé par la saveur métallique de sa propre sève, au point d’en devenir accroc et de n’en rien perdre ? C’est infâme ! » 

J’en reviens pourtant toujours à nos points communs. Nous sommes deux coquins, deux cochons, deux excités, deux amoureux du corps masculin : « Qui est cet homme ? Est-ce vous ? Est-ce moi ? Est-ce un homme comme un autre, qui vit parce qu’il jouit ? Vivant parce que jouissant ? Jouissant parce que vivant ? Vive la vie ! Vive le vit ! »

 

Un jour je lui fais remarquer que sa bisensualité exacerbée est identique à celle des protagonistes de mon récit ’convalescence’. Et aussi qu’il est exactement comme mon personnage, Bruce, inexorablement attiré par le narrateur, aimanté en raison de son homosexualité latente, tel un papillon appâté par un feu, la nuit. Et finissant par se vautrer dans la chaleur charnelle.

Il interprète mal mon propos. Dans sa fougue (que je trouve amoureuse…), il me dit son bonheur de m’avoir inspiré. Je dois casser ses espérances, lui avouer que j’ai écrit ce texte six ans plus tôt, bien avant que nous n’ayons commencé notre correspondance.

Il en est tout penaud, se jugeant présomptueux d’avoir pu penser qu’il aurait été la source de mon inspiration. Il aurait pu l’être pourtant. Il l’est. Il le sera. C’est ce jour-là que l’idée d’écrire « Mon Plaisir d’écrire » est né.

Ecrire sur nous, sur lui, sur moi. Me mettre à nu pour d’autres lecteurs. Le mettre à nu. Nous mettre à nu, raconter notre relation, son évolution. Nous exhiber sans aucune retenue devant des hommes qui, comme nous, sont amoureux des hommes. Qui ont peut-être un jour ressenti ou vécu ce que nous ressentons et vivons. Oui. J’ai envie de dans er nu au milieu d’une assemblée de mâles en rut ! Avec Plaisir d’écrire à portée de doigts, de lèvres, de langue, de sexe.

Régulièrement Plaisir d’écrire me rappelle pourtant qu’il est hétéro, pas homo, pas bisexuel. Hétéro curieux. Qui n’a jamais eu de relation sexuelle avec un homme. Qu’il en a envie. Qu’il n’y est pas prêt. Qu’il fantasme sur ce que nous pourrions faire ensemble.

Mais enfin, un garçon qui se masturbe sur des films X gays, qui écrit des récits homoérotiques, qui se donne du plaisir anal avec des sextoys, qui décrit avec emphase des parties de jambes en l’air commune… Comment peut-il encore se voiler la face sur son homosexualité latente ?

A moins que… Être nu et en érection devant lui, un simple coup de bassin, un coup de queue en contact avec sa chair fébrile, n’est-ce pas cela qu’il attend de moi ? Le faire basculer dans les plaisirs Grecs ? Peut-être est-il prêt et n’attend-t-il qu’une simple impulsion de ma part ?

 

Quand je lui propose de nous amuser à écrire à quatre mains un récit homoérotique à publier sur XStory, il refuse. Il prétend ne plus être inspiré après quatre années d’écriture non-stop, quatre ans de créativité sans répit.

Je suis déçu. Nous nous serions régalés ! Je le comprends. Moi aussi par moment j’ai besoin de faire des pauses. 

Il se passe plusieurs jours avant que je cesse de me regarder le nombril. Non pas que ce soit désagréable de me regarder le nombril, surtout avec mon sexe dressé en arrière-plan. Mais dans une relation, nous sommes deux. Et si… Qu’est-ce qui peut faire que son imagination se soit tarie ?

Une idée folle traverse mon esprit. Et si, tout simplement, il avait eu sa dose de fantasme, retranscris dans des récits, et qu’il n’aspirait plus qu’à vivre réellement son homosexualité, soumis dans mon lit ? Dans le mien ou celui d’un autre. Ce besoin de franchir le pas, d’oser enfin.

Une seule solution pour le savoir, pousser, pousser encore, l’inciter à passer du virtuel au réel, de l’épistolaire au charnel.

Je n’en ai pas besoin. C’est lui qui reprend l’initiative : « Par contre, si l’envie vous venait d’écrire au sujet de nos échanges, vous avez ma permission. Si jamais une histoire vous vient en tête, n’hésitez pas. Je serai honoré d’être votre inspirateur. Votre muse. »

Ma muse ! Mon envie rencontre la sienne ! Merveilleux !

Dès lors notre échange devient un jeu de questions-réponses sur ce qu’il est, ce qu’il ferait dans telle ou telle situation. Mes questions sont de plus osées. Ses réponses sont de plus en plus licencieuses. Lui comme moi faisons couler une abondante semence dans nos plaisirs solitaires.

 

 

Tout écrivain, quel que soit son domaine, a connu l’intense émotion que je ressens quand mon éditeur, Homoromance, m’écrit pour m’informer que, enfin, mon roman gay « le réfugié » va sortir. Dès lors je me consacre à sa promotion au travers des réseaux de lecteurs de romans dits MxM (Masculin x Masculin).

Plaisir d’écrire se dit follement heureux pour moi. Dix fois j’ai eu envie de lui envoyer mon manuscrit par voie dématérialisée. Mais j’attends de recevoir des cartons pleins de bouquins pour lui en dédicacer un. Ma première dédicace. Rien que pour lui. En espérant qu’elle ne sera lue par personne d’autre tant elle est crue et hardie.

Reste un problème de taille. Officiellement je ne connais ni son nom, ni son adresse. En réalité je connais son nom, son vrai prénom. Il s’est trahi dans son adresse de mail. Il ne le sait pas mais, quand je jouis après mes longues séances solitaires, c’est « Benoît ! » qui sort de ma gorge, parfois fortement, souvent langoureusement.

Son adresse, en revanche, m’est inconnue. Osera-t-il me la donner ?

Par retour de mail il me donne toutes ses coordonnées, se disant impatient de lire mon homoromance. Je prends cela comme un signe. La confiance entre nous est à ce point instaurée que nous ne nous cachons plus nos vraies identités.

Une heure plus tard le livre est posté.

« Il suffira d’un signe » dit la chanson. Les signes du destin se multiplient. Mon éditeur me propose de participer au salon du livre LGBT de Lille. Je sais qu’il habite non loin. Si je ne suis pas très chaud pour m’exposer en tant qu’auteur gay, le faire à côté de chez lui m’excite tellement que j’accepte.

Ce n’est qu’après avoir tout organisé, en particulier la réservation d’une chambre dans un hôtel gay-friendly du vieux Lille, que je lui écris pour l’informer de ma venue.

Et surtout pour l’inviter à diner dans un restaurant à la cuisine fine et délicate, toujours dans le vieux Lille. Je me rajoute du suspens en lui disant que j’ai réservé une table pour deux, le vendredi à vingt-heures. « Deux solutions : ou bien vous acceptez de me rejoindre pour faire enfin connaissance en face à face, ou bien je dinerai seul, un peu comme un con, le personnel du restaurant imaginant que je viens de me prendre un râteau par ma nana… Je vous promets un diner ’en tout bien tout honneur’, et rien qu’un diner. Si suite il doit y avoir, nous le définirons ensemble.

Sachez que vous voir avant d’affronter une cohorte de lecteurs potentiels au cours de ce salon me rassurerait et m’encouragerait. Car l’idée de m’exposer me tétanise de plus en plus. Vous êtes ma muse. J’avoue avoir besoin que vous me donniez du courage. »

Sa réponse tarde. Je relis dix fois le message que je lui ai envoyé. Je le trouve d’une incroyable maladresse, manipulatoire, égocentré. J’en ai presque honte. Je m’en veux. Je crains de n’avoir tout gâché.

Ah, pour faire le beau et exciter les foules je suis doué ! Mais pour séduire, pour appâter, je suis zéro. Je m’enfonce dans mon stress.

J’ai bien raison de ne pas être serein, car Plaisir d’écrire finit par me répondre qu’il hésite : « Comprenez-moi : je suis tellement émoustillé par notre correspondance, par chacun de vos messages que j’ai peur de vous décevoir, de provoquer la conclusion de notre histoire. Notre relation épistolaire m’excite tellement ! Je ne sais pas comment je vivrais sans elle… Alors j’hésite. Ne pas tout gâcher… »

Je suis époustouflé. J’aurais pu écrire chacun de ses mots. C’est moi le plus âgé, le plus ridé, celui qui devrait craindre de décevoir l’autre. Et c’est lui, le beau Benoit de trente-et-un-ans qui s’inquiète. C’est le monde à l’envers !

Je le lui écris. D’abord en renvoyant exactement les mêmes mots. Puis en les complétant, en lui redisant toute la confiance que je lui porte.

Il ne répond pas.

Comment le convaincre d’oser ?

Quelques jours plus tard, au détour d’une conversation avec une vieille copine, parlant d’une tierce personne de nos amis qui n’arrive pas à trouver l’âme sœur (ou frère), elle balance sa sentence : « il suffit pourtant d’être soi-même ! ».

Nous savons que notre ami est un garçon génial, gentil, quand bien même nous le trouvons un peu « tatasse ». Nous savons que la drague, ça va deux minutes, mais qu’en général on est d’abord attiré par de la sincérité.

J’ai beau penser que, pour une relation d’une nuit, la drague, et un zest d’humour, sont suffisants pour mettre une fille en manque dans son lit. Et à plus forte raison un garçon gay. Mais justement, ce n’est pas d’une relation d’une nuit à laquelle j’aspire. Pas plus au grand amour. Plutôt quelque chose d’intermédiaire. Une relation sincère et débridée, franche et complice, sans tabou.

Au milieu de la nuit c’est en complète érection, en sueur, ayant rêvé de son corps pendant des heures en frottant mon ventre contre le matelas, que je me réveille d’un coup. L’idée qui vient de me traverser l’esprit est si simple, si évidente.

Le temps de définir laquelle choisir, puis de me masturber en assumant de fantasmer complètement sur Plaisir d’écrire, je me rendors enfin, serein.

 

Au réveil, reposé et régénéré, mon idée de la nuit me semble toujours aussi évidente. Je l’exécute dix minutes plus tard : « Mon cher Plaisir d’écrire. Je ne veux plus jouer. Je ne veux qu’être vrai avec vous. Je vous l’affirme, ce n’est qu’une invitation à diner. Serons-nous déçus, émoustillés comme vous dites tout le temps ? Peu importe, notre relation est assez franche pour assumer toutes les hypothèses possibles.

Aussi vous trouverez en pièce jointe une photo récente de moi, de pied en cap, tel que je suis aujourd’hui. Je ne vous l’ai jamais caché, je ne suis pas une gravure de mode. L’homme sur la photo c’est mon enveloppe. L’intérieur de l’enveloppe, vous le connaissez déjà. Mon âme est connue de vous. Ma chair à nu aussi, que je vous ai déjà fait parvenir.

Je serai présent dans ce restaurant vendredi à 20h. Mon livre sera posé sur un coin de table pour que, dans votre émotion, vous me reconnaissiez. Sentez-vous libre de venir ou pas.

Votre Être nu. »

J’imagine qu’il hésite encore un long moment. Notre correspondance est arrêtée depuis ma proposition. Plus de message chaud comme la braise, plus de fantasmes partagés. Cela me manque. Son silence me stresse. J’ai joué. J’ai jeté les dés. Attendre. Espérer.

La réponse, laconique, arrive le dimanche soir précédent le rendez-vous potentiel : « je serai là. »

Trois mots. Trois petits mots. Qui déclenchent chez moi un cri de joie, un cri de guerre, un « yes ! » tonitruant, une danse de folie, seul dans mon salon.

Il me reste plus qu’une chose à définir : comment m’habiller pour être digne de lui ? Mon parfum est choisi. Mon corps est sculpté depuis plusieurs semaines que je multiplie les exercices pour avoir l’anatomie la plus flatteuse possible, ne mangeant plus de dessert, faisant attention à tout.

Nu, en érection devant mon miroir, je fais la moue. Ce corps-là intéressera-t-il ma muse ? Aura-t-il envie de moi ? 

C’est lui qui décidera. Je ne ferai rien pour le mettre dans mon lit. Rien d’autre qu’être moi-même, totalement moi-même.

 

Vieux Lille, vendredi, 20h.

Le livre est posé sur un coin de table. Cela fait dix minutes que je suis arrivé. Le serveur est déjà passé pour me proposer un apéritif que je refuse. Je suis extrêmement nerveux. Je dois bouger ma main pour qu’elle ne tremble pas.

Viendra-t-il ? Ne viendra-t-il pas ? Je n’ai aucune certitude. J’imagine qu’il hésite. Ce pas que nous nous apprêtons à franchir fait se transcender notre relation épistolaire.

Ma jambe droite tremblote. Ma jambe d’appel. L’appel du désir que j’ai pour lui. L’appel du fantasme bientôt dévoilé.

Les notifications sur mon téléphone n’arrêtent pas. Les organisateurs du salon du libre LGBT envoient plein de consignes générales. Ainsi que des questions me concernant directement : emplacement, voisins de table, restauration, etc.  

Je suis concentré à rédiger une réponse quand j’entends une voix rauque dire :

– Quelle élégance !

Je redresse la tête. Le sang s’enfuit de mon visage. J’arrête de respirer. C’est lui. C’est enfin lui. C’est réellement lui !

Je suis soufflé. Il est beau ! Chatain clair comme moi, mais avec des cheveux épais, coupés en dégradé. De splendides yeux couleur noisette. Des pommettes au joues, racées. Et rouges ; toutes rouges. Je lis l’inquiétude dans son regard. Il lit la même inquiétude dans le mien. La même interrogation sans doute : me trouve-t-il à son goût ?

Sous son manteau il est en chemise. Blanche. Et en pull. Un beau rouge corail. Sur un jean. Slim. Délicieusement moulant. Des converses aux pieds. Tenue cool. J’aime. Il est petit, svelte, gracile… Délicat !

Le temps s’est arrêté. Nous nous contemplons. Je sens la chaleur revenir dans mon visage. Son rouge aux joues s’estompe. Ses yeux retrouvent de l’éclat. Une discrète patte d’oie aux coins des yeux. Il commence à sourire. Il entraine le mien. Nous nous détendons. 

Mon esprit tout entier anesthésié par mon émotion se remet à fonctionner. Quelque chose d’indéfinissable en lui. Mon cerveau tourne à toute allure. Ce n’est pas son physique. C’est quelque chose d’autre. Que je connais. Que j’aime. Qu’est-ce donc ?

Tout à coup ça me revient. Je lève le bras et bouge la main en signe de victoire.

– Je sais ! Scorpio ! Votre parfum… C’est Scorpio !

– Bravo ! Bien vu. Ou plutôt… Bien senti !

– J’aime beaucoup. C’est un parfum viril qui a une vraie signature. J’y transpose un mélange de fermeté, de tendresse, de nature… Genre bucheron torse-nu au grand cœur ! Brûlant… Mais asseyez-vous donc !

– Monsieur veut-il laisser son manteau au vestiaire ? dit la voix du serveur dans le dos de Plaisir d’écrire.

– Non, je vais…

– Laissez-le lui donc. Vous serez plus à l’aise sans votre manteau sur votre dossier…

– Et vous me voulez à l’aise ! Votre définition de mon parfum, dit mon invité, a-t-elle quoi que ce soit à voir avec sa fragrance ou bien est-elle le représentation d’un fantasme puissant ?

Tout en prenant le manteau, le serveur rigole.

– L’un empêche l’autre ?

Le serveur glousse. Plaisir d’écrire s’assoit. Son sourire est maintenant éclatant. Notre baguenauderie l’a détendu. Il n’y a plus rien d’intimidé sur son beau visage à la peau claire.

Il se retourne néanmoins pour voir le serveur sourire avant de s’éloigner avec son manteau. Il revient vers moi, l’air à nouveau embarrassé. Les changements de météo sur son visage sont d’une rapidité toute normande.

– Euh… Il faudrait peut-être que nous soyons plus neutres dans nos propos…

– Cela n’a aucune importance. Il est des nôtres…

– « Nôtres » ? Qu’avons-nous en commun de si fort ? demande-t-il, redevenu joueur.

– Nous aimons les femmes ! Bien sûr…

Il s’esclaffe, d’un petit rire aigu qui me fait brusquement réaliser qu’il a une voix aigüe, androgyne. Adorable !

Il se penche vers moi pour me demander à voix basse, faussement discret :

– Vous croyez qu’il en est ?

– Bien sûr qu’il en est ! Et qu’il en a dans le pantalon, en plus ! Malgré l’incongruité de cette question, son relent homophobe, sa totale désuétude… Il faudrait apprendre à se demander autrement s’il est pédé ou pas !

– Pardonnez-moi. Je m’égare. Je m’égare déjà.

– Continuez ! Continuez donc à vous égarer !

– Mais dites-moi, votre parfum à vous… J’hésite… Je ne suis pas un grand spécialiste, mais…

– Mais comme moi, sans être précieux, vous aimez être soigné, refléter à l’extérieur votre prestance intérieure…

– Drôle de manière de dire cela… Mais peut-être pas faux… Votre parfum… Eau sauvage ?

– Pas loin ! Je suis plus Johnny Depp qu’Alain Delon. Même jeune. Quoique, jeune, quel beau mec !

– Bandant, je dirais !

– Ces messieurs souhaitent-ils un apéritif ? résonne la voix du serveur.

A nouveau Plaisir d’écrire blêmit. Avant d’éclater de rire.

– Décidément, dit-il au serveur, vous avez le don de surgir au bon moment !

– Mes amis disent que j’aime tenir la chandelle. Avec plusieurs sens pour le mot « chandelle »… Ce n’est pas faux. A condition de ne pas me contenter de la tenir, mais à un moment de participer. Je suis très « Pierre de Coubertin » pour ces choses-là !

Notre brusque rire commun fait se retourner quelques têtes vers nous. Si je voulais être discret, c’est raté. 

Le serveur reprend son sérieux.

– Qu’est-ce qui vous ferait plaisir comme apéritif ?

– Deux coupes de champagne. Cela vous va ?

– Avec plaisir !

– Plaisir d’écrire, plaisir de déguster du pétillant étincelant…

– Plaisir de jouir aussi. Mais chut ! ajoute-t-il à l’attention du serveur. Ne le répétez pas !

– Promis ! Le plus triste, ajoute-il en confidence, serait qu’on ne connaisse pas ce plaisir-là…

– Vous avez raison ! Je troque toutes les coupes de champagne contre les plaisirs orgasmiques !

– L’un n’empêche pas l’autre… précise-je.

Alors que le serveur, amusé, repart en roulant son bassin plus que précédemment, Plaisir d’écrire revient vers son sujet.

– Delon, Depp… Ce sont tous deux des égéries d’eau sauvage, non ?

– Eh non. Vous confondez Eau sauvage et Sauvage. La fragrance n’est pas la même. J’ai choisi la jeunesse virevoltante avec Johnny. Comme pour conjurer le sort !

– Le marketing ! Ce n’est vraiment pas mon truc.

– Non, vous, votre truc, c’est la culture, la beauté artistique, peinture, sculpture, architecture, musique, littérature… Avez-vous noté que tout ce qui est culture, ou presque, se termine en « ure » ?

– Brûlure, coulure, embouchure, murmure, emboiture, cambrure, échancrure, bien sûr…

– Coquin ! Je parle d’enluminure, d’Epicure… 

– Membrure ? Plissure ? Commissure, ouverture, luxure, musculature…

– Une bien dure, pendant que vous y êtes ?

– C’est mieux !

– Vous êtes vraiment un beau coquin ! Fin, subtil (enfin, pas toujours… Heureusement !), cultivé…

– N’est-ce pas pour ces qualités que nous avons commencé à correspondre ? Car vous l’êtes autant que moi, non ?

– Avez-vous noté que, pour une fois, le serveur n’a pas surgi dans votre dos quand vous avez dit « bien dure » ?

– C’est vous qui avez parlé de « bien dure », pas moi !

– Intéressant ! Fait la voix du serveur derrière Plaisir d’écrire. Une coupe de champagne pour fêter cela !

Plaisir d’écrire se retourne brusquement avant de rire à nouveau, puis de se retourner vers moi en me traitant de salaud.

Je fais mine de ne pas comprendre pourquoi, interpellant du regard le serveur qui fait mine de ne rien avoir entendu.

Une fois à nouveau en tête à tête, je lève ma flute pétillante vers lui.

– A nous ! A nos échanges épistolaires. A nos joutes verbales qui semblent démarrer sur le même ton que nos écrits !

– Des joutes que vous rêvez d’être également non-verbales, suppose-je, ajoute-t-il, le regard brillant, en faisant tinter sa flute contre la mienne, ses yeux plongés dans les miens. De « joute » à « jute » il n’y a qu’une lettre, mais la décence me retient de la retirer…

– O ! Retenez-vous donc ! C’est à moi, dans mes rêves les plus fous, de retirer sur vous, pièce par pièce, ce qui deviendrait superflu…

– Et c’est moi le coquin…

– Cela fait partie de nos points communs !

– En parlant de points communs, pardonnez-moi, j’ai mal interprété votre invitation.

– En quoi donc ?

– Tenue vestimentaire ! Je pensais que c’était un diner tout simple, dans cet excellent restaurant, certes, mais dans une tenue tranquille. Je n’avais pas compris qu’il fallait s’habiller chic ! Votre élégance m’interpelle, vous savez ? Vous êtes extrêmement raffiné !

– Ne soyez pas complexé ! Il me faut bien cela pour compenser mes rides et mon crane largement dégarni !

– Ne soyez pas complexé, vous ! Vos rides sont… Adorables… Et votre crane est… joliment rond ! Ce ne sont pas les cheveux qui font la beauté d’un visage, ce sont les yeux. Et les vôtres pétillent…

– Pas moins que les vôtres ! Vous avez un beau visage, de beaux yeux, une crinière à laquelle on a envie de s’accrocher…

– Des promesses, que des promesses ! En tous cas j’aime beaucoup votre gilet. Classe et original ! Ce patchwork est d’une élégance absolue. Le choix des tons, ni trop criards, ni trop neutres. Des couleurs, un enchevêtrement de couleurs, qui se remarquent et embellissent la vie !

– Enchevêtrement… Voilà un mot que j’aime ! Vous êtes flatteur, très cher !

– Pas du tout ! Je suis sincère ! Votre tenue est à la fois distinguée et fringante, racée et pimpante, affinée et gracieuse ! Jolie chemise ! Deux boutons ouverts… Comme une promesse… Elégant et aguicheur… Dans un nuage Sauvage… J’aime beaucoup votre sourire. Il a quelque chose de pur…

– A part cela l’aguicheur c’est moi… Vous êtes excessif beau jeune homme…

– Beau… Bof !

– Mais si ! 

– Par contre je n’ai pas vu ce que vous portez comme pantalon avec cela. Je suis intrigué.

– Il suffit de demander ! réponds-je en repoussant ma chaise pour me lever, tourner sur moi-même en faisant semblant de chercher ma serviette tombée exprès au sol, lui tournant le dos pour me baisser et la ramasser.

Si quelques clients jettent un vague coup d’œil inattentif vers moi, le serveur, lui, ne rate rien de mon manège qu’il approuve au loin avec un subtil clin d’œil souriant.

Je me rassois. Mon Plaisir décrire est rayonnant. Il se penche vers moi pour murmurer, en confidence :

– Joli petit cul, vraiment !

– Merci. Mais ce n’est pas cela que je vous ai montré, c’est mon pantalon, rappelez-vous…

– Ah oui ! Joli jean ! Sa couleur sombre met parfaitement en valeur le gilet. Décidément très élégant !

– Merci.

– Tout comme votre petit cul que je n’osais pas espérer aussi mignon !

– Encore ? 

– J’espère juste que vous ne l’avez pas recouvert d’un horrible slip blanc taille haute ouvert, comme vous l’écrivez souvent, que vous affectionnez tant… Quoique…

– Vous m’ôtez les mots de la bouche ! Et si ? Le contraste ? Elégant en apparence, ringard en-dessous ? 

– Ce n’est pas votre genre… Elégant par devant, pour le plaisir des yeux d’autrui, car vous êtes un être généreux. Indécent en-dessous, le tissu blanc tâché de quelques gouttes jaunâtres et surtout de nombreuses tâches séminales, car vous êtes un homme sensuel et viril, impudique et tendre…

– Belle définition. Excessive pour ce qui me concerne, mais jolie… Mon slip blanc tâché de mes impatiences… Vous aimez cette idée, non ? Je vous imagine parfaitement, maintenant que je vous vois, adolescent, nu sur votre lit, votre slip sale sentant la sueur, l’urine et le sperme, posé sur votre nez, mâchonné par endroits, pendant que vous vous masturbez frénétiquement…

– Le serveur est derrière moi ?

– Non, pas encore… Vous éjaculeriez abondamment, vous en mettant sur le torse, le visage, les cheveux… Vous essuieriez tout cela avec votre slip que vous lécheriez ensuite…

– Il est vraiment derrière moi !

– Non. Je vous assure. Pourquoi ? Bandez-vous ?

– Je ne peux pas répondre à cette question. Je suis certain qu’il est derrière moi !

– Il penche effectivement la tête pour vérifier votre érection…

Plaisir d’écrire sursaute et se retourne brusquement. Pour découvrir que non, le serveur n’est pas posté dans son dos à écouter mes propos impudiques. Son regard retourné vers moi est d’abord plein de reproches, avant de redevenir joyeux.

– Vous m’avez eu ! Quoiqu’il en soit, il n’aurait pas vu que je bande en raison de la serviette posée sur mes cuisses.

– Ah ! Merci d’avouer que vous bandez. Vous vous êtes trahi, très cher !

– Merde ! Vous m’avez eu !

– Si j’étais vulgaire je vous répondrais : « pas de la manière espérée… ». Mais nous sommes trop élégants, vous et moi, pour cela !

– Je ne sais plus quoi dire… Je bande ? Oui. C’en est presque douloureux…

– Repositionnez-la discrètement ! Conseil de mâle !

– Vous me manipulez ? Certes, et j’aime cela… Avec ou sans serveur dans mon dos… Me faire « eu » physiquement par vous ? Je vous ai trop souvent écrit que je rêve de votre sexe entre mes fesses pour m’offusquer de cette expression… Et vous, bandez-vous ?

– Mollement, je vous l’avoue… A mon âge, on est moins dur, plus tendre…

– Dureté et tendresse, l’un empêche-t-il l’autre ? Avec vous il me semble que non.

Je regarde son joli visage. Mon sourire est plus grave, ému. Je remarque seulement maintenant qu’il a une petite bouche, des lèvres fines. Fines, fragiles, élégantes. Des lèvres faites pour les baisers, pour accueillir une langue… Une bouche qui n’a pas pour vocation d’accueillir le gros phallus d’un mâle en rut. Trop délicate pour cela. 

Je vois ses joues rosir à nouveau. Il s’en veut de ses aveux. Il hésite encore. Et toujours. Enfin, pas toujours, j’espère, je m’y attelle depuis des mois par écrit. Maintenant il est face à moi. Je dois l’amadouer, le séduire, le convaincre d’oser. Ce n’est pas gagné.

Il gigote discrètement. Mon sourire devient plus espiègle. Il fait une moue approbatrice, qui présente parallèlement ses excuses.

– Je comprends…

– Vous connaissant, j’imagine que vous aimeriez être certain de mon état d’excitation…

– J’en suis certain !

– Ah bon ? Comment ? Vous n’avez pas avancé votre pied déchaussé entre mes jambes pour venir caresser mon bas-ventre tout dur. Cela serait bien votre genre, pourtant.

– La table ne s’y prête pas. Le lieu ne s’y prête pas. Le serveur qui vient de revenir derrière vous n’apprécierait pas.

– Je sais qu’il n’est pas là !

– Voyez-vous, avec un peu d’expérience des émotions masculines, on n’a pas besoin de voir une érection pour savoir une érection.

– Vous m’en direz tant !

– Un afflux de sang dans la verge : la pompe du cœur qui s’accélère. Le souffle qui se raccourcit. Le visage qui parfois se crispe. Des battements de cils plus nombreux. L’extrémité des doigts qui blanchissent. Un léger balancement des fesses… Les signes caractéristiques de votre érection sont légion !

– Eh bien ! J’en apprend des choses ce soir ! Si je peux me permettre, bien sûr. Je vous prie de m’excuser, je suis définitivement indiscret ! dit une voix dans son dos.

Plaisir d’écrire ne se retourne même pas pour regarder le serveur qui s’est replacé derrière lui. Il en reste bouche close.

– Puis-je vous expliquer la carte du soir ? Le chef a préparé de succulentes petites choses qui mettront vos papilles en émoi. Un splendide préalable pour vos émotions. Le tout à partager, bien sûr…

Nous sourions. Ce serveur est aussi coquin de nous. Avec des mots choisis et précis, comme s’il était en train de préparer lui-même les plats, il nous explique par le menu ce que le chef a préparé de spécial, comment il le cuit, quels mariages de saveurs ont été recherchés.

Nous tombons d’accord pour nous laisser faire par la créativité du chef. Je choisis un Chassagne Montrachet pour accompagner tout cela.

Le serveur s’éloigne.

– Il a tout entendu…

– Je m’en moque !

– Voulez-vous que je vous prévienne quand il se rapproche ?

– Ce serait peu discret.

– En tapotant votre pied avec le mien ?

– Merci non. Vous risqueriez de frotter votre cheville contre la mienne.

– Et pourquoi pas ?

– Parce que la nappe ne tombe pas jusqu’en bas. Cela manquerait de discrétion. Tout comme votre pied sur mon entrejambe…

– Pas faux… Quoiqu’il en soit, j’aurais bien du mal à réussir cela, en raison des chaussures marron à boucle que j’ai choisies ce soir. J’aurais mieux fait de prendre des mocassins…

– Vous auriez cédé à la tentation ! Faites voir vos chaussures ?

J’écarte une jambe pour l’élever sur le côté de la table. Il regarde ma chaussure, hoche la tête.

– Je m’en doutais. Très élégant. Comme le reste. Vous êtes un vrai dandy ! 

– Sur le retour !

– Je suis très loin de votre niveau en élégance !

– En aurais-je trop fait ?

– Non. Vous êtes très beau comme cela. Je mesure bien que c’est pour moi que vous vous êtes apprêté. Je ne le mérite pas.

– Vous avez tort ! Vous le méritez cent fois ! Et votre élégance à vous, votre grâce, est naturelle. Malgré votre timidité bien compréhensible. Je comprends parfaitement que vous avez hésité à venir. Le contraire serait en réalité peu flatteur pour moi. J’imagine que vous m’avez observé pendant plusieurs minutes, de l’extérieur, à travers la vitre, avant de vous décider ?

– C’est pour cela que vous avez choisi une table en façade ?

– Bien sûr ! Pour vous laisser totalement libre de vous décider. J’imagine que vous m’avez observé pendant cinq minutes. Que vous m’avez trouvé trop moche, trop banal, trop vieux. Que vous avez fait demi-tour. Que vous vous êtes arrêté. Que vous vous êtes à nouveau retourné, me regardant en vous disant que vous avez traversé le pas de Calais pour être là ce soir, que ce serait trop con de repartir…

– Votre façon de lire en moi, de me comprendre, me mettre à nu… Stop ! Je sais ! Vous ne rêvez que de cela, de me mettre à nu ! Votre façon de me rendre transparent est fascinante. Comment pouvez-vous me percer… Stop !

Je fais un signe de paix de la main. 

– Je ne rebondirais pas sur le terme « percer », quand bien même j’ai très envie de vous les percer, vos jolies petites fesses….

 – C’est comme cela que vous vous abstenez de rebondir ! Au sujet du percement de mes fesses, le serveur est-il dans mon dos ?

– Non, pas encore.

– Comment diable pouvez-vous me percer à jour ainsi… Etes-vous un diable, un ange ?

– Plutôt un ange… Coquin, comme ange…

– Vous avez presque raison. C’est plutôt vingt minutes que cinq que j’ai mis à vous observer. C’est trois fois que j’ai fait demi-tour avant de me sermonner et de revenir m’approcher pour vos observer.

– C’est plus grave que je ne craignais…

– Je vous ai vu arriver, de votre pas décidé, ce pas décidé de mâle alpha dominant, d’homme qui mord la vie à pleine dents !

– Si je peux me permettre un mauvais jeu de mots, mais vous commencez à vous habituer, je préfère mordre le vit à pleine lèvres qu’à pleines dents ! J’ai trop de respect pour nos attributs mâles ! A pleines lèvres tout en enroulant ma langue tout autour, tendrement bien sûr !

– C’est une bonne nouvelle pour vous, Monsieur ! dit à Plaisir d’écrire le serveur revenu dans son dos avec la bouteille de vin.

– J’ai compris ! dit mon vis-à-vis. En fait vous attendez que Monsieur soit dans mon dos pour balancer un propos graveleux. Cela vous excite de vous exhiber devant ce serveur innocent ?

– Innocent, innocent… rétorque l’intéressé.

– A moins que vous ne vous connaissiez ?

– Pas du tout ! Je n’avais jamais rencontré ce jeune homme avant ce soir. Je ne suis pas d’ici, je vous rappelle. Quant à la réponse à votre question, désolé Monsieur, précise-je au serveur, ce n’est pas devant le serveur que je m’excite mais devant vous !

– Et je me permets, Monsieur, répond le serveur, vous avez raison car ce Monsieur est bien plus mignon que moi !

– Mais probablement moins doué pour donner à ce vieux pervers ce qu’il attend ! Oh pardon… Je n’aurais pas dû…

– Quoi donc ? Me traiter de pervers ? Je le suis, vous le savez.

– Non. De vieux !

– Chassagne Montrachet rouge 2012 ! nous coupe le serveur.

– Parfait. J’en ai l’eau à la bouche ! réponds-je.

Nous échangeons tous trois des regards amusés, imaginant parfaitement quoi d’autre pourrait nous donner l’eau à la bouche. Aucun de nous ne rebondit, bien qu’ayant tous quelques idées salaces en tête. Sachant parfaitement que la tête d’un mâle excité est anatomiquement assez centrale…

Je goûte le vin : un régal. Plaisir d’écrire le déguste à son tour et hoche la tête en signe d’approbation. Je comprends qu’il le trouve bon, mais qu’il n’est pas un fin connaisseur en vins. Le serveur nous sert avant de s’en aller.

– Je vous remercie. Dis-je.

– De quoi ?

– De vous être fait violence.

– Je ne le regrette pas. Vraiment pas… Vous êtes… Comme vous écrivez… Coquin, tendre, sensuel, subtile, salace, plein d’humour !

– Tout cela ?

– Et bien plus encore ! Vous me draguez avec raffinement. J’aime.

– Si je peux me permettre…

– Oui ?

– Je ne suis pas le seul à draguer…

– Qui ? Le serveur ? demande-t-il, soudain inquiet.

– Non. Lui il s’amuse. Cette nuit il va forniquer comme un fou, avec son petit copain, avec le cuistot, avec un collègue, avec un homme rencontré au bon endroit, peu importe… Il va copuler en nous imaginant. Cela va être joyeux pour lui ! Non… Pas le serveur. Vous !

– Moi ?

– Ne me dites pas que vous n’essayez pas de me séduire !

– Euh… Je…

– Soyez objectif ! Vous essayez de vous montrer digne du garçon avec qui je corresponds depuis des mois. Malgré vos hésitations. Vos craintes… Vous avez été si… explicite dans vos écrits que vous ne pouvez pas vous empêcher de multiplier les allusions… sensuelles, à défaut d’être sexuelles… Je trouve cela absolument charmant !

– C’est vous qui ramenez toujours tout au cul !

– Parce que c’est bon ! Et que… Maintenant je vous l’avoue, je suis enfin en complète érection…

– Il était temps ! Plus moi… Si je peux oser l’avouer… Nous ne sommes décidément pas en phase !

– Oh que si ! Quand deux mâles sont au même moment en complète excitation, que font-ils : ils vont droit au but !

– Si je suis votre raisonnement, l’intérêt d’être décalé en matière d’érection, appelons les choses par leur nom, c’est que cela permet à chacun des deux hommes d’emmener sensuellement l’autre au même niveau de rut ?

– Si vous appelez « sensuel » des caresses intimes, des pénétrations tactiles, des fellations et autres léchages…

– Vous pensez que c’est plus sexuel que sensuel ?

– Qu’en pensez-vous ?

– Des palpations, des coups de langue coquins, des pétrissages intimes… Cela peut rester sensuel. Evidemment, votre doigt dans mon anus ou ma bouche avalant votre sexe, c’est que l’étape sensuelle est dépassée !

– Et vous acceptez cette idée ?

– Laquelle ? Vous offrir une fellation ? Vous ouvrir mes fesses ?

– Oui. Non. Caresser, lécher, embrasser un corps d’homme…

– Oui. Franchement oui. Cela ne me semble pas plus gênant que cela de se réveiller mutuellement nos sens. Après… Tout ce qui est pénétration buccale ou anale…

– Et donc, comment vous définissez-vous aujourd’hui, ce soir ? Toujours hétéro curieux ? Bi ? Presque bi ? Franchement bi ?

– Peut-on se définir comme bi si on n’a jamais eu de relation avec un homme ?

– Vous fuyez ma question… Oui on peut se définir comme bisexuel si on fantasme sur des relations sexuelles avec un homme, un homme précis ou bien un fantasme de mâle. Du sexe entre garçons, des pénétrations, buccales ou anales. Mais aussi des masturbations mutuelles. Tenir en main un autre phallus que le sien. Embrasser goulument un homme…

– Le serveur est derrière moi ?

– Non. Ne fuyez pas !

– Que vous dire… Que vous me troublez au plus profond de mon être, de mon cul aussi, quand je me gode, depuis que nous correspondons ? Que je me masturbe en regardant des films X gays ? Que j’ai poussé la porte d’un club de cruising gay pour écrire mon histoire ’dans le labyrinthe des plaisirs’, mais que je n’ai rien osé faire avec un homme, malgré les nombreuses propositions… Juste une branlette entouré de gars nus matant comme moi un film de cul… Décevant… Excitant… Que vous dire… Que vous avez sûrement raison : j’ai probablement dépassé le stade de l’hétéro curieux… De là à dire que je suis bi…

– Vous savez ce que je crois ? Vous voulez franchir le pas, le faire avec un homme, pour savoir enfin si vous allez aimer cela ou pas, si vous avez une pointe d’homo en vous… Suis-je un peu pédé ou pas ? Nous nous sommes tous posé la question, stressé, avant notre première fois. Mais vous n’osez pas. Pas encore. Pourtant vous savez que c’est le seul moyen d’en avoir le cœur net : le faire, et savoir. Enfin. 

– Mais avec qui ? Allez-vous me dire maintenant ! Vous ? Vous allez vous proposer ? Vous allez me dire que vous êtes un homme doux, tendre, sensuel. Que vous ne me ferez pas mal. Qu’il n’y aura que du plaisir. Que cela va être génial. Mais je sais bien que c’est faux ! Que la douleur est inhérente à sa première sodomie !

– C’est comme cela que vous me voyez ? Un prédateur qui rêve d’enculer un puceau ?

– Non ! Pardon ! Je sais bien que… Ne croyez pas ! Je retire ! J’ai été méchant. Pardon. C’est que cela me stresse ! A fond ! Me faire sodomiser pour la première fois ! Je ne rêve que de cela. Me faire prendre, longuement, par vous, par un autre, un autre beau comme un diable ! Couiner, gémir, m’accrocher aux draps défaits du lit…

Un raclement de gorge le coupe dans sa confession. Le serveur est là. Même moi je ne l’ai pas vu approcher, tellement j’étais concentré sur les lèvres de Plaisir d’écrire. Il est pourtant pile dans mon champ de vision, le serveur. Mais il n’existait pas pour moi. Benoît, mon Plaisir d’écrire, occupait tout l’espace.

Le serveur a l’air totalement gêné. Ce qu’il vient d’entendre n’est plus un jeu entre mecs. Ce n’est plus du badinage. C’est intime. Il est rouge écarlate. Ses yeux cherchent à fuir, alors que ses mains portent les deux assiettes.

Nous nous regardons encore quelques secondes, tournés l’un vers l’autre, intensément, avant de nous reculer silencieusement sur nos dossiers.

Dans un silence lourd le serveur pose les assiettes sur la table. Il commente le plat. Nous l’écoutons à peine. Nous ne le voyons pas partir. Nos regards restent fixés l’un dans l’autre.

Plaisir d’écrire finit par se détendre, par sourire timidement. Puis à parler, d’une voix empreinte d’émotion :

– Dois-je comprendre qui si vous me dites cela c’est que vous avez connu ces états d’âme ?

– Absolument.

– Et vous les avez dépassés en franchissant le pas…

– A un âge bien plus tardif que le vôtre. Non pas que j’ai hésité plus longtemps. Non. Ces questions me sont venues plus tard que vous. Tout ce que je peux vous conseiller c’est de vous décider. Maintenant que vous êtes jeune, dans la pleine possession de vos moyens sexuels. Car, ce n’est pas encore mon cas mais je sens que ça se rapproche, nous finirons tous pas bander mou, par ne plus éjaculer que de faibles gouttes de sperme alors que nous avons adoré en mettre partout, par ne plus pouvoir du tout… Cela ne serait pas grave… Si nous ne gardions pas la libido de nos quinze ans ! La frustration sexuelle fait partie de la vieillesse. Inéluctable. Alors profitez ! Profitez à fond ! De votre vitalité. De votre puissance sexuelle. De votre endurance sexuelle ! C’est si bon !

Plaisir d’écrire m’offre un visage de plus en plus éclatant au fur et à mesure que je parle. Il sourit magnifiquement. Il lance, taquin :

– Dois-je comprendre que votre fragilité à vous est placée dans votre peur de ne plus pouvoir bander ?

– La vôtre est d’oser avec un homme. La mienne est, effectivement, de ne plus avoir les moyens physiques de donner du plaisir à un, ou une, partenaire. Je ne le nie pas. L’âge…

– Mais là, vous bandez encore ?

– Là ? Tout de suite ? Non. Et vous ?

– Non plus ! J’ai débandé. Complètement.

– Mais j’ai bandé et je rebanderai ! Avant la fin du repas, je vous assure !

– Si on s’en occupait de ce repas ?

– Bon appétit ! Cela m’a l’air excellent.

– Je dirais même mieux, succulent !

De surprise, je manque de recracher l’entrée quand il me jette :

– Ce serait sympa que l’on soit tous nus dans ce restau. Ou bien qu’il y ait des ultra-violets. Nous pourrions admirer de belles verges, certes molles, mais bien grosses et longues ! Partiellement décalottées. Comme je les aime ! Avec de belles boules remontées !

 Je ris de bon cœur, visualisant parfaitement ce qu’il vient de dire.

 

Le repas s’écoule lentement, délicieux, charmant, malicieusement. Petit à petit je me mets à parler de moi, à me livrer. Lui en fait de même. Nous sommes étonnés de découvrir mille autres choses l’un sur l’autre que nous ne nous sommes jamais écrit. Notre complicité s’accroit. Le serveur garde ses distances, conscient sans doute qu’il est sorti de son rôle. Pourtant nous n’hésitons pas à lancer quelques allusions grivoises auxquelles il répond prudemment.

Je prends comme lui un café. C’est inhabituel chez moi. 

Je souris en me disant que c’est sans doute dans l’espoir de m’enfoncer longuement dans une nuit érotique. Quand il me demande la raison de mon sourire je le lui dis. Il rit en reconnaissant que lui non plus n’a pas l’habitude de boire un café le soir.

Nous badinons encore un bon moment. Minuit se rapproche. Le restaurant se vide. Je me décide enfin à prendre les choses en main. J’ai compris que lui ne le fera pas.

– Merci Benoit pour cette soirée délicieuse.

– Merci à vous, Romain.

– Pour être direct, à ce stade il y a plusieurs options. La première est que nous nous séparions, là, devant ce restaurant, vous retournant dans votre appartement, moi dans ma chambre d’hôtel. Vous vous masturberiez en pensant à moi. Je me masturberais en pensant à vous. Nous jouirions tous deux en prononçant le prénom de l’autre…

Plaisir d’écrire fait la moue. Il demande :

– Quelle autre option avez-vous ?

D’un coup mon stress s’envole. Il le voit. Il rit. Tout aussi soulagé que moi.

– Deuxième option, nous allons main dans la main à mon hôtel…

– Pour y faire quoi ?

– C’est vous qui décidez. Mes seules exigences seraient d’être nu devant vous, pour ne rien vous cacher. Et de sentir votre corps nu contre le mien, dans le lit… Passer la nuit ensemble…

– Vous serez incapable de rester sage ! Quelle autre option proposez-vous ?

– Vous avez dit « serez » ou « seriez » ?

– Serez. Je vous connais assez…

– Pas faux… Mais dans la palette des choses pas sages, il peut aussi y avoir le bonheur de me masturber, d’éjaculer devant vous, à côté de vous, impudiquement…

– Joli spectacle ! Vous en mettriez partout sur moi ! Autre option ?

– Nous pouvons prolonger cette soirée en allant boire un verre dans un bar, un bar très très gay. Ou bien aller danser ensemble, dans un club très très gay…

– Réalisez-vous que nous avons bu ensemble une bouteille complète de cet excellentissime Bourgogne ? Je n’ai pas l’habitude de boire autant ! Quant à danser, ce n’est pas trop mon truc, même si j’adorerais regarder votre joli fessier se trémousser… Mais là, trop de bruit gâcherais la soirée…

– Si votre objectif est d’admirer mon petit cul se trémoussant, je suis prêt à le faire dans ma chambre d’hôtel, habillé, en slip, ou nu !

– Non ! Je vous l’ai déjà dit.

– Vous choisissez la musique ?

– Non.

– Bon… Définitif ?

– Autre option ?

– Je ne sais pas… Une balade by night dans le vieux Lille ? Lille insolite ?

– En amoureux ?

– Je n’ai pas dit cela.

– C’est moi qui l’ai dit…

– Ah ?

– C’est une image.

– Dommage.

– Connaissez-vous le vieux Lille ?

– Moins que vous ! Monsieur le guide touristique…

– Alors allons-y ! Je vais vous montrer des choses originales !

Plaisir d’écrire se lève d’un bond, subitement enthousiaste. Le serveur nous regarde. Un grand sourire éclaire son visage. Il comprend que nous avons pris une décision quant à la suite du repas. Il en frétille de joie pour nous.

Je règle la note en empêchant mon invité de voir l’imposant montant. Je m’en moque. Je me suis fait plaisir. Je nous ai fait plaisir. Plaisir de nous découvrir, et plus seulement d’écrire. Cela nous amènera-t-il à tressaillir ensemble, à jouir ?

Au moment où le serveur va chercher les manteaux, je dis à Plaisir d’écrire que je dois me retirer pour me soulager.

– N’en faites rien ! J’ai moi aussi très envie. Il y a des vespasiennes anciennes non loin. Pisser à vos côtés me ferait très plaisir !

Je suis surpris. Tant d’audace ! Je veux surenchérir, mais le serveur arrive avec nos manteaux. Tant pis. Après deux secondes d’hésitation il m’entend demander :

– Juste pisser côte à côte ou bien voulez-vous palper, branler, ou plus peut-être ?

– Ne trouvez-vous pas, demande-t-il au serveur, que cet homme est sacrément excité, salace, obscène, même ?

– Obscène, je ne dirais pas. Excité, si je peux me permettre, cela se voit. Malgré vos vêtements. Tout comme vous… Non… Salace, assurément. Tout comme vous…

– Comment cela, « cela se voit » ? Vous voulez dire qu’une bosse déforme nos pantalons ? Cela se voit tant que ça ?

– Votre ami avait raison : cela se devine, aussi… Des signaux faibles… Cela se voit également. Mais rassurez-vous, c’est uniquement parce que, salace, je le suis aussi, et que mon regard est assez focalisé sur vos entrejambes… Veuillez me pardonner.

– Je ne vois pas pourquoi ! dis-je. Vous avez le droit d’admirer les belles choses !

– Les promesses de bonnes choses ! ajoute salacement Plaisir d’écrire en riant.

– En tous cas, Messieurs, je vous souhaite de passer une merveilleuse fin de soirée. Cela a été un plaisir de vous servir.

– Un plaisir… Pour vous… Je tâterais bien pour vérifier cette assertion, Monsieur le serveur, mais la décence, et la présence de mon jeune invité, me l’interdisent ! conclus-je avec un clin d’œil.

– Nous allons visiter le vieux Lille. Vous verrez, c’est probablement la seule ville qui dans la réalité est plus belle que sur les cartes postales ! affirme Plaisir d’écrire. 

– Ce n’est pas Milos Forman qui a dit cela au sujet de New-York ?

– Aïe ! je suis percé à jour ! Non ! N’en rajoutez pas ! termine Plaisir d’écrire dans un éclat de rire aussitôt partagé à trois.

– Allons-y pour votre carte postale !

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