Il y avait entre Camille et Théo, cette tension que personne n'osait nommer. Le genre de chose qui se glissait dans les interstices d'un bureau, entre deux mails urgents et une machine à café qui fuit. Cela faisait onze mois, trois semaines et quatre jours qu'ils travaillaient dans le même service, Camille au marketing digital, Théo à la stratégie produit et onze mois, trois semaines et quatre jours que chacun d'eux, séparément, recomptait les signes.
Camille avait trente-deux ans. Elle avait ce rire un peu trop sonore quand Théo faisait une blague, ce qui lui valait les regards amusés des collègues. Elle portait des chemisiers qu'elle boutonnait jusqu'à la gorge le matin et qu'elle laissait s'entrouvrir au fil de la journée, comme si la pression professionnelle finissait toujours par avoir raison de sa décence. Elle avait des cheveux bruns coupés court, une bouche bien dessinée, et cette habitude de mordre le capuchon de son stylo quand elle réfléchissait.
Théo avait trente-cinq ans. Grand, un peu voûté, comme s'il s'excusait d'occuper tant de place. Il avait des mains larges, ce qui chez un homme a toujours quelque chose de rassurant, et une voix basse qui donnait l'impression qu'il vous parlait de près même quand il était à trois mètres. Il était marié. Enfin, séparé. Enfin, « en cours de séparation », cette formule floue que les gens utilisent quand ils n'ont pas encore eu le courage de l'annoncer au service des ressources humaines.
Le lundi matin où l'ascenseur est tombé en panne, il pleuvait sur la ville comme si le ciel avait décidé de régler une vieille rancune. Camille était arrivée trempée, le bas de son pantalon collé aux chevilles. Théo était arrivé en retard, ce qui ne lui ressemblait pas, une tache de café sur sa chemise blanche, ce qui lui ressemblait davantage.
— Belle journée, avait-il dit en s'asseyant à sa place, à deux bureaux du sien.
— Tu as renversé ton café, avait-elle répondu sans lever les yeux.
— Et toi, tu es trempée.
— C'est une observation ou une déclaration ?
Il avait souri. Elle avait souri. Et le lundi avait commencé comme tous les autres, avec cette petite chose au creux du ventre que chacun attribuait au café.
À midi, ils s'étaient retrouvés seuls dans la cuisine du huitième étage, ce qui n'était pas prévu. Les autres étaient partis déjeuner dehors. Elle se préparait un thé, lui faisait réchauffer un plat qu'il n'avait pas envie de manger.
— Tu restes ici à midi ? avait-elle demandé.
— Ouais. Pas envie de sortir sous cette pluie.
— Sage décision.
Il y avait eu un silence. Le genre de silence qui pèse, qui attend qu'on le remplisse. Camille avait soufflé sur sa tasse. Théo avait regardé ses mains. Puis la sonnerie du micro-ondes avait retenti, brutale, et le silence s'était brisé comme une bulle.
À dix-huit heures trente, presque tout le monde était parti. C'était l'un de ces soirs où les néons du huitième étage bourdonnaient plus fort que d'habitude, où les écrans s'éteignaient un par un et où la ville, derrière les vitres, s'allumait d'une lumière orange sale.
Camille avait une présentation à finir. Théo avait des chiffres à vérifier. Du moins, c'est ce qu'ils s'étaient raconté.
— Tu descends ? avait-il demandé en passant devant son bureau, sa sacoche à la main.
— Dans cinq minutes. J'ai presque fini.
— Je t'attends.
Ces trois mots. *Je t'attends.* Il aurait pu partir. Il aurait dû partir. Mais il s'était adossé au chambranle de la porte, la sacoche ballante, et il l'avait regardée travailler.
Elle avait senti son regard comme on sent le soleil à travers une vitre. Elle avait tapé deux phrases, s'était trompée trois fois, avait effacé. Puis elle avait déclaré, sans se retourner :
— Bon. On y va.
Ils avaient pris l'ascenseur de service, celui du fond, parce que c'était le plus proche de leurs bureaux. Un vieil ascenseur aux parois de bois verni et de miroir terni, qui grinçait à chaque étage et sentait vaguement le carton. La porte s'était refermée. La cabine avait commencé sa descente.
Ils étaient seuls. Camille regardait le compteur des étages. Théo regardait Camille dans le miroir, ce qu'elle savait parfaitement, puisqu'elle le regardait aussi, en reflet, par en dessous.
Ils étaient entre le sixième et le cinquième quand l'ascenseur s'était arrêté. Pas un arrêt normal. Un arrêt brutal, avec une secousse, un claquement, et ce silence soudain qui suit les machines quand elles meurent. Les lumières avaient vacillé, puis s'étaient stabilisées. Mais la cabine ne bougeait plus.
— Qu'est-ce que c'est que ça ? avait dit Camille.
Théo avait appuyé sur le bouton du rez-de-chaussée. Rien. Sur le bouton d'alarme. Une sonnerie lointaine, étouffée, comme un téléphone qui sonne dans une pièce vide. Puis plus rien.
— On est bloqués, avait-il dit.
— Bloqués comment ?
— Bloqués. Entre deux étages, probablement.
Elle avait regardé autour d'elle. Un mètre cinquante sur un mètre cinquante. Un miroir sur trois parois. Deux êtres humains, une sacoche, un sac à main, et une quantité d'air qui semblait diminuer à vue d'œil.
— Appelle quelqu'un, avait-elle dit.
Théo avait sorti son portable. Pas de réseau. Il l'avait brandi vers le plafond, comme un prêtre offrant un cierge.
— Rien.
— Moi non plus, avait-elle dit après avoir vérifié le sien.
Ils s'étaient regardés. Et c'est là que le lundi avait définitivement cessé d'être un lundi comme les autres.
Les trente premières minutes, ils avaient fait tout ce que font les gens bloqués dans un ascenseur. Ils avaient appuyé sur tous les boutons. Ils avaient crié « Ho ! » et « Y'a quelqu'un ? », ce qui est toujours un peu ridicule. Ils avaient essayé d'ouvrir la porte, sans succès. Ils avaient discuté du numéro du gardien, de la société de maintenance, de la probabilité que quelqu'un remarque leur absence.
— On est mardi demain, avait dit Théo. Quelqu'un finira par s'inquiéter.
— Mardi ? On est lundi soir, Théo. On va passer la nuit ici.
— On ne va pas passer la nuit ici.
— Tu as du réseau ?
— Non.
— Donc on va passer la nuit ici.
Il avait soupiré et s'était assis par terre, dos au miroir. Elle l'avait imité, à un mètre de lui, jambes repliées, le sac sur les genoux.
Le silence était revenu. Ce silence des lieux clos, plus dense que les autres, chargé de tout ce qu'on n'a pas dit. Camille avait remonté ses genoux contre sa poitrine et posé son menton dessus.
— Tu sais que c'est la première fois qu'on se retrouve vraiment seuls tous les deux ? avait-elle dit.
— On a déjeuné ensemble la semaine dernière.
— Dans la cuisine. Avec Sarah qui passait toutes les dix minutes.
— Ah. Oui.
Elle avait souri, sans le regarder. Lui regardait ses propres mains, ces mains qui ne savaient jamais quoi faire d'elles-mêmes.
— Tu es marié, avait-elle dit. Enfin, séparé. Enfin...
— En cours, avait-il complété. Ça fait huit mois.
— Huit mois, c'est long.
— Pour une séparation ? Ou pour être « en cours » ?
— Les deux.
Il avait ri, bas, sans joie. La lumière au plafond bourdonnait. Quelque part dans la cage de l'ascenseur, un câble gémissait doucement.
— Et toi ? avait-il demandé. Quelqu'un ?
— Personne depuis un an et demi.
— Un an et demi ? C'est long.
— Tu répètes tout ce que je dis.
— C'est pour gagner du temps.
Elle avait tourné la tête vers lui. Il avait les yeux fixés sur un point du sol, mais elle voyait bien qu'il ne regardait rien.
— Gagner du temps sur quoi ? avait-elle demandé.
Il n'avait pas répondu tout de suite. Puis :
— Sur ce qu'on va finir par se dire.
Le cœur de Camille avait fait un petit bond désordonné. Elle avait serré les genoux un peu plus fort, comme pour se tenir.
— Et qu'est-ce qu'on va finir par se dire ? avait-elle demandé.
— Je ne sais pas. C'est toi qui as commencé.
— J'ai rien commencé du tout.
— Tu m'as dit qu'on était seuls pour la première fois.
— C'est un fait.
— C'est un fait, avait-il répété, et cette fois elle n'avait pas relevé la répétition parce qu'il avait tourné la tête vers elle, et leurs regards s'étaient accrochés.
Le temps s'était étiré. Une seconde, peut-être deux. L'air de la cabine semblait avoir gagné quelques degrés.
Puis Théo s'était penché, lentement, comme s'il vérifiait quelque chose. Camille n'avait pas reculé. Leurs épaules s'étaient touchées. La sienne contre la sienne, la chaleur de l'un passant dans l'autre. Ni l'un ni l'autre n'avait bougé, comme s'ils voulaient tester la résistance du contact.
— On devrait peut-être... commença-t-il.
— Oui, avait-elle dit.
— Tu ne sais même pas ce que j'allais dire.
— Si. On devrait.
Il avait souri. Elle avait souri. Et leurs mains, ces mains qui traînaient sur le sol froid, s'étaient trouvées. Juste les doigts qui se frôlent d'abord, hésitants, puis qui se nouent, puis qui serrent. Et leurs lèvres qui se rencontrent.
Ce n'était pas un baiser de cinéma. Ce n'était pas un de ces baisers que l'on voit au ralenti, avec une musique de cordes et un vent qui soulève les cheveux. C'était un baiser maladroit, dans une cabine d'ascenseur de service, avec une lampe qui grésillait et un sac à main entre eux qu'il avait fallu déplacer. Mais c'était un vrai baiser.
Théo avait posé sa main sur la joue de Camille, cette main large, chaude, et il l'avait attirée à lui avec une douceur qui ne correspondait pas à la taille de sa paume. Camille avait fermé les yeux avant même que leurs lèvres ne se touchent, ce qui est toujours le signe qu'on en a envie depuis longtemps.
Leurs bouches s'étaient rencontrées. D'abord fermées, prudentes, comme deux inconnus qui se saluent. Puis plus ouvertes, plus affamées. Le goût de thé de Camille, le goût de café de Théo, et sous tout ça quelque chose de plus profond, de plus animal, une urgence qui montait.
Camille avait glissé sa main dans la nuque de Théo, ses doigts dans ses cheveux courts. Théo l'avait attirée contre lui, et elle était venue, s'était penchée, avait basculé, jusqu'à ce que sa poitrine s'écrase contre la sienne. On sentait, à travers le tissu du chemisier et de la chemise, la forme des corps. Les seins de Camille, souples, contre le torse de Théo. Le souffle de Théo, chaud, contre la bouche de Camille.
Le baiser avait duré longtemps. Plus longtemps qu'un baiser de politesse. Assez longtemps pour qu'ils oublient où ils étaient, assez longtemps pour qu'ils oublient qu'ils étaient collègues, assez longtemps pour que le monde se réduise à cette cabine de bois verni et de miroirs.
Quand ils s'étaient séparés, ils étaient essoufflés tous les deux. Leurs fronts s'étaient touchés. Ils avaient ri, un petit rire nerveux, incrédule.
— Voilà, avait dit Théo.
— Voilà quoi ?
— Voilà ce qu'on allait finir par se dire.
Elle avait ri plus fort, la tête renversée. Il en avait profité pour regarder sa gorge, cette gorge que le chemisier dégrafait laissait deviner, et il avait eu envie de l'embrasser là, à cet endroit précis où le pouls battait.
— On a le temps, avait-il dit.
— On a toute la nuit.
— Toute la nuit.
Il avait répété, et cette fois le mot avait une autre résonance. Une nuit entière. Dans un mètre cinquante sur un mètre cinquante. Avec des miroirs sur trois parois.
Ce n'est pas Théo qui avait dégrafé le chemisier de Camille. Ce n'est pas Camille qui avait déboutonné la chemise de Théo. Ils l'avaient fait ensemble, maladroitement, en riant, en se cognant les coudes contre les parois, en essayant de ne pas écraser la sacoche de Théo qui traînait sous eux.
Le chemisier de Camille était blanc, fin, et quand il s'était ouvert, Théo avait eu cette expiration brève, ce souffle qu'un homme lâche malgré lui quand il voit enfin ce qu'il a passé des mois à imaginer. Elle portait un soutien-gorge de dentelle noire, sans armatures, de ceux qui épousent plus qu'ils ne soutiennent. Sa peau était pâle, constellée de quelques taches de rousseur sous la clavicule, et ses seins, ronds, pleins, semblaient frémir à chaque respiration.
Théo avait posé la bouche sur cette clavicule. Il avait embrassé chaque tache de rousseur, une par une, comme s'il comptait quelque chose. Camille avait renversé la tête en arrière, ses mains dans les cheveux de Théo, sa gorge offerte.
— Tu es belle, avait-il murmuré contre sa peau.
— Continue de m'embrasser, avait-elle répondu, parce qu'elle n'avait pas envie de parler, elle avait envie de sentir.
Il avait fait glisser une bretelle. Puis l'autre. Le soutien-gorge était descendu, dévoilant les seins de Camille, leurs pointes dressées par le désir et par la fraîcheur de la cabine. Théo avait pris l'un d'eux dans sa main, en coupe, en pesant doucement la chaleur. Puis il avait baissé la tête et avait pris le mamelon dans sa bouche.
Camille avait gémi. Un vrai gémi, pas un de ces petits sons polis. Ses doigts s'étaient crispés dans les cheveux de Théo, elle avait plaqué sa poitrine contre son visage, elle avait ondulé des hanches, là, debout, dans une cabine d'ascenseur, la jupe encore en place.
De son côté, elle avait fini de déboutonner sa chemise. Elle l'avait ouverte des deux mains, avait posé les paumes à plat sur son torse, avait senti la chaleur de sa peau, la toison douce au creux de son sternum, les muscles qui roulaient sous ses doigts. Elle avait suivi la ligne de ses abdos, jusqu'à la ceinture. Elle avait défait la boucle. Elle avait baissé le zip.
— Attends, avait dit Théo en relevant la tête.
— Quoi ?
— La sacoche.
Elle avait éclaté de rire. Il avait poussé la sacoche du pied, l'avait coincée contre une paroi. Puis il avait repris Camille par la taille et l'avait soulevée, sans effort apparent, et elle avait enroulé ses jambes autour de lui.
Leurs bouches s'étaient retrouvées. Cette fois, le baiser était différent. Plus pressé. Plus profond. Le baiser de gens qui savent qu'ils vont baiser et qui veulent accélérer le processus tout en le savourant. Théo avait plaqué Camille contre la paroi du fond. Son dos contre le miroir froid, elle avait sursauté, puis avait ri, puis avait gémi quand il avait de nouveau pris son sein dans sa bouche.
— On n'a pas de lit, avait-elle dit.
— On a le sol.
— C'est dur.
— On a mon manteau.
Le manteau de Théo était posé sur le sol de l'ascenseur. Un manteau gris, en laine, qui valait probablement plus cher que le salaire d'une journée, et qui allait en prendre pour son grade. Ils s'étaient installés dessus, à genoux d'abord, face à face, puis Théo avait basculé en arrière et Camille s'était retrouvée sur lui.
Ils s'étaient déshabillés complètement, ou presque. La jupe de Camille avait fini par céder, glissée le long de ses jambes. Le pantalon de Théo, déjà ouvert, avait suivi. Il ne restait plus qu'un slip de dentelle noire, assorti au soutien-gorge, et un caleçon sombre. Les vêtements éparpillés, froissés, dans les coins.
Camille, assise à califourchon sur Théo, sentait sous elle son érection. Elle la sentait à travers le fin tissu, cette chaleur tendue, cette chose qui pousse et qui réclame. Elle avait ondulé des hanches, exprès, juste pour l'entendre gémir. Il avait gémi. Il avait posé les mains sur ses hanches, il l'avait guidée, il l'avait fait rouler contre lui.
— Tu fais ça exprès, avait-il dit, la voix rauque.
— Bien sûr que je fais ça exprès.
Il avait glissé une main entre eux. Ses doigts avaient trouvé le slip de dentelle, l'avaient écarté, s'étaient glissés dans la chaleur. Camille avait lâché un son, un son qui n'était ni un mot ni un gémi, quelque chose entre les deux. Elle était trempée. Ses doigts à lui l'avaient caressée, écartée, ouverte, et chaque contact envoyait une secousse dans sa colonne.
— Tu veux ? avait-il demandé, ce qui était presque comique vu l'état dans lequel ils étaient.
— Oui. Maintenant.
Il avait cherché son caleçon, l'avait poussé, libéré. Son sexe s'était dressé, tendu, lourd. Camille avait craché dans sa paume. Un geste peu glamour mais efficace et l'avait saisi, caressé, enduit. Théo avait fermé les yeux, la tête en arrière, les mâchoires serrées.
— Attention, avait-elle dit. Sinon tu vas finir avant qu'on commence.
— C'est toi qui dis ça, avec ta main.
Elle avait souri, féroce, et l'avait guidé. Quand il était entré en elle, l'ascenseur avait gémi. Un craquement de câble, quelque part au-dessus, comme si la machine elle-même avait réagi. Camille s'était figée une seconde, les yeux écarquillés, puis avait éclaté de rire.
— Tu crois qu'il va tomber ? avait-elle dit.
— S'il tombe, on s'en fout, avait répondu Théo.
— S'il tombe, on meurt.
— On meurt bien.
Elle avait ri de nouveau, puis le rire s'était éteint, parce que Théo avait bougé. Une poussée lente, profonde, qui l'avait remplie tout entière. Elle s'était penchée sur lui, les mains plantées de part et d'autre de sa tête, et avait commencé à bouger.
Le sol était dur sous les genoux de Camille, malgré le manteau. Les parois du miroir renvoyaient leurs corps, déformés, éclatés, dans un kaléidoscope de peau et d'ombres. Chaque fois qu'elle se redressait, elle se voyait, elle le voyait, elle voyait la façon dont leurs corps s'emboîtaient. C'était obscène et magnifique.
Théo la regardait. Il ne fermait pas les yeux. Il la regardait se mouvoir sur lui, la bouche entrouverte, les seins qui ballottaient à chaque mouvement, le ventre qui se creusait et se gonflait. Il avait les mains sur ses cuisses, sur ses hanches, il l'aidait à se soulever et à retomber, il imprimait le rythme.
— Tu es... commença-t-il.
— Chut. Bouge.
Il avait bougé. Il avait planté les pieds au sol, plié les genoux, et avait commencé à donner des coups de reins par en dessous. Camille s'était effondrée sur ses avant-bras, la bouche contre son cou, et avait gémi sans retenue.
Le rythme avait monté. D'abord lent, savouré, deux personnes qui se découvrent. Puis plus rapide, plus dur, plus désordonné. La cabine résonnait de leurs souffles, du bruit humide de leurs corps, des claquements sourds. Dehors, la ville continuait de vivre, indifférente. Dedans, un homme et une femme se baisaient sur le sol d'un ascenseur en panne, entre le sixième et le cinquième étage.
Camille avait attrapé la main de Théo, l'avait portée à sa bouche, avait mordu la base de son pouce. Il avait grogné. Elle l'avait mordu encore, plus fort, puis avait sucé l'endroit. Il avait accéléré.
— Comme ça, avait-elle dit. Comme ça.
Il avait obéi. Il la tenait maintenant par les fesses, il la soulevait et la ramenait sur lui, il la prenait avec une urgence qui n'avait plus rien de poli. Camille sentait monter cette chose au creux de son ventre, cette boule chaude qui se serre et qui va exploser.
— Je vais venir, avait-elle dit.
— Viens.
— Tu tiens ?
— Tiens bon.
Elle avait tenu. Trente secondes, peut-être quarante. Puis elle avait basculé. L'orgasme l'avait traversée comme une décharge, des pieds à la nuque, et elle s'était cambrée en poussant un cri qu'elle avait étouffé contre l'épaule de Théo. Ses muscles s'étaient refermés autour de lui, par vagues, et Théo avait senti chacune de ces vagues.
Il avait tenu bon deux poussées de plus. Puis il avait lâché, lui aussi, dans un grognement sourd, les mains crispées sur les hanches de Camille, le corps arqué, les dents serrées.
Ils étaient restés là, l'un sur l'autre, haletants. Le cœur de Théo battait contre la joue de Camille. Le cœur de Camille battait contre le torse de Théo. Deux tambours désordonnés qui peu à peu reprenaient un rythme commun.
— L'ascenseur n'est pas tombé, avait murmuré Camille.
— Je te l'avais dit.
Elle avait ri, faiblement, sans bouger. Elle n'avait pas envie de bouger. Elle avait envie de rester là, dans cette chaleur, avec ce poids sous elle et ces bras autour d'elle.
Ils étaient restés longtemps immobiles. Puis la position était devenue inconfortable, et ils s'étaient réorganisés. Théo s'était assis contre la paroi, Camille blottie entre ses jambes, le dos contre son torse, la tête sous son menton. Il avait remonté son manteau sur leurs jambes. Elle avait posé sa main sur la sienne, sur son ventre.
— On va devoir remettre des vêtements, avait-elle dit.
— Plus tard.
— Il fait froid.
— Tu as froid ?
— Non. Mais j'ai froid.
Il avait serré les bras autour d'elle. Elle avait souri dans le vide. Ils avaient parlé. Vraiment parlé, cette fois. De leurs vies, de leurs séparations, de leurs solitudes. Théo avait raconté son mariage qui s'était défait à petit feu, les années d'usure, le jour où ils avaient compris qu'ils étaient devenus deux colocataires polis. Camille avait raconté son dernier amour, un homme charmant et absent, qui l'avait quittée pour un travail à l'étranger sans jamais lui proposer de le suivre.
— Et toi, qu'est-ce que tu cherches ? avait-il demandé.
— Je ne sais pas. Quelqu'un qui reste.
— C'est une bonne chose à chercher.
— Et toi ?
— La même. Quelqu'un qui n'a pas peur.
Elle avait tourné la tête, l'avait regardé. Ses yeux à elle étaient clairs, presque verts dans cette lumière de néon. Ses yeux à lui étaient sombres, fatigués, mais vivants.
— Tu as peur, toi ? avait-elle demandé.
— Tout le temps. Mais pas là.
— Pourquoi pas là ?
— Parce que là, on ne peut pas partir. C'est ça, le truc. On ne peut pas partir.
Elle avait souri, lentement.
— Donc tu as profité de la situation.
— Absolument.
— Salaud.
— Oui.
Il l'avait embrassée sur la tempe, sur la joue, au coin de la bouche. Elle s'était retournée complètement, s'était mise à genoux face à lui, l'avait enjambé de nouveau. Cette fois, ce n'était plus l'urgence de la découverte. C'était autre chose. Plus lent, plus attentif. Une seconde fois qui avait le goût d'une première.
Ils avaient pris leur temps. C'était presque une gageure dans un espace aussi réduit, avec un sol aussi dur. Mais ils l'avaient fait. Camille avait embrassé chaque centimètre de Théo. Son front, ses paupières, le creux derrière son oreille, la ligne de son cou. Elle était descendue le long de son torse, avait léché ses mamelons, avait suivi la piste de poils qui descendait vers son ventre. Elle avait pris son sexe dans sa bouche, lentement, en le regardant par en dessous.
Théo avait posé la main sur sa tête, sans forcer. Il la regardait, incrédule. Ses cheveux courts, sa bouche pleine, ses yeux levés vers lui. Il avait l'impression d'être dans un rêve, ou dans un film, un de ces films qu'on regarde seul et qu'on oublie. Sauf que c'était réel, et que le sol était dur, et que l'ascenseur sentait le carton.
— Tu es douée, avait-il dit.
Elle avait souri autour de lui, ce qui est une chose étrange à sentir, et avait continué. Sa langue, ses lèvres, sa main qui allait et venait à la base. Il avait dû se retenir, fermer les yeux, penser à des choses ternes. Le dossier fiscal. Les réunions du mardi. La pluie dehors.
— Attends, avait-il dit. Sinon je finis là.
Elle s'était redressée, l'avait enjambé. Il l'avait prise par les hanches et l'avait abaissée sur lui. Cette fois, l'entrée s'était faite lentement, savamment, centimètre par centimètre. Camille avait fermé les yeux, avait senti chaque parcelle de lui qui la remplissait. C'était différent de la première fois. Plus plein, plus conscient.
Elle avait commencé à bouger. Un mouvement circulaire d'abord, puis des va-et-vient lents, longs, jusqu'à ce que Théo touche ce point en elle qui la faisait frémir à chaque passage. Elle avait gémi, la tête en arrière.
— Là ? avait-il demandé.
— Oui. Là.
Il avait répété le mouvement. Encore. Encore. Il tenait le rythme, précis, patient, et Camille sentait monter une seconde vague, plus lente que la première, plus profonde aussi. Elle avait posé les mains sur ses épaules pour se stabiliser. Il avait posé les siennes sur ses seins.
Leurs regards ne se quittaient plus. C'était ça, le plus fou. Dans cet espace exigu, dans cette cabine de miroirs, ils se regardaient droit dans les yeux pendant que leurs corps se donnaient l'un à l'autre. Comme s'ils voulaient graver la scène. Comme s'ils savaient que ce moment-là, ce moment précis, ne reviendrait jamais.
Camille avait atteint son deuxième orgasme dans un long frisson, sans cri cette fois, juste un souffle coupé et un corps qui tremble. Théo avait suivi, quelques secondes plus tard, en la serrant contre lui comme s'il avait peur qu'elle s'échappe.
Ils étaient restés enlacés, haletants, moites. Leurs souffles se mêlaient. La lumière bourdonnait. Quelque part dans la cage, un câble gémissait.
Puis l'ascenseur avait redémarré. Ils l'avaient senti avant de l'entendre. Une vibration, d'abord, dans le plancher. Puis le moteur qui se réveille, quelque part en haut. Puis la secousse, douce cette fois, et la cabine qui reprend sa descente.
— Oh non, avait dit Camille.
— Oh non quoi ?
— On n'a pas fini de remettre nos vêtements.
Le compteur des étages s'était mis à défiler. Cinq, quatre, trois. Ils s'étaient levés d'un bond, s'étaient cognés dans la précipitation, avaient éclaté de rire. Théo avait ramassé son pantalon, avait cherché sa chemise. Camille avait enfilé sa jupe à l'envers, avait dû la remettre, avait juré. Le soutien-gorge avait disparu, il avait fallu le retrouver sous le manteau. Les chaussures, les chaussettes. La sacoche. Deux. Un. La cabine ralentissait.
Ils s'étaient regardés. Lui, la chemise à moitié rentrée, une tache de café sur la manche. Elle, les cheveux en bataille, le chemisier boutonné de travers. L'air de deux personnes qui viennent de baiser, ce qu'ils étaient, exactement.
— On dit rien ? avait-elle demandé.
— À qui ?
— Aux autres.
— Aux autres quoi ?
— Aux autres, Théo. Aux collègues.
Il avait souri.
— On ne dit rien.
La porte s'était ouverte sur le hall du rez-de-chaussée. Vide. Il était vingt-deux heures passées. La femme de ménage, au fond, passait la serpillière en écoutant de la musique dans des écouteurs. Elle n'avait pas levé les yeux.
Ils étaient sortis de l'ascenseur. Le hall était immense, éclairé, froid, normal. Le monde réel. Le monde des badges et des mails. Camille avait senti un petit pincement, comme un regret.
— Je prends le métro par là, avait-elle dit en montrant la sortie.
— Moi aussi.
Ils étaient restés un instant, face à face, dans ce hall trop grand. Puis Théo avait fait un pas, l'avait prise par la taille, l'avait embrassée une dernière fois. Un baiser long, calme, définitif, qui n'avait plus rien de la précipitation de la cabine.
— À demain, avait-il dit.
— À demain.
Le lendemain matin, il pleuvait encore. Camille était arrivée à l'heure. Théo était arrivé en retard. Ils s'étaient croisés près de la machine à café, comme tous les matins. Elle avait rempli sa tasse. Il avait rempli la sienne.
— Bonjour, avait-elle dit.
— Bonjour.
Rien d'autre. Devant tout le monde, à la machine à café, ils avaient joué la comédie. Deux collègues polis, distants, normaux. Pas un regard de trop, pas un sourire complice. C'était presque cruel. Puis Camille s'était assise à son bureau. Et sur son clavier, il y avait un post-it jaune. Une écriture d'homme, penchée, appliquée.
*Le sixième étage. 18h30. Je t'attends.*
Elle avait souri. Elle avait senti son cœur battre. Elle avait plié le post-it et l'avait glissé dans sa poche. À dix-huit heures trente, elle avait pris l'ascenseur de service. Il y était déjà, adossé à la paroi du fond, les mains dans les poches. La porte s'était refermée. La cabine avait commencé sa descente.
— Tu as vu mon post-it, avait-il dit.
— Oui.
— Et ?
Elle avait souri.
— Et appuie sur le bouton d'alarme.
Il avait tendu le bras, lentement, sans la quitter des yeux, et avait enfoncé le bouton rouge. La sonnerie avait retenti. L'ascenseur s'était arrêté entre le sixième et le cinquième.
— Et maintenant ? avait-il demandé.
— Maintenant, avait dit Camille en déboutonnant son chemisier, on a tout le temps.
Il l'avait regardée, cette fois sans hésiter, et il avait souri comme un homme qui a compris quelque chose d'important. Puis il avait recommencé à compter ses taches de rousseur, une par une, comme la veille.
Un an plus tard, presque jour pour jour, ils avaient emménagé ensemble. Un appartement au cinquième étage, avec un ascenseur qui tombait souvent en panne. Théo avait dit que c'était un signe. Camille avait dit que c'était surtout une escroquerie du syndic.
Le soir de leur crémaillère, quand les collègues étaient partis, ils s'étaient retrouvés tous les deux dans le couloir. Camille avait posé sa tête contre l'épaule de Théo.
— Tu te souviens de la cabine ? avait-elle dit.
— Tous les jours.
— Qu'est-ce qui se serait passé si l'ascenseur n'était pas tombé en panne ?
Il avait réfléchi, sincèrement.
— On aurait fini par se dire les choses. Plus tard. Plus mal.
— Tu crois ?
— Oui. On aurait attendu des mois. On se serait regardés de loin. Un jour, il y aurait eu un pot de départ, trop de vin, un taxi partagé. Ça aurait été moins bien.
— Moins bien comment ?
— Moins toi et moi. Plus compliqué.
Elle avait souri, l'avait embrassé. Puis elle avait appuyé sur le bouton de l'ascenseur, par jeu. La porte s'était ouverte. La cabine était vide. Ils étaient entrés. Elle avait appuyé sur le bouton du sixième, puis sur le bouton d'alarme. L'ascenseur s'était arrêté entre le quatrième et le cinquième.
— Encore ? avait dit Théo.
— Encore, avait dit Camille en dégrafant sa bague de fiançailles pour la glisser dans sa poche.
Et l'ascenseur avait gémi, comme la première fois, comme chaque fois, comme s'il savait.
*Fin.*
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