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Natasha & Franck

Chapitre 19

Travesti / Trans

     Je venais de me prendre quinze ans dans la gueule. Avec les dix pour cent de majoration, sans compter la lettre de rappel, direct ! Les questions se bousculaient de part et d’autre. Avec parfois de la difficulté à sortir.


     Roxanne avait le même cheveu épais que moi, à la différence que les siens étaient franchement bouclés et plus clairs. Je retrouvais dans ses manières des gestes, des expressions de sa mère que j’avais complètement occultés toutes ces années. Et tout remontait à la surface à vitesse grand V.


     Après avoir serré ma fille dans mes bras de longues minutes, les mots étaient plus longs à venir. Je me trouvais bête à l’admirer, craignant que mes paroles ne s’écrasent comme de simples parachutes qui ne s’ouvrent pas, sans savoir quelles questions lui poser en premier. A peine parvenais-je à bégayer quelques banalités.


     Heureusement, Natasha connaissait l’histoire de Marie et pouvait expliquer au reste du groupe de quoi il retournait. Kristina et Alexandra s’étaient à nouveau assises dans le canapé, comme sonnées par les événements. Elles avaient passé les premières minutes à s’interroger du regard, ne comprenant pas que Natasha puisse être si détachée face à l’irruption d’un pan de ma vie passée. Et quel pan ! Sigrid commentait avec Tom et sa sœur et semblait prendre la nouvelle avec plus d’amusement.


     Natasha proposa d’aller ranger les instruments puis, posant ses mains sur les épaules de Roxanne, elle la regarda droit dans les yeux. Elle prit une profonde inspiration et plissa les yeux, comme si cela pouvait l’aider à être plus persuasive.


   ─ Ma petite chérie, je pense que ton père et ta sœur ont plein de choses à se dire. Viens avec nous. Avant de ranger les guitares, on en jouera un petit peu, si ça te branche…

   ─ Mais moi aussi je veux parler avec mon père !

   ─ J’entends bien. Et j’imagine que lui aussi, évidemment. Mais ta sœur a certainement plein de choses à lui expliquer. Et ensuite, ce sera plus facile pour lui de discuter avec toi. Qu’en penses-tu ?


     Roxanne hocha la tête, vint la plaquer contre mon torse et me serra de toutes ses forces. Puis elle leva ses yeux emplis de sourires et de bonheur vers moi et, au prix d’un incroyable effort, elle finit par relâcher son étreinte.


   ─ Papa, c’était génial le concert ! Ça valait le coup d’attendre si longtemps pour te rencontrer. Et te voir ainsi, en concert… vraiment, e ne regrette absolument pas.


     Je lui souris, passant une main dans sa chevelure. Je déposai un tendre bisou sur son front. Tout le monde sortit et elle leur emboîta le pas. Elle m’adressa un signe de main, comme si elle avait peur que le rêve se termine et qu’elle ne puisse me revoir. Tom, la main sur la poignée, mentionna qu’il s’occuperait de ma batterie, puis tira la porte derrière eux.




    Enfin seuls ! Marie posa ses mains sur mes bras et me regarda droit dans les yeux. Elle souriait, mais il y avait dans son regard rieur une ombre qui ne demandait qu’à sortir. Peut-être lui faudrait-il verser une larme pour s’en débarrasser ? Ou était ce simplement le contrecoup du courage qu’elle avait mobilisé pour provoquer cette rencontre ? Elle resta ainsi quelques instants, jaugeant ma réaction, se demandant si elle avait bien agi ou si, au contraire, elle aurait mieux fait de s’abstenir.


   ─ Tu m’en veux toujours ?

   ─ Non, pas vraiment. Ton choix était raisonné et il n’y avait rien à argumenter. Si tu étais restée et que tu sois enceinte, comment expliquer à Roxanne que je suis son père et en même temps son beau-frère ? Tu as pris une décision juste. Tu aurais peut-être pu être moins… abrupte. J’en veux plus à ta mère. Après tout, c’est à cause de son choix que tu es partie. Mais à quoi bon y revenir ? Ce qui est fait ne peut plus être défait. Dis-moi plutôt ce que tu fais ici, en Norvège.


     Marie expira profondément. Presque un souffle ! Une respiration en guise de « Bon, ça c’est fait ! » de soulagement.


   ─ Je travaille pour Statoil, la compagnie pétrolière norvégienne. J’étudie les fonds marins pour découvrir de nouveaux gisements. Je pars en expédition sur les bateaux pour faire des relevés, et ensuite je m’enferme dans mon bureau pour étudier les données recueillies. Donc, la vie idéale pour ne pas se coltiner un quotidien ennuyeux.

   ─ Même si je lui en veux, j’espère que ta mère va bien. Que devient-elle ?

   ─ Oui, elle va bien. Elle vit sa vie à sa façon, loin des conventions qu’elle avait connues avant ce fameux été. Mais sache que tu as été son dernier véritable amant. Elle s’est ensuite consacrée pleinement à Roxanne.


     Marie comprit à ma moue que j’avais du mal à imaginer Françoise menant une vie d’ascète. Et pourtant elle me pria de la croire. Après le divorce, son père avait mené une véritable guérilla à sa mère pour s’être fait engrosser, selon ses termes, comme la dernière des traînées. Françoise avait fini par craquer nerveusement et, afin de pouvoir élever Roxanne dans la sérénité, avait finalement cédé à son exigence. Ses deux garçons et la petite sœur rejoindraient leur père, ce qui lui laissa toute latitude pour expliquer à ses enfants combien leur mère était une mauvaise mère qui n’avait pas hésité à les abandonner pour s’intéresser uniquement au fruit de son adultère. Quand Gérard avait tenté de convaincre également sa fille aînée, elle était déjà autonome. Il n’avait absolument pas compris pourquoi Marie s’entêtait à soutenir sa mère et ne devina jamais qu’elle avait été aux premières loges.


     Plusieurs fois elle avait failli lui jeter la vérité au visage comme elle aurait jeté une écuelle pleine de viande avariée, mais s’était au dernier moment retenue. Jusqu’à ce dimanche où il lui avait fait une remarque sur le fait qu’elle n’allait pas à la messe, comme une fille de bonne famille se devait de le faire. Le vase avait mis le feu au torchon qui débordait et elle lui envoya en guise de hors d’œuvre un « Gros connard ! » qu’il n’avait pas vu arriver. Pas plus qu’il n’avait pressenti le plat de résistance : elle lui avait asséné que l’amant de sa mère n’était autre que son petit copain et que s’il avait été moins bigot et coincé de la nouille, Françoise serait toujours avec lui et elle toujours avec son petit copain. En guise de dessert, elle avait conclu qu’elle ne viendrait plus le voir et qu’elle se débrouillerait pour voir ses frères et sœur, s’il ne leur bourrait pas trop le crâne de ses jérémiades. Hélas, ce fut le cas et il se servit même de sa révélation pour les monter également contre elle. Cela faisait donc plus de treize ans qu’elle avait coupé les ponts. Sa mère l’avait suivie et elles vivaient toutes les trois, le temps que Marie ait fini ses études. Elle pouvait donc certifier que Françoise n’était plus celle que j’avais connu le temps d’une année furieusement torride.


   ─ Et que fait Roxanne avec toi ? Elle est en vacances, j’imagine…

   ─ Oui ... et non ! C’est effectivement les vacances, mais elle est avec moi depuis avril. Ma mère est partie s’installer en Lozère, dans un coin perdu. C’est beau ; elle a acheté une vieille maison en pierre de rêve. Mais il n’y a presque personne dans les environs. Roxanne était obligée de rester en pension car l’école était trop loin. De toute façon, tout était trop loin. Elle en a eu marre et elle a voulu se rapprocher de moi. Tant qu’à être loin de chez elle, autant en tirer des avantages. Maman doit se morfondre, seule dans sa maison, mais Roxanne frôlait la dépression… Hé, tu m’écoutes ?


     Marie s’aperçut que quelque chose clochait. Elle claqua des doigts devant mes yeux mais je n’eus aucune réaction. Je voyais à travers les yeux d’Alexandra. Son regard se promenait de Natasha à Roxanne en passant par Kristina, Sigrid, Tom et Ingrid. Tous regardaient avec un air incrédule et admiratif ma fille qui jouait de la guitare et chantait. Kristina et Alexandra l’accompagnaient, ainsi que Tom qui s’était installé à la batterie. Le contact s’estompait et je reprenais le cours des événements.


   ─ Que se passe-t-il ?


     Je tentai d’expliquer le phénomène à Marie, sans pouvoir toutefois approfondir la question, tant moi-même je nageais en pleine incompréhension. Elle m’écoutait avec attention. Elle-même avait eu ce genre de connexion, par deux fois seulement. Elle s’était gardée d’en parler à quiconque, craignant de passer pour folle. D’une certaine manière, savoir que d’autres pouvaient vivre la même expérience la rassurait un peu, bien qu’elle n’en fût pas plus avancée sur son interprétation. Avec le peu d’informations que je pouvais lui fournir, la discussion revint assez vite sur le sujet de ma vision. Ainsi donc Roxanne semblait se préparer à devenir musicienne. En choisissant ce prénom, Françoise l’avait peut-être prédestinée à cela.


   ─ Ce doit être génétique, dit-elle en souriant. Ta fille ne montre de l’intérêt que pour la musique. Cela fait des années que ça dure, peut être bien six ou sept. Ma mère l’avait inscrite au solfège alors que Roxanne n’était encore qu’une jeune enfant. Elle y apprit les bases sans montrer toutefois un enthousiasme débordant. Mais depuis ses dix ans, elle s’essaye à plein d’instruments. Une maison isolée a cet avantage qu’elle peut faire du bruit sans que les voisins ne viennent manifester.

   ─ Et si nous allions l’écouter ?



     Je me tenais un peu à l’écart, histoire de ne pas perturber Roxanne. Je voulais qu’elle se sente libre de jouer, sans que ma présence ne devienne pression. Mais les regards répétés de Sigrid et sa sœur dans ma direction, jaugeant de ma réaction face à la découverte du talent de ma fille, l’alertèrent. Elle se retourna et faillit s’arrêter en réalisant que j’étais là. Je l’encourageai à ne pas interrompre la chanson qu’elle interprétait. J’étais épaté par son choix ; peu d’adolescentes pouvaient se targuer de connaitre Rush et être capables d’en jouer un titre. Alors quand elle en entama un second, je jubilai.


     Elle enchaîna avec le célébrissime « Owner of a lonely heart » de Yes. La voix haut-perchée de Jon Anderson convenait parfaitement à une interprétation féminine. Tout le monde prenait plaisir à faire le bœuf. Tom me céda la place à la batterie pour je puisse jouer avec Roxanne. Je voyais ses joues rougir au fil des minutes et la sentais crispée, bien qu’heureuse de pouvoir jouer avec son père. Elle ignorait tout de moi quelques semaines auparavant, et imaginer partager ainsi sa passion n’était alors pas même un rêve. Elle finit par se détendre au fur et à mesure que nous improvisions. La chanson dépassa allègrement les vingt minutes. Vingt minutes de bonheur pur.


     La soirée se termina relativement tard mais sans les excès auxquels nous pouvions être habitués, principalement en raison de la présence d’une mineure parmi nous, et qui plus est parce que cette mineure était ma fille. Je ne voulais pas lui donner une image de débauche, encore moins le premier soir de notre rencontre. Donc pas de soirée sexe débridée, ni de soirée abondamment arrosée. Ce qui, malgré l’heure tardive à laquelle tout le monde regagna ses pénates, permit un réveil net et sans bavure à une heure civilisée.



     Nous devions rejoindre Marie chez elle ; elle s’octroyait quelques jours de repos afin de permettre à une fille et son père de commencer à combler un peu de retard dans leur relation. Si j’étais heureux de pouvoir enfin connaître ma descendance, j’étais tout autant mal à l’aise concernant Marie. Non pas que je fus mécontent de la retrouver après toutes ces années, mais, d’une part, elle ne savait rien de ma relation avec les autres membres du groupe et, d’autre part, je ne savais aucunement quelles étaient ses intentions, au-delà de me présenter ma fille. Et si ses intentions incluaient de rattraper les années depuis notre séparation, je n’étais plus la seule personne concernée.


     C’était donc avec ces questions en tête que j’arrivai chez Marie, accompagné de Natasha, Alexandra et Sigrid. Marie habitait un appartement au deuxième étage d’une maison en bois peinte en rouge sur la petite ile de Grasholmen ; certainement parce que le port se trouvait juste en face, ce qui devait grandement lui faciliter la tâche pour les sorties en bateau.


     Roxanne dormait encore et sa sœur n’avait pas eu le cœur à la réveiller trop tôt, après cette soirée riche en émotions. La cafetière était pleine d’un café fumant et dégageait une belle odeur qui finissait de nous réveiller. Marie nous invita à prendre notre tasse et la vider sur le balcon offrant une vue imprenable sur la ville. Elle exprima son étonnement de nous voir en comité restreint.


   ─ Kristina voulait travailler sur une nouvelle chanson ; la soirée semble lui avoir été profitable. Quant à Tom et Ingrid, ils avaient quelques étreintes de retard…

   ─ Et donc vous êtes tous les quatre à jour dans ce domaine ? demanda Marie avec un sourire moqueur.

   ─ Nous ne sommes jamais à jour, à vrai dire, répliqua Natasha en me fixant d’un air qui signifiait qu’elle était prête à me sauter dessus. Mais il faut parfois savoir faire des sacrifices, ajouta-t-elle.

   ─ Ohhh ! Donc Franck, je vois que tu négliges un peu Natasha. Ce n’était pourtant pas ton style…

   ─ Ça ne l’est toujours pas, ma belle.


Marie regardait Alexandra et Sigrid, qui captèrent la question implicite que ses yeux convoyaient. Les regards se croisèrent, amusés.


   ─ Concernant Kristina, elle mettra autant d’ardeur à s’occuper de moi qu’elle en met actuellement dans l’écriture de sa nouvelle chanson, dès que l’occasion se présentera. Ce qui ne tarde jamais.

   ─ Pour le moment, Natasha et moi avons le même mec… abrégea Alexandra qui pourtant avait semblé vouloir en dire plus.

   ─ Effectivement, voilà qui te ressemble plus. Sacré veinard, tu les prends toujours par deux !

   ─ Par trois, en fait. Karen est restée à la maison. Elle ne joue d’aucun instrument, du moins pour l’instant, et qui plus est elle est enceinte, certainement des œuvres de monsieur ici présent, ajouta Alexandra.

   ─ Comment ça, certainement ?

   ─ Il reste une possibilité que ce soit moi le père, lança Natasha.


Marie faillit laisser échapper sa tasse. Elle crut d’abord à une blague, et encore plus lorsque Natasha lui expliqua que les nanas du groupe étaient toutes trois transsexuelles. Marie écoutait, stupéfaite.


   ─ Bravo, Franck ! Je te comprends totalement : si j’étais à ta place, j’aurais aussi du mal à choisir.

   ─ Je pense que tu nous as mal compris, Marie. Franck n’a pas à choisir. Il est mon mec, et il peut s’envoyer en l’air avec qui il voudra : je sais que c’est mon mec et que je suis sa gonzesse.

   ─ Mais Karen, dans l’histoire ?

   ─ Les circonstances font qu’il est aussi le mec de Karen. Tu le connais aussi bien que moi, il me semble ; il n’est pas du style à ne pas assumer ses actes. Karen veut garder l’enfant – enfin, les enfants – donc Franck ne la laissera pas tomber comme une vieille chaussette. Bref, comme disait l’autre, je préfère être à plusieurs sur un bon coup que seule sur un mauvais.

   ─ Comment se passe la grossesse de Karen ? Je ne sais pas si c’est la même chose en France, mais ici, il y a une vague de fausses-couches sans précédent. Les médecins sont inquiets quand une femme vient les voir. J’ai deux amies à qui cela est arrivé ; pourtant, elles n’avaient pas de comportements à risques et menaient une vie tout ce qu’il y a de plus saine.

   ─ Aux dernières nouvelles, tout allait bien. Là-bas aussi, les médecins ont enregistré un taux de fausses-couches anormalement élevé.

   ─ Et pour quand est prévu l’heureux évènement ?

   ─ Mi-janvier, si tout se passe bien.

   ─ Ah, il reste encore du temps… Ça veut dire que la conception date de mi-avril. C’est pourtant bien après le début de cette série de fausses-couches. Si elle a passé les premiers mois sans soucis, elle devrait aller jusqu’au bout : dans la plupart des cas, les incidents interviennent lors des trois premiers mois.

   ─ Comment sais-tu tout ça ?

   ─ Le médecin du travail de ma boîte est une belle Finlandaise qui parle très bien français. Une très belle femme à la longue chevelure de jais et aux yeux d’un bleu iceberg. Bref, le sosie de Tarja. Connaissant tes goûts musicaux, cela m’étonnerait que tu ne voies pas de qui je parle.


     Effectivement, je connaissais, comme tout le monde ici présent.


   ─ Ce qui fait que nous avons sympathisé, entre autres. Nous avons discuté un peu du problème lorsque mes deux amies en sont passées par cette épreuve. J’espérais que Kukka pourrait me donner une raison à ces deux drames, mais elle m’a fait part de son ignorance sur ce phénomène inhabituel. Toutefois, elle a pu me donner une date certes approximative du début de cette « épidémie » ; cela aurait commencé en fin d’année dernière, entre début novembre et mi-décembre.


     Marie marqua une pause, but une longue gorgée de café comme si le liquide noir l’aidait à apaiser l’émotion qui était palpable lorsqu’elle avait évoqué le sort de ses deux amies, puis elle leva les yeux et son regard croisa le mien. Je vis qu’elle réfléchissait à ce qu’elle allait dire ensuite. Comme si elle se demandait si cela en valait la peine ; pas qu’elle doutât de l’importance de ce qu’elle avait à dire, mais du crédit que nous lui accorderions. Que je lui accorderais. Je voyais l’hésitation dans ses yeux. Et certainement que dans les miens, elle ne put voir que des encouragements. Après tout, nous avions tous deux expérimenté le même phénomène de vision. C’était certainement ce point qui l’emporta. Marie finit sa tasse et je vis ses lèvres esquisser un sourire, comme rassurée de pouvoir partager un secret ou une hypothèse sans avoir la crainte d’une remarque réprobatrice.


   ─ En consultant les données enregistrées sur les bateaux, je me suis rendu compte que tous les enregistrements étaient parasités par une anomalie, toujours la même ; un signal qui n’a rien à voir avec ce que nous captons habituellement. Pour faire simple, la technique employée pour rechercher les gisements de pétrole consiste à envoyer des ondes sismiques, et on enregistre les échos que renvoie la roche. Un peu comme une échographie, si on veut. Et il se trouve que nous captons autre chose qui n’est pas un écho provoqué par le bateau. Et comme par hasard, ce parasitage est présent sur tous les relevés depuis la mi-novembre. J’ai réussi à dresser une courbe de cette émission ; c’est totalement inaudible pour l’oreille humaine tellement la fréquence est basse, et la source de l’émission semble très profonde. Voilà tout ce que je peux en dire.


     C’était notre tour de rester stupéfaits. Tout simplement parce que les faits relatés ouvraient un tas de perspectives assez folles pour quelqu’un ayant un peu d’imagination. Et après tout, ce n’était pas à des musiciens que l’imagination pouvait faire défaut. Tout le monde restait silencieux, conscient que cette découverte pouvait avoir une importance capitale.


   ─ Bien sûr, j’ai recroisé les informations. Les relevés ont été faits sur différents bateaux, à plusieurs endroits du globe. On peut donc en conclure que ce n’est pas dû à un défaut technique, ni à un parasitage local.

   ─ Il faudrait être sûr que ce n’est pas une source humaine. As-tu transmis cette courbe à un expert en acoustique ? Il pourrait rendre le son audible en modifiant la fréquence. Si tu tombes sur la dernière merde à la mode – enfin, je veux dire le tube de l’été, par exemple – tu seras sûre que le signal est humain, quand bien même la source émettrice serait inconnue, commenta Sigrid.

   ─ Non, je ne connais personne dans ce domaine, mais j’aime bien ta remarque sur les tubes de l’été, répondit Marie avec un sourire narquois.

   ─ Pourrais-tu le faire, Sigrid ? Après tout, tu es ingénieure du son, même si tu n’es pas une scientifique, demandai-je.

   ─ Je peux toujours essayer.


     La porte donnant accès au balcon s’ouvrit. Roxanne venait de se réveiller. Visiblement, elle peinait à émerger. Encore un argument en sa faveur pour qu’elle puisse espérer raisonnablement un jour jouer dans un groupe. Bon, c’était un peu cliché de penser que tous les musiciens puissent avoir un dérèglement horaire concernant le lever, mais tous ceux que je connaissais ne dérogeaient pas au principe. Marie retourna à l’intérieur pour refaire du café.


   ─ Alors, Mademoiselle, parée pour quelques jours de vacances avec son paternel ?

   ─ Oui, mon sac est prêt depuis que je me suis couchée.

   ─ Oh-oh ! Voilà une jeune fille qui me semble bien pressée de partir à l’aventure. Quel est le programme pour la journée ?

   ─ Le Preikestolen ! Une heure de route et trois kilomètres de marche…

   ─ Késako ?

   ─ Je suis sûre que vous connaissez tous : la falaise de six cents mètres qui surplombe le Lysefjorden.


     Marie refit le plein des tasses et nous nous attachions à en faire le vide. Lorsque je plongeais le nez dans ma tasse, je m’amusais à observer Natasha et Marie. Je me demandais si Marie avait toujours cet appétit démesuré qui la caractérisait, étudiante, pour tout ce qui concernait le sexe. Ou, au contraire, s’était-elle calmée après avoir fait plus ou moins le tour de la question ? Mais je me voyais mal lui poser la question de but en blanc, surtout avec sa sœur dans les parages. Roxanne récupéra les quelques tasses déjà vides et s’en alla faire un brin de vaisselle avant de partir. Elle avait peut-être deviné que je voulais questionner Marie sur un domaine plus intime. L’idée me traversa l’esprit qu’elle pouvait parfois lire les pensées tout comme il m’arrivait de voir à travers les yeux des autres.


   ─ Et toi, Marie, qu’en est-il de tes relations sentimentales ? Tu ne nous en as rien dit.

   ─ Si… Juste un peu, c’est vrai. Je vous ai parlé de Kukka. D’accord, elle n’est pas ma copine attitrée ; disons que nous sommes des amies avec hommages collatéraux.

   ─ Hmm, c’est joliment dit, ça ! intervint Alexandra.


     Un sourire fit la navette entre Marie et Alexandra. Natasha regarda la rousse comme si elle venait marcher sur ses platebandes. Non pas qu’elle fût offusquée, mais plus comme une marque de surprise. Après tout, elle était la seule à connaître dans le détail l’origine de ma liaison avec Marie, et il lui semblait logique d’être la seule à s’intéresser plus en profondeur au deuxième protagoniste. La cafetière était nettoyée, et Roxanne nous pria de nous activer. Elle avait quitté Françoise pour avoir une vie sociale plus étoffée et elle avait hâte d’en profiter.


     Effectivement, nous connaissions tous le Preikestolen. Du moins nous en avions tous, au moins une fois, vu une photo. Le nombre de touristes qui arrivaient ou partaient du site semblait inquiétant, mais les trois kilomètres de marche n’étaient pas suffisamment pénibles pour servir de filtre. Cependant, la vue était à couper le souffle et l’on faisait assez vite abstraction de la foule. Cela n’avait non plus rien à voir avec l’entassement des bronzeurs de la Côte d’Azur à la même période de l’année.


     Après être retournés à l’embouchure du fjord, nous embarquions sur un bac, direction Lysebotn, petit village perdu au fond du même fjord, petit bout de terre plat entre les flancs abrupts. Tom et Ingrid avaient accueilli sa sœur et Kristina dans la voiture familiale pour que Marie et Roxanne puissent profiter des quelques jours à venir pour discuter à bâtons rompus avec moi, mais aussi Natasha et Alexandra avec qui le courant semblait bien passer.


     Sigrid brancha son ordinateur portable sur la prise allume-cigare. Elle cherchait quel programme d’édition audio elle pourrait utiliser pour trafiquer l’enregistrement de Marie. Elle procédait par petites étapes ; elle se sentit rapidement nauséeuse avec les ballotements de la voiture dans les virages.


     La route s’élevait rapidement. Les ombres des nuages couraient le long des pans de montagnes et nous nous sentions comme dans un film qui passerait en vitesse accélérée. Je racontai à Roxanne comment j’étais passé de facteur à batteur, en omettant évidemment les parties de jambes en l’air.


   ─ Papa, je peux te poser une question ?

   ─ Bien sûr ! J’ai bien toujours répondu à tes questions… insistai-je, quelque peu inquiet qu’elle prenne la peine de demander.

   ─ Comment vous vous êtes rencontrés avec ma mère ? Je veux dire… tu as quasiment le même âge que ma sœur ; ce serait plus logique que ce soit elle, ma mère…


     Il fallait bien que ce genre de question arrive un jour. Alexandra conduisait ; je croisai son regard dans le rétroviseur intérieur. Natasha se retourna et nous regarda, puis elle jeta un rapide coup d’œil à Alexandra. Elle se demandait certainement comment j’allais me dépêtrer de la question. Je me posais d’ailleurs la même question. Je regardai Marie, qui elle aussi semblait chercher de l’aide dans le regard de tous.


   ─ Eh bien, c’est un petit peu compliqué à expliquer…


     Il y avait un peu de malice dans les yeux de Natasha qui semblaient dire « Tu m’étonnes, John ! » et les lèvres closes de Marie se tordaient d’inquiétude. Si mon explication partait en sucette, elle – ou sa mère – risquait de passer pour une belle salope. Certes, elles s’en étaient donné la peine pour mon plus grand plaisir, mais aux yeux d’une fille de quinze ans, cela aurait une toute autre consonance.


   ─ C’est un peu déroutant, commençai-je comme pour me dédouaner, parce que je ne sais pas ce que ta mère souhaiterait te dire ou pas. Et certaines parties de l’histoire n’ont rien à faire dans l’oreille d’une fille de ton âge. Rien qu’en te disant ça, c’en est déjà trop. Mais quand j’ai rencontré ta mère, ça n’allait pas très fort avec le père de Marie et je me suis trouvé là, au bon ou au mauvais moment, selon le point de vue. Je n’étais alors facteur que pour l’été, et toute la famille se trouvait en vacances là où je travaillais.

   ─ Alors finalement c’est vrai ce que racontent les blagues sur les facteurs ?


     Natasha fit une volte-face rapide pour ne pas éclater de rire ou du moins tenter de masquer son envie, et Marie détourna la tête pour regarder au plus loin le paysage qui s’offrait par la fenêtre. Encore une fois, je devais me débrouiller seul.


   ─ Je ne sais pas : je ne connais pas tous les facteurs... tentai-je de botter en touche.

   ─ Je n’en connais pas beaucoup moi non plus, mais je pense qu’aucun n’arrive à la cheville de ton père, intervint magistralement Alexandra.


     Marie se taisait, réfléchissant certainement à tout ce qu’elle venait d’entendre. Nous pensions être tirés d’affaire, mais une seconde salve nous prit au dépourvu. Roxanne me demanda d’abord à voix basse la confirmation que Natasha était bien ma copine. Je sentais que nous allions être sur la sellette.


   ─ Vous avez eu des enfants ?

   ─ Non, il n’y a pas très longtemps que nous nous connaissons.

   ─ Alors il est certainement trop tôt pour savoir si j’aurai une petite sœur ou un petit frère un jour ?


     Après tout, je pensais qu’une fois que nous en aurions fini avec les questions embarrassantes, nous serions tranquilles jusqu’à la fin du séjour, au moins. Certes, l’esprit curieux d’une fille qui vient de rencontrer son père trouverait bien une autre série de questions qu’elle ne manquerait pas de poser le plus innocemment du monde, mais j’étais disposé à répondre le plus clairement possible, au moins pour éviter que le jeu des questions ne s’éternise.


   ─ Natasha ne peut pas avoir d’enfant.

   ─ Ah bon ? Pourquoi ? C’est à cause d’une maladie ou d’un accident ? demanda Roxanne, curieuse.

   ─ Rien de tout ça : c’est juste que je n’ai pas les bons organes pour ça, lui répondit Natasha.

   ─ Mais avec les progrès de la médecine, n’y a-t-il pas moyen de remédier à cela ?


     Natasha regarda Marie puis moi dans les yeux, demandant ainsi l’autorisation d’en dire plus. Je comprenais pourquoi elle souhaitait expliquer clairement la situation à Roxanne. Un jour où l’autre, elle finirait par connaître son secret, alors elle devait penser qu’il valait mieux le faire tout de suite, proprement, plutôt que dans des circonstances moins favorables. Mais j’étais d’avis qu’il serait préférable de ne pas trop charger la charrette d’un seul coup : Roxanne venait de rencontrer son père, de se rendre compte qu’il avait l’âge de sa sœur ; c’était peut-être suffisamment copieux à digérer. Sans compter qu’il faudrait bien un jour lui parler de Karen, sans tomber dans le graveleux. Il y avait bien plus urgent que de lui apprendre que Natasha était transsexuelle. Cela s’appelle hiérarchiser les priorités.


   ─ Non, ce n’est pas possible. Car d’une part le résultat escompté n’est pas sûr du tout, et d’autre part, il faudrait beaucoup d’interventions, et j’ai mieux à faire que de passer ma vie sur une table d’opération.

   ─ Oui, tu as raison. Excuse-moi pour cette question.

   ─ Non, pas d’excuse, répondit Natasha, feignant d’être courroucée. Tu n’as pas à t’excuser de t’intéresser aux gens que tu rencontres.


     Roxanne souffla. Une fraction de seconde, elle avait cru se faire réprimander pour ses questions. Elle était heureuse de voir qu’elle pouvait finalement se permettre de poser autant de questions qu’elle le souhaitait. Et, sentant que la porte ne serait jamais fermée à ses questions, elle pouvait se permettre de laisser du temps avant la suivante au lieu de tout poser d’une traite, tant qu’une fenêtre semblait propice.


   ─ Natasha, on dirait que quelque chose te tracasse... remarqua Roxanne.

   ─ Oui. Il y a un point que nous devons aborder. Ça te semblera certainement étrange, ou… complexe. Mais si nous attendons trop pour t’en parler, tu pourrais ne plus avoir confiance en nous, aux réponses que nous te donnons. Alors autant y aller tout de suite puisque que nous sommes dans les questions jusqu’au cou.


     Natasha prit la bouteille d’eau à ses pieds, comme pour temporiser une dernière fois avant de se lancer. Je n’étais pas sûr du sujet qu’elle voulait aborder, puisqu’il était évident qu’elle avait fait marche arrière en ce qui concernait son identité. Mais quand nos regards se croisèrent, j’espérai qu’elle y décèlerait mon soutien.


   ─ Que je ne puisse pas avoir d’enfant est une chose ; que tu aies des frères et sœurs en est une autre.


     Roxanne était complètement déboussolée. Elle voulut poser tout un tas de questions pour comprendre la phrase sibylline de Natasha, mais toutes se bousculaient et finalement aucune ne parvenait à sortir. Natasha reprit une gorgée d’eau et se racla la gorge. Toutes les secondes gagnées pour peser ses mots étaient bonnes à prendre.


   ─ Tu auras bien des frères ou sœurs, certainement en début d’année prochaine.

   ─ Vous êtes passés par une mère porteuse ?

   ─ Non plus.


     Natasha lui parla de Karen. Elle utilisa des mots simples pour expliquer une situation qui ne l’était pas du tout. Roxanne se renfrogna : l’image idéale de son père ne collait plus avec l’image du prince charmant qu’elle était en âge de croire. Finalement, je pouvais bien être un de ces coureurs de jupons qui avait plaqué sa mère pour aller gambader ailleurs à l’annonce de sa grossesse. Inconsciemment, elle mit une plus grande distance entre elle et moi. Remarquant le déplacement, Natasha me proposa d’échanger sa place avec la mienne. Psychologiquement, c’était un coup de maître : ma fille n’avait plus à essayer de me repousser et se concentrait sur ce que Natasha lui disait. Elle avait toutefois du mal à admettre que Natasha puisse accepter de me partager avec une autre femme sans rechigner.


   ─ Écoute, ma chérie, commença Natasha d’un ton presque maternel que je ne pouvais pas lui connaître. Quand Karen a découvert qu’elle était enceinte, il n’y avait pas trente-six solutions. Il aurait pu exiger qu’elle avorte ; il ne l’a pas fait et a demandé à Karen ce qu’elle voulait faire. Beaucoup d’hommes n’auraient pas eu forcément ce tact. A partir de là s’ouvraient trois possibilités : il la plaquait ; il me plaquait ; il gardait les deux.


   ─ Il aurait aussi pu vous plaquer toutes les deux ?

   ─ Techniquement, oui. Mais ça n’aurait eu aucun sens.


     Il y avait aussi d’autre éléments qui entraient en cause, mais personne ne voulait les déballer pour l’instant : il fallait rester sur des explications simples et ne pas ajouter à la confusion. Roxanne restait muette, perdue dans ses réflexions et intégrant toutes ces nouvelles données. Natasha la serrait contre elle. Elle la regarda, lui adressant un sourire tout ce qu’il y avait de plus maternel. Elle me regarda et m’envoya un clin d’œil. C’était la première fois que je la voyais ainsi. Natasha était une mère. Pas une mère de substitution. Une mère. Elle devait certainement puiser cette sensibilité dans la connivence qu’elle-même entretenait avec la sienne et dans la haine que lui avait inspirée son père. Elle en avait fini avec ses doutes, ses questions sur son rôle qui l’avaient assaillie lorsqu’elle avait appris la grossesse de Karen : les enfants que portait Karen auraient deux mères.

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