Ma très chère Sarah,
Lorsque tu liras ces lignes, il est possible que le destin du navire que je commande soit déjà scellé.
Je t'écris depuis ma cabine du CSS Alabama, alors que nous sommes à l'ancre au large de Cherbourg. À travers le hublot, je distingue les lumières de la côte française. Elles scintillent paisiblement dans la nuit, comme si le monde ignorait qu'à quelques milles de là deux navires ennemis s'apprêtent à régler leur différend à coups de canon.
Demain, ou peut-être dans quelques heures seulement, nous appareillerons pour affronter l'USS Kearsarge.
Je ne nourris aucune illusion. Après presque deux années de campagne sur toutes les mers du globe, notre vieux croiseur porte les marques de sa longue guerre. Les chaudières sont fatiguées. Les machines réclament des réparations qu'aucun chantier ne peut désormais lui offrir. Les hommes sont usés par les tempêtes, les combats et les longues traversées.
Pourtant, lorsque je parcours le pont, je ne vois ni peur ni découragement. Je vois des marins. De vrais marins. Des hommes qui ont traversé les océans avec moi et qui savent que certaines heures exigent simplement d'être vécues avec dignité.
C'est peut-être cela qui me pousse à écrire cette lettre. Non pour parler de guerre. Mais pour parler de ce qui demeure lorsque la guerre s'efface. C'est toi.
Je me souviens encore du jour où je t'ai quittée pour prendre la mer. Tu essayais d'être courageuse. Tu souriais alors même que tes yeux trahissaient ton inquiétude. Je t'avais promis de revenir rapidement.
Quelle promesse naïve. Les années ont passé. Les océans se sont succédé. L'Atlantique. L'océan Indien. Les mers de Chine. Les côtes du Brésil. Le Cap de Bonne-Espérance. J'ai vu plus de ports que je ne saurais en nommer. Et pourtant, partout où je suis allé, mes pensées sont restées auprès de toi. On raconte souvent que les commandants sont des hommes de fer. C'est faux.
Nous sommes simplement des hommes qui ont appris à cacher leurs inquiétudes derrière leur devoir. Chaque fois que j'ai donné l'ordre d'ouvrir le feu, je savais que d'autres familles, quelque part, allaient recevoir les mêmes lettres que celle-ci. Chaque fois que nous avons intercepté un navire marchand, je me suis demandé quels rêves, quels projets, quelles vies se trouvaient à bord.
La guerre transforme les cartes marines en champs de bataille. Mais elle ne change pas la nature humaine. Un marin reste un mari. Un père. Un fils. Même lorsqu'il porte un uniforme. Je pense souvent à nos enfants. Je me demande à quel point ils ont grandi. Je me demande s'ils se souviennent encore clairement de ma voix. Cette pensée me pèse davantage que n'importe quel combat.
Les années passées en mer volent des choses qu'aucune victoire ne peut rendre, des anniversaires, des Noëls, des rires, des moments simples. Les journaux parlent des navires capturés par l'Alabama, des millions de dollars de commerce interrompu, des exploits de notre croiseur. Ils parlent rarement du prix humain de ces longues absences. Pourtant, c'est ce prix que je ressens le plus vivement ce soir.
Je ne sais pas ce que les historiens écriront sur nous. Peut-être diront-ils que nous avons été audacieux. Peut-être diront-ils que nous avons été téméraires. Cela importe peu. Ce qui importe, c'est que les hommes de ce navire ont servi avec honneur.
Et qu'ils méritent d'être rappelés comme tels.
Il y a quelques heures, j'ai parcouru les batteries. Les canonniers vérifiaient une dernière fois leurs pièces. Les mécaniciens travaillaient dans la chaleur des chaufferies. Les gabiers inspectaient les haubans. Personne ne parlait beaucoup. Les vieux marins savent reconnaître les veilles de bataille. Un silence particulier s'installe alors. Non pas un silence de peur. Un silence de réflexion. Chacun pense à ceux qu'il aime.
Je sais que beaucoup de mes hommes écrivent eux aussi des lettres ce soir. Certaines arriveront à destination. D'autres non. La mer est parfois plus cruelle que les canons. J'aimerais pouvoir te promettre que je reviendrai. Mais un commandant honnête ne fait pas de promesses qu'il ne contrôle pas. Je peux seulement te promettre ceci :
Si demain est mon dernier jour, je l'affronterai comme un marin doit l'affronter. Sans détourner le regard, sans abandonner mes hommes, sans renoncer à mon devoir, je ne cherche pas la gloire. Je n'ai plus l'âge des illusions. Je cherche simplement à être digne de la confiance placée en moi, digne de mon équipage, digne de mon pavillon et surtout digne de toi. Car malgré toutes les tempêtes que j'ai traversées, malgré tous les océans parcourus, tu es restée mon port d'attache. Le lieu vers lequel mon cœur revenait toujours. J'ai souvent observé les étoiles depuis le pont de l'Alabama. Les mêmes étoiles que tu peux voir depuis notre maison.
Cette pensée m'a accompagné dans les nuits les plus longues. Elle m'accompagne encore ce soir. Si le destin nous accorde de nous revoir, alors cette lettre deviendra simplement le témoignage d'une nuit de doute avant une bataille. Mais si le destin en décide autrement, je veux que tu saches ceci :
Je n'ai jamais regretté de t'avoir aimée et je vais continuer à le faire mon amour.
Je n'ai jamais cessé de penser à toi. Et aucune distance, aucun océan, aucune guerre n'a jamais diminué ce sentiment. Les marins disent souvent que la mer finit toujours par reprendre ce qui lui appartient. Peut-être ont-ils raison. Mais il existe une chose que ni la mer ni le temps ne peuvent emporter l'amour que je te porte.
Je vais maintenant refermer cette lettre.
Au-dessus de moi, j'entends les pas de l'officier de quart sur le pont. Les vigies poursuivent leur veille. Les chaudières murmurent doucement dans les profondeurs du navire. La nuit est trop calme.
Demain sera probablement bien différent.
Quoi qu'il arrive, souviens-toi de moi non comme d'un commandant ou d'un marin. Je te promets une chose, je ferai tout pour revenir. Tout pour rentrer et rester près de toi. Nous allons rattraper les baisers et les étreintes manquées. Il me tarde de respirer ton odeur et de goûter à nouveau tes lèvres.
Souviens-toi simplement de l'homme qui, parmi toutes les merveilles qu'il a vues autour du monde, n'a jamais trouvé spectacle plus beau que ton sourire.
Ton époux dévoué,
Capitaine Raphael Semmes
Commandant du CSS Alabama
Au large de Cherbourg, France
Juin 1864
Commentaires ()
Ces « Lettres du front » sont toutes plus sublimes les unes que les autres.
Peut-être me parlent-elles, comme à d'autres, des souvenirs, des sensations, des nuits blanches... Les hommes, de leurs idéaux et leurs combats, dont souvent les femmes sont, malgré elles, les victimes collatérales.
Merci pour ces partages.