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Romance

Chapitre 2

Hétéro

Dégagé de toutes mes obligations, dépanné financièrement par l’ami Gérard, je prends la route avec le fol espoir de créer une heureuse surprise à Laure. Ce vif désir de la retrouver est la preuve qu’elle s’impose à moi. J’ai besoin d’elle, j’ai besoin de l’équilibre apporté par son amour. L’attente due à ma vie d’étudiant sera assez longue pour vérifier l’authenticité de nos sentiments. Je sais que je serai fidèle à mon engagement et je n’ai aucune raison de douter de sa sincérité. Ma mère est surprise de me voir arriver pour le repas de midi, se réjouit d’apprendre que je viens rencontrer une jeune fille sérieuse. Mon père me glisse un gros billet, une larme à l’œil et me souhaite bonne chance. Merde, me dit ma sœur.


Tout baigne. Je sonne. La jeune sœur, Aurélie ouvre la porte. Elle est seule à la maison, ses parents tiennent la boucherie. Je n’ai pas de chance, Laure est partie il y a moins de cinq minutes avec son amie Emilie. Elles voulaient fêter notre rencontre, parce que Laure a claironné par monts et par vaux qu’elle venait de trouver l’homme de sa vie. Elle a emporté son maillot de bain mais doit passer au casino avant d’aller à la piscine.


— Si tu veux je vais t’accompagner, ça me sortira. Dis, tu veux bien, futur beau-frère? Pourquoi ne portes-tu pas l’uniforme et le képi aujourd’hui? Attends un peu, je me prépare et je te guide.


Elle virevolte, questionne et n’attend pas les réponses, disparaît. J’ai abandonné l’uniforme, pour savoir si je suis aussi aimable en tenue civile. Un pinson de compagnie: elle est mignonne cette Aurélie, future petite belle-sœur et autant m’en faire une alliée. J’aurai l’air moins perdu en si belle compagnie et Laure se réjouira de me savoir avec sa sœur et confidente. Laure est sortie avec des amis, c’est conforme à mes souhaits du samedi soir précédent. Elle va me tendre les bras, me sauter au cou devant tout le monde. Si nous réussissons à nous isoler, peut-être, ses règles passées, peut-être…


— Allo, on y va?


Un coup de peigne, un peu de fard, une robe à la taille marquée, une touche de je ne sais quoi, un coup de baguette magique: Aurélie est transformée, resplendissante. Elle me tire à la modeste 4L, s’y installe et éclate de rire sans raison. En route.


Un trou dans la chaussée, la porte de la boîte à gants saute.


— C’est quoi cette petite boîte à ruban? Un cadeau pour Laure? Oh! Une bague de fiançailles? Dis, c’est sérieux, tu es amoureux de ma sœur? Quelle chance elle a! Elle était tellement impatiente de savoir. Dis, c’est ça, une bague?


Je n’ai pas eu la possibilité de répondre. Enfin:


— C’est un bijou de famille, ma mère le tient de sa mère qui le tenait de sa propre mère. C’est une alliance toute simple, elle a surtout une valeur sentimentale. Si Laure n’a pas changé d’avis, elle



— Pose-toi sur ce parking. Dis, tu veux bien que je te donne le bras? Si mes copines me voient avec toi, elles vont « criser de jalousie ». Juste pour du beurre, tu comprends.


A vingt mètres devant, un couple sort de l’arrière d’une voiture en stationnement. Ils se rejoignent sur le bord de la route et s’embrassent avec fièvre. Aurélie descend, fait


— Oh! Ah! Non!


Elle tend l’index vers les deux amoureux, porte une main à la bouche et se tourne vers moi. Je regarde, n’en crois pas mes yeux: devant moi, à quelques pas, la fille plongée dans un baiser profond, c’est Laure. Aurélie accourt vers moi, je reste planté à hauteur de ma portière.


— Excuse-moi. C’est Emilie qui est venue la chercher, elles devaient faire une sortie entre filles du même âge! C’était juste pour m’éliminer. Que fait-elle avec ce Raymond? Elle m’avait juré que c’était fini. Toute la semaine elle a répété Adrien ceci, Adrien cela, je l’aime, je suis folle de lui, Adrien, Adrien. Veux-tu que j’aille les séparer. Oh! L’idiote.


Je la retiens, j’offre mon bras comme promis pour épater ses copines. Mes illusions viennent de s’envoler. Je ne suis pas fâché, mais soulagé d’avoir découvert aussi vite et aussi simplement ce qui saute aux yeux.


— Adrien, ça ira? On avance ou on retourne à la maison?


Je ne sais pas. Je veux cacher ma déception. Je biaise pour gagner du temps afin de me ressaisir.


— Quel âge as-tu? Dix-huit ans?


— Oui, la semaine prochaine. J’ai deux ans et onze mois de moins que ma sœur. Et toi, je le sais tu as vingt-et-un ans comme elle. Ca ne fait pas une grande différence entre toi et moi. Allons-nous amuser. Je suis triste pour toi, mais c’est mieux ainsi; Laure est trop instable pour toi.


— Ah! Tu crois? Voilà un précieux renseignement. Il arrive un peu tard, mais en ta compagnie je vais profiter de ma permission.


Nous avançons, le couple se désunit, Raymond conduit Laure, ils avancent devant nous, main dans la main. Chaque petit bisou les retarde, nous serons bientôt à leur hauteur. J’ai l’impression de revivre mon week-end passé, la distribution de petits bisous par ci, par là. Chaque bisou demande un arrêt, un demi-tour sur place. A aucun moment Laure occupée à bisouter ne nous remarque: nous ne sommes que deux ombres vagues dans son champ de vision. Aurélie m’arrête. Elle est restée muette, m’observe, esquisse un sourire


— Laissons-les prendre de l’avance. Ne sois pas triste, une de perdue, dix de trouvées. Tu sais, je connais des filles bien, de mon âge. Elles donneraient une fortune pour trouver un gentil mari comme toi. Et celles-là, elles ne feraient pas comme Laure. Ça te fait sourire. Mais c’est vrai! Tu veux un exemple? Regarde-moi: je pourrais te plaire? Je ne suis pas trop moche?


— Pas trop, en effet.


— Ah! Bon. Donc il faut que je trouve mieux. Plus grande? Plus mince? Plus belle? Mieux sapée? Avec des yeux bleus, bruns, verts? Allez, parle.


— Tu sais, c’est mon affaire, j’ai encore des études à terminer. Merci de vouloir m’aider. Ne te crois pas obligée de réparer les dégâts. Plutôt aujourd’hui qu’après de ...


Ma voix se casse


— Oui, mais, si par hasard, de façon tout à fait impossible, si je te disais, ce n’est qu’une supposition, bien entendu, si donc je te disais que je suis amoureuse de toi, qu’est-ce que tu me dirais, hein, ex beau-frère?


Ses yeux se font pressants, elle attend je le crains une réaction de vengeance qui me jetterait dans ses bras. Naïve enfant, elle n’a pas encore connu l’épreuve, la déception, la trahison, la grande désillusion, la débâcle.


— Tu as déjà été amoureuse? As-tu déjà déclaré ton amour à un garçon? Tu as certainement un petit ami?


— Non! Une fois, il y a deux ans j’ai dit à un garçon que je l’aimais. Il a ri et l’a raconté à tous ses copains. Ils m’ont chahutée. Depuis certains m’ont fait la cour. Mais je ne veux pas des aventures, je veux l’amour, avec un grand A.


— C’est bien. Tu le trouveras certainement, je te le souhaite de tout cœur.


— Merci, mais tu n’as pas répondu à ma question. Alors?


— Je te demanderais d’attendre, de bien réfléchir, de t’armer de patience, de voir si un autre ne te conviendrait pas mieux. J’ai dit la même chose à ta sœur et tu vois cela lui a réussi.


— Je ne crois pas. Pas avec Raymond. Moi, je ne suis pas ma sœur Moi, je serai fidèle; je suis vierge, tu sais…


Que dit-on en pareilles circonstances? Je me contente de la regarder. Elle est si fière de son affirmation. Sacré bout de femme! C’est vrai qu’elle est belle et amusante et elle a tout pour plaire.


— Avançons, ils sont entrés au casino. Tu as déjà joué aux machines à sous? Non. Je n’en ai pas le droit. Tu veux essayer, je suis sure de te porter bonheur.


Me porter bonheur aujourd’hui. La pauvre. Enfin elle n’est pour rien dans ce qui m’arrive. Elle achète pour moi un minimum de jetons. Elle voit une place qui se libère, se précipite et me fait signe de venir. La machine voisine, à gauche, occupée par Laure, captive son regard. Son accompagnateur est collé à son dos, il cherche la bonne position dans le sillon, remonte ses mains jusque sous les bras de Laure. Elle est tellement prise par son jeu qu’elle ne me regardera pas, elle ne sent pas mon regard fixé sur elle et sur les deux mains qui viennent empaumer ses deux seins. Elle a juste un léger mouvement de croupe pour mieux accueillir la barre en bas de son dos. Le type se penche et dépose un baiser suceur sur sa nuque.


— Allez, Raymond, ne sois pas impatient. Je n’en ai pas pour longtemps. Elle relève la tête, la tourne reçoit un petit bisou et retourne aux commandes. Elle ne m’a ni vu ni reconnu, là, à environ un mètre.


« Tu me manques déjà, je ne pense qu’à toi, reviens vite, je t’attends! » m’a-t-elle écrit


Aurélie, tire sur ma manche,


— Joue, tu ne peux pas rester devant une machine sans jouer.


Laure n’a pas reconnue la voix de sa sœur. Dans son dos monte la petite bête qui monte, qui monte et la machine vorace avale ses jetons comme pour la livrer plus vite à ses prochaines activités. Le fameux Raymond m’a vu les observer. Il me fait un clin d’œil, et par défi ou pour montrer son talent de tombeur, le regard tourné vers moi, il lâche le sein emprisonné, laisse descendre sa main, palpe le ventre, descend encore. Il a l’air de me dire:


— Tu vois comme il faut faire.


Il enveloppe entièrement le corps de cette fille qui peste parce que la machine épuise sa réserve de pièces. Les doigts ont atteint le bas de la jupe. Je suis ébahi, elle laisse faire sans protester et même d’un mouvement instinctif, elle déplace son pied droit qui vient heurter mon pied. Sans détourner les yeux de son appareil, elle grogne un « pardon ». Elle lui a ouvert la voie, la main plonge. Raymond me regarde tout sourire et je devine que ses doigts ont atteint leur but. Il ferme les yeux pour régler leur agitation. Les effets sont immédiats. Laure se met à trembler, son clitoris frotté avec vivacité lui transmet des ondes irrésistibles. Ses yeux se ferment, recueillis sur les sensations déchirantes, sa bouche s’ouvre sur un souffle court, sa main droite perd la pièce qu’elle voulait introduire dans le bandit manchot. Le type cynique, lui souffle à l’oreille, assez fort pour que je l’entende


— T’as oublié ta petite culotte dans l’auto. Tu aimes?


Elle gémit une sorte de oui. Aurélie tire sur ma manche, secoue mon bras, pose ma main sur le bras unique de la machine


— Il faut jouer ou céder la place.


Elle appuie sur mon bras. Les rouleaux tournent. Il faut attendre. Les yeux de Laure me fixent, vides, presque révulsés, en pleine pâmoison, elle me voit mais ne me reconnait pas. Son visage rouge, la sueur sur le front trahissent l’excès de plaisir qui la dévaste.


Tout à coup ma machine vibre, lance des éclairs de lumières multicolores, sonne l’alerte et j’entends avec stupéfaction un bruit d’avalanche. Le bourdonnement de la salle s‘arrête. Au silence succèdent des applaudissements, un attroupement se forme, je me demande ce qui se passe. Aurélie est pendue à mon cou et crie:


— Tu as gagné. Le jackpot, du premier coup. Tu as gagné. Je t’ai porté bonheur.


Aurélie m’embrasse sur les joues, lève les bras, trépigne sur place, jette ses bras autour de mon cou. Dans mon dos j’entends une voix d’homme:


— Une veine de cocu!


Je me tourne, c’est le type de Laure. Elle me voit, me reconnaît, change de couleur, les seins toujours prisonniers des deux mains remontées sur sa blouse.


— Adrien, c’est toi?


— Oui, c’est bien ça, une veine de cocu.


Je suis sans parole. Je n’ai rien à lui dire. Je n’ai pas de colère. Nous avions convenu de réfléchir et de nous prononcer plus tard.

La suite c’est du délire. On me félicite, je suis reçu sur un podium, exhibé, preuve vivante de la possibilité de gagner une grosse somme. A côté de moi, Aurélie jubile. Photos, interviews, remise solennelle du chèque et champagne. Je suis le mouton à cinq pattes du jour. On veut me voir, me toucher parce que je dois porter chance. Je pleure, forcément des larmes de joie après un gain pareil. Je n’ai pas droit au chagrin!


Un type se présente avec un micro, me bombarde de questions. Il faut faire mousser l’événement, pousser les mordus à la dépense.


— Oui, je sais ce que je vais faire de cette somme.


Mais je garde les détails pour moi. Rembourser mes dettes, (je pense à Gérard et à mes parents). Payer mon inscription annuelle à l’école supérieure de commerce, mes loyers, mes frais de bouche et de scolarité.


— Êtes-vous fier de battre le record de gain?


???


Le speaker ne me lâche pas:


Êtes-vous célibataire. Avez-vous une fiancée, une petite amie. Attention on dit « Heureux au jeu, malheureux en amour?


— Cocu, crie un gars plein d’esprit d’à propos. Ça fait rire.


— Non, je ne suis plus fiancé, ma fiancée vient de me quitter aujourd’hui même. Oui, une chance de… si vous voulez.


Laure quitte la salle.


-Mesdemoiselles, y a-t-il des prétendantes pour consoler notre gagnant? Levez la main.


C’est effrayant, des mains se lèvent. Je salue, qu’elles se débrouillent. De toute façon, accrochée à ma manche, Aurélie a pris les devants. Nous réussissons à fuir la foule excitée, les machines sont toutes occupées et des files d’attente se constituent derrière les joueurs.


A l’air je me tourne vers Aurélie. Elle pleure, à chaudes larmes.


— Ne t’inquiète pas. Tu as joué pour moi. Tu auras une récompense. Je n’ai pas voulu l’annoncer en public, ça ne regarde que nous. Ne pleure plus. Allons, calme-toi. C’est l’émotion? Qu’as-tu enfin?


— Il est trop tard. Maintenant tu as gagné. Si je te dis que je t’aime, tu croiras que j’en veux à ton argent!


C’est dit entre deux sanglots. Elle est si belle, même lorsqu’elle pleure. J’en suis tout attendri.


— Aurélie, tu me l’as dit, je crois: « si par hasard, de façon impossible, c’est une supposition, si je te disais que je suis amoureuse de toi… » C’était avant d’entrer au casino.


— Tu faisais semblant de ne pas comprendre! Mais alors je peux te le dire: Je t’aime! Je t’aime!


— Tu connais ma réponse, souviens-toi.


— Tu ne me repousses pas. Tu veux bien que je t’attende? Je t’adore. Dis, je peux t’embrasser?


Je lui tends la joue.


— Non, pas comme ça. Comme ça aussi, tiens. Mais aussi comme une vraie femme.


Je plaisante:


— Tu veux me faire poursuivre pour détournement de mineure?


— J’aurai dix-huit ans la semaine prochaine et tu ne seras pas là pour mon anniversaire, fais-moi une petite avance!


Elle ferme les yeux, offre sa bouche tendue en cul de poule. C’est émouvant et drôle. Je pose mes lèvres sur les siennes, je compte jusqu’à cinq et je me retire. Elle est radieuse.



Note pour les plus curieux.


Elle me conduit à la boucherie, arrête ses parents en plein travail, me présente, réclame comme unique cadeau d’anniversaire l’autorisation de sortir avec moi ce soir et demain matin, promet d’être sage.


— Et ta sœur? Dit la maman.


— Elle t’expliquera ou nous en parlerons plus tard.



C’était il y a quatre ans. Aujourd’hui nous nous marions. Laure est présente avec son mari Paul et son bébé. Elle est le témoin d’Aurélie. Gérard est mon témoin.


Mauvais esprits, ne riez pas, la mariée est vierge. La suite n’est pas publique.

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