La cave sentait la pierre froide et le temps arrêté.
Élise resta longtemps penchée au-dessus de la table, la petite lampe torche posée à côté des carnets. L’écriture d’Henri Vale était serrée, irrégulière, presque fiévreuse par endroits. Théo se tenait derrière elle, assez près pour qu’elle sente sa présence, mais sans la toucher. L’air était trop chargé pour ça.
Elle ouvrit le premier carnet à la page suivante.
15 mars 1975
Camille a accepté de poser à nouveau. Elle ne demande plus pourquoi. Elle s’assoit simplement là où je lui dis, retire ses vêtements dans l’ordre que je lui indique, et attend. Il y a dans ses yeux quelque chose qui n’était pas là au début. Une forme d’abandon. Ou de résignation. Je ne sais plus laquelle des deux me plaît le plus.
Élise tourna plusieurs pages. Les descriptions devenaient plus précises. Plus intimes. Henri notait la façon dont la lumière tombait sur l’épaule de Camille, la texture de sa peau après le bain, la manière dont elle écartait les cuisses quand il le lui demandait. Par moments, le ton basculait. Moins photographique. Plus possessif.
3 novembre 1976
Elle a essayé de partir aujourd’hui. Une valise. Un billet de train. Je l’ai convaincue de rester. Nous avons parlé jusqu’à l’aube. Elle a pleuré. Ensuite elle s’est laissée faire. Je l’ai photographiée encore. Plus près. Plus longtemps. Elle ne regardait déjà plus l’objectif de la même façon.
Élise sentit sa gorge se resserrer. Elle posa le carnet et en ouvrit un autre, plus récent. Les dates sautaient des années.
12 septembre 2019
Je l’ai retrouvée. Pas Camille. L’autre. Celle qui porte le même sang. Les mêmes yeux. La même façon de pencher la tête quand elle écoute. Elle s’appelle Élise. Elle ne sait pas encore que j’existe. Mais je sais, moi. J’ai des photos. Pas assez. Jamais assez. La maison l’attend.
Un frisson remonta le long du dos d’Élise. Elle referma le carnet un peu trop vite. Le bruit du cuir contre le bois résonna dans la pièce basse.
— Il me surveillait, murmura-t-elle. Pendant des années.
Théo ne répondit pas tout de suite. Quand il parla, sa voix était basse, presque cassée.
— Oui. Il avait des dossiers sur plusieurs femmes. Mais toi… tu étais différente. Tu étais la seule qu’il a nommée dans son testament. La seule à qui il a laissé les clés.
Élise se retourna vers lui. Dans la lumière jaune de la lampe torche, le visage de Théo paraissait plus vieux, plus usé.
— Et toi, tu savais pour les carnets ?
— Je savais qu’ils existaient. Je ne les avais jamais lus. Il m’avait fait promettre.
— Tu as tenu beaucoup de promesses pour un homme qui n’était pas ton père.
Théo baissa les yeux. Sa mâchoire se contracta.
— Il m’a recueilli quand j’avais vingt-trois ans. J’avais fait des choses… dont je ne suis pas fier. Il a effacé des traces. En échange, je suis resté. J’ai regardé. J’ai fermé les portes qu’il voulait fermées. Et j’ai attendu que quelqu’un comme toi arrive.
Élise s’adossa contre la table. Le pull de laine remontait sur ses cuisses. Elle croisa les bras sous sa poitrine, sans trop savoir si c’était pour se protéger ou pour se tenir.
— Qu’est-ce qu’il attendait de moi, exactement ? Que je prenne la place de Camille ? Que je pose pour des photos qui n’existent plus ? Que je reste enfermée ici jusqu’à devenir folle ?
— Je ne sais pas, répondit Théo. Peut-être qu’il voulait simplement que quelqu’un voie tout ça. Que quelqu’un porte la mémoire. Ou peut-être qu’il voulait recommencer. Avec toi.
Le silence retomba, plus lourd. On entendait l’eau s’égoutter quelque part dans la cave. Une goutte. Puis une autre.
Élise se passa une main sur le visage. Ses doigts tremblaient légèrement. Elle se sentait à la fois glacée et trop chaude. Son corps se souvenait encore de la nuit précédente — la façon dont Théo l’avait ouverte, prise, possédée — et en même temps son esprit refusait d’intégrer l’idée qu’elle avait été observée, cataloguée, choisie bien avant d’avoir mis un pied dans cette maison.
— Montre-moi les lettres, dit-elle finalement.
Théo s’approcha de la boîte en bois clair. Il l’ouvrit avec précaution. À l’intérieur, des liasses maintenues par des rubans décolorés. Certaines écritures étaient féminines, d’autres non. Élise prit la première liasse. Les lettres de Camille.
Elle lut en silence pendant plusieurs minutes. Les premières étaient affectueuses, reconnaissantes. Puis le ton changeait. Devenait plus sombre. Plus fatigué.
Je ne sais plus si je reste parce que je t’aime ou parce que je n’ai plus nulle part où aller. Tu me regardes trop. Tu me prends trop. Même quand tu ne me touches pas, tu me prends.
Une autre, plus tardive :
Si je pars, ne me cherche pas. Et brûle les photos. Je t’en prie.
Élise releva les yeux. Sa voix était devenue rauque.
— Elle a vraiment disparu ?
Théo hocha lentement la tête.
— Officiellement, oui. Aucune trace après 1977. Henri a fait une déposition. Puis il a arrêté de chercher. Ou alors il a continué autrement.
Élise reposa les lettres. Ses doigts restèrent un instant sur le papier jauni. Puis elle regarda Théo droit dans les yeux.
— Il y a une dernière chose. Dans le carnet. Il parle d’une « chambre du fond ». Plus bas encore. Tu sais où c’est ?
Théo pâlit légèrement.
— Oui. Mais on ne l’ouvre pas ce soir. Pas dans cet état. Pas après ce que tu viens de lire.
Élise soutint son regard. Une partie d’elle voulait insister. Une autre, plus sage, plus blessée, savait qu’il avait raison. Elle était saturée. D’images. De mots. De sensations. Son corps vibrait encore de la nuit avec Théo, et son esprit venait d’absorber trop de vérités en trop peu de temps.
— Demain, dit-elle finalement. Tôt.
Théo hocha la tête. Il rangea les carnets et les lettres dans la boîte, referma le couvercle, puis posa une main au bas du dos d’Élise pour la guider vers l’escalier. Le contact était simple, presque protecteur. Pourtant Élise sentit immédiatement la chaleur de sa paume se propager sous le pull, le long de sa peau nue.
Ils remontèrent en silence.
Dans la cuisine, Théo alluma une seule lampe. Élise s’assit sur une chaise, les jambes croisées, le pull remonté haut sur ses cuisses. Elle se sentait à la fois vidée et étrangement lucide. Théo se mit devant elle. Il ne dit rien. Il posa simplement ses mains de chaque côté de son visage et l’embrassa. Lentement. Profondément. Sans chercher à aller plus loin.
Élise répondit au baiser. Ses doigts s’accrochèrent à sa chemise. Pour la première fois depuis des jours, le désir n’était pas une urgence. C’était autre chose. Une façon de rester ancrée. Une façon de ne pas sombrer complètement dans ce que la maison venait de lui révéler.
Quand ils se séparèrent, elle posa son front contre le sien.
— Ne me laisse pas seule cette nuit, murmura-t-elle.
— Je ne partirai pas, répondit Théo.
Ils remontèrent dans la chambre. Ils se déshabillèrent sans se précipiter. Cette fois, quand Théo la prit, ce fut lentement, face à face, les yeux ouverts. Élise l’encercla de ses jambes et le garda profondément en elle longtemps après qu’ils eurent joui, comme si la présence de son corps pouvait empêcher les fantômes de trop s’approcher.
Plus tard, dans le noir, elle écouta sa respiration régulière à côté d’elle.
Et pour la première fois, elle se demanda si l’héritage n’était pas précisément cela :
accepter de voir.
Et rester quand même.
Commentaires ()
Excellent.