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Le prix à payer

Chapitre 1

Hétéro

L’ambiance était lourde dans cette entreprise, et ce depuis plusieurs années. Elle avait d’abord été vendue à une société étrangère qui ne s’était pas accommodée de la structure familiale d’antan, et qui avait exigé plus de rentabilité, toujours plus, ce qui est soi-disant la modernité.


Plusieurs directeurs s’étaient succédés, nommés par les propriétaires, pour remplacer les associés d’avant, et le dernier en date, aux dires des salariés, était plutôt du genre rigide, pas rigolo, froid, qui ne faisait pas dans l’empathie.


Les ouvriers subissaient les nouvelles méthodes de travail décidées unilatéralement et arbitrairement, des réimplantations de locaux qu’ils jugeaient non réfléchies et en dépit du bon sens ; les salariés des services commerciaux et supports se plaignaient en aparté de pressions importantes pour pousser au chiffre, des petits managers, des petites responsables de service prenaient ces méthodes à la lettre et comme exemples, et se permettaient parfois des attitudes odieuses avec leurs subalternes ; les anciens bureaux, cloisonnés, avaient disparu pour faire place à un open space, plus "fonctionnel", "permettant la communication transversale", pour reprendre les poncifs et le verbiage en vogue de nos jours, au prix d’une déshumanisation certaines de ces espaces de travail, d’un bruit ambiant parfois néfaste à la concentration quand tout le monde était au téléphone en même temps, d’une disparition totale de la confidentialité (tout le monde voit ce que fait tout le monde, entend toutes les conversations y compris les échanges entre le salarié et son chef, et plus personne ne se permet de passer un coup de fil personnel) ; bref, l’entreprise vivait avec son temps !


— - -


Irène, à 52 ans, était arrivée jusqu’à présent à surnager.

Elle pouvait paraître privilégiée avec son bureau individuel au rez-de-chaussée, même si les cloisons étaient vitrées et donnaient sur le couloir et d’autres bureaux, comme celui de son directeur et ceux d’autres collègues du service R.H.


Il est vrai qu’en tant qu’assistante de direction d’un patron très occupé, souvent en déplacement, elle faisait quasiment partie de l’équipe de direction puisque son boss lui déléguait pas mal de responsabilités.

Des tâches dont certaines auraient pu passer pour ingrates mais aussi pour valorisantes, tout dépend de quel point de vue on se place.


C’était l’archétype même de la fille qui savait comment survivre, surtout à ce poste. Il avait fallu se rendre indispensable, presque irremplaçable.

Bien entendu elle ne se faisait aucune illusion : elle savait bien que personne ne l’est dans une entreprise, et qu’elle pouvait être remerciée au gré d’un changement de directeur ; un nouveau, en arrivant, peut toujours préférer travailler avec une nouvelle assistante qu’il aura recrutée lui-même, qui n’a aucune connaissance de l’entreprise et de son histoire, c’est-à-dire qui n’a aucun avantage sur lui comme aucuns liens aussi dangereux qu’anciens avec d’autres salariés, ou pire, de personnes proches des proprios ou actionnaires, mais aussi, et surtout, qui sera plus malléable.


C’est pourquoi, de côté-là, elle avait toujours su s’adapter à toute nouvelle tête dirigeante, toute nouvelle méthode de travail, toute nouvelle consigne, même si ça devait se faire en serrant les dents.

Il ne fallait montrer également aucune empathie, aucun lien pouvant paraître amical avec quiconque, et supporter avec un masque d’indifférence totale, sans état d’âme, n’importe quel licenciement, n’importe quelle sanction infligée à un ou une collègue, et ne montrer qu’on ne porte aucun jugement négatif sur une telle décision.


Au contraire, il fallait faire comprendre qu’on était du côté de la direction en toutes circonstance, qu’on approuvait toute décision prise à l’encontre de n’importe quel collaborateur, même si elle paraissait injuste, au risque de passer pour une vraie peau de vache sans cœur, ou au mieux un valet servile de son patron, et surtout bien prendre ses distances avec les ouvriers et le personnel situé au plus bas de l’échelle.

Quant aux élus du personnel, n’en parlons pas. Elle se devait d’exprimer de temps en temps du mépris à leur encontre quand elle était seule avec son directeur, histoire de lui montrer qu’elle n’avait toujours pas changé de camp, qu’elle le soutenait en pensée lors des réunions de ces instances, auxquelles elle assistait, bien que ne mouftant pas ; mais elle était toujours invitée par celui-ci, histoire d’augmenter le poids physique de « la direction » face aux représentants du personnel.


Pourtant ils n’avaient rien à lui envier ; s’ils avaient su de quel salaire elle se contentait depuis toutes ces années… à peine plus qu’eux.

Parce que ça aussi c’était essentiel s’il fallait durer. Passée la cinquantaine, trop de salariés ayant un peu d’ancienneté dans une entreprise ont un salaire qui les met en péril : ils deviennent les personnes à virer en premier quand on met en place un plan d’économie.

Irène savait qu’il ne fallait jamais demander une augmentation, encore moins se rebeller bien entendu, et si possible, ne pas avoir un salaire qui augmente trop, même mécaniquement.

Cela l’aurait mis en concurrence avec des jeunes bimbos qui étaient prêtes à accepter n’importe quel poste au SMIC, du moment qu’il les sort du chômage et de la précarité, même si c’était un poste dégueulasse, multitâches, ingrat au possible, avec une charge de travail et des responsabilités exorbitantes, surtout eu égard avec le salaire minimum garanti.

Au moins de ce côté-là, Irène n’avait pas à craindre les jeunes.


Restait le physique, l’âge tout court, qui pouvaient devenir un handicap aux yeux d’un patron sans aucun scrupule.

Passé un certain âge, certains salariés tombent malades, sont plus vite fatigués, et s’absentent en arrêt maladie, même si c’est parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement, et pour ceux qui comptent sur eux ou elles, ça devient lourd.

Même si elle avait ses petits maux, ses problèmes hormonaux, son hypertension, Irène n’en faisait jamais état, et s’arrangeait toujours pour venir bosser même quand elle était patraque et avait les yeux vitreux, même avec 39 de fièvre.


Et quant à l’image, elle se disait parfois qu’elle ne travaillait pas à l’accueil, ne faisait pas les salons d’exposition, n’était pas amenée à rencontrer les clients dans son service.

Mais tout de même, elle mettait un point d’honneur à être chaque jour pimpante et élégante, assez classe (mais pas trop, il ne faut pas faire trop riche, ne pas donner l’impression qu’on n’a pas besoin de travailler) et elle pouvait se féliciter d’être franchement bien pour son âge, sans se méprendre ni se vanter.

C’est sûr, sa taille s’était un peu enrobée comme beaucoup de femmes à l’aube de la cinquantaine, mais son teint était resté frais, et même si son visage s’était un peu empâté, son maquillage un peu bcbg arrivait encore à masquer sans trop d’effort ni d’excès les outrages du temps ; elle donnait toujours l’impression de sortir de chez le coiffeur, avec ses cheveux méchés, impeccablement bouclés et bien tenus, et elle pouvait être fière d’avoir les mêmes yeux bleus qu’avant, d’une couleur pure qui lui donnait un certain charme, et même du chien.

Elle avait les formes qu’il faut là où il faut, avec une poitrine plutôt généreuse dont elle ne pouvait dissimuler totalement le volume sous des pulls à col montant, et un postérieur bien marqué qu’elle ne pouvait cacher dans ses jupes droites qui s’arrêtaient aux genoux. Elle portait souvent des bottes ou des chaussures sages, des collants sombres.

Bref des tenues à son image, discrètes, afin de ne pas trop se faire remarquer.


— - -


Depuis quelques temps les tensions étaient palpables dans l’entreprise. Non que les affaires semblassent décliner - le chiffre d’affaire restait stable, à ce qu’on entendait - mais des plaintes émanaient de certains services sur les méthodes de management de quelques petits chefs, des collaboratrices craquaient, le directeur feignait ne rien voir, tenant pour quantité négligeable ce qu’il lui remontait aux oreilles, mettant ça sur le dos de la "résistance au changement" (classique tarte à la crème des directions), et Irène, en fidèle serviteuse de son patron restait également de marbre, toisant de son œil indifférent et méfiant les délégués du personnel qui osaient aborder le sujet en réunion.


Ce directeur, homme peu impressionnable, semblait plus stressé par les futurs contrats et la concurrence. Ils étaient une petite entreprise de moins de 80 salariés et se positionnaient malgré tout sur des marchés à l’international, avec des clients exigeants, tant en terme de coût que de délais de réalisation de leurs projets.


Justement, en ce moment, il était assez préoccupé par un dossier qu’ils venaient d’accepter et pour lequel ils étaient encore en négociation.

Irène ne travaillait pas au service commercial mais elle suivait obligatoirement de loin les étapes du dossier, puisqu’elle organisait les déplacements de son patron.

Ce dernier n’était pas homme à montrer ses émotions, et encore moins du genre à s’épancher sur ses états d’âme, mais elle devinait bien tant à ses mimiques qu’aux paroles peu explicites qu’il lâchait sur ce sujet, que la partie s’avérait difficile, et que le contrat n’était pas certain d’être signé.


Le client, une entreprise italienne située en Calabre, était très intéressé par ce que pouvait offrir la société mais n’avait pas caché qu’il n’avait pas encore fait son choix entre SESI (la société de Irène) et d’autres concurrents situés en Europe, voire plus loin (le client n’avait bien entendu pas dévoilé quels concurrents étaient sur l’affaire.)


Justement, ce jour là, le fameux client avait pris rendez-vous avec le patron d’Irène pour discuter du dossier, mais surtout pour visiter l’entreprise, et voir l’atelier de fabrication.

Or Irène commençait à stresser car son patron, qui, d’ordinaire arrivait toujours en avance, n’était toujours pas là et il était 8H50 ; or le rendez-vous avec son client était à 9H.

Il devait être retardé - un embouteillage imprévu c’est malheureusement monnaie courante - mais pourquoi diable ne la prévenait-il pas ? Un coup de fil rapide, un texto, ça n’était quand même pas compliqué, surtout que l’enjeu était plus qu’ important.

Elle détestait devoir gérer ce genre de situations, d’autant que son patron, plutôt soupe-au-lait, n’était pas du genre à apprécier qu’une assistante de direction prenne des initiatives inconsidérées.


Le client arriva cependant à neuf tapantes et le directeur n’était toujours pas là. Elle dut bien entendu aller l’accueillir en arborant son plus charmant sourire :


" - Bonjour Monsieur Buzzato, je suis Irène Langeais, l’assistante de Mr Lefranc. Il m’a averti qu’il aurait un tout petit peu de retard" mentit-elle. "Veuillez-me suivre, s’il vous plait."


Le client, qui avait tout abord eu un sourire engageant s’était immédiatement fermé quand elle lui avait annoncé que le directeur avec qui il avait rendez-vous n’était pas encore là.


Elle l’emmena dans la salle de réunion, l’entreprise n’ayant pas d’endroit plus convivial. La salle était dénuée de fenêtres, juste des baies vitrées donnant sur le couloir, on faisait mieux question chaleur.


" - Voulez-vous un café ?" lui proposa-t-elle.

" - Non merci" déclina-t-il, poliment mais un peu sèchement. Cela démarrait mal.


Elle avait espéré le détendre un peu et le faire patienter devant un café, elle se trouvait un peu prise de court. Comment allait-elle meubler les minutes qui allaient suivre, tout en faisant abstraction, par ailleurs, qu’elle ignorait totalement combien cette attente allait durer ? L’homme ne semblait pas bavard ni affable, elle était mal partie.

Les minutes qui commençaient allaient rapidement devenir une torture.


Elle s’assit devant lui, de l’autre côté de la table de réunion, en se forçant pour le gratifier d’un sourire chaleureux, mais l’homme n’y répondait pas. Il consultait sa montre, manifestant des signes d’agacement.

Il ne semblait pas commode, mais plutôt du genre homme pressé, qui n’apprécie pas qu’on lui fasse perdre son temps.

C’était un bel homme, grand, la cinquantaine bien sonnée (bien qu’il fût difficile de lui donner un âge), très typé, au teint hâlé, très élégant, les yeux sombres, et elle aurait juré qu’il avait des origines plus orientales.

Il s’était peu exprimé jusqu’à présent mais au peu de mots qu’il avait prononcé elle avait remarqué son fort accent italien.

Il parlait français, c’était déjà ça. Si en plus elle avait dû ressortir son anglais de son tiroir, le dépoussiérer, elle se serait entendu ramer un maximum, et l’accueil de ce client aurait été totalement catastrophique.


L’homme, qui l’avait à peine regardée depuis qu’il était arrivé, ne lui parlait pas et consultait désormais son smartphone. C’est vrai que ça n’était pas à lui de faire la conversation à la petite dame qui l’avait accueilli, mais plutôt le contraire. Mais il ne donnait pas vraiment l’impression d’avoir envie de faire la causette.


Si elle n’était pas consciente qu’elle n’était en définitive qu’une simple assistante de direction, elle aurait pu s’offusquer du mépris qu’il semblait lui renvoyer, mais ce qui la faisait souffrir surtout c’était de ne pas savoir quoi faire avec ce client important.


D’autant que son patron, s’il lui déléguait beaucoup de tâches dans le domaine des ressources humaines, était connu pour ne se faire assister par personne quand il s’agissait des relations avec les clients.


Et Mr Lefranc qui ne donnait aucun signe de vie ! Elle se sentait comme paralysée. Comment dire à ce client que ça n’était qu’une question de minutes alors qu’elle n’avait aucune idée du retard qu’il allait avoir.


Elle commençait à avoir les mains moites, le stress montait, le silence était pesant. Elle ne pouvait pas rester ainsi sans rien faire, ni rien lui proposer. Il fallait qu’elle essaie d’avancer. Tant pis si elle prenait un risque et déclencherait la colère de son patron, elle prit une initiative, terrifiée à l’idée qu’elle était peut-être en train de faire une bêtise :


" - Ecoutez, étant donné que Mr Lefranc va avoir un peu de retard, je vais peut-être vous proposer de rencontrer le responsable de production, qui pourra vous faire visiter l’atelier, qu’en pensez-vous ? Je crois savoir que vous aviez prévu d’effectuer cette visite ?

— Tout à fait" répondit-il avec un air qui semblait dire "Ah enfin, ça bouge."

"En effet, ça nous ferait peut-être gagner un peu de temps.

— Je vais le faire appeler afin qu’il vienne vous accueillir. Je vous demande de patienter une toute petite seconde" lui dit-elle avec un sourire qui se voulait le plus exquis du monde mais qui était un peu crispé, et elle se leva, fila à son bureau distant de quelques mètres où elle prit le téléphone et sonna le branle-le-bas de combat.


La tension en elle se relâcha quand elle vit arriver dans sa blouse bleue l’homme providentiel. Elle fit les présentations et laissa l’homme de l’art emmener le client italien dans l’atelier.

Elle souffla, retourna à son bureau et tenta une nouvelle fois de joindre son directeur. Mais son téléphone était toujours sur boite vocale et il n’avait pas répondu à ses textos.


Au bout d’une vingtaine de minutes son patron débarqua dans son bureau, visiblement énervé. Sans même lui dire bonjour, il lui jeta :


" - Et le client…?! Où est-il ?

— Je l’ai fait attendre quelques minutes puis je l’ai confié à Passy pour qu’il lui fasse visiter l’atelier… Je ne savais pas quoi faire…"


Il grommela :


" - Bon sang, j’espère qu’il ne va pas raconter n’importe quoi à ses questions… Ce client-là, il est spécial…"


Il avait l’air en colère.


"Je vais les rejoindre dans l’atelier" dit-il en disparaissant au fond du couloir.


Irène se sentit liquéfiée, son sang s’était glacé. "Zut" se dit-elle, "Je n’aurais pas dû alors… Mais que pouvais-je bien faire ?"

Elle se tordait les mains, anxieuse. Si ça tournait mal elle porterait le chapeau c’est sûr. Si l’entreprise ne remportait pas le contrat à cause d’une maladresse du responsable de production, si le client avait perdu confiance dans cette société dont le directeur arrivait en retard à ses rendez-vous et lui faisait perdre son temps, qu’il en gardait une image d’amateurisme, c’est sûr que ça n’est pas le directeur qui prendrait, il lui mettrait tout sur le dos.

Même si ça n’était pas juste, c’était malheureusement l’assistante qui servirait de bouc émissaire. Et elle le redoutait.

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