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Une chute de vélo

Chapitre 34

Un bien mauvais sort

Hétéro

Pour Julie, la journée de travail n’en finissait plus. Elle regardait souvent l’heure, de tête, elle calculait le temps qu’il lui restait avant de pouvoir rentrer. Elle était inquiète pour Hervé. Ce mercredi matin, il n’était pas comme d’habitude, il lui avait semblé taciturne, plus distant avec elle. Les questions qu’elle lui avait posées ne reçurent que de vagues réponses sur un ton fatigué, qui créèrent un contraste saisissant avec le long baiser échangé juste avant son départ pour son travail. Le dernier regard qu’elle perçu depuis la voiture qui partait lui laissa un sentiment étrange, comme une impression de fuite. Tout cela lui trotta dans la tête toute la matinée et ne la lâcha pas de la journée.

 

Elle rentrait généralement une demi-heure avant lui, et ce soir-là, son impatience grandissait au fil des minutes qui passaient. Elle l’attendait depuis plus d’une heure et il n’était toujours pas là. Progressivement, son angoisse se transforma en une inquiétude qui se fit sourde, lancinante. Toutes ses tentatives pour se concentrer sur une tâche particulière échouèrent les unes après les autres. Elle n’arriva pas à raisonner son esprit qui s’évertua à lui ramener systématiquement la même pensée qui en devint obsessionnelle : Hervé, perturbé par son absence d’érection et encore plus par ce timide gonflement qui s’était produit lors de « l’apéro » chez Alain. Ils en avaient longuement parlé ensemble, et à part le coup reçu dans ses roubignolles, ils ne comprenaient pas pourquoi il était toujours en panne. De plus, il s’expliquait encore moins la faible réaction qui avait toutefois enchantée son ange lorsqu’Alain lui avait bouffé les couilles.

 

Avec presque deux heures de retard, Hervé arriva enfin. L’accueil chaleureux qu’il reçut d’abord, se transforma rapidement en pluie de reproches. Julie le sermonna vertement sans qu’il ne proteste une seconde. Il se contenta de la regarder dans les yeux, resta sans aucune réaction, ce qui augmenta encore le débit de critiques, jusqu’à ce qu’elle craque et fonde en larmes dans ses bras. Hervé attendit tranquillement que son ange se calme, et enfin, justifia son retard, dû à une urgence chez un client dont un équipement de sécurité était tombé en panne. Julie s’excusa pour son attitude et lui fit part de son malaise qui ne l’avait pas quitté depuis le matin. Elle le pressa de questions sur son passé, mais il les éluda toutes, argua que le passé ne pouvait être modifié et qu’il était donc inutile de s’y replonger.

 

Cette fois, Julie insista, lui expliqua le besoin qu’elle ressentait de connaître ses antécédents, afin de mieux le comprendre lui, de l’aider à surmonter l’épreuve qu’il traversait, car, précisa-t-elle, ce genre de difficultés devait se traverser à deux, qu’elle était là, qu’elle l’aimait, qu’elle se devait de ne pas le laisser porter seul les soucis qui étaient les siens et qu’elle devinait plus lourds ces jours-ci. Hervé ne répondit pas immédiatement, prolongea le câlin qu’elle avait initié, puis soupira.

 

— Ok, je vais te parler de mon passé, mais pas ce soir. Plus tard si tu veux bien.

— Mais quand alors ? J’ai l’impression que tu fuis cette discussion…

— Je n’en ai jamais parlé à personne, mes trois seuls véritables amis, Gordon, Bruno et Jérémy n’en connaissent chacun qu’une faible part, et même tous ensemble, ils n’en connaîtraient pas la totalité. Peux-tu attendre jusqu’à vendredi soir ?

— Si tu promets de ne pas te défiler, oui.

— Promis. Je te dirai tout, mais ça risque de prendre un peu de temps.

— Tu auras tout le temps nécessaire. Je veux t’aider.

— Je ne sais pas si cela te servira, mais je ne te cacherai rien.

— Merci mon chou. Je te demande pardon, ce n’est pas une façon de t’accueillir après une journée de travail, mais j’ai eu si peur qu’il te soit arrivé quelque chose.

— Que veux-tu qu’il m’arrive ?

— Je ne sais pas… J’avais une impression bizarre… Celle d’avoir été oubliée, jetée, abandonnée.

 

Hervé se contenta de sourire en guise de réponse. Le repas fut rapidement expédié et il lui demanda si elle voulait l’accompagner le lendemain à l’hôpital pour sa visite de contrôle, ce qu’elle accepta. Une fois au lit, Hervé l’embrassa fougueusement. Ses lèvres et ses mains coururent sur ce corps qu’il chérissait tant, ce qui gonfla encore son envie de la prendre, de lui faire l’amour. Malheureusement, rien d’autre que sa déception n’augmenta en constatant que son érection tant espérée était toujours aux abonnés absents. Julie se retourna sur le ventre et lui offrit la vision de ses fesses dont elle actionna alternativement les muscles de l’une et de l’autre afin d’augmenter l’envie d’Hervé pour elle. Celui-ci profita de la vue quelques instants avant de se jeter sur ces rondeurs comme un affamé l’aurait fait sur un succulent gigot. Elle rit comme une adolescente sous les chatouilles provoquées et cambra encore plus son popotin. Avec un soupir d’aise, Hervé redoubla de voracité. Comme des tentacules, ses mains se glissèrent sous le bassin, à la recherche de la moindre zone érogène. Petit à petit, les suppliques de Julie, lui emplirent la tête, résonnèrent dans son esprit, telle la bille d’acier rebondissant entre les bumpers du flipper qui la repoussent violemment contre un autre tout en l’empêchant de s’échapper. Des idées différentes se bousculèrent joyeusement entre sa souffrance intérieure de ne pouvoir la pénétrer et la satisfaction de lui donner quand même un peu du plaisir qu’il avait envie de lui offrir.

 

Maintes fois, il fut tenté de la retourner, de lui dévorer le clitoris, la faire jouir vite afin d’abréger sa peine de ne pouvoir faire autre chose. La seconde suivante, il se reprochait cette idée, se refusait de bâcler ne serait-ce qu’une caresse pour elle. Cependant, cette panne d’érection lui flanquait de plus en plus une peur tenace qui grandissait au fil des jours, et même des secondes à chaque fois qu’ils tentaient à nouveau de faire l’amour. Lorsque brutalement, une pensée plus forte que les autres lui envahit l’esprit comme un raz de marée. Une terrible angoisse le submergea, emporta toutes ses autres réflexions et ne laissa que cette terrible idée, rapidement transformée en certitude, le hanter.

 

Il se figea plusieurs secondes, se releva et tel un automate, se dirigea vers la salle de bains. Julie attendit patiemment quelques minutes, appela Hervé qui ne répondit pas. Lorsqu’elle se décida à aller le chercher, elle trouva son homme assit sur le tabouret, les coudes sur les genoux et la tête dans les mains, les pommettes ancrées dans ses paumes.

 

— Hervé ? Qu’est ce qui ne va pas ? demanda-t-elle d’une voix douce mais légèrement inquiète.

— Moi ! s’étouffa-t-il.

— Mais je suis là, je t’aime et je vais t’aider.

— Mais tu as déjà tant fait ! Et rien ne marche !

— Dans ce cas, je poursuivrai mes efforts, jusqu’à ce que cela fonctionne, confirma-t-elle de sa voix la plus rassurante.

— C’est peine perdue… Je suis maudit !

— Il y a donc une malédiction ? C’est intéressant !

— Tu as tort de le prendre ainsi !

— Il n’y a aucune moquerie, c’est juste que je ne crois pas aux malédictions !

— Et pourtant elle existe. Pour ta sécurité… Je crois qu’il vaudrait mieux que … tu retournes … chez toi … et même … que l’on cesse … de se voir…

 

Depuis l’arrivée de Julie, Hervé fixait un point indéterminé sur le sol, assez loin devant lui. Pas une fois il ne la regarda et s’il jeta ses premiers propos dans la discussion comme il l’aurait fait d’un casse-tête énervant, la fin sortit avec bien plus de difficultés.

 

— Hervé ! Regarde-moi… lui demanda doucement Julie.

— …

— Regarde-moi ! ordonna-t-elle cette fois-ci fortement.

 

Hervé resta stoïque, son regard triste dans le vague. Julie lui écarta doucement les mains, lui releva la tête et l’observa longuement sans que leurs regards ne se croisent une seule fois.

 

Paf !
 

Sans aucun avertissement, Hervé reçut une gifle si violente, qu’il en vacilla sur son tabouret et la regarda enfin.

 

— Excuse-moi mon chou, ça va mieux ?

— Il m’en faudrait peut-être une deuxième…

 

Paf !
 

— Ça va là ?

— Non… Tu es toujours en danger.

— Mais explique-toi à la fin ! En danger de quoi ?

— Je l’ignore, mais j’en suis certain.

— Alors, viens contre moi et parle-moi.

— Cela ne changera rien.

— Si ! Je connaîtrai ce danger, cette malédiction dont tu parlais, je pourrai alors y faire face.

— Parfois, il vaut mieux fuir.

— Te fuir ? Toi, l’homme de tous mes rêves ? Jamais ! Allez ! Viens avec moi, et ne discute pas !

 

Julie lui prit tendrement la main, l’entraîna avec elle sans qu’il ne proteste ni ne résiste. Il s’allongèrent l’un contre l’autre sans un mot. Longtemps après, Julie s’endormit, mais pour Hervé, la nuit qu’il passa à batailler avec ses démons fut bien plus longue.

 

Le lendemain, après la visite de contrôle à l’hôpital qui ne révéla rien d’anormal, le retour au domicile fut terne, c’est à peine s’ils échangèrent quelques mots dans la voiture tant Hervé s’était refermé. Les tentatives de Julie pour le dérider durant le repas et la soirée n’aboutirent pas. Le soir, une fois allongés dans le lit, Hervé assura Julie une fois de plus de son amour pour elle et s’excusa pour son mutisme de la soirée.

 

— Mais comment je peux t’aider si tu ne fais rien de ton côté ? lui reprocha-t-elle.

— Tu n’es pas de taille à lutter contre une malédiction.

— Encore cette histoire de malédiction ! Oublie-là ! Ça n’existe pas !

— Je ne voudrais surtout pas qu’il t’arrive la même chose.

— Ça n’existe pas, donc il ne m’arrivera rien.

 

Hervé ne répondit pas mais il prit son amour contre lui, déposa de multiples baisers sur son anatomie, appliqua ses mains, son corps tout entier à couvrir le maximum de surface entre eux. Enfin il lui souhaita bonne nuit et la laissa s’endormir. Mais l’un comme l’autre, ils eurent du mal à trouver un sommeil réparateur.

 

Le lendemain soir, lorsque Julie eut terminé sa semaine de travail, elle passa rapidement à son ancien appartement pour l’y délester de quelques affaires supplémentaires. Elle prit la route avec en tête la promesse qu’Hervé lui avait faite de lui parler de son passé. Elle espérait qu’il ne se défilerait pas, et dans le même temps, s’inquiétait de plus en plus de ce qu’elle pourrait y apprendre. Elle entra et l’appela, mais n’obtint pas de réponse. Elle visita chaque pièce de la maison sans détecter la moindre trace de lui. Débuta alors pour elle, une attente fébrile qui dura une vingtaine de minutes. Ce laps de temps fut suffisant pour qu’elle se repasse le film de leur relation, qu’elle se pose une foule de questions dont la plupart restèrent sans réponse, jusqu’à ce qu’enfin, la porte d’entrée s’ouvre sur une personne essoufflée.

 

— Hervé !

— Je suis en retard, mes préparatifs ont pris un peu plus de temps que prévu. Je suis désolé mon ange. Mais j’ai couru pour être ici le plus tôt possible.

— Tes préparatifs ? De quoi s’agit-il ? Et pourquoi as-tu couru ?

— A mon tour de te faire une surprise…

— Oh ? Pour moi ?

— Oui pour toi, mais juste toi et moi, il n’y aura personne d’autre…

— Comme tu voudras, mais j’ai réfléchi en t’attendant, alors, si tu veux garder ton passé pour toi, je ne te poserai plus de questions. Cela ne me regarde peut-être pas après tout.

— Je t’ai promis de tout te dire, et je tiens toujours mes promesses. Mais avant, je dois prendre une douche, tu m’accompagnes ?

 

Julie le précéda dans la salle de bains, lui arracha presque ses vêtements, tant elle avait toujours envie de réactiver son gourdin. En souriant de son empressement, il en fit de même sur elle. Ils se douchèrent ensemble, tout en s’embrassant amoureusement, ce qui dissipa une partie des craintes de Julie sur son avenir avec lui. Hervé l’excita même sous prétexte de l’essuyer puis sortit un sac d’un placard et le tendit à Julie, lui indiqua qu’elle devait se vêtir avec son contenu. Elle y trouva la quasi-totalité de ce qu’elle portait le jour de leur rencontre à l’exception du short qu’elle avait jeté car la chute y avait provoqué un accroc sur la hanche. A la place, elle trouva un modèle quasiment identique, mais d’une couleur différente.

 

Lui aussi s’habilla en mode sportif, et après l’avoir complimentée sur son apparence, l’entraîna dans la buanderie. Il y souleva une bâche qui dissimulait des sacs à dos déjà partiellement remplis. Il se saisit de l’un deux, se rendit avec dans la cuisine où il s’affaira à le remplir avec des boites hermétiques et quelques bouteilles. Julie sur ses talons, il retourna dans la buanderie. Il revêtit une sorte de harnais qui s’étendait de ses épaules à ses hanches. Il était composé de multiples sangles sur lesquelles étaient disposées de nombreuses poches déjà garnies et d’attaches de modèles différents. Hervé chargea sur son dos, le gros sac qu’il venait de compléter avec le contenu du frigo, et un autre plus petit sur son torse qu’il fixa sur le harnais à l’aide de crochets.

 

— Voilà, je suis prêt, je te laisse porter le dernier, il n’est pas lourd.

— Mais, où va-t-on ?

— C’est ma surprise, je vais non seulement te raconter, mais aussi te montrer. On part en randonnée, mais ne t’inquiète pas, ton genou supportera.

— A cette heure-ci ?

— Oui, l’heure c’est important, vite, nous ne sommes pas en avance. Je t’expliquerai en chemin.

 

Julie prit le dernier sac qu’elle jeta sur son dos et se déclara prête au départ. Hervé lui indiqua qu’ils prendraient une fois de plus le chemin qui conduisait au sommet de la colline des douze moines. Aussitôt qu’ils eurent passé la porte de la maison, il entreprit de lui raconter son histoire, celle de sa vie, et démarra son récit par le début : son enfance. Il avait toujours vécu dans cette maison. Auparavant, c’était celle de ses grands-parents paternels dont il n’avait aucun souvenir. Ses parents travaillaient tous les deux pour une entreprise internationale. Son père était souvent absent et faisait très régulièrement de longs déplacements, parfois accompagné de sa mère. Jamais Hervé n’était parti avec eux. Dans ces moments, c’était ses grands-parents maternels qui l’hébergeaient.

 

Cependant, il estimait avoir mené une enfance heureuse, même s’il aurait voulu un frère, ou une sœur pour être un peu moins seul, car entre sa maigre famille lointaine et les quelques amis de ses parents, les visites étaient rares. L’année de ses sept ans, sa mère tomba malade lors d’un déplacement à l’étranger et fut admise à l’hôpital local. Au fil des semaines, son état de santé se dégrada et trois mois plus tard, elle y décéda. Ce fut une épreuve très dure pour lui. Ses grands-parents maternels prirent le relais de sa mère car son père n’avait que peu de temps à lui accorder. La fatalité ne le lâcha pas, et vers ses neufs ans, ses grands-parents lui annoncèrent que son père était muté à l’étranger et qu’il reviendrait encore moins souvent. En réalité, il ne le revit que quatre fois. Un mois après ses quatorze ans, dans un courrier, son père lui annonça qu’il rentrait pour un peu plus d’un mois, malheureusement il n’arriva jamais. L’avion dans lequel il avait pris place s’abima dans l’océan. Il n’y eut aucun survivant et très peu de débris furent retrouvés.

 

— Orphelin à quatorze ans, tu vois que le malheur n’attend pas le nombre des années.

— Oh ! Mon amour… s’écria Julie, et moi qui t’ai harcelé pour savoir quand tu allais me présenter à ta famille…

— Tu ne pouvais pas savoir.

— Je suis navrée.

— Ce n’est pas grave.

 

Ils reprirent leur ascension et Hervé poursuivit son histoire. Malgré la délicatesse avec laquelle la terrible nouvelle lui fut annoncée, il fut terrifié et profondément affecté par cette seconde perte soudaine. Sans grande surprise, cet événement affecta ses résultats scolaires et il redoubla. Il perdit alors le soutient sans faille de Jérémy qui, depuis le cours préparatoire, était dans la même classe que lui et l’aidait lorsque c’était nécessaire. Grâce à lui, il avait pu conserver de bons résultats après le décès de sa maman. Son ami passa alors dans la classe supérieure tout en restant dans le même établissement. C’est lors de la rentrée suivante qu’il fit la connaissance de Gordon. Ecossais de souche, ses parents, des industriels aisés l’avaient envoyé ici pour qu’il perfectionne son Français, et il fut désigné par son instituteur pour aider Gordon à s’intégrer.

 

— Ah ! Je comprends alors sa façon de s’exprimer et l’origine de son accent.

— Tu as raison pour l’accent, mais ce n’est pas l’argent de ses parents qui ont fait son éducation.

— Ah ?

— Gordon est un Lord véritable, un vrai de vrai, avec titre officiel et tout ce qui va avec. Mais garde ça pour toi, il ne tient pas à étaler cette information. Jérémy est persuadé que c’est un titre fantoche et Bruno n’en sait rien du tout.

— C’est noté, tu peux compter sur moi.

— Attends. On va quitter le sentier habituel ici.

— Ah ? On ne va pas tout en haut ?

— Nous y sommes déjà allés. Ce soir, je t’emmène ailleurs, faire un voyage dans le temps, dans mon passé. Suis-moi, mais ne casse aucune branche, ne modifie en rien l’apparence des lieux, tâche de ne laisser aucune trace de notre passage. A ma connaissance nous ne sommes que deux à connaître ce que je vais te montrer. Je ne tiens pas à ce que les pervers musclés que nous avons surpris avec Gordon suivent nos traces.

— Tu crains pour moi s’ils nous trouvaient ?

— Pas le moins du monde. Tu te rappelles Julien et la piscine ?

— Oui, ce soir-là tu m’as impressionnée, j’ai eu l’impression que tu manipulais une peluche.

— J’aurais pu en faire de même avec n’importe lequel de ces types, mais, je vais plutôt te raconter dans l’ordre. En route !

 

Hervé obliqua derrière un buisson et s’engagea résolument dans la forêt. Julie sur ses talons. Ils avancèrent en zigzagant entre les arbres, Hervé contourna parfois des zones au terrain accidenté mais resta attentif à ce que le trajet reste praticable pour Julie. Une vingtaine de minutes plus tard, dans un passage caillouteux large de moins de deux mètres, Hervé s’arrêta et s’assit sur une saillie rocheuse, dos à la falaise qui montait assez haut. En face de lui s’étalait une bonne partie de la campagne environnante. Il mit Julie en garde contre la pente douce qui semblait descendre : elle masquait un ravin abrupt et difficilement praticable. Il lui fit signe de venir s’asseoir à côté de lui. Il la laissa se reposer un peu en poursuivant son histoire.

 

Gordon était comme lui, assez solitaire, et assez rapidement, ils devinrent amis lors d’un devoir à faire en binôme. Au collège, lors des pauses, ils formèrent bientôt un trio quasi inséparable avec Jérémy. Cette amitié lui permit, en partie, de faire le deuil de ses parents. C’est alors qu’au lycée, vers dix-sept ans, il connu Gina, une fille dont il tomba éperdument amoureux. Elle était d’origine Italienne, avec des longs cheveux noirs, un très large sourire et un regard de braise qui l’avait immédiatement séduit. Plein de mecs lui tournaient autour, dont Gordon et Jérémy, mais c’est avec Hervé qu’elle choisit de s’afficher. Cela provoqua bien sûr quelques tensions et frictions dans l’établissement, mais grâce à ses amis qui l’épaulèrent en toutes circonstances, ils réussirent à éviter les traditionnelles bagarres de jeunes coqs se disputant la plus belle fille du lycée.

 

— C’était vraiment la plus belle ? demanda Julie.

— A mes yeux en tous cas, avoua Hervé. Mais je sais à présent que je ne l’ai que très peu aimée par rapport à ce que je ressens pour toi.

— Oh ! Mon amour…

— C’est pourquoi je tiens à te protéger.

— Ah non ! Pas encore cette malédiction à la gomme !

 

Hervé soupira, regarda au loin quelques instants et reprit le cours de son récit. Malheureusement, leur idylle ne dura pas. Trois mois avant l’anniversaire des dix-huit ans d’Hervé, auquel elle était bien sûr invitée, elle disparu de la circulation. La mère de Jérémy qui participa au conseil de classe le mois suivant, lui apprit que Gina et ses parents avaient déménagé, à priori sans que Gina ne soit au courant. Tous les efforts pour retrouver sa trace se révélèrent infructueux. Ce premier chagrin d’amour le terrassa, il annula sa fête d’anniversaire qu’il avait déjà eu du mal à faire accepter à ses grands-parents et déprima sévèrement. Six mois plus tard, alors qu’il se remettait à grand peine de ce déchirement, ses grands-parents furent emportés dans un accident de voiture provoqué par un chauffard qui roulait à tombeau ouvert. Dans un terrible choc en face à face, la grosse Mercédès pulvérisa leur deux chevaux et les tua sur le coup.

 

Hervé parlait de plus en plus difficilement, aussi, Julie lui fit un câlin pour ne pas l’interrompre. Le plus difficile pour lui fut d’apprendre que le responsable de cette tragédie s’en sortit avec juste quelques bosses et égratignures. Gordon et Jérémy firent de leur mieux pour l’aider, Gordon l’hébergea quelques semaines le temps pour la justice de désigner de nouveaux tuteurs pour Hervé qui n’avait pas encore les vingt et un ans requis pour vivre seul car il n’avait plus de famille suffisamment proche pour prendre la relève de ses grands-parents. Les parents de son ami Ecossais, qui n’ignoraient pas l’amitié l’unissant à Hervé, engagèrent un avocat dans l’espoir de convaincre le tribunal de leur confier cette responsabilité qui fut entre-temps assurée par les deux domestiques qui accompagnaient leur fils en France. Malheureusement, Hervé allait très mal, il disparaissait fréquemment pendant des heures, et finalement resta introuvable durant plusieurs jours. Les autorités craignirent qu’il n’ait tenté de rejoindre Gina en Italie sans même savoir où elle résidait.

 

— Mais c’est terrible ce qui t’es arrivé mon chou !

— Tout ce que j’aimais avait disparu : Mes parents, ma petite amie, mes grands-parents et même Sultan, leur chien, qui était à l’arrière de la voiture. Je restais seul au monde…

— Et Gordon ? Et Jérémy ?

— Ils tentaient bien de me changer les idées, mais j’étais trop affecté pour y prêter la moindre attention, je ne voyais plus que ce que j’avais perdu.

— Et tu n’as pas tenté d’aller en Italie ?

— Non. Je n’avais aucune idée de l’endroit ou Gina pouvait être, ni même si elle y était, ou si elle pensait encore à moi. Je ruminais mon chagrin et je voulais… en finir.

— Quoi ?

— C’est pour ça que je partais, avec à chaque fois la même idée : disparaître et ne plus revenir. C’est ainsi que j’ai découvert cet endroit.

— Oh ! Hervé… murmura Julie. Mais qu’a-t-il de si particulier ? La vue qui porte loin et de laquelle on voit ta maison ?

— Non, ce n’est pas ce qui est devant toi, mais plutôt derrière. Regarde.

 

Hervé se leva, écarta quelques buissons de prunelles, souleva délicatement les plantes rampantes qui poussaient un peu plus haut et recouvraient partiellement la roche. Les yeux de Julie s’écarquillèrent lorsqu’elle vit dans la falaise un trou d’environ un mètre vingt de haut et large de soixante-dix dans lequel il s’engouffra en se pliant. Elle s’approcha, Hervé l’invita à entrer.

 

— Bienvenue dans ma cachette privée, dit-il en refermant soigneusement l’entrée. Je l’ai découverte en voulant me dissimuler derrière les buissons d’épineux qui en masquaient l’entrée alors que l’on me cherchait.

 

Il sortit une puissante lampe d’une poche de son équipement et l’accrocha à une attache de son harnais. De son sac ventral, il exhiba un casque de spéléologie et en équipa Julie, alluma la lumière puis en fit de même pour lui. Ils avancèrent sans parler dans le boyau étroit qui montait légèrement en s’élargissant. Après une trentaine de mètres, la largeur plus importante leur permit de marcher debout et de se tenir côte à côte, main dans la main. Julie posa une foule de questions sur cette galerie aux dimensions inégales qui bifurquait parfois plus ou moins brusquement. Hervé lui assura qu’elle ne courrait aucun danger, la roche était saine, non friable et il n’y avait constaté que de faibles traces d’humidité. Ils arrivèrent bientôt dans une cavité bien plus large, Hervé actionna un commutateur et un éclairage jeta une atmosphère feutrée sur la totalité de cet espace. Julie, s’émerveilla devant l’incroyable beauté de la roche malgré un sol rugueux. Au centre de cette vaste salle se trouvait une table et deux chaises de camping. Un peu plus loin, une pile de couvertures, et des matelas de plage auprès desquels Hervé se débarrassa de son chargement. Julie y déposa aussi son sac à dos.

 

— Hervé ! C’est génial ! Une grotte ! Et éclairée en plus !

— C’est un bricolage rapide que j’ai fait tout à l’heure avec des batteries de voiture.

— Mais c’est génial ! 

— C’est un peu ma grotte, je m’y réfugiais souvent. C’est ici que j’ai passé presque cinq jours sans que personne ne vienne m’y déranger lorsque j’ai déraillé.

— Lorsque tu as … quoi ?

— Environ huit mois après l’accident de mes grands-parents, le tribunal qui devait désigner mon tuteur rendit un jugement de placement dans un foyer pour orphelins à l’autre bout du pays, allant ainsi contre la proposition d’adoption des parents de Gordon qui avaient de surcroît, fait tout exprès le déplacement. Leur avocat déposa immédiatement une requête de réexamen de mon dossier qui fut aussitôt rejetée. Pendant qu’il travaillait avec les parents de Gordon sur les autres recours possibles, je me suis éclipsé. Je ne voulais pas de ce foyer, je ne voulais pas quitter le peu qui me restait encore : ma maison, Gordon et Jérémy.

— Mais ? Et ta famille ?

— Evaporée après le crash de l’avion de mon père. Plus de nouvelles hormis papy et mamy. Même les sollicitations du juge et de l’avocat restèrent lettre morte.

— C’est terrible ! Mais qu’as-tu fait alors ?

— Je suis venu me réfugier ici avec la ferme intention de mettre un terme à mon existence.

— Je suis heureuse que tu ne l’aies pas fait.

— Les gendarmes m’ont cherché pendant quatre jours. Personne ne savait où j’étais et je n’avais parlé de cette grotte à personne. Mais Gordon, à qui j’avais montré les autres galeries de la colline, les explora toutes, seul, avec juste une lampe de poche. Et un soir alors qu’il cherchait s’il existait d’autres ouvertures, il aperçut de la lumière depuis… Attends, suis-moi, je vais te montrer.

 

Hervé entraina Julie à l’autre bout de la salle voutée, sur le côté s’ouvrait une autre galerie étroite qui, quelques mètres plus loin, ressortait à l’air libre au creux d’un dièdre. De la grotte, on ne pouvait voir que la roche relativement accidentée de l’autre versant de la goulotte et le ciel. Ils s’avancèrent de quelques mètres et s’assirent à même la roche rugueuse.

 

— Regarde ! D’ici on peut observer de superbes couchers de soleil, et de l’extérieur, il est impossible de voir l’entrée de la caverne sans la confondre avec un amas rocheux sans importance.

— Mais comment Gordon t’a-t-il repéré puisque les deux entrées sont masquées ?

— Il cherchait si une autre grotte n’aurait pas pu me servir de refuge. J’observais ici le coucher du soleil. Il ne m’a pas vu, par contre, il a repéré la lumière de ma bougie lorsque je suis rentré. Il a attaché une corde à un arbre et est descendu jusqu’ici. Tu n’imagines pas ma stupeur lorsque j’ai vu le faisceau de sa lampe balayer les parois. Et je ne te raconte même pas la soufflante qu’il m’a passée. Je ne l’avais jamais vu se fâcher ainsi contre personne.

— Et il t’a ramené chez toi ?

— Penses-tu ! Il a passé la nuit ici, avec moi. Il avait deviné ce que j’avais projeté de faire et il a absolument tenu à ce que je vide mon sac. Alors, nous avons parlé, jusqu’au matin. Il s’est même moqué de moi.

— Et comment avait-il compris tes intentions ?

— Oh, ce n’était pas difficile, les couteaux de mon grand-père étaient sous clé, et j’avais été un peu trop insistant pour la récupérer… Alors je me suis rabattu sur la corde, que j’avais préparée avec le nœud qui allait bien

— Que viennent faire les couteaux de ton grand-père là-dedans ?

— Je t’ai dit qu’il était boucher-charcutier ?

— Non.

— Il avait une belle collection de couteaux... tous très efficaces… Il s’en servait pour son métier et avec ma grand-mère ils préparaient des steaks, des rôtis, des boudins, saucisses, terrines, pâtés et tout ce que tu peux imaginer, qu’ils vendaient dans leur commerce. Tout était un véritable régal ! J’aurais aimé te faire goûter tout ça. Quand ils sont venus habiter avec moi, l’essentiel de leur outillage fut rapidement transféré chez moi pour éviter les vols.

— Et pourquoi Gordon s’est-il moqué de toi ? Ce n’est pourtant pas son genre.

— Parce que c’est ici que j’avais l’intention de tirer ma révérence afin que l’on ne retrouve pas mon corps facilement, mais je n’avais pas pensé qu’il me fallait au moins une aspérité, un point fixe suffisamment solide, dans la roche pour y attacher l’autre extrémité de la corde et je n’en ai trouvé aucune. Il rigolait tellement, que j’ai vu rouge et que je lui ai volé dans les plumes.

 

Julie cessa presque de respirer tant les propos d’Hervé lui parurent incroyables. La complicité qu’elle avait notée entre eux ne laissait absolument pas présager qu’ils aient pu en venir aux mains à un moment ou à un autre.

 

— Tu t’es battu avec Gordon ?

— Non pas vraiment, il voulait juste me faire réagir.

— Il a visiblement réussi.

— Oui, il m’a fait la morale jusqu’à ce que je cède et que je lui montre l’entrée par laquelle nous sommes arrivés ce soir, nous avons ensuite été récupérer sa corde et nous sommes rentrés. Il m’a imposé de rentrer seul, tout en me surveillant de loin.

— Il craignait la réaction de ses parents après une nuit d’absence ?

— Tu parles ! Il voulait que je rentre de mon plein gré, seul, comme un grand garçon.

— C’est un ami précieux.

— Sur son insistance, nous avions scellé un pacte dans la nuit : toujours nous soutenir l’un l’autre et ne plus rien nous cacher. Lui aussi avait besoin de soutien : ses origines, son accent, son titre de noblesse lui avaient valu bon nombre de railleries de la part des autres élèves. Avec Jérémy, nous étions ses seuls vrais amis. Alors j’ai accepté, pour l’aider, même si à la réflexion, il s’est sûrement déclaré en manque d’amitié pour m’empêcher de mettre mon projet à exécution, sans que je ne m’en rende compte.

— Et ensuite, quand tu es rentré. Comment as-tu été accueilli ?

— Je me suis fait vertement sermonner pour mon absence par tout un tas de personnes qui avaient probablement eu plus peur pour leur carrière que pour moi, dont ils n’avaient que faire. Les seuls qui ne m’ont pas fait de reproches sont les parents de Gordon, des gens absolument charmants, et l’avocat qu’ils avaient engagé. Celui-ci m’expliqua alors qu’il avait retrouvé un ancien collègue de travail de mon père, et que celui-ci allait intervenir en ma faveur. Je ne voyais pas trop comment il pouvait faire, mais je n’ai rien dit.

— Et il a pu faire quelque chose ?

— Lui n’a rien fait directement, mais il connaissait pas mal de monde bien placé. C’est ainsi que j’ai su que mon père ne travaillait pas pour une entreprise comme je l’avais toujours cru, mais qu’il était haut fonctionnaire et œuvrait pour le gouvernement, tout comme ma mère. Ainsi grâce à quelques personnes que je n’ai jamais connues, mais haut placées dans le gouvernement, je suis devenu, quelques semaines plus tard, le frère adoptif de Gordon.

— Mais c’est génial ! Tu as dû être soulagé.

— Oui… Je n’ai plus eu de nouvelles de cette personne jusqu’à ma majorité… Quelques jours après mes vingt et un ans, j’ai reçu un colis par la poste. Un cadeau d’anniversaire de la part d’un expéditeur inconnu, mais qui semblait parfaitement connaître mes parents et particulièrement mon père. Probablement cet ancien collègue qui était intervenu pour moi. Il m’expliquait dans un courrier tapé à la machine que le crash de l’avion de mes parents n’était pas un vol commercial comme on me l’avait annoncé, mais un avion plus petit, affrété par le gouvernement. Les causes de l’accident lui semblaient floues et sans avoir de preuve, il doutait fortement que l’avion se soit abîmé en mer à la suite d’une défaillance quelconque ou d’une erreur de pilotage, comme la version officielle l’avait supposé à l’époque.

— Oh non !

— Il pensait aussi que l’accident de mes grands-parents n’était pas clair. La Mercédès semblait avoir subi quelques modifications après sa sortie d’usine…

— Mais qu’est-ce que ça veut dire ?

— Je n’en sais absolument rien. Cette personne me proposait de me fournir toutes les informations qu’elle possédait. J’en ai parlé avec Gordon et ses parents, qui ont recontacté l’avocat qui avait défendu mon dossier. Il a pris rendez-vous avec l’expéditeur à ma place.

— Et quelles étaient ces révélations ?

— Nous n’en savons rien. Durant le trajet retour, sa voiture à fait une sortie de route, à dévalé un ravin et à prit feu.

— Mais c’est terrible…

— Dans ces conditions, comment savoir la vérité ? Jamais je ne la connaîtrai, et même si j’arrivais à savoir ce qu’il s’est réellement passé, cela ne changerait pas le passé, et toutes ces personnes qui …

 

Hervé s’interrompit, sa gorge ne laissa plus aucun son passer. Ses yeux lâchèrent quelques perles qui roulèrent sur ses joues. Julie lui fit un câlin et lui déposa amoureusement un bisou dans le cou.

 

— Julie, regarde ! Le soleil va bientôt disparaître…

 

Julie reporta son attention sur le soleil dont une faible partie était encore visible. Le ciel s’irisait de couleurs changeantes, le bleu qui dominait il y a encore peu de temps, cédait progressivement la place au jaune, a l’orangé. Les quelques rares cirrus d’altitude, traçaient des lignes dont les couleurs variaient d’une minute à l’autre. On aurait pu croire qu’un peintre à l’aide de son pinceau, étalait ces couleurs sur sa toile, délimitant par ces  changements de teintes pas toujours nettes, les multiples zones qu’il leur était donné de voir. Toutefois, pour Julie, la beauté de ce spectacle passa au second plan. Ce qu’elle venait d’apprendre sur l’homme qu’elle aimait se positionnait dans son esprit à la manière des différentes pièces d’un puzzle qu’elle récoltait depuis qu’elle avait fait sa connaissance : les petites phrases de Gordon, de Bruno, celles d’Hervé aussi. Elle comprenait mieux sa vie. Le besoin d’amour qu’il avait en lui devait être encore plus important que celui d’en donner. Cependant, il restait encore des parties qui ne trouvaient pas leur place. Elle fut tirée de ses pensées secrètes par le bras d’Hervé qui lui serrait la taille plus fortement. Le ciel se parait de rose et de violet alors que la nuit s’avançait. Elle frissonna en s’imaginant ici, à la place d’Hervé, remplissant son regard de ce spectacle magnifique, sachant que ce serait sa dernière vision du monde avant de plonger dans les ténèbres. Elle resta alors collée à lui, attendant patiemment que la dernière lueur soit éteinte pensant qu’il donnerait alors le signal pour la suite. Mais il resta pensif, aussi immobile que le rocher qui lui servait de fauteuil, les yeux rivés sur les étoiles qui parsemaient à présent la voûte céleste.

 

— C’était magnifique mon amour, murmura Julie. On reviendra encore ?

— Quand tu voudras, tu verras, avec quelques nuages c’est encore différent…

— Merci… Mais dis-moi, Gordon est officiellement ton frère ?

— Mon frère adoptif, du point de vue administratif, mais bien plus que cela pour moi. S’il ne m’avait pas trouvé, jamais tu ne m’aurais rencontré…

— Alors il faudra que je le remercie comme il se doit. Lui et ses parents ont fait beaucoup pour toi.

— Oui, et encore tu ne sais pas tout.

— Alors raconte-moi…

— Viens à l’intérieur.

 

Hervé installa Julie sur une chaise de camping et lui raconta la suite en préparant le repas froid qu’il avait rangé dans son sac. Grâce à cette adoption, Hervé put continuer à vivre dans sa maison, sous la surveillance étroite de l’intendant de Gordon qui s’installa pour quelque temps avec lui. Hervé apprit beaucoup avec lui et aussi avec la cuisinière, il devint très rapidement autonome pour tenir sa maison et progressivement put y vivre seul. Gordon veillait autant sur lui que sur son éducation et bien qu’il fut régulièrement victime de coups de déprime, il put reprendre ses études en électricité. Dans l’établissement voisin, Gordon suivait les siennes en management et gestion internationale. Une fois ses diplômes obtenus, Hervé n’eut cependant aucune envie de se lancer dans ce métier qui finalement ne l’attirait plus vraiment. Il ne savait que faire de sa vie, et son moral retomba rapidement. Gordon et Jérémy n’arrivaient plus à le dérider. Une nouvelle fois, ils s’inquiétèrent pour lui surtout lorsqu’il fut appelé à effectuer son service militaire. Toutefois, cette vie qui ne lui laissa pas trop de temps pour penser à ses malheurs, lui fut bénéfique et à l’issue de sa période réglementaire, il signa un engagement. Ses aptitudes, notamment physiques, lui permirent d’entrer dans les commandos.

 

— Attends ! Les commandos ? Ceux qui vont se battre partout où ça chauffe ? demanda Julie.

— Oui, mais ils ne font pas que se battre. Ils doivent aussi savoir être discrets, ne pas se faire repérer, ou au contraire se montrer pour dissuader.

— Ok, je comprends alors.

— Qu’as-tu compris ?

— Comment tu as pu envoyer Julien voler dans la piscine, pour aller le repêcher après lui avoir fait boire une tasse, et aussi ton aisance à la baraque de tir de la fête foraine. Ce n’était pas un coup de chance.

— Non, j’ai appris quelques trucs sympas dans ma vie de soldat.

— Lesquels ?

— Maitriser un adversaire à mains nues, passer inaperçu, nager parfaitement sous l’eau.

— Et te servir d’une arme aussi.

— N’importe quel objet peut servir d’arme…

— Et les vraies ?

— Aussi.

— Tu étais meilleur au pistolet ou au fusil ?

— Les deux, même avec un arc. Je faisais partie des tireurs d’élite.

— Tu n’as jamais eu peur de … enfin de ne pas revenir de mission ?

— Non, au départ, et ça je ne l’ai jamais dit à personne, j’étais persuadé qu’un beau jour, je ne reviendrai pas d’une opération, et je l’espérais presque.

— Tu avais encore des envies morbides ?

— Au début, oui, souvent, et puis j’ai appris la solidarité, tu sais, comme les mousquetaires : tous pour un.

— Je te vois bien en d’Artagnan !

— Alors, je ne pouvais pas flancher, je me devais de ne pas laisser tomber mes camarades.

— Tu aimais ce métier ?

— Oui, j’avais vraiment la sensation d’être utile, de protéger les autres.

— Et tu as fait beaucoup de missions ?

— Quelques unes, répondit-il évasivement.

— C’est top secret ?

— Il y a des choses que je ne dois pas dire, d’autres que je n’ai pas envie de revivre et je préfère ne pas parler du reste.

— Ok, je n’insiste pas, mais tu as fait ça longtemps ?

— Quelques années… J’ai démissionné après une mission… très dure. J’y ai perdu plusieurs camarades.

— Tués ?

 

Hervé baissa les yeux et prit son temps avant de poursuivre. Cette partie de sa vie était visiblement encore très sensible.

 

— Oui… dans une embuscade. Nous ne sommes que quatre à en être revenus. Jamais nous n’avions perdu un copain, des blessés, oui, mais des morts, jamais. C’était terrible. J’ai longtemps fait des cauchemars après cette mission. Nous avons dû nous cacher en territoire ennemi pratiquement sans manger durant trois semaines pour échapper à nos poursuivants. Lorsque nous avons été exfiltrés par les renforts, nous étions à bout, épuisés physiquement et moralement. Je ne suis jamais reparti en mission, trop fragile psychiquement ont dit les experts.

— Ils n’ont pas essayé de te garder sur un autre poste ?

— Si, mais j’ai refusé.

— Mais si tu t’en es tiré c’est que tu n’avais plus envie de …

— Oui, tu as raison. J’avais retrouvé des raisons de vivre.

— Une femme ?

— Non.

— Mais durant tout ce temps ? Tu n’en as jamais connues ?

— Si, parfois…

— Tu ne veux pas en parler non plus ?

— Je ne cherchais plus l’amour, cela m’avait fait trop mal de perdre Gina, et tout ceux que j’avais aimés ont tous disparu bien trop tôt. Je connaissais la douleur de perdre ceux que l’on aime, et je ne voulais pas l’infliger aux quelques personnes qui m’appréciaient.

— Tu parles de tes copains d’armée ?

— Oui, mes camarades aussi, je les aimais, pas d’amour, mais une solidarité bien plus forte que de l’amitié nous liait. Le plus dur est d’avoir abandonné leurs dépouilles…

 

Julie resta songeuse un bon moment, elle avait demandé à connaître sa vie, mais elle ne s’attendait pas à autant de peine, de souffrance enfouie chez lui. Elle comprenait enfin pourquoi ses rêves d’amour s’étaient envolés, et aussi ses réactions des jours précédents.

 

— Tu vois, reprit-il, lorsque j’ai quitté l’armée, je n’avais pas encore trente ans et une vie entière à construire. Sur les conseils de Gordon qui m’a remis en selle, je me suis reconverti dans l’électrotechnique et j’ai trouvé ce poste que j’occupe encore. Je me complaisais dans ma petite vie tranquille avant de te rencontrer, tu as tout bousculé, et je ne regrette rien, mais j’ai si peur de te perdre et de souffrir encore…

— Dans ce cas, pourquoi m’avoir suggéré une séparation il y a deux jours ?

— Car je préférais te perdre maintenant et te savoir en pleine forme loin de moi, plutôt que tu restes et qu’il t’arrive quelque chose de grave, que je ne pourrais pas supporter.

— Ne crains rien…

 

Hervé soupira, regarda Julie intensément. Son regard trahissait un profond désarroi.

 

— Alors pourquoi ai-je en permanence en moi cette crainte de te perdre et cette douleur de ne pouvoir te satisfaire depuis que j’ai pris cette branche dans les burnes ?

— Ne fais pas une fixation là-dessus, je suis persuadée que cela va revenir. Il suffit d’être patient.

— Tout ce que j’ai aimé à disparu un moment ou un autre : ma mère, mon père, Gina, mes grands-parents, jusqu’à Sultan ; ce que je croyais savoir de mes parents étaient probablement des mensonges, tout comme les circonstances de leur mort, peut-être même celle de mes grands-parents et de l’avocat ; mes camarades de combat tués, mon métier de soldat impossible à prolonger… et maintenant que j’ai trouvé l’amour avec toi … je ne peux plus le faire… Tu vois que je suis abonné à un bien mauvais sort.

— Hervé, je sais que tu m’aimes plus que je ne saurais le dire, et cela, tu le fais avec ton cœur, pas avec ta bite…

— Oui je t’aime, comme je n’ai jamais aimé personne ! Mais cela ne change rien au problème.

— Tu es têtu !

— Toi aussi mon ange…

 

Extérieurement, Julie conserva son calme, mais intérieurement, elle bouillonnait, pestait contre la certitude d’Hervé, ancrée dans son esprit depuis si longtemps qu’elle se doutait qu’elle serait difficile à déloger.

 

— Hé bien soit, nous sommes des têtes de mules ! Alors, à nous deux, nous allons défier cette malédiction, et si elle ose, ne serait-ce que pointer le bout de son nez, tu lui flanqueras une correction qui terrifierait le diable lui-même, tu la fera valser dans les airs, tu la pulvériseras en vol, une fois retombée, je la piétinerai avec mes talons aiguilles les plus pointus, je la brûlerai à l’acide, et s’il y a des restes, nous irons les jeter dans la lave d’un volcan en éruption.

— Hé bien ! Je ne te savais pas aussi hargneuse !

— Cette malédiction ne me connaît pas encore, et si elle vient, je te promets qu’elle le regrettera. Je te veux, toi, pour le restant de mes jours, et j’ai envie de sexe, de longues et fréquentes séances avec toi qui sais si bien me faire jouir.

— Je ne fais rien de particulier, enfin … je ne faisais… tu devras probablement me trouver un remplaçant pour ça.

— Bien sûr, je pourrais baiser avec d’autres, mais toi, tu es si différent. Tu me fais un bien fou avec tes mains et ta bouche sur mon corps, ta queue dans ma craquette, mais ce n’est rien à côté de ce que tu fais à mon cœur, à mon âme. Quand tu me fais l’amour, ce n’est pas que physique, c’est aussi émotionnel, sentimental…


Je tiens à remercier les lecteurs qui suivent cette histoire, oui, vous, qui avez lu jusqu’ici, ceux qui votent pour, ceux qui m’ont laissé un ou plusieurs commentaires. Vous m’avez donné envie de poursuivre l’écriture des suites.

Je voulais aussi exprimer ma gratitude envers les participants au forum, qui ont distillé ici et là des conseils et tutoriels sur l’écriture, cela m’a permis de progresser en orthographe, conjugaison, rédaction et fluidité de lecture. 


Pour les lecteurs joueurs, il y a deux répliques tirées de films, disséminées dans ce chapitre. Saurez-vous les identifier ?

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A tous, MERCI

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