Le Nil, an 130 après J.-C.
Je n’avais jamais vu l’empereur aussi seul. Pourtant, Hadrien n’était jamais sans escorte. Même ici, sur les rives brûlantes du Nil, les cohortes veillaient, les scribes consignaient, les prêtres psalmodiaient. Mais lui… il marchait parmi nous comme un fantôme au milieu des vivants. Ses yeux, jadis vifs et pénétrants, glissaient désormais sur le monde sans le voir. Depuis que le corps d’Antinoüs, son favori, avait été tiré du fleuve, l’empereur n’était plus le même homme.
Je m’appelle Marcus Valerius, centurion de la garde prétorienne. Je sers Hadrien depuis quinze ans. J’ai combattu en Germanie, escorté sa litière dans les montagnes de Judée, partagé ses bivouacs en Bretagne. Mon empereur s’est toujours méfié des prétoriens. Fils adoptif de Trajan, il savait que certains préfets du prétoire complotaient sans cesse, distillant leurs paroles comme un poison, insinuant dans l’esprit des citoyens de Rome que l’Imperator était illégitime.
Alors Hadrien fit un exemple. Il ordonna l’exécution du préfet Publius Acilius Attianus. Notre commandant suprême éliminé, la garde prétorienne fut mise à genoux, s’assurant ainsi la fidélité de l’armée. Quant à moi, j’étais l’un des rares prétoriens qui jouissait d’un statut particulier et de l’entière confiance de l’empereur. Car avant qu’il ne s’éprenne de son page Antinoüs, j’avais eu l’honneur de recevoir plusieurs fois la virilité impériale en moi. La passion de César pour les hommes n’était un secret pour personne. Il glorifiait la beauté masculine et se serait damné pour un jeune homme au torse juvénile et musclé. À ce titre, mon corps de soldat avait souvent servi les fantasmes de mon empereur. J’avais donc rendu service à Rome en me donnant à César.
Et lorsqu’il se querellait avec Antinoüs, c’est vers moi qu’il se tournait pour chercher du réconfort. Je lui apportais alors tout le soutien nécessaire, lustrant sa colonne turgescente avec ma langue jusqu’à en extraire le nectar impérial.
Hadrien avait une haute estime de sa fonction : jamais il ne se serait abaissé à culbuter un esclave. Il choisissait des hommes de haut rang, à l’exception, bien sûr, du bel Antinoüs. César s’affichait publiquement avec son favori, et celui-ci jouissait d’une influence politique inédite dans la cité romaine.
Nous étions arrivés à Hermopolis il y a douze jours. Le Nil roulait large et lourd entre ses rives limoneuses, gonflé par les crues d’été. Les temples d’Isis et d’Osiris dressaient leurs silhouettes sombres dans la brume. Je rejoignais l’empereur dans sa tente pour m’enquérir de sa santé. Il m’inquiétait au plus haut point. Je le trouvais là, affalé sur une carte des frontières de l’empire. Ce que je vis alors dépassa tout ce que j’aurais pu imaginer d’un empereur romain. Il pleurait. Oui, il pleurait, non pas en secret comme un prince honteux de sa faiblesse, mais à visage découvert, le regard noyé, les lèvres tremblantes, tel un père devant son fils mort.
— Avé Caesar ! lançai-je pour le tirer de sa torpeur.
— Avé, mon fidèle Marcus, avé…
— Ordonne, et j’exécuterai ton désir, César.
— Je n’ai plus aucun désir, Marcus. Plus de goût à rien. Je regarde mes mains… et je les vois couvertes de sang. Le sang d’Antinoüs ! Je ne sais plus qui je suis… Qui suis-je, Marcus ? demanda-t-il, les larmes inondant son visage.
— Tu es l’Imperator Caesar Traianus Hadrianus Augustus, chef suprême des armées romaines et héritier de la maison impériale de Trajan.
Hadrien me congédia sans un mot. Il était anéanti. Tu veux savoir ce qu’il s’est réellement passé avec Antinoüs ? Rien d’amusant, je te préviens. Une véritable tragédie grecque… c’est même un comble, quand on connaît l’amour de l’empereur pour l’histoire de ce pays.
Très bien, je vais te raconter. J’étais là, j’ai tout vu, car j’étais le protecteur personnel de César.
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Tout commença il y a six ans, sous le consulat de Paetus et Apronianus. Fidèle à sa réputation d’empereur voyageur, César et sa cour itinérante faisaient le tour des provinces de la Méditerranée. C’était une manière d’asseoir la toute-puissance de Rome sur les provinces. Pour que la paix règne, il fallait se montrer.
Ce jour-là, la pluie venait de cesser sur Claudiopolis, laissant dans l’air une odeur de terre humide et de feuilles écrasées. Les collines de Bithynie, encore voilées de brume, semblaient flotter entre ciel et terre. L’Empire, immense et ordonné, s’étendait bien au-delà de ces reliefs paisibles, mais ici, en cette matinée suspendue, tout paraissait réduit à une respiration lente, presque intime.
Mon empereur observait la ville depuis une terrasse de pierre. Il aimait ces provinces lointaines plus que Rome elle-même. Ici, pensait-il, la Grèce survivait encore, non pas dans sa puissance, mais dans son âme. Les colonnades, les gymnases, les voix des jeunes hommes récitant Homère… tout cela lui parlait davantage que les intrigues du Sénat. Il avait quitté Rome pour retrouver une forme de pureté, une harmonie que seule la culture grecque semblait encore offrir.
La chaleur commençait à monter sur Claudiopolis, et César avait décidé de s’adonner à l’une de ses activités favorites : la visite des gymnases. Cela lui permettait d’observer à loisir, d’entendre réciter de la poésie ou encore de voir les beaux corps de jeunes hommes grecs en train de s’entraîner. Le gymnase baignait dans une lumière dense, et entre les colonnes, l’air vibrait doucement, chargé d’huile, de poussière et de sueur masculine. C’était un lieu de formation, mais aussi de contemplation, un théâtre du corps où chaque geste devenait langage.
Le gouverneur abreuvait l’empereur de paroles, évoquant les élites rassemblées, les honneurs à rendre, les usages à respecter. Mais Hadrien ne l’écoutait pas, car son regard venait de s’arrêter. Au centre du gymnase, parmi les jeunes hommes, l’un d’eux retenait toute la lumière.
Il avait l’âge où le corps atteint une forme de perfection calme, ni pervertie par l’élan instable de l’adolescence, ni alourdie par la densité de l’âge mûr. Tout en ce lutteur de dix-huit ans lui semblait à sa juste place. Il s’exerçait à la lutte avec un autre bellâtre. Mais c’était bien son torse finement sculpté et ses belles mains recouvertes de poussière que l’empereur observait. Les deux jeunes hommes, entièrement nus, le corps enduit d’huile d’olive, se tournaient autour, cherchant l’un chez l’autre une prise qui permettrait de se saisir de l’adversaire.
Ses mouvements étaient lents, précis, presque chorégraphiques. Lorsqu’il s’inclinait, les muscles de son dos se dessinaient avec une netteté douce, comme si la lumière elle-même cherchait à les épouser. Lorsqu’il se redressait, la ligne fluide de ses pectoraux huilés se dévoilait sans rupture, sans tension visible. La peau, luisante, captait le sable qui adhérait par endroits, traçant des marques fugitives qui accentuaient encore le relief de sa musculature parfaite. Tout en cet Adonis dégageait de l’érotisme.
Je connaissais bien mon maître et ses goûts. Je le sentis perdre pied à ce moment-là. Une attention inhabituelle s’installa en lui. Ce n’était pas seulement le regard d’un homme pour un autre, c’était une fascination devant un spectacle offert par Éros lui-même.
Les cuisses suantes d’Antinoüs claquèrent lorsque son adversaire le saisit ; ses abdominaux se tendirent alors qu’il tentait de le repousser. Ses fesses bien fermes et rebondies se retournèrent pour faire apparaître son sexe glorieux. Antinoüs pivotait, esquivait, engageait. Chaque contact avec son partenaire semblait mesuré et contenu, comme s’il refusait toute brutalité. Sa force n’était pas dans l’impact, mais dans l’équilibre. Leurs mains glissaient inexorablement sur leurs muscles huilés, si bien que ces deux beautés grecques semblaient se caresser l’un l’autre dans un ballet lubrique alors qu’ils tentaient de se déstabiliser. Ce combat avait quelque chose de très viril et d’érotique. Le gouverneur, irrité de voir l’empereur si distrait, insista à voix basse :
— César, les notables t’attendent.
— Eh bien, qu’ils attendent !
Hadrien ne détourna pas les yeux. Antinoüs venait de se libérer d’une prise. Il se recula légèrement, reprenant son souffle. Sa poitrine se soulevant avec régularité, sans précipitation. Il passa une main dans ses cheveux sombres et bouclés, les rejetant en arrière d’un geste simple ; geste qui, sans le vouloir, découvrit pleinement la ligne de son visage. Alors il leva les yeux, et le monde sembla se contracter lorsqu’il croisa le regard de César.
Antinoüs, tel un jeune coq, bomba son torse athlétique et juvénile pour l’offrir à la vue de l’empereur. Il se tourna face à Hadrien, les mains sur les hanches, tout fier de lui exposer son sexe. Hadrien sentit, dans cet instant, une tension nouvelle, une envie irrépressible.
— Qui est-ce ? demanda-t-il au gouverneur, qui suivait enfin la direction de son regard.
— C’est Antinoüs, un jeune homme de la cité. Souhaites-tu le rencontrer, César ?
— En effet, fais-le venir.
Antinoüs s’approcha. Sa démarche était égale, posée, ni lente ni pressée. Le sable cédait sous ses pas avec un léger bruit sourd. La chaleur de son corps semblait encore contenue dans sa peau lisse sur laquelle des gouttes de sueur perlaient, et son sexe dansait au rythme de ses pas. Son souffle, à peine accéléré, portait avec lui une odeur subtile, un mélange d’effort, d’huile d’olive et de soleil. Hadrien le contempla sans détour.
— Tu t’entraînes souvent, "Ganymède" ?
— Chaque jour, empereur.
Sa voix était calme, assurée, sans dureté.
— Pourquoi ?
Antinoüs réfléchit un instant.
— Parce que j’aime comprendre ce que mon corps peut faire.
Hadrien eut un léger mouvement du regard. Cette réponse-là n’était pas ordinaire.
— Et qu’as-tu compris ?
— Qu’il faut être attentif. Sinon… tout se perd répondit-il en soutenant le regard de César.
Hadrien sentit en lui quelque chose s’ouvrir, une curiosité plus profonde, mêlée d’une attirance qu’il ne cherchait pas à cacher. Non seulement cette beauté semblait venir de l’Olympe elle-même, mais elle paraissait aussi instruite. Il observa une dernière fois l’Adonis avant de le congédier.
— Je t’aiderai donc à mieux comprendre ce que ton corps peut faire. En attendant, retourne à ton labeur.
— Comme il te plaira, César, dit Antinoüs en inclinant légèrement la tête avant de s’éloigner avec un sourire de satisfaction aux lèvres.
Commentaires ()
Mais, longtemps, j'y ai souvent repensé... C'est reparti, là.