Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Les nuits folles de Pierre Dubourg — Chapitre 10
Auteur
Les nuits folles de Pierre Dubourg
Chapitre 10
Moscou, juin 1972
Après près de trois heures de concert, le groupe se retrouve dans un grand restaurant situé à deux pas de la place Rouge.
Les tables sont couvertes de zakouskis, de harengs marinés, de caviar et de bouteilles de vodka qui se vident à mesure que les musiciens racontent les anecdotes de la soirée.
L'ambiance est joyeuse.
Les cuivres américains trinquent avec Antonio.
Claude montre déjà quelques clichés pris pendant le concert.
Charly savoure cette nouvelle victoire.
L'étape soviétique, que beaucoup jugeaient impossible quelques mois plus tôt, est un succès.
Pierre s'assoit à table, mais son regard balaie aussitôt la salle.
— Naomi n'est pas là ?
L'une des choristes relève la tête.
— Elle est rentrée directement à l'hôtel. Elle disait qu'elle avait un terrible mal de tête.
Pierre hoche simplement la tête.
Il ne pose pas d'autre question.
Il se sert un verre de vodka.
Pourtant, au fond de lui, une légère inquiétude s'installe.
Naomi ne quitte presque jamais le groupe après les concerts.
Ce que Pierre ignore, c'est qu'au milieu de la foule massée devant la scène ne se trouvaient pas uniquement des photographes soviétiques venus immortaliser l'événement.
Quelques reporters français avaient également fait le déplacement.
Parmi eux se trouvait André Masson, un photographe indépendant qui collaborait régulièrement avec plusieurs magazines parisiens.
Et surtout...
Un très proche d'Anatole.
Depuis plusieurs concerts, il avait les yeux rivés sur Pierre.
Non pas pour photographier l'artiste.
Mais pour observer l'homme.
Ce soir-là, son téléobjectif avait saisi bien davantage que le spectacle.
Les regards échangés entre Pierre et Naomi.
Les mains qui s'attardaient un peu trop longtemps.
Les corps qui se frôlaient pendant Viens puis va t'en.
Et surtout ce moment, à peine quelques secondes, où Naomi était venue se coller contre lui avant que Pierre ne la retienne par les hanches sous les applaudissements du public.
Pour les spectateurs, ce n'était qu'une brillante mise en scène.
Pour André Masson, c'était peut-être tout autre chose.
En quittant le palais des congrès, il glissa soigneusement ses pellicules dans la poche intérieure de sa veste.
Il savait déjà à qui il allait les montrer en rentrant à Paris.
Il est tard lorsque le groupe quitte enfin le restaurant.
La vodka a coulé généreusement, les rires ont peu à peu laissé place à la fatigue.
Pierre rentre à l'hôtel en compagnie de Charly et d'Antonio.
La vodka a coulé généreusement, les rires ont peu à peu laissé place à la fatigue.
Pierre rentre à l'hôtel en compagnie de Charly et d'Antonio.
— On monte boire un dernier verre ? propose Antonio.
Pierre esquisse un sourire en secouant la tête.
— Sans moi... je crois que je ne tiendrai même pas jusqu'au premier whisky.
Les deux hommes éclatent de rire avant de disparaître dans le couloir.
Pierre poursuit seul jusqu'à sa chambre.
Il glisse la clé dans la serrure et pousse la porte.
La lumière est tamisée.
Pendant une seconde, il croit s'être trompé de chambre.
Puis il la voit.
Naomi est assise au bord du lit, simplement vêtue d'un léger peignoir de soie laissé entrouvert. Ses jambes nues se croisent lentement tandis qu'elle relève les yeux vers lui.
Aucun mot n'est échangé.
Ils se regardent en silence.
Le temps semble suspendu.
Pierre referme doucement la porte derrière lui.
— Qu'est-ce que tu fais ici ? demande-t-il presque dans un souffle.
Naomi ne détourne pas le regard :
— À ton avis ?
Un nouveau silence, puis elle reprend :
— J'en avais assez que tu passes ton temps à me fuir.
Un léger sourire naît au coin de ses lèvres, quand elle ajoute en décroisant les jambes :
— Alors cette fois... c'est moi qui suis venue à toi.
Pierre reste immobile.
Il sait qu'il devrait lui demander de partir.
Il pense à Claire.
À Julien.
À tout ce qu'il risque de perdre.
Il observe les cuisses de la jeune femme qui s'écartent.
Il voit la chatte de sa choriste qui s'entrouvre toute humide.
Il est incapable de faire un pas en arrière.
Pour la première fois depuis le début de la tournée, ils ne jouent plus un rôle.
Ils sont simplement un homme et une femme qui savent que la frontière qu'ils ont si longtemps refusé de franchir n'a jamais été aussi fragile.
Elle se colle un doigt entre ses deux lèvres, puis commence à le faire glisser de haut en bas sensuellement,
Elle fait signe à cet homme qu'elle désire depuis tant de temps de s'approcher.
Il s'approche et défait sa braguette et son bouton. Son pantalon glisse le long de ses jambes pour glisser sur ses chevilles.
Elle attrape son sexe et l'engloutit avec appétit. Pierre lève les yeux au ciel, comme pour remercier le ciel d'avoir le droit à un tel délice.
C'est le début d'une aventure qui va durer dans chaque ville que le destin a choisi de mettre sur le parcours du groupe.
Saint-Pétersbourg, Kiev, Cracovie, Varsovie, Prague, Bratislava ou Vienne seront les témoins d'une histoire charnelle et passionnée.
Vienne, juillet 1972
La troisième représentation viennoise est aussi la dernière de la tournée.
Lorsque Pierre monte sur scène, il est accueilli par une ovation. Pendant près de trois heures, le public autrichien lui offre tout ce qu'un artiste peut espérer : des applaudissements interminables, des rappels à n'en plus finir et cette chaleur qui fait oublier la fatigue des kilomètres.
La tournée européenne est une réussite.
La France, l'Espagne, l'Italie, l'Europe de l'Est... partout, les salles ont vibré au son de ses chansons. Seuls l'Angleterre et les pays nordiques lui ont résisté, rappelant au chanteur que la célébrité connaît elle aussi des frontières.
Pourtant, ce soir, Pierre ne parvient pas à savourer pleinement ce triomphe.
Une autre pensée occupe son esprit.
À chaque regard échangé avec Naomi, il sent l'échéance se rapprocher.
Dans quelques heures, chacun reprendra sa route.
Elle retrouvera La Nouvelle-Orléans.
Lui rentrera à Paris.
Il revoit soudain leur première rencontre dans le studio de Clinton Jones. Cette jeune Américaine au sourire lumineux, dont il avait d'abord admiré la voix avant de découvrir la douceur, l'humour et cette façon bien à elle de prononcer le français avec un accent qui le faisait sourire.
Ce qui n'était qu'une complicité musicale est devenu, presque malgré eux, un véritable coup de foudre.
Pierre n'a jamais cessé de lutter contre ce sentiment.
Il savait depuis le premier jour qu'il ne pourrait pas lui offrir ce qu'elle espérait.
À Paris, Claire l'attend.
Julien aussi.
Son fils n'a qu'un an.
Chaque soir, avant de monter sur scène, il regarde quelques instants la photographie qu'il garde dans son portefeuille : Claire souriante, tenant Julien dans ses bras.
Cette image lui rappelle la vie qu'il a choisie.
Ou peut-être celle qui l'a choisi.
Lorsque résonnent les premières notes de Viens puis va t'en, Naomi vient le rejoindre.
Comme toujours, leurs regards se croisent.
Comme toujours, ils jouent avec cette tension que le public croit entièrement théâtrale.
Mais ce soir, aucun des deux n'a besoin de jouer.
Les paroles semblent raconter leur propre histoire.
Chaque phrase résonne comme un adieu.
Lorsque la chanson s'achève, Pierre serre un peu plus longtemps la main de Naomi avant de la laisser s'éloigner.
Le public y voit un salut.
Eux savent qu'il signifie beaucoup plus.
Pour la première fois depuis longtemps, Pierre comprend qu'il existe des histoires d'amour qui ne sont pas faites pour durer.
Elles sont simplement destinées à laisser une trace sur l'âme.
Paris, octobre 1972
Pierre retrouve enfin Paris après plusieurs semaines passées à Sanary-sur-Mer.
Ces vacances lui ont fait un bien fou.
Il a délibérément choisi de tourner le dos à sa vie d'artiste. Les interviews sont restées sans réponse, les invitations à dîner ont été déclinées les unes après les autres et même ses amis chanteurs n'ont pas réussi à le convaincre de venir partager quelques soirées.
Pour la première fois depuis bien longtemps, Pierre n'avait envie que d'une chose : vivre simplement.
Profiter de Claire.
Voir grandir Julien.
Respirer.
Les journées s'écoulaient paisiblement entre les baignades, les repas pris sur la terrasse et les promenades dans les collines qui dominent la Méditerranée.
Sa mère était venue passer quelques jours auprès d'eux. Voir son fils, sa belle-fille et son petit-fils réunis lui avait rendu un sourire que la disparition de Léon avait longtemps effacé.
Pierre, lui, retrouvait un certain apaisement.
Chaque matin ou presque, il partait marcher plusieurs heures avec Baron.
Le puissant dogue avançait tranquillement à ses côtés, comme s'il connaissait le moindre de ses états d'âme.
Au fil des promenades, Pierre s'était surpris à lui parler.
À voix haute.
Comme on se confie à un vieil ami.
Il lui racontait ses doutes, ses souvenirs, ses peurs, sans jamais attendre de réponse.
Et pourtant, le simple regard du chien semblait parfois suffire.
À son retour, Julien les bras en l'air marchait en claudiquant vers son père, dès qu'il le voyait franchir le portail.
Claire les observait en souriant.
À cet instant précis, Pierre avait l'impression que rien ne pouvait troubler ce bonheur si fragile.
Il ignorait encore que certaines histoires, même laissées derrière soi à des milliers de kilomètres, trouvent parfois le moyen de vous rattraper.
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