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Sans mot dire

Chapitre unique

Sans maudire

Divers

— Bonjour, Madame, que puis-je pour vous ?

— Bonjour, Maitre ! Je viens vous voir parce que je ne sais pas trop quoi faire…

— Prenez place ! C’est pour bientôt ?


La femme devant moi qui me fait assoir montre mon ventre bien arrondi et je tremble en tirant mon sac sur cette bosse que je juge disgracieuse.


— Je suis enceinte de sept mois… Mais je suis là parce que…

— Oui ? Je vous écoute ! Si vous avez besoin d’un conseil… alors vous avez frappé à la bonne porte.

— Je… c’est difficile à expliquer. J’ai été violée, tout à l’heure…

— Je vous demande pardon ? J’ai bien compris ? Vous pouvez me redire cela ?

— Tout à l’heure en faisant mon jogging, dans la forêt de Fontenay, j’ai été violée.

—… pourquoi venir en ce cas parler de ceci avec un avocat ? La police me semblerait plus indiquée.

— Bien sûr ! Mais j’ai peur qu’ils ne veuillent pas prendre en compte ce que j’ai à dire.

— Vous avez vu un médecin ? Vous avez bien encore quelques traces ?

— Pas encore pour le docteur ! Mais vous voyez que je suis en tenue de sport et que je reviens de la forêt. Je me rendais au commissariat et j’ai vu votre plaque. Je me suis dit que vous pourriez peut-être m’aider.

— Je crois que la première chose à faire c’est d’appeler la police. Voulez-vous que je m’en charge ? Mais attention, c’est une accusation très lourde que celle d’un viol. Il ne faut pas agir à la légère.

— Est-ce que j’ai l’air de plaisanter ou de raconter des bobards ?

— Vous êtes mariée ?

— Non ! Je vis avec un garçon et je ne sais pas comment il va prendre la chose.

— Je comprends. Bien ! Où a eu lieu votre… agression ?

— Dans la forêt où je vais plusieurs fois par semaine courir. Mais là… sur un sentier que je foule toujours, un type m’a sauté dessus, m’a menacé d’un couteau sous la gorge et… j’y suis passée.

— Passée ? Vous voulez dire qu’il vous a…

— Oui, oui, je ne vais pas aussi vous faire un dessin.

— Vous me paraissez étrangement calme après avoir subi ce genre de…

— Que je m’en énerve ou hurle ça changerait quelque chose au fait que je ne voulais pas, mais que ce type s’est bel et bien servi de mon corps contre mon gré ?

— Non en effet. Mais j’admire votre courage. J’appelle les flics alors ?

— Vous allez m’assister ? Devenir mon avocate, je veux dire ?

— Si c’est votre choix… madame… j’en ai oublié de vous demander votre nom !

— Cécile Duchemin ! J’ai vingt-six ans et je vis avec mon ami, avenue de Paris à Versailles.

— Excusez-moi… j’ai le commissariat en ligne.

— Faites ! Faite, je vous prie.


L’avocate s’entretient avec un interlocuteur anonyme qui semble lui poser quelques questions. Elle me regarde, répond évasivement. C’est juste normal, puisqu’elle ne sait de cette histoire que ce que je viens de lui débiter. Bien entendu qu’au fond de moi, je bous. Mais c’est plus fort que moi, je suis si anéantie que je n’arrive pas à mettre des mots sur ma colère. Elle est totalement intérieure, et le fait d’en avoir déjà livré une partie à cette femme… ça me libère presque. Qu’ai-je à en dire finalement ? Tout est arrivé si vite. Et c’est bien pour cela que j’ai peur ! Peur que personne ne me croit.


Une femme et un homme, deux personnes en bleues sont venues me prendre en charge. Du cabinet de Maitre Sophie Marchanos je suis directement conduite à l’hôpital. Là un type en blouse blanche me reçoit. Grand, barbu des yeux noisette, un stéthoscope autour du cou, l’image parfaite du médecin tel que je me l’imagine. Il ne sourit pas et me fait de suite pénétrer dans un bureau.


— Bonjour Madame. Je suis médecin et le commissariat vient de me charger de vous examiner. Mais je vois que vous attendez un heureux évènement ?

— Oui ! Bonjour… je suis un peu perdue. Je…

— Alors ! Vous dites avoir été agressée physiquement par quelqu’un ?

— Un inconnu, alors que je faisais mon jogging m’a plaqué contre un arbre, mis un couteau là, sur la gorge et…

— Vous voulez bien que je vous examine pour... Je vais vous ausculter et… ce genre de rapport forcé laisse forcément des traces ! C’est mon travail de les relever et de les consigner… Vous comprenez ?

— Oui ! Oui bien entendu. J’ai eu tellement peur… je ne me suis pas vraiment rebellée et puis tout s’est passé très vite.

— Alors si vous voulez bien, nous allons voir cela de plus près. Moi je ne suis chargé que de la partie « visible » de votre récit. Pour établir un rapport. Appelons cela un rapport d’expertise de votre personne.

— Par exemple ?

— Eh bien… avez-vous pris une douche depuis… l’incident ?

— Mais non ! Je voulais me rendre directement au commissariat et… sur le chemin, il y avait ce cabinet d’avocat… vous voyez bien que je suis toujours en vêtements de sport.

— Alors le… monsieur a surement laissé des sécrétions, des traces… vous voyez ?


Je tremble en resongeant à ce qui s’est passé. Pas moyen de me sortir cette trouille des tripes. Et que le toubib qui va m’examiner soit un homme… ça ne me rassure pas vraiment. Mais… comment faire sans passer par cette étape obligée ? Alors je me retrouve derrière une sorte de paravent et je retire un à un les quelques fringues que je porte. Puis je me couche sur une table d’examen. Rien que d’imaginer les pattes qui vont dans un instant m’ausculter, j’en frémis. Le type en blouse et là ! Il a mis un masque, une charlotte et des gants.


Il regarde d’abord mon visage. Puis note sur une feuille, je ne sais quoi. Ses doigts glissent sur mon cou et la main s’arrête, pile là où… l’autre a collé sa lame. Un temps d’arrêt assez long, ponctué d’un silence pesant. Nouvelles annotations sur le papier du toubib. Ensuite…


— Vous voulez bien placer vos pieds dans les étriers ?

— Comme si j’allais accoucher ?

— Oui ! Exactement. C’est pour quand, la venue de cet enfant ?

— Deux mois encore ! Mais…


Le grand bonhomme sent ma crispation à l’approche de ses longues mains gantées. Il tente un sourire pour calmer ma nervosité. Inutile de dire que ça ne marche pas. Je suis horriblement crispée et mes larmes coulent. Les premiers sanglots depuis mon agression. Une réaction épidermique aussi qui fait que j’ai une chair de poule généralisée. L’autre pourtant continue doucement. Ses gestes sont réservés, et il écarte lentement les chairs de mon sexe. Puis à l’aide d’un grand coton-tige, il fait des prélèvements. Nos yeux se croisent.


Les miens sont remplis d’une honte croissante. Ses deux noisettes sont pleines d’une sérénité que je suis loin d’afficher. Il fait son boulot, mais se soucie tout de même de me savoir confortable.


— Ça va ? Je ne vous fais pas mal au moins ? Je sais que ce n’est pas agréable. Vous comprenez que je suis dans l’obligation de… faire mon constat ?

—… ou… oui !

— Détendez-vous ! Ça ne va plus être bien long. J’ai encore besoin de quelques minutes, mais je dois vous dire que pour les besoins de l’enquête… il me faut photographier votre cou et vos parties génitales. Les plus infimes traces vont disparaitre d’ici quelques heures, un jour tout au plus. Alors les seules preuves qui vont subsister pour attester de mes relevés seront ces images.


Il se penche sur son papelard et il gribouille une fois encore dessus. Lorsqu’il se retourne vers moi, il tient un appareil photo. Il prend quelques clichés, de mon cou et de… du reste. Là encore ce sentiment d’être dépouillée de ma dignité… c’est flippant comme idée. Mais je n’y peux rien, vraiment.


— Voilà ! Nous en avons terminé, madame. Je vous prie de m’excuser si j’ai dû… vous voyez, ça n’a rien de personnel. Je peux vous proposer un café ?

— Non merci. Et maintenant, qu’est-ce qui se passe ?

— Je vais établir un rapport qui sera remis aux autorités… et les prélèvements analysés si une enquête est ouverte permettront peut-être de retrouver… votre assaillant. Les deux policiers qui vous ont amené à moi vous attendent dans le couloir.

—… merci… merci docteur, de vos explications.

— Bonne chance Madame… un viol c’est toujours une épreuve à plusieurs titres…


Il ne rajoute rien et disparait par une autre porte. Moi, je retrouve donc les uniformes qui me demandent de les suivre. Le toubib a raison… c’est une épreuve, un parcours du combattant que cette affaire. Mais je ne veux rien céder. Et quelques minutes plus tard, je suis dans un bureau. C’est une femme en civil qui me reçoit. D’abord, assise face à cette personne, nous nous jaugeons du regard. Elle m’inspecte aussi surement que l’a fait le médecin, d’une autre manière évidemment.

Enfin une esquisse de dialogue s’instaure.


— Bonjour ! Je suis le lieutenant Mireille K. Et je suis chargée de recueillir votre plainte contre X. Plainte pour viol et agressions sexuelles. Je dois donc vous poser tout un tas de questions et la procédure veut qu’elles ne soient pas toutes plaisantes. Vous me suivez ?

— Oui !

— Vous vous appelez donc :

— Cécile Duchemin  et je suis née le…


L’entretien prend vite une tournure d’interrogatoire. Mais la fliquette ne s’acharne pas sur moi. Elle pose ses questions, note mes réponses avec une sorte de calme qui me sidère. Moi, je suis de plus en plus agitée à l’évocation des faits. Elle me fait revenir sur certains détails, mais je n’ai que bien peu d’éléments à lui refiler. Qu’est-ce que j’ai vu ? Pas grand-chose de ce type. Comment il était physiquement ? Pas vraiment d’élément. Un couteau sur le cou, ça limite les envies de se défendre. Elle aborde alors la manière du déroulement de l’agression.


— Comment est-il parvenu à ses fins ? Il vous a jeté au sol ?

— Pas du tout… il m’a simplement plaqué contre le tronc d’un gros hêtre…

— Vous sauriez retrouver l’emplacement exact de cet arbre ?

— Oh que oui ! Je ne l’oublierai jamais…

— Il est donc possible que vous nous meniez au lieu de votre… agression ?

— Oui ! Mais vous ne me laisserez pas toute seule là-bas ?

— Bien entendu… finissons-en avec votre déposition et nous irons ensemble si vous le voulez bien. — Parlons maintenant un peu de vous, de votre vie, vous avez un compagnon ?


Et je déballe tout de mon existence, ce Jérôme avec qui je vis, cet amour qui nous lie. Puis la flic me pose une étrange question.


— Votre compagnon, Jérôme, vous l’avez averti de ce qui vous est arrivé ?

— Ben… non ! J’avoue que je ne lui ai pas encore téléphoné.

— Et il va vous soutenir dans cette histoire ?

— Je veux l’espérer… je veux le croire. Je n’ai rien fait de mal.

— Non bien sûr…


Elle baisse les yeux et revient sur une série de questions, inlassablement les mêmes, comme si je pouvais avoir deux versions différentes de ce qui m’est arrivé. Au bout d’un temps qui m’a paru interminable, elle en finit avec toute sa paperasserie. Elle sort d’une imprimante je ne sais combien de feuillets qu’elle me demande de relire.


— Vous relisez votre déposition et si ça reflète bien ce que vous m’avez déclaré, vous pouvez me la signer… là !


Son stylo décrit une arabesque à l’endroit où elle veut recueillir mon paraphe. Je ne suis pas des yeux les lignes et me contente de gribouiller l’endroit désigné. Elle revient une dernière fois sur ma version des faits.


— Vous êtes bien certaine de n’avoir pas un minuscule élément qui pourrait nous permettre de mettre la main sur ce sinistre personnage ?

— Ben… non ! Oui, il m’a bien parlé, mais je n’arrive plus à savoir ce que nous nous sommes dit… c’est étrange, parce que je ressens partout dans mon corps ce qui s’est passé… je n’ai pas vraiment résisté et puis les paroles ou la voix du type sont floues.

— C’est très normal après un tel choc. Mais ça vous reviendra peut-être… Je vous emmène sur les lieux ?

— Vous pensez que c’est nécessaire ?

— Sait-on jamais ? Un indice, même le plus infime, vous savez, une enquête c’est comme un grand puzzle… et nous avons besoin d’une grande part de chance aussi.

— … ça veut dire qu’il a une chance de s’en tirer, ce salaud ?

— Nous ferons tout notre possible pour le mettre hors d’état de nuire, je peux vous l’affirmer… mais nous ne sommes pas des Dieux…


C’est dans un silence de mort que nous faisons le chemin qui me reprojette dans l’endroit où… et bien entendu que je suis d’un coup remise dans le contexte. Je montre à cette Mireille d’où je venais, et où a eu lieu… merde, mes jambes tremblent et c’est tout mon corps qui se met à brinquebaler de partout. Elle me retient par une aile, consciente du choc qui me secoue. Enfin après un examen très minutieux de la scène de viol, nous rentrons et elle me dépose chez moi. Maintenant, il me reste à affronter le regard de Jérôme. Et je ne suis guère plus rassurée du coup.


— xxXXxx —


Raconter à mon homme ce qui m’est arrivé le rend fou furieux. Il est aveuglé par une haine indescriptible. Mais après qui, après quoi ? La seule qui soit là, présente, c’est ma pomme et d’un coup, son attitude change. Non seulement je suis la victime de cette histoire, mais surtout, j’ai soudain le sentiment que je suis en plus coupable. Oui responsable de m’être trouvée là, sur le chemin de ce sale type. Coupable d’avoir mis en danger la vie de notre bébé ? Ses mots sont des reproches à peine voilés. Il me fait la gueule. Moi qui m’attendais à ce qu’il me serre dans ses bras, qu’il me donne la force de continuer !


Rien de tel. Notre soirée n’est ponctuée que par ses hurlements de rage et ma trouille grandissante. Plus moyen de raisonner sainement. De plus, excédé par les faits qui sont inscrits dans ma chair, il met sa veste et me plante toute seule dans notre immense baraque. La panique s’empare de ma petite personne. Qu’est-ce que je vais devenir si les choses ne s’arrangent pas avec mon Jérôme ? Je plonge dans un bain sensé me purifier. Mais c’est bien plus l’âme qui est touchée cette fois.


Si lui ne me soutient pas, à quoi me sert-il de vivre ? Pourtant les petits pieds qui tambourinent contre la paroi interne de mon bidon sont là pour me rappeler que je ne suis pas totalement solitaire. Lui n’a pas fauté, pas mérité que je m’en désintéresse. Alors, je fais un gros effort et je caresse ce ventre bien rond, seul lien qui me rattache à cette saloperie d’existence. Le courage de me battre, d’aller de l’avant est là, dans ces coups de pieds de mon bébé. Je remise mes idées noires au placard. Il est temps de me coucher. La nuit porte conseil, vrai ou faux ?


Jérôme est de retour au beau milieu de la nuit. Il est si ivre qu’il s’affale sur le canapé et qu’il pionce là, tout habillé. S’il attend après moi pour faire un geste et le dévêtir, le coucher, il peut bien crever. Merde ! Me rendre responsable de ce qui s’est passé, c’est tout bonnement dégueulasse. Je me lève cependant pour fermer la porte à double tour. Et je reviens au creux de ma couche tiède. Et je revis cette folle matinée une énième fois. Ce foutu con a réussi à me réveiller et à me replonger dans le pire cauchemar de ma vie.


Les images défilent, plus ou moins nettes, sans queue ni tête. Sans tête peut-être, mais il y a bien une queue et pas agréable une fois encore. Je subis pour la dix millième fois cette pénétration indésirable, le froid de l’acier sur le cou. Et puis… dans ce brouillard, cette purée de pois qui entoure mon cerveau… une voix inconnue. Celle de ce type qui ahane en s’enfonçant en moi. Je suis certaine qu’il me parle. Mais bon sang que c’est compliqué pour faire resurgir le simple son d’une voix.


Je ferme les yeux. Le boucan que je perçois dans la nuit de ma chambre, il vient d’où ? Du salon où Jérôme régurgite son trop-plein de pinard ? Du fond de mon crâne ? Je suis de nouveau en sueur. Le bébé ressent-il cette angoisse qui me noue les tripes et accélère les battements de mon palpitant ? Il saute dans mon ventre, à la recherche d’un peu de calme sans doute. Et je tente de ne plus broncher, bien que je reste assaillie par une foule de scènes bizarres. Le type, son couteau, sa voix… oui cette fois je la tiens. Le plus étrange c’est que la mienne la couvre, par instant. Comme si je lui répondais quelque chose.


Pourquoi ai-je cette incroyable sensation, que nous avons échangé ce sale mec et moi ? Mon esprit me joue des tours ? Je ne sais plus, ne me souviens pas de tout, ou de presque rien en fait. Bébé en moi jerke de plus en plus. Et ces coups de petons répétés m’obligent à m’assoir. Dans le salon, la lumière vient de jaillir. Cette fois, je suis certaine que Jérôme vomit de nouveau. Il n’a qu’à s’en prendre qu’à lui… imbécile qui n’a rien compris au film. Et dans ma caboche, la voix du pourri qui remonte comme un leitmotiv.


Dans le noir, étendu les yeux grands ouverts fixant un plafond que je ne distingue pas, je finis par sombrer dans un sommeil peuplé de couteaux, de types qui m’empoignent et me sautent un peu partout. Combien de temps vais-je subir ces outrages ? C’est dément ! Mon ventre et surtout cette vie nouvelle qu’il contient font des cabrioles, je râle surement dans mon sommeil. Et enfin… le jour apporte son lot de lumière, chassant mes fantômes nocturnes. L’odeur qui flotte depuis le salon sur la cuisine, me lève le cœur.


Jérôme est assis lui aussi, devant son bol de café. Il a les quinquets qui fixent les carreaux de carrelage du sol. Sa mine en dit long sur sa forme. Pas de bonjour, pas un signe d’apaisement de la situation. Il se lève quelques instants plus tard. Pas besoin d’attraper son veston, il le porte encore. Il avance vers la porte d’entrée, visiblement il va encore filer. Alors j’explose, c’en est trop.


— Jérôme ! Tu comptes en plus me laisser nettoyer tes vomissures ? Je n’ai rien fait de mal. Je suis juste allée faire un jogging comme j’en fais tous les jours depuis que nous sommes ensemble. Je n’ai rien fait pour attirer un violeur, ni personne d’autre non plus. Alors si tu t’en vas… maintenant, si tu me laisses encore tomber une fois de plus, je te jure que tu ne remettras plus les pattes dans cette maison.

—… C’est aussi chez moi ! Je ne peux pas supporter l’idée qu’un autre ait collé ses sales pattes sur toi. Qu’un autre t’a baisé.

— Merde alors ! Violée ! Ça s’appelle un viol non de Dieu ! Tu me rends coupable de ça ? Alors c’est bon ! Nettoie d’abord ta crasse du salon et casse-toi. C’est fini. Je me débrouillerai pour notre enfant. Files ! Je ne veux plus de toi. Retournes au bistrot… va picoler imbécile !


Il se rend à la buanderie, remonte avec un seau et une serpillère. Qu’il nettoie sa m… E., c’est bien normal après tout. Je lui lance une autre pique au passage.


— Profites-en pour ouvrir les fenêtres ! Ça pue…

—…


Il s’exécute et le voici qui détale après son lessivage rapide. Et ma solitude, mon stress recommencent. Je suis de nouveau en pleine crise d’angoisse. Assise devant un second café qui me donne des haut-le-cœur, je pleure doucement. Le mot « bistrot » me revient, affiché en lettres rouges au fond de mon crâne. Pourquoi ? Je n’en comprends pas la signification. Puis ma joue qui se retrouve collée au grand hêtre. Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ce genre de truc… ma caboche… elle va exploser.


« C’était bon hein… tu as apprécié, dis-moi… je baise bien ? »

« … »


Je ne sais pas d’où arrive cette phrase ni qui me l’a prononcée. Je me tiens le visage entre les mains et une autre voix, familière celle-ci qui me tarabuste.


« Oui… vous êtes un bon amant… on pourrait se revoir ? »


Qu’est-ce que c’est que ce micmac qui me hante ? Après la tirade, je jurerais que je viens de répliquer à ce type qui se prend pour un « amant exceptionnel ». Je ne veux pas y croire et que je puisse lui demander de le revoir, ce n’est pas possible… je suis en phase « sommeil », je ne suis pas encore sortie de mon coma nuiteux. Ça explique mon algarade et mon empoignade avec Jérôme ? D’autres mots refont surface. Plus mâles ceux-là…


« Ben… si tu veux. Dis-moi où ! Ce serait assez sympa de se revoir pour prendre un pot… » 


Comment ai-je pu avoir une conversation de salon avec un type qui vient de me prendre de force ? Je suis devenue dingue ou quoi ? Pourtant ce qui flotte sous ma tignasse de brune, ça semble si vrai, si réel… Je persiste à me creuser les méninges. Une bribe, une phrase jaillissent de l’obscurité de mes neurones agités. Est-ce bien moi qui ai prononcé ces paroles ?


« Oui… samedi à midi, vers onze heures au bar “la Bruyère” avenue de Paris… chez moi, à Versailles. »


Mince. C’est net, sans bavure ! D’où je tiens de telles informations ? Je ne peux pas tout inventer. Pourquoi est-ce que mon esprit ne libère cela que là, maintenant ? Nous sommes nous vraiment parlés, ce salaud et moi ? Je ne veux pas y croire. Mais samedi… c’est demain et si… nous avions vraiment pris rendez-vous lui et moi ? En parler avec qui ? Mon avocate ? La fliquette qui a reçu ma plainte ? Elle va me prendre pour une cinglée… pire, elle va s’imaginer que j’ai tout inventé depuis le début !


— xxXXxx —


Mon premier réflexe c’est de me recroqueviller dans un coin, pour effacer de ma mémoire ce dialogue qui a des relents de pourriture. Rien n’y fait et j’ai beau tourner dans tous les sens au fond de ma cervelle que ce serait une connerie de croire que nous avons lui et moi eu ce discours. Il reste là, vacillant, chancelant, mais irrémédiablement inscrit dans ma mémoire. Que faire ? Comment en plus gérer cette folie qui me guette ? Dire que Jérôme n’a même pas fait un geste pour me dire qu’il m’aimait, qu’il était désolé de ce qui m’arrive. Je ne sais plus où donner de la tête.


Ma prostration dure une bonne partie de la matinée. Signe du destin ou simple coïncidence ? Alors que je suis sur le point de craquer, la sonnerie de mon portable me ramène dans la vraie vie. Machinalement, je décroche.


— Allo ? Madame Duchemin, c’est Mireille K, le lieutenant de police. Je reviens vers vous parce que nous avons interpelé votre ami…

— Jérôme ? Vous l’avez arrêté ? Mais il n’a rien à voir dans ce… cette affaire !

— Oui bien sûr. Mais il était dans un bar, complètement ivre alors nous l’avons gardé pour ivresse sur la voie publique. Dès qu’il sera dégrisé, vous pourrez le récupérer.

— Non ! Nous nous sommes disputés et il me rend responsable de ce qui m’est arrivé. Il est parti, il ne doit pas revenir à la maison.

— Je comprends ! Alors vous avez l’adresse de quelqu’un de sa famille ? Nous ne le libèrerons que si un proche le prend en charge.

— Ma belle-mère… voici son numéro de téléphone.

— Et vous. Comment allez-vous ? Vous avez réussi à dormir un peu ? Vous pensez qu’avec votre compagnon ça ne peut pas s’arranger ?

— Pas de suite ! Non ! Il est allé trop loin dans l’abjection. J’ai besoin de soutien, pas d’être jugée coupable d’un crime qu’un autre a commis.

— Vous savez, c’est seulement un homme qui doit souffrir… et il ne sait plus de quelle manière réagir.

— Ce n’est pas en rejetant la faute sur Pierre, Paul ou Jacques que ça change quoi que ce soit. Je n’ai pas cherché ce qui est arrivé. Son amour… n’est qu’un attrait sexuel qu’il peut donner à une autre. Ce n’est plus mon problème désormais.

— C’est votre choix, je n’ai pas à m’en mêler. Je ne peux que vous suggérer de réfléchir un peu avant de prendre une décision que vous pourriez regretter. Nous pouvons en reparler toutes les deux si vous le voulez bien.

— Quand ?

— Mais quand il vous plaira bien sûr…

— Vous me prendriez pour une cinglée si…

— Si quoi Madame Duchemin ? Dites-moi, quelque chose vous est revenu ?

— Ben… de vive voix peut-être serait-ce plus facile, plus simple aussi à décrocher.

— Vous souhaitez que je vienne chez vous ?

— Pourquoi pas ? Vous me promettez de ne pas me prendre pour une folle ?

— Évidemment. Ce n’est pas mon genre non plus, vous savez. Et au vu du rapport établi par le médecin de l’hôpital, il vous est bien arrivé quelque chose de pas très net…

— Venez ! Venez, je vous en prie… venez me voir ! J’étais prête à faire une grosse bêtise, vous seule pouvez écouter ce que j’ai à dire !

— Ne bougez pas ! Le temps de faire le trajet et je suis à vous. Promis ? Vous ne faites rien en m’attendant ?

— Oui… vous avez ma parole.

— Bien… un petit quart d’heure donc ! J’appelle la mère de votre Jérôme et je vous rejoins.


Soulagée d’avoir libéré mon esprit, je reste patiemment assise sur le canapé du salon. La femme flic semble me croire. Elle va arriver et je sens que ma survie mentale dépend de cet entretien. L’échange avec ce salaud qui a profané mon corps est plus net. Enfin il me parait plus réel, et qu’il le soit ou non, je dois absolument lui dire. Il arrivera ce qu’il arrivera. Si je suis cinglée, elle saura quoi faire, me rassurer un minimum. Et dans l’optique de me remettre sur pied, j’ai donc besoin de parler de cela avec elle.


C’est donc avec un grand soupir que je prépare ma cafetière. Histoire de montrer que malgré la blessure infligée par un sale con, je reste un être humain capable de vivre normalement. Ce qui n’est pas pourtant tout à fait la vérité. Parce qu’au fond de mes tripes, je suis rongée par ce que mon corps a subi. Et ça va, ça vient, ça fait le yoyo dans ma caboche. Je me rends bien compte que depuis cette saloperie, je connais des hauts et des bas. De longs moments de déprime qui m’empêchent de voir sainement l’avenir.


Ils alternent avec des périodes plus courtes celles-ci, d’une euphorie intense. Et la sonnette me fait sursauter. J’ai beau savoir qui se trouve derrière la porte, je ne peux pas calmer les tremblements qui me gagnent. Heureusement qu’il y a un judas. Elle est là ! Une veste de cuir couvre un chemiser clair sur ses épaules, un pantalon en jean et des chaussures plates. Je remarque là, chez moi, pour la première fois, sa chevelure. Elle est brune avec des mèches plus rousses. Ses yeux sont aussi clairs et ils se posent sur ma petite personne sans rien montrer de ce qu’elle pense. Je la fais avancer dans mon intérieur.


— C’est donc ici que vous vivez, avec votre compagnon ! C’est coquet…

— Merci. Jérôme ne reviendra pas de sitôt. Je crois que lui et moi avons fait le tour de ce que nous pouvions donner l’un à l’autre.

— Ah ? C’est à vous de voir !

— Un café ? Je viens d’en préparer du tout frais.

— Volontiers. Ça me changera de l’infâme truc que nous concocte la machine du commissariat… Vous aviez donc quelque chose à me raconter ? Un souvenir avez-vous dit ?

— Ben… je nage dans le flou. Je deviens folle avec cette histoire.

— On le serait à moins… je vous trouve très courageuse, de faire face de cette manière.

— C’est plus de la rage… qu’un homme puisse se servir du corps d’une femme sans lui demander son avis, en la menaçant avec une arme, c’est parfaitement dégueulasse. Mais il y a aussi le fait qu’il pourrait recommencer, faire du mal à d’autres.

— Vous voulez bien me dire ce qui vous est revenu ? Il est certain que lors d’évènements traumatisants notre cerveau enregistre parfois des images des sons, des odeurs et qu’il les garde enfouies dans un tiroir de notre mémoire. Il arrive également que ces informations « capitales » rejaillissent par hasard, à l’évocation d’un lieu, d’une phrase, d’une musique aussi. Alors, quel que soit ce qui vous est revenu, vous devez m’en parler. Je ferai le tri et peut-être aurais-je une chance de coincer ce fumier, avant qu’il ne recommence.

— Je vous débite juste un drôle de rêve ! Je ne suis pas complètement certaine que ce ne soit pas qu’un cauchemar…

— Allez-y ! Je vous écoute et je vérifierai… si besoin !

— Merci.


Alors, je lui ressors ce que ma cervelle me distille dès que je m’endors ! Je lui raconte en long en large et en travers cette imbécilité de rendez-vous dans un bar Versaillais. Et je vois ses yeux bleus s’agrandir de stupeur. Elle prend des notes sans jamais m’interrompre. J’avance dans mon récit de ces quelques phrases échangées avec le queutard qui m’a forcé. Lorsque j’en ai terminé de la relation de ces faits qui me semblent moins crédibles encore une fois sortis de ma gorge, elle me fixe droit dans les yeux.


— Vous avez bien dit : onze heures ?

— Oui… je crois que c’est ce qui m’est revenu !

— Le « Bruyère », vous y êtes déjà allée ?

— Avec Jérôme quelques fois pour boire un verre. Oui c’est aussi sans doute pour cela que son nom m’est familier

— Vous… pardon de vous demander cela, mais vous seriez prête à jouer le jeu et puisque c’est demain samedi, à…

— Vous voulez dire que je joue la chèvre ?

— La chèvre ? Une façon de voir les choses, mais elle est assez exacte. Je peux vous assurer que nous serons dans la place et que si ce type se pointe… nous le mettrons hors d’état de nuire. Après tout, on ne sait jamais de quoi la cervelle des gens est faite. Peut-être que vous lui avez vraiment tapé dans l’œil et qu’il se croit si invulnérable qu’il ose venir. Un risque à courir, qu’en pensez-vous ?

— Ben… je vous avoue que me retrouver face à face avec mon agresseur n’est pas enthousiasmant, mais je tiens absolument à ce qu’il paie pour ce qu’il m’a fait.

— Ce qu’il vous a fait à toutes ! Vous n’êtes pas la seule. Sur un secteur de trente kilomètres carrés, sur les six derniers mois, quatre autres femmes enceintes ont subi les assauts de ce qui ressemble bien à un violeur en série. Alors si nous voulons mettre un terme aux agissements de ce gaillard, je ne vais pas laisser passer la moindre chance de le coffrer.

— Mais… sur le chemin ? D’ici au bar… peut-être sait-il ou j’habite… et…

— Rassurez-vous, madame Duchemin, un agent, une femme vous prendra en filature depuis chez vous. Dans le bistrot nous serons plusieurs pour accueillir votre agresseur si jamais il pointe son museau.

— Mais… je ne l’ai pas vu, je ne sais pas comment le reconnaitre.

— Lui le sait et s’il est assez crétin pour venir, il le sera encore davantage pour vous approcher. Et puis vous possédez un atout majeur…


Je n’ai pas besoin de répondre. L’index de la femme flic pointe sur mon petit bidon. Le type qui m’a fait ça est obsédé par les femmes enceintes, elle a raison. J’hésite encore quelques secondes. Elle me tire de mes réflexions par une demande singulière.


— Je peux vous réclamer un deuxième café ? J’ai rarement l’occasion d’en boire de l’aussi bon !

— Oh, pardon ! Oui, oui naturellement, je vous ressers.


Puis cette fois dans ma caboche, c’est plus net, plus comme un ciel plus dégagé. Je dois le faire. Pour moi, pour les autres, mais surtout pour éviter une récidive de cet individu qui ne mérite pas le nom d’homme ! Et en buvant un second café la flic m’explique comment va se dérouler le trajet de chez moi au troquet et surtout que je n’ai pas à m’inquiéter ! Ses collègues et elle seront dans le bistrot et interviendront si d’aventure le type est assez con pour honorer notre rendez-vous.


— xxXXxx —


Quinze minutes ! C’est le temps qu’il me faut pour parcourir la distance entre ma maison et le lieu de mon rendez-vous ! Je me retourne à plusieurs reprises, sans jamais voir l’ombre d’une nana derrière moi. Je commence à avoir la trouille et elle ne fait que se renforcer au fur et à mesure de mon approche du bar. Il ne reste que trois ou quatre minutes avant onze heures lorsque j’entre dans la salle. Je ne vois pas de flics. Un facteur, deux ouvriers en salopettes bleues, une maman et un landau. Pas l’ombre d’un policier !


Cette fois j’ai largement les flubes. Je me force cependant à recentrer derrière mon front, les informations que m’a distillées Mireille K. dire qu’elle m’avait promis d’être là. Deux autres femmes font leur entrée. Très remarquées parce que si courtement vêtue et maquillées que leur travail ne souffre d’aucun doute. Qu’est-ce que viennent faire deux prostituées dans un établissement plutôt select ? Après tout, ce n’est pas mes affaires. Fidèle aux consignes données la veille, je m’assois au bar et le serveur s’approche de moi.


— Et pour madame ? Qu’est-ce que ce sera ?

— Hein… ah ! Un café, s’il vous plait ?


Il s’éloigne pour rejoindre son percolateur. Puis il pousse devant moi une soucoupe, sur laquelle une petite cuillère est déjà positionnée ainsi qu’un sucre emballé. Le petit noir se loge sur cette mini assiette et machinalement je décortique le morceau de sucre. Devant mes yeux, derrière le zinc des étagères remplies de bouteilles contenant différents alcools. Toutes sont collées à une sorte d’immense miroir et je peux voir la porte d’entrée sans me retourner. Une attente insupportable commence là alors que je touille mon caoua.


L’impression que mon cœur bat si fort que le boucan qu’il fait couvre les conversations de tous les consommateurs de l’endroit. Un couple vient aussi de faire son apparition. Les deux qui se tiennent la main se dirigent vers une table et le barman traverse la salle pour prendre leur commande. Puis je frissonne. Un mec seul vient d’entrer. Il reste quelques secondes dans l’embrasure de la porte ouverte. Il hésite, fait le tour du regard de la salle. Puis sans doute remarque-t-il cet embonpoint qui me rend différente des autres femmes présentes. Il fait deux pas vers le comptoir où je me tiens, ma tasse à la main.


Je me sens toute tremblante. Il ne vient pourtant pas dans ma direction. Il s’installe entre le facteur et les deux gars en bleus de chauffe. Mais dans la vitre étamée, je vois qu’il ne quitte pas du regard ce ventre arrondi par ce bébé qui s’y épanouit. Le serveur lui parle. Et ensuite il se dirige vers la tireuse à bière. Son demi rempli il le mène à ce type qui visiblement est attiré par mon bidon. Rien dans la salle ne bouge, chacun semble occupé à ses petites affaires. Et le gus vide presque d’un trait son verre. Il fait signe de nouveau au type derrière le bar.


Un second service, pour une soif a étancher d’urgence. Mais cette fois l’autre empoigne franchement son godet et il contourne les ouvriers. C’est bien vers moi que le bonhomme avance. Cheveux courts bien taillés, un pantalon de toile aux plis impeccables, un chandail de laine de bonne facture, un mec bien sous tous rapports, un homme qui inspirerait confiance. Et sans que rien ni personne ne lève le petit doigt dans la salle, il est désormais tout près du tabouret haut sur lequel je suis juchée.


— Vous êtes magnifique madame !

—… que me voulez-vous ?

— Ben… rien ! Juste vous dire combien je suis fou des petits ventres ronds… les femmes rondes me…

— Elles vous quoi ?


Qu’est-ce que m’a baragouiné la fliquette hier ? Que je le fasse parler. Qu’il me dise qui il est et ensuite je dois lever le bras gauche. Un signal pour que les policiers interviennent ! Mais le faire parler, lui dire quoi ? Il m’inspire une sorte de dégout et de peur mélangés… Alors je tente de maitriser mes tremblements et de reprendre le contrôle de ma parole. Lui me regarde avec de grands yeux écarquillés. Je lui jette plus que je ne lui parle…


— Je ne suis pas ronde. Je suis enceinte !

— Oh ! Pardon alors, je ne voulais pas vous ennuyer. Juste besoin de parler et… excusez-moi encore.

—… c’est bon laissez-moi tranquille.


Pourquoi ai-je la certitude que ce type-là ne m’a jamais abordé ? Un sixième sens qui n’a pas allumé sous mes tifs une alarme particulière. Alors pas de signal. Il file après avoir réglé ses consos. Le facteur aussi quitte le zinc et il croise dans l’entrée de la salle un autre zig qui derechef s’engage vers la place délaissée par mon importun. Le nouveau venu a une tenue plus rigide. Un port de tête qui me rappelle quelque chose de militaire. Ses yeux sont plus sombres, et il me fixe. Un sourire nait sur ses lippes. Sourire qui d’un coup m’indispose. Il vient de commander un whisky et lève son verre, de telle manière qu’il semble vouloir trinquer à ma santé.


Je baisse le regard. Lui en profite et comble le mètre qui nous sépare. La pétoche, horrible et monstrueuse me tord les tripes d’un seul coup. Je l’entends qui me chuchote des mots que je ne veux pas entendre, pas comprendre.


— Tu es venue. Ça t’a plu, avoue-le ! J’ai toujours su que j’étais un amant d’exception.

—… !


Impossible de faire un mouvement. Encore moins pour lever le bras comme convenu. Il est là, avec toute l’horreur qu’il provoque chez moi. Imbu de sa personne, fidèle au sale type qu’il est. Visage découvert et prétentieux au possible, il s’imagine quoi ? Qu’il est le maitre du monde ? Sa patte, sans couteau ici, se tend vers mon ventre. Et c’est là que je réagis. Il ne doit en aucun cas me toucher, me salir une nouvelle fois. Je tourne sur mon siège et mon bras se lève dans un geste machinal. Lui n’a rien compris. Il croit que je veux descendre de mon perchoir pour lui donner la main.


Une volée de bras musclés lui tombe dessus. Il est plaqué au sol, maitrisé, menotté. Là devant tous les flics qui viennent de l’appréhender, il joue la surprise.


— Qu’est-ce qui vous prend ? Je voulais juste aider cette dame enceinte à descendre de son tabouret. Pour quoi me traitez-vous comme un criminel ? Je n’ai rien fait. Je veux un avocat.

— Vous m’avez donné rendez-vous dans ce bar et après m’avoir violée vous pensiez vraiment que j’allais vous offrir un verre à boire. Salaud.

— Qu’est-ce que c’est que cette salade ? Cette femme est folle ! Je ne l’avais jamais vu avant ce matin.


Une des deux « putes » vient de s’approcher du groupe que forment les flics.


— Vous allez venir nous expliquer tout cela au poste. Et puis nous allons faire quelques petits prélèvements pour voir un peu votre ADN ! Violer les femmes sans capotes, ça laisse bien des possibilités de se faire attraper. Bien ! Votre portefeuille ?

— Il n’en a pas lieutenant !

— Votre nom alors ?

— Lucini et je suis militaire ! Je travaille pour la défense nationale, vous allez avoir des ennuis cher « petit lieutenant ».

— Je vous informe Monsieur Lucini que vous êtes à partir de cet instant, douze heures treize donc, en garde à vue pour le viol de cette dame. Allez-vous autres, emballez-moi ce sale type.


Un énorme soupir et je cherche à réguler les battements affolés de mon palpitant. Merde alors ! Comment ce type a-t-il pu être aussi bête et venir se jeter dans la gueule du loup ? Je n’arrive pas à y croire. Et dire que je pensais que je faisais seulement des cauchemars en discutant avec lui d’un rencart ici. Et puis sa tronche à ce loustic, elle ne montre rien de spécial, sauf ses yeux significatifs et plutôt mauvais. Mais ce n’est pas un motif pour le confondre. Et je ne les ai jamais vu ses quinquets… mais la voix, c’est bien celle que mon esprit a enregistrée.


Mireille K est là ! Sa petite main se pose sur mon poignet. Elle fait signe au serveur.


— Cécile, vous prendrez bien un petit remontant. J’en ai besoin également. Je vous avoue que je n’ai jamais connu pareille mésaventure. Qu’un type soit assez crétin pour venir retrouver sa propre victime, la femme qu’il a violée quelques jours plus tôt, à un rendez-vous qu’elle lui a fixé, ça me rend consciente du sang-froid dont vous avez fait preuve.

— Vous… vous êtes si sûre que je ne me suis pas trompée de guignol ?

— L’ADN va nous le prouver ou pas. Sa réaction à chaud démontre qu’il n’est pas net. Et puis vous savez les gardes à vue sont faites pour délier bien des langues. En tous cas… chapeau pour votre aplomb.

— J’ai failli me gourer avec un autre bonhomme. Il est parti juste avant l’arrivée de mon… enfin je veux croire que c’est bien lui !

— On va s’en assurer. Quant à l’autre, un de mes policiers lui file le train. Je vais lever la filoche, puisque nous tenons notre coupable.

— Vous y croyez ? C’est bien celui-là ? J’ai du mal de croire qu’un gaillard soit assez dingue pour venir dans un endroit fermé où il n’avait aucune chance de s’en sortir.

— Avec les détraqués… et ils sont nombreux, rien n’est impossible, la preuve ! Allez buvons un coup ! Demain nous y verrons plus clair. À la santé de votre petit bout qui peut dormir au calme. Des nouvelles de votre ami Jérôme ?

— À votre santé lieutenant et non pas de nouvelles, mais je suis certaine que c’est mieux ainsi. Notre couple ne survivra pas à l’agression de ce violeur… l’unique point, trait d’union entre Jérôme et moi sera désormais ce bébé… qu’il ne voulait guère du reste.

— Bien, chacun sa voie, chacun sa route. J’ai fait mon boulot et grâce à vous… bien des femmes vont pouvoir dormir en paix.

— Dieu vous entende !


Je finis mon verre et rentre rapidement chez moi. Oh, bien entendu, durant des jours des mois, j’évite autant que faire ce peu, les bois pour faire du sport. Mon fils, oui j’ai accouché quelques semaines plus tard, et moi vivons heureux des jours calmes et de temps en temps son père passe le voir. Mais nous n’aurons plus jamais de rapports physiques lui et moi. Je revois de temps en temps Mireille. Avec elle, nous avons noué des liens très forts. Elle est aussi la marraine de mon petit Elian. Lucini confondu a avoué les cinq viols. Deux des autres filles qui l’avaient vu ont aussi apporté leurs témoignages et il a finalement craqué au bout de quelques heures.


— xxXXxx —


Cette semaine, dernière ligne droite de cette affaire. Le viol aussi loin soit-il dans mon existence est pourtant terriblement présent. Plus aucun homme n’a droit de cité dans ma vie. Le fils que nous avons eu Jérôme est moi à deux ans et demi. Mon affaire est appelée à l’audience de la cour d’assises des Yvelines. Qu’elle soit noyée dans les quatre cas précédents ne me rassure guère pour autant. J’ai peur du face à face qui va forcément avoir lieu avec mon agresseur. Je reste traumatisée à vie par cette histoire. Ma vie amoureuse n’est plus qu’un long désert.


La simple idée qu’un homme pose ses pattes sur moi me fait revivre les pires instants de mon existence. La seule belle et bonne chose, c’est Elian. Lui comble une partie de ce vide qui me rend si solitaire. Puis il y a Mireille. Oui, la femme policière me rend visite souvent. Elle a des attitudes, des mots de réconfort qui dépassent largement le cadre de sa fonction. Elle me parle longuement, de tout, de rien, du temps qu’il va faire, de l’éducation des enfants. Je souris parfois devant ces certitudes. Mais si elle espace trop longuement ses visites, eh bien, j’en ressens une grande détresse.


Mon fils est heureux lorsqu’elle arrive. Il réclame souvent celle qu’il nomme en babillant : « Tata Mirielle ». Je ne sais pas trop ce qui se passe quand elle est chez moi. Je me sens euphorique et attirée. Mais évidemment rien de spectaculaire et elle ne profite pas des avantages de ce qu’elle devine sans doute. Moi ? Je ne suis pas suffisamment sûre de mes sentiments ni de surtout vouloir que cette belle amitié bascule dans un registre différent. C’est drôle ! Les caresses des mecs dès que j’y songe me dégoutent vraiment.


Mais la nuit venue, lorsque mon bébé dort, que j’imagine des mains sur mon corps, elles ont toujours la forme de celles de Mireille. Alors après la session des assises, une fois que tout sera bien loin de moi, que seules les traces indélébiles enfouies, celles qui sans aucun doute vont restées gravées à vie dans ma cervelle, peut-être que je ferai les premiers pas. Comment accueillera-t-elle l’aveu de cet amour naissant pour elle ? Ne pas avoir de réponse est comme une autre blessure ouverte.


Je ne sais pas s’il est normal de s’amouracher d’une autre femme. Ce que je sais, c’est que celle-là en particulier me fait rêver. Sa peau, ses mains, sa bouche lorsqu’elle me sourit, toutes ses attitudes chez moi, ou quand il nous arrive d’aller diner ensemble, oui, tout me pousse dans sa direction. Alors… il me faut encore un zeste de courage pour regarder dans les yeux cet homme qui comme à d’autres femmes, a pris une part de mon âme. Un diable qui pour l’heure est encore en boite… et j’espère qu’il va y croupir de nombreuses années.


Mais il n’y a plus vraiment de haine en moi. Juste une sorte de colère de ne pas comprendre ce qui peut faire qu’un être humain plutôt évolué socialement devienne l’espace de quelques heures, une bête assoiffée de sexe. Tellement qu’il en arrive à commettre l’irréparable sans se soucier des dégâts causés. Oui ! Le dernier volet d’une tragédie se joue dans ce box où il est accusé. Ma prison à moi, c’est mon esprit qui ne veut plus jamais oublier ce qui s’est passé. Le mettre dans un tiroir qui s’ouvre dès qu’une main de mec s’approche de trop près…


Le procès m’en apprendra-t-il vraiment plus ? J’en doute ! Mais au moins aurais-je l’heur de regarder droit dans les yeux ce salopard qui a osé convertir ses pulsions en actes délibérés. Serais-je pour cela libérée ? Pas si certaine que ça marche comme ça ! Mais au moins aurais-je le bonheur de savoir que ce mec là ne fera plus de mal à aucune femme le temps qu’il sera mis à l’index de la société. Et une fois ce dernier chapitre refermé, même si l’oubli est impossible, Mireille m’aidera peut-être à passer à autre chose…

Demain est juste rempli de cette promesse d’un jour nouveau !




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