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Natasha & Franck

Chapitre 34

Travesti / Trans

Le bal des pompiers battait son plein. Un accordéoniste accompagné d’un orchestre numérique animait la soirée, et si certains couples dansaient en se lançant des regards amoureux, d’autres venaient là pour boire des bières fadasses se réchauffant vite, aussi vite que leur esprit. Les façades de pierre se renvoyaient les flonflons l’une l’autre sur cette place qui jouxtait le square dont la verdure résistait tant bien que mal à la canicule. La brise du Sud desséchait la végétation mais fournissait, à cette altitude, un petit mouvement d’air salutaire dont Dimitri, Isabelle, Frédérique et Mélissa, accablés par la chaleur de plomb de la ville, profitaient lors de cette fête en extérieur. La belle transsexuelle à la peau d’ébène, enchantée de se mêler à la foule au bras de son amoureux, portait avec fierté la robe qu’il lui avait offerte la veille. Elle n’avait eu que peu d’occasions de se joindre à une fête publique en toute sérénité ; Dimitri s’accommodait de son anatomie, sans se soucier de l’opinion des gens. D’ailleurs il n’avait aucun mérite, comme Isabelle s’amusait à le charrier : même un œil avisé aurait des difficultés à déceler qu’elle n’était pas une femme cisgenre.

  

 — Cette robe te va à merveille !

 — Dimitri a eu le coup de foudre et me l’a offerte ; il l’a repérée dans la vitrine de Béatrice.

 — Béatrice ? Depuis quand appelles-tu les vendeuses par leur prénom ?

 — C’est-à-dire que… la séance d’essayage s’est terminée d’une drôle de façon.

 — Ne m’en dis pas plus, pour l’instant en tout cas. Et toi, Dimitri… te voilà un sacré libertin, depuis que je t’ai mis au pli, ajouta Frédérique. Cela a porté ses fruits, je te félicite pour ton choix. J’aimerais savoir ce qui t’a guidé vers cette robe rouge.

 — Je préfère cette version du rouge et du noir, bien plus enivrante que celle de Stendhal.

 — Voyez-vous ça ? Monsieur joue les littéraires ! Et comment t’en tirerais-tu si Isabelle te demandait de la faire valser ?

 — Oh non, ne lui donne pas de mauvaises idées, je ne sais pas danser et je déteste ça !

 — Oui, c’est une bonne idée, ça, Frédérique. S’il te plaît, mon chéri, j’aimerais danser avec toi !

 — Non, supplia Dimitri. Je n’ai jamais dansé… En plus je vais t’écraser les pieds et je ne connais pas les pas.

 — On s’en fout, ce n’est pas grave, c’est juste pour rigoler.

  

 Déjà Isabelle entraînait sur la piste son Dimitri qui freinait des quatre fers. Deux couples qui avaient entendu l’échange l’encouragèrent, mais à cet instant il n’était pas des plus heureux. Hélas, il n’avait plus le choix. Isabelle s’arrêta là où ils auraient le plus de place pour massacrer cette valse, et surtout pour échanger des mots doux qui ne tomberaient pas dans l’oreille d’un autre couple. 

  

 — Souris, ce n’est pas bien grave et ça ne durera pas une éternité. Et puis si tu n’y mets pas de mauvaise volonté, je te promets que je te laisserai me faire ce que tu veux au retour. Il y aura même une surprise. 

 — Quel genre de surprise ? 

 — Ah, je vois que certains mots te redonnent le sourire ; mais ce ne serait plus une surprise si je te le disais. Ne t’inquiète pas, c’est quelque chose que tu aimes.

 — Bon, OK, allons y alors. 

 — Merci mon chéri. 

  

 Elle l’embrassa, un peu comme deux judokas se saluant en montant sur le tatami. Dimitri regarda le couple le plus proche pour avoir une idée de ce qu’il devait faire puis se lança. Ils éclatèrent de rire : ils étaient partis chacun de leur côté. Ce fut un massacre, mais, miracle, Isabelle eut les pieds saufs. Dimitri fut soulagé lorsque s’acheva la valse, et encore plus en constatant que sa chérie n’exigea pas de recommencer. Ils rejoignirent Frédérique et Mélissa qui chambrèrent quelques instants le danseur malgré lui ; Isabelle prit sa défense. La prochaine fois, ils se prépareraient mieux. En guise de remerciement pour ce fol instant, Isabelle gratifia Dimitri d’une galoche à deux doigts de lui couper le souffle. Aucun observateur alentour ne pouvait ignorer la passion qui unissait ces deux-là.

  

 — Je passe une merveilleuse soirée, mon chéri, et ce n’est que le début. Tu n’as un petit creux ? Je crève la dalle ! Allons chercher des hot-dogs, tu veux bien ?

 — Excellente idée !

  

 Ils s’installèrent dans la file d’attente, et pour patienter, Isabelle et Dimitri évoquèrent leurs vacances à venir. Elle était excitée comme une puce à cette idée : c’était la première fois qu’elle planifiait un voyage avec un homme, son homme. Elle avait à la fois plein d’envies de destination et le désir de suivre son chéri, quelle que soit la route qu’il prendrait.

  

 — Franck m’a demandé un petit service – en fait plusieurs –, mais l’un d’eux pourrait nous mener en Bretagne. Ça te dirait de jouer les détectives pendant quelques jours ?

 — Ça pourrait être drôle, comme vacances. Mais c’est quoi au juste, ce service ?

 — Il veut que je me renseigne sur ce qu’est devenue une de ses ex. 

 — Mais pourquoi ne le fait-il pas lui-même ?

 — Parce qu’il est en Norvège pour l’instant, en tournée avec le groupe, et qu’il ne sera pas de retour avant plusieurs semaines minimum. J’ai l’impression qu’il se passe des choses bizarres là-bas, mais il ne me donne pas beaucoup de détails…

  

 Ils discutèrent encore de Maiden Metal et des concerts, puis vint leur tour ; ils commandèrent tous les deux un hot-dog et une bière. Ils cherchèrent une table où se poser ; un couple s’en allant danser en libéra une.

  

 — Hum, ça va faire du bien ; je meurs de faim.

 — Moi aussi, mais ce que je préfèrerais, c’est encore ta saucisse à toi ! Assieds-toi, et je vais m’installer sur tes genoux. Je te préviens : je ne porte aucun sous-vêtement. 

  

 Dimitri obtempéra. Isabelle avait dans les yeux ces étincelles qui lui conféraient cet air de déesse lubrique qu’on ne souhaite contrarier. Pas par peur, mais pour s’attirer le désir passionnel qu’il suscite. Sa robe rouge, fendue jusqu’aux hanches, se prêtait au petit jeu qu’elle lui réservait. Elle releva le pan arrière de sa robe qu’elle laissa retomber de côté, révélant sa jambe fuselée. 

  

 — Dégrafe ton pantalon que je puisse me cramponner à toi. 

  

 Elle n’eut pas à le dire deux fois. Elle se frotta comme une chatte contre Dimitri qui était aux anges. Une terrible excitation le mit au garde-à-vous sans délai, et Isabelle s’empala sur la preuve de l’intérêt qu’elle suscitait. Sa sœur et Frédérique les rejoignirent. Elles aussi se désaltéraient. Un pompier faisant le tour les tables pour jeter gobelets et assiettes en plastique dans la poubelle fit une halte à leur hauteur. S’il jeta un regard furtif au couple dont l’assise lui sembla peut-être suspecte, ce fut pour entamer une discussion avec les deux femmes libres d’accompagnateurs masculins qu’il prit son temps. Hélas pour lui, il ne put s’éterniser et reprit sa tâche.

  

 — Je crois que notre sapeur est intéressé et nous aurons une table toujours entretenue, plaisanta Frédérique.

 — Reste à savoir laquelle des deux devra tenir la chandelle, ajouta Dimitri entre deux bouchées.

 — Peu importe ; je mettrais ma main à couper qu’il sera très heureux de faire d’une pierre deux coups. Mais pas d’emballement : il porte une alliance, et rien ne dit qu’il poussera le bouchon plus loin.

  

 Isabelle posa les coudes sur la table puis, ayant ainsi pris appui, d’un geste anodin se mit à aller et venir sur le membre planté en elle. Dimitri en lâcha son hot-dog, se concentrant sur cette nouvelle source de plaisir. La proximité de gens dont il entendait les conversations auxquelles il aurait pu prendre part s’il n’avait été déjà occupé exacerba son excitation. Dans son dos il sentit le contact de la robe d’une femme menant une discussion inepte avec ses interlocuteurs, mais la faute en incombait plus aux autres membres du groupe qu’à la propriétaire de la robe. Il décela même une sorte d’agacement dans la voix de la femme qui tentait d’échapper à ce comité qui n’avait rien de Nobel. Il aurait approfondi la question, mais la technique d’Isabelle démontrait toute son efficacité. Il se colla contre son dos, passa ses bras autour de la taille de sa belle et lui mordit l’épaule pour étouffer ses râles alors qu’il se libérait en elle. 

  

 — Je suis jalouse ! J’aurais aimé profiter d’un tel traitement ; hélas, je n’ai pas la tenue adéquate, s’exaspéra Frédérique. Peut-être que toi, Mélissa, tu pourrais…

 — Et merde !

 — Quoi ? Ça ne te tente pas ? 

 — Si, mais ce n’est pas ça le problème. Regarde qui voilà !

  

 La secrétaire porta son regard sur sa droite. Apercevant le sinistre con qui avait été le compagnon de Melissa, elle fit une moue à la mesure de son découragement. Il ne les avait pas encore vues, ou faisait-il semblant. Dimitri attrapa la salière et la poivrière ; il aimait ses hot-dogs relevés.

  

 — Trois crânes brillants qui ne brillent pas par leur intelligence, commenta Dimitri en reposant la poivrière dont il dévissa d’un air nonchalant le bouchon.

 — Que fait-on ? On se laisse pourrir la soirée, ou effectuons-nous un repli stratégique vers une autre fête mieux fréquentée ?

 — Ces deux propositions me rebutent, annonça sèchement Isabelle. Mais ça me ferait chier de leur offrir la deuxième solution.

  

 Il sembla à Dimitri que le tissu de la robe dans son dos avait bougé, mais rien n’était certain. Il tourna la tête pour vérifier le bien-fondé de cette impression, tout en gardant l’air le plus naturel. Il ne repéra rien, mais la position de la femme avait changé ; sans doute s’était-elle quelque peu déplacée. Lorsque son regard se porta à nouveau sur le trio indésirable, il était clair que ces trois-là les avaient dans leur ligne de mire. Franco s’avança, un sourire fielleux lui déformant le visage.

  

 — Oh, mais qui voilà ? Bonsoir Mélissa, j’espère que tu passes une excellente soirée en comp…

 — La soirée était encore excellente il y a de ça quelques secondes !

 — Désolé de gâcher votre soirée… Dites-moi, jeune homme, savez-vous que la personne qui se tient sur vos genoux n’est pas ce qu’elle semble être ?

  

 Dimitri avait une folle envie de se lever et de coller son poing sur le nez de ce connard. Mais d’une, il doutait d’y parvenir car les deux malades mentaux l’accompagnant lui balanceraient le leur avant qu’il n’atteigne sa cible ; et de deux, il avait toujours sa queue entre les fesses d’Isabelle, quand bien même elle avait perdu de sa raideur. Mais l’idée de se lever et exposer sa queue gluante de sperme devant Franco ne convenait pas à la situation. Les tables autour se vidèrent, les gens s’agitèrent comme le feuillage des arbres avant l’orage. Il y eut quelques cris suivis d’un brouhaha temporaire, puis le silence se fit. Les premières réparties crépitèrent alors comme les premières gouttes annonçant que la tempête est enfin là.

  

 — Qu’est-ce que ça peut bien vous foutre ? Est-ce que je vous demande qui de vous trois fera la fille ? Et vu que vous avez tous les trois le crâne rasé de frais, je suppute qu’à tour de rôle vous prendrez une perruque pour vous fondre dans le rôle ! jeta Dimitri, énervé.

  

 Il n’eut pas l’opportunité de vérifier, mais il entendit comme un léger gloussement dans son dos, comme si la personne attendait la fin de l’acte pour rire de manière plus ouverte sans déranger la pièce qui se jouait. Le plus près des balourds arriva sur Dimitri et le souleva par les épaules. Constatant la flaccidité de l’organe, il éclata de rire, tel un pêcheur goguenard venant d’extirper inopinément une anguille de l’antre où elle logeait.

  

 — Hé, attention ! cria Isabelle, que l’homme avait projetée contre la table en soulevant Dimitri.

 — Ta gueule, la pédale ! Les monstres dans ton genre, c’est juste bon à ouvrir sa gueule pour sucer des anormaux comme lui. Et toi le petit con, ça tombe bien que tu aies le froc baissé : je vais pouvoir te montrer derrière l’église si c’est moi qui fais la fille !

 — À vrai dire, avec votre bedaine et vos sourcils broussailleux, une perruque ne suffirait pas à rendre votre visage agréable. Alors pour ce qui est de le rendre un tant soit peu féminin, n’y pensez même pas.

 — Oh, mais nous avons un petit comique ! On verra si tu fais toujours le malin…

  

 Dimitri essaya de décocher un coup de poing à son agresseur, mais il n’en eut pas le temps qu’il sentit deux mains appuyer sur ses épaules et le forcer à s’asseoir sur le banc. Le deuxième crâne d’œuf avait fait le tour. Il perçut quelqu’un parlant au téléphone mais il n’entendait rien de la discussion. Franco, lui, voulut s’en prendre à Mélissa. Hélas pour lui, dans sa froide colère il avait oublié que son ex-compagne pratiquait les arts martiaux. Elle lui remonta les bijoux de famille en breloque d’un coup de coude. Dimitri prit une tarte qui lui fit voir trente-six chandelles dont aucune n’était allumée, ou peut-être était-ce un coup de poing ; il n’avait pas eu le temps d’identifier ce qui lui était arrivé à la face. Piqué au vif, il se releva pour rendre le coup. Il toucha, mais son geste fut inutile. Au contraire de son adversaire, il ne savait pas se battre et il prit un deuxième gnon. Isabelle, puisque personne dans l’assistance ne s’interposait, se lança dans la bataille et, suite à une vaine tentative de frappe, fut propulsée sur la table. 

  

 — Qu’est-ce que tu espères, espèce de pute ? Tu vas te faire défoncer, mais ce ne sera pas le cul cette fois, et ta gueule sera tellement amochée que personne ne pourra dire si t’es un mec ou une nana.

  

 Dimitri se précipita au secours d’Isabelle et, profitant de la diversion, saisit la poivrière qu’il avait dévissée. Il se retourna et projeta le contenu au visage de l’agresseur qui hurla. Il était parvenu à en envoyer un au tapis ; hélas pour lui, il en restait un. Dimitri se prépara à faire face, et à nouveau il sentit deux mains sur les épaules lui enjoignant de rester assis. À la différence que, cette fois-ci, le geste était accompagné d’une voix féminine.

  

 — Laisse-moi m’occuper de ce connard, t’as assez pris de beignes pour ce soir.

  

 Groggy, Dimitri se contenta d’observer la femme entamer une valse avec le troisième larron. Une valse ? Enfin, ce fut surtout son pied qui termina dans les valseuses. Sur ces entrefaites, deux pompiers qui veillaient sur la fête prirent en charge l’homme dont les yeux rougis continuaient à lui arracher des hurlements de douleur. Ils versèrent de l’eau en grande quantité pour évacuer le poivre. Il se débattit mais les deux sapeurs lui conseillèrent de se tenir à carreau. Franco, furibond revint à la charge. 

  

 — Toi, le nabot, tu te tiens tranquille sinon je te fais manger la chaise. Compris ?

 — Espèce de salope ! Je vais te…

  

 Melissa était maintenant de mauvais poil. Elle adressa un kakato geri qui sécha son ex. Et dire qu’elle avait couché avec lui… elle en ressentit du dégoût !

  

 — OK, relève-toi mon gros, si tu y arrives, et je t’en colle un deuxième. Ensuite tu pourras mâcher tes propres couilles. Tu ne t’étoufferas pas avec : tu ne m’as pas l’air d’en avoir de solides. Mais dépêche-toi, parce que mes collègues arrivent.

 — Je m’en fous de tes collègues…

 — Je suis flic, connard ! Vous passerez tous les trois quelques jours de vacances en cabane.

  

 Incrédule, l’homme aux roubignolles malmenées espérait encore que ce n’était qu’un bluff visant à l’impressionner, mais déjà, au loin, des sirènes se firent entendre, coupant tout suspense. 

  

 Ayant assisté à toute la scène, la policière s’occupa de la déposition et de la plainte. Les deux pompiers s’occupèrent de réconforter les trois jeunes femmes encore sous le choc et dispensèrent quelques soins à Dimitri qui s’en sortait bien. Ils dirigèrent le groupe vers l’endroit qu’ils ne manquaient jamais d’aménager lors de chaque bal, où se soignaient les petits bobos et parfois certains plus gros. Jérôme, le premier pompier intervenu, leur présenta sa femme qui y était installée, enceinte jusqu’aux dents. 

  

 — Avec toutes ces fausses couches et autres problèmes concernant les grossesses, je préfère savoir Julie ici, avec les secours prêts à intervenir plutôt que seule à la maison.

 — C’est bien normal ; je ferais pareil si j’étais à votre place. En tout cas, voici une bonne nouvelle dans cette soirée gâchée par ces imbéciles, s’enthousiasma Mélissa.

  

 Frédérique, d’habitude volontaire, semblait tétanisée par les évènements. Elle reprenait peu à peu ses esprits, mais restait encore sonnée. Isabelle s’en tirait avec la lèvre inférieure fendue et de légères contusions. Le héros de la soirée, lui, avait un beau coquard et quelques ecchymoses. Lorsqu’il quitta le véhicule des pompiers avec la certitude qu’il n’avait rien de grave et un peu de glace pour rafraîchir ses bleus, Isabelle se précipita pour l’embrasser, se moquant pas mal de sa lèvre douloureuse. Elle le serra contre elle si longtemps que Dimitri dut lui demander la permission de s’asseoir quelques minutes pour souffler un peu après ces émotions.

  

 — Oh oui, bien sûr ! Excuse-moi mon chéri, c’est la première fois qu’un homme s’interpose pour prendre ma défense. Je suis si touchée…

  

 Elle le laissa s’installer sur une chaise et s’accroupit derrière lui. Elle le serra à nouveau dans ses bras et posa la tête sur son épaule. Isabelle couvrit son héros de baisers, lui murmura une kyrielle de mots doux, d’autres humides. Telle une abeille, elle le butinait. Sa sœur interrompit le ballet incessant : Mélissa avait elle aussi quelque chose à glisser à l’oreille de Dimitri. 

  

 — Je ne voulais pas t’en parler si tôt ; après tout, tu n’es pas amoureux de ma sœur depuis longtemps et les choses peuvent évoluer, ça fait partie du jeu. Mais ce qui vient de se passer témoigne de tes sentiments forts et sincères. Si un jour l’idée vous venait de désirer un enfant, sache que je suis prête à me glisser dans votre lit et porter ce bébé pour vous. J’ai bien conscience que ce doit être le cadet de vos soucis pour l’instant, mais rappelle-toi que cette possibilité existe, le jour où vous le souhaiterez.

  

 Dimitri, interloqué par la nouvelle, comprit à la manière qu’Isabelle avait de le serrer davantage qu’elle était déjà dans la confidence. Il se rappela les deux sœurs s’isolant pour discuter en redescendant vers les voitures, après les feux d’artifice. C’était sans doute à ce moment que la décision avait été prise. Ce fut au tour de Frédérique de s’adresser à Dimitri.

  

 — Bravo, champion ! Tu as bien changé depuis que je t’ai attrapé le nez dans mon string…

 — À bien y repenser, j’ai l’impression que tu m’as tendu un piège, ce jour-là.

 — Pour être honnête…

  

 Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase. Les yeux de Frédérique se révulsèrent, puis elle se mit à trembler, comme transie par un froid intérieur. Elle se leva et se dirigea droit vers Julie ; autant de détermination ne manqua pas d’inquiéter la future mère. Frédérique tendit le bras et posa une main sur le ventre arrondi. Elle tourna la tête vers le mari.

  

 — Emmenez-la tout de suite à l’hôpital : elle est en train de perdre l’enfant ! Foncez, vous pouvez encore les sauver !

 — Mais… êtes-vous médecin ? Qu’est ce que vous…

 — Non, je ne suis pas médecin, mais ne perdez pas de temps. Partez tout de suite, c’est un ordre !

  

 Frédérique s’écroula comme un sac. Mélissa et Jérôme furent les premiers aux côtés de la secrétaire dont les paupières fermées étaient parcourues de spasmes. Elles tremblaient comme si on les avait branchées sur des clignotants.

  

 — Jérôme, qu’est-ce qui se passe ?

 — Je n’en sais rien, ma chérie.

 — Et si elle avait raison ?

 — Mais ça n’a pas de sens… Comment ?

 — Ne prenez pas de risques ; emmenez votre femme à l’hôpital. Il y a bien assez de pompiers ici pour veiller sur mon amie en cas de problème. Prenez une équipe et partez tout de suite !

 — Mais que vais-je raconter à l’hôpital pour justifier…

 — Vous trouverez bien une idée en chemin ! Vous avez assez perdu de temps.

  

 Le camion démarra en trombe, toutes sirènes hurlantes. Étendue sur le sol, Frédérique cligna des yeux et réclama un verre d’eau. 

  

 — Tu nous as foutu une de ces trouilles… Que s’est-il passé ?

 — Je n’en sais rien ; c’est à vous de me raconter. Je crois que j’ai été absente.

 — Vrai ? Tu ne te souviens de rien ?

 — Non… Si ! Un instant j’ai eu la sensation de voir à travers les yeux de quelqu’un d’autre…

 — De qui ?

 — Je ne sais pas. J’étais dans le noir et j’entendais des bruits déformés, comme si j’étais sous l’eau. Puis j’ai eu du mal à respirer.

  

 Frédérique se reprenait de son malaise et s’installa sur une chaise. La position était plus confortable pour écouter le résumé de ce qu’elle avait vécu.

  

 — Alors, qu’est-ce que j’ai loupé ?

  

 Elle écouta avec attention, mais rien ne lui permit de comprendre.

  

 — Quelle putain de soirée ! 

 — Que veux-tu faire, maintenant ? Retourner chez toi pour rester au calme ?

 — Et si on profitait enfin de cette soirée ? Attendons des nouvelles de Julie et Jérôme.

  

 Frédérique s’enquit auprès d’un des pompiers présents du temps nécessaire pour arriver à l’hôpital. Elle était désolée de ne pouvoir expliquer le phénomène, elle-même n’en comprenait pas les rouages. Son estomac criant famine semblait être l’unique séquelle qu’elle gardait de cet étrange épisode. Cette simple évocation rappela à Isabelle et Dimitri qu’ils n’avaient pas eu le temps de terminer leur hot-dog. Le pompier voulut se charger du ravitaillement, mais tous souhaitèrent sortir de leur passivité dans laquelle l’enchaînement des évènements les avait plongés ; se dégourdir les jambes leur serait bénéfique. Ils n’allaient pas si loin, de toute manière.

  

 Ils retrouvèrent la policière, heureuse de les voir saufs. Elle pouvait en terminer avec les formalités, il ne restait qu’à compléter les identités et à parapher les différentes pages. 

  

 — Si vous le voulez, vous pouvez faire une demande de main-courante. S’ils manifestaient des velléités de représailles, ça pourrait être utile pour demander qu’un juge leur ordonne une interdiction de vous approcher. Prenez le temps d’y réfléchir. Je vous laisse mon numéro de téléphone si vous avez des questions à ce sujet, jeune fille.

  

 Isabelle jeta un bref coup d’œil à la carte que la femme lui avait donnée. 

  

 — Merci, Elisabeth, pour votre intervention ; sans vous, ils auraient abîmé mon Dimitri, et j’y tiens !

 — De rien ; c’était la moindre des choses. Je ne pouvais laisser ce courageux jeune homme se faire esquinter par de tels abrutis, n’est-ce pas, jeune fille ?

  

 C’était la deuxième phrase qu’Elisabeth terminait en insistant sur ce jeune fille ; Isabelle se demanda bien pourquoi. Elle avait mis le premier sur le compte de sa volonté de la réconforter sur son identité féminine après cette agression transphobe. Elle décida de ne pas se focaliser sur le sujet. 

  

 — En tout cas, je trouve que ce prénom vous va bien, Elisabeth, enchaîna Isabelle sans trop comprendre ce qui motivait sa réponse.

 — Pas étonnant : c’est celui que je me suis choisi.

  

 Un téléphone sonna. Celui d’un pompier. Tous les regards se tournèrent vers lui qui n’avait jamais vu autant de personnes aussi attentives. L’assemblée lut l’inquiétude sur son visage, vite balayée par le soulagement. Un décollement placentaire avait été à deux doigts d’emporter et la mère et le fils. D’après les médecins, c’était un miracle. Jérôme s’était bien gardé de donner trop de détails à propos du diagnostic, encore moins sur les raisons du timing parfait ; c’était déjà assez surréaliste pour lui qui avait assisté à la scène.

  

 Tous soufflèrent et en restèrent le cul sur leur chaise. C’était une putain de bonne nouvelle, mais cela terrifiait Frédérique qui aurait préféré son intervention inutile. Maintenant, il lui fallait trouver une explication au phénomène.

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