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Portraits

Chapitre 5

Projets

Divers

Des projets, on en a tous. Les études, le taf, les amours, à chacun sa voie mais tous se croient uniques. Ça se lève pour sa poire, fait sa vie pour soi et pour sécuriser son avenir ou son présent. Personne ne regarde derrière soi, personne ne songe à tous les projets oubliés.

  


 Personne, pas même mon frère. Eclats de rire dans sa chambre, cris d’animaux et de frustration devant un jeu quelconque. La veille à errer ensemble dans les rues de notre quartier, à me montrer tout ce qui a changé depuis mon dernier départ – rien en vérité. Petite ville de province où tout semble figé, où le moindre graffiti devient site touristique. Il me présente ses nouveaux amis, me parle de ses projets, de ses envies. Pas la moindre pensée pour ceux qui lui ont tourné le dos. Même son ex ne sera pas évoquée. Félonne fêlée un peu paumée, il lui aura fallu six mois pour réaliser qui elle était. Combien de temps lui faudra-t-il pour réaliser qu’elle me ressemble ? Le cœur brisé, silence radio des semaines durant, besoin de garder sa peine pour lui. Et pourtant nous voilà. Assis sur un banc, bouteille d’eau dans sa main, clope dans la mienne. La douceur du silence, une fascination commune pour le va-et-vient des flâneurs. Je ne crois pas qu’il s’en soit encore remis, qu’il ait envisagé de se chercher une nouvelle meuf. Comme une grande voile dressée sur le passé, comme celui que j’ai pris l’habitude de porter en foulard autour du cou. Les yeux émerveillés, il me parle du présent, n’envisage pas de futur et préfère oublier le passé. Qui voudrait y penser ?  

  


 Personne, pas même mon père, pourtant il s’impose à nous comme je m’impose à lui. Pas un mot depuis des années, parfois un regard, rarement plus, mais il a toujours accepté mes retours. Je sais qu’il prépare ma chambre, qu’il borde mon lit, comme on chérit l’autel d’une mort. Je reconnaitrais son odeur entre mille. Pas un parfum, pas une épice, mais une odeur. Comme un chien reconnaît son maître, je sais où est passé mon père. Enfermé dans son bureau ou le garage quand je suis là, lui aussi fuit le passé. Aucune remarque sur ma propre odeur. Je crois qu’il ne me reconnait pas. Ou de moins en moins. Au parfum adolescent s’est substitué le tabac froid et le puissant goût du shit. A mes sourires s’est imposé un gloss discret mais criard. Même les embrassades ont laissé place à un silence austère. Précautions sont prises, mais il m’arrive d’être prise chez eux. L’alcool rend irrespectueuse, sert de justifications aux pires attitudes. Des moments de gênes, le son de mes cris, l’odeur d’un intrus, la vision du vice à sa fuite, le contact des poings serrés, impuissant, le goût amer du deuil. Incapable de m’abandonner entièrement, incapable d’à nouveau se lier à moi. Un souvenir, voilà ce qu’est sa fille, celle qu’il reconnait, alors qui voudrait y penser ?

  


 Personne, pas même ma mère. A mes derniers retours, le mutisme qu’elle me réservait s’était généralisé au reste de la famille. Sa présence se résumait à un corps puissant, une force tranquille et des effluves aillées. Elle adorait l’or blanc. Du matin au souper, des rondelles immaculées au fond de l’assiette, poussant la lubie jusqu’à en croquer une crue chaque nuit. Par goût ? Pour rester en bonne santé ? Par habitude peut-être. Sûrement un peu des trois. Fille d’un plombier marocain, d’une secrétaire aux traits ingrats, venue en France aux côtés de son futur mari. Femme au foyer sans culture apparente, incapable de placer l’Allemagne sur une carte. Elle ne s’intéressait pas à cette intelligence, se contentait de vivre et découvrir celle qui leur servirait à elle et sa famille. Cuisinière experte – quoique son goût pour l’ail lui valait quelques détracteurs – toujours cachée derrière de vieilles plaques électriques. Capables de faire imploser une féministe, ses journées se résumaient à faire à manger pour sa tribu, à s’assurer de l’impeccabilité de la maison et de prendre soin de mon frère et moi. Elle était incapable d’envisager la moindre forme de crasse. Trop souvent moquée par la branche paternelle pour son ignorance et ses origines modestes, on aurait dit qu’elle voyait les murs se couvrir d’or lorsqu’elle les époussetait. Seule ma chambre semblait échapper à sa vigilance et être réservée à mon père. Elle me fascinait. Une vie si riche, résumée en quelques mots gravés.


 إِنَّا لِلَّٰهِ وَإِنَّا إِلَيْهِ رَاجِعُونَ


 Mais ça, qui voudrait y penser ?

  


 Personne, pas même moi, blottie entre tes bras. Une douce brise sur la joue, l’air frais de l’été. Tes cuisses en guise de dossier, ton souffle chaud contre mes cheveux. Le goût âcre du tabac et la douceur de la passion sur la langue. Nues sous des draps propres, tes mains posées contre ma poitrine. La douce lueur du Soleil se reflétant dans les ondulations des rideaux, à peine perturbée par un panache de fumée. Le musc doux d’un pot de beuh sur la table de chevet. La satisfaction passagère de l’arrivée des vacances, de la fin de l’année scolaire et du début du travail d’été. Les relevés de notes suivis d’une courte pause avant les bulletins de paie. Ton corps contre le mien. Le mien. Sculpté toute l’année pour se calquer sur mes envies. Coupe de cheveux carré, à peine sortie du coiffeur pour te plaire. Maquillage léger, les lèvres brillantes et déformées par un sourire las. Mes seins fermes, à peine tombants, les tétons durcis par les caresses du drap. Mon ventre plat, œuvre de tous les jours et profonde angoisse. Je n’aime pas le voir trop creux ou rebondi. Pas la moindre pensée pour tous ceux qui sont apparus en son creux, tous ceux qui ont voulu bondir dans ma vie. Tout juste préoccupée par ta présence et la tendresse d’une pause, d’un arrêt dans le temps.

  


 On a tous des projets avortés.

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