Chapitre 4 — La rentrée
Le matin de sa rentrée, Elsa se réveilla avant le réveil. Pendant quelques secondes, elle ne sut plus exactement où elle était. Le plafond incliné, la lumière pâle qui filtrait sous le store et le bruit étouffé de la rue lui rappelèrent presque aussitôt Paris, la chambre sous les toits et cette journée qu’elle avait attendue tout l’été avant de commencer à la redouter. Quelques jours auparavant, le mot université avait encore quelque chose d’abstrait et de prometteur. À présent, il désignait des couloirs dans lesquels elle allait entrer seule, des groupes déjà formés peut-être, des visages qui décideraient en quelques secondes de l’impression qu’elle leur faisait. Elle avait dix-huit ans depuis quelques mois seulement et, pour la première fois, ce chiffre ne lui paraissait pas suffisant pour se sentir adulte.
Elle se leva beaucoup trop tôt et passa davantage de temps qu’elle ne l’aurait voulu devant les vêtements choisis avec Camille. Le pantalon fluide tombait mieux que ses jeans habituels et le haut clair, assez simple, ne donnait pas l’impression qu’elle avait cherché à séduire qui que ce soit. C’était exactement ce qu’elle voulait : être remarquée suffisamment pour ne pas paraître négligée, mais pas assez pour être immédiatement cataloguée. Elle enfila pourtant sa brassière noire avant même de mettre le haut. Sur ce point, toutes les conversations des jours précédents n’avaient rien changé. À l’idée de passer plusieurs heures au milieu d’inconnus, elle ne se sentait absolument pas capable d’assumer que ses tétons, naturellement longs et très faciles à deviner sous les tissus, puissent se marquer au moindre froid ou au moindre trouble. Elle aurait déjà assez à faire avec sa taille.
Lorsqu’elle descendit prendre sa douche, l’appartement était silencieux. Jean était parti depuis longtemps et Camille n’était pas encore revenue de la piscine. Elsa commençait à prendre ses repères dans la grande salle de bains : ses flacons occupaient désormais une petite partie de l’étagère, sa serviette était accrochée près de celle de Camille et elle n’avait plus besoin de vérifier deux fois qu’elle ne laissait rien traîner. Ces détails minuscules lui donnaient parfois l’impression d’entrer beaucoup plus profondément dans la vie du couple que ne l’aurait fait une simple location. Elle se maquilla très légèrement devant le grand miroir, puis retira presque tout ce qu’elle venait de mettre. Elle voulait avoir l’air un peu plus adulte sans que cela se voie qu’elle avait précisément essayé d’avoir l’air plus adulte.
Camille apparut au moment où Elsa terminait son café. Elle revenait de la piscine, les cheveux encore humides, un sac de sport sur l’épaule et une veste légère passée sur une tenue près du corps. Sa peau conservait cette couleur chaude que le soleil de l’été avait laissée sur elle, et Elsa eut une nouvelle fois cette pensée inconfortable : elles mesuraient exactement la même taille, mais semblaient appartenir à deux âges différents d’un même corps. Chez Camille, les épaules étaient droites, le dos ferme, les jambes dessinées par des années de natation. Elsa avait la même longueur mais pas encore cette manière d’habiter son mètre quatre-vingt-un. Camille la regarda simplement de la tête aux pieds et lui dit que sa tenue lui allait très bien. Le compliment fut bref, sans analyse et sans conseil. Il rassura pourtant Elsa plus qu’elle ne voulut le montrer.
Camille devina son inquiétude à la façon dont elle triturait la fermeture de son sac. Elle ne lui fit pas un discours sur la confiance en soi ; elle lui rappela seulement que la plupart des étudiants seraient probablement trop occupés à se demander ce qu’Elsa pensait d’eux pour consacrer beaucoup de temps à la juger. Avant qu’elle parte, elle ajusta machinalement le revers de sa veste qui s’était replié sur lui-même. Ses doigts effleurèrent une seconde son épaule. Elsa sentit immédiatement cette proximité comme elle sentait désormais tout ce qui venait de Camille, avec une précision qui l’agaçait presque. Elle quitta l’appartement soulagée de retrouver l’air frais de la rue, comme si Paris lui-même pouvait remettre un peu d’ordre dans ses pensées.
Le trajet jusqu’à l’université se passa mieux qu’elle ne l’avait imaginé. Elle avait reconnu la station quelques jours plus tôt, repéré le bâtiment et enregistré l’itinéraire comme si son téléphone risquait de l’abandonner entre deux arrêts de métro. Ce fut seulement devant l’entrée qu’elle sentit revenir la tension. Des dizaines de jeunes de son âge occupaient le trottoir, certains seuls, d’autres déjà réunis par deux ou trois. Elsa ralentit. Sa taille la rendait visible avant même qu’elle eût ouvert la bouche et elle sentit ce réflexe ancien qui lui donnait envie de rentrer légèrement les épaules. La voix de Camille lui revint aussitôt : se voûter ne la rendrait pas plus petite, cela lui donnerait seulement mal au dos. Elle inspira et se redressa.
La matinée se construisit de choses minuscules : trouver le bon amphithéâtre, choisir une place qui ne fût ni trop devant ni ostensiblement au fond, comprendre où se trouvaient les salles, répondre à une fille qui lui demanda si le siège voisin était libre. Cette fille s’appelait Nina. Elle était plus petite qu’Elsa, brune, avec des cheveux bouclés qu’elle repoussait continuellement derrière une oreille et un visage si mobile que son sourire semblait changer toutes les quelques secondes. Un petit appareil photo d’occasion pendait à son poignet par une courroie usée. Pendant les dix minutes d’attente avant le début du cours, elle photographia sans y penser une rangée de sièges vides, les mains d’un étudiant qui pliait son programme et la lumière qui tombait sur le rebord d’une fenêtre. Quand Elsa lui demanda si elle faisait de la photo, Nina répondit simplement qu’elle en faisait tout le temps, « surtout quand je m’ennuie ». Un peu plus tard, un garçon vint leur demander si elles savaient où se déroulait le cours suivant. Il s’appelait Mathis, avait dix-neuf ans et était suffisamment grand pour qu’Elsa ne se sente pas gigantesque à côté de lui. Il plaisanta sur son propre sens de l’orientation, et Elsa se surprit à aimer immédiatement sa manière de sourire.
Ce détail la rassura plus qu’elle ne l’aurait cru. Depuis sa rencontre avec Camille, elle avait commencé à examiner chacun de ses propres désirs comme s’ils constituaient les indices d’une enquête. Or Mathis lui plaisait d’une manière qu’elle connaissait déjà. Elle remarqua ses épaules sous son sweat, sa voix un peu grave, les mains longues avec lesquelles il tenait son téléphone. Quand il se pencha au-dessus de son carnet pour comparer leurs horaires, Elsa sentit son parfum et eut ce petit mouvement intérieur, simple et familier, qu’elle avait déjà connu avec des garçons au lycée. Elle pensa brièvement à son ancien petit ami, Hugo, avec lequel elle avait découvert les premiers baisers et une part de sa sexualité. Elle n’avait jamais eu besoin de se convaincre qu’Hugo lui plaisait. Cette attirance-là avait été évidente. Mathis lui rappelait qu’elle n’avait pas disparu.
À midi, Nina, Mathis et Elsa mangèrent ensemble avec une autre étudiante. Nina demanda presque immédiatement à Elsa si elle avait déjà fait du mannequinat. La question était tellement prévisible qu’Elsa en sourit avant même d’y répondre. Elle expliqua que non et que sa grande taille n’avait jamais constitué un projet professionnel. Nina observa alors, avec un sérieux nouveau, qu’elle avait surtout une façon intéressante de prendre beaucoup de place tout en essayant visiblement d’en prendre le moins possible. Elsa ne sut pas si elle devait se sentir comprise ou mise à nu. Nina leva son appareil, sans déclencher, et demanda : « Je pourrais te photographier un jour ? » Le refus sortit presque aussitôt : pas aujourd’hui. Nina abaissa immédiatement l’appareil. « Alors pas aujourd’hui. » Aucun marchandage, aucune plaisanterie. Cette facilité à accepter le non plut à Elsa. Mathis, lui, observa qu’elle avait surtout l’air beaucoup moins perdue que lui. Elsa rit. Elle apprécia qu’il cherche son regard lorsqu’il parlait, mais la petite question de Nina resta avec elle bien après le déjeuner : quelqu’un avait voulu la photographier et, pour la première fois, elle ne s’était pas demandé si c’était parce qu’on trouvait son corps étrange.
Nina était jolie elle aussi. Elsa le constata avec une facilité nouvelle, comme si le simple fait d’avoir admis l’effet de Camille l’autorisait désormais à regarder les femmes plus franchement. Elle aimait la bouche expressive de Nina, ses yeux sombres, la façon dont ses boucles encadraient son visage. Pourtant elle ne ressentit pas encore le bouleversement que Camille provoquait en elle. Cette différence la troubla. Elle se demanda si Camille était une exception, si son attirance pour elle tenait à son assurance, à leur différence d’âge ou à cette intimité inhabituelle dans laquelle elles avaient été précipitées. Puis Mathis frôla son genou sous la table en reculant sa chaise et s’excusa avec un sourire. Elsa sentit une chaleur familière lui traverser le ventre. Elle n’avait donc rien cessé d’aimer ; quelque chose de nouveau venait simplement peut-être s’ajouter.
Les cours de l’après-midi laissèrent peu de place à ces questions. À dix-sept heures, lorsqu’elle ressortit enfin, elle était épuisée moins par ce qu’elle avait appris que par l’effort d’avoir été attentive à tout : les noms, les salles, les codes sociaux, les groupes qui commençaient déjà à se former. Pourtant la journée n’avait pas été mauvaise. Elle avait le numéro de Nina, celui de Mathis, quelques notes sur les cours et même une conversation de groupe qui s’était créée avant la fin de l’après-midi. Elle avait surtout franchi cette première journée sans se sentir réduite à sa taille ou à son corps, ce qui lui parut presque une victoire.
Lorsqu’elle rentra, Camille était dans la cuisine. Elsa posa son sac et raconta davantage qu’elle ne l’avait prévu : l’amphithéâtre, Nina, Mathis, la question sur le mannequinat, la peur qu’elle avait eue de paraître trop ceci ou pas assez cela. Camille l’écoutait en préparant deux thés, sans transformer chacune de ses phrases en conseil. Elle remarqua seulement, avec une ironie légère, qu’Elsa semblait avoir déjà retenu les prénoms de deux personnes sur plusieurs centaines. Elsa sentit ses joues chauffer et protesta que cela ne signifiait rien. Camille ne répondit pas, mais son sourire suffisait à montrer qu’elle avait noté quelque chose.
Au moment où Elsa pensait remonter se changer, Camille lui rappela la promesse faite après le marché : leur première vraie sortie toutes les deux. Jean ne rentrerait pas avant très tard ; une intervention s’était prolongée et il avait encore un dîner professionnel. Elles pouvaient boire un verre puis dîner quelque part si elles en avaient envie. Elsa sentit sa fatigue reculer presque immédiatement, réaction qui l’agaça autant qu’elle lui fit plaisir. Elle aurait voulu accepter avec le détachement d’une fille pour qui la proposition n’avait rien de particulier. Elle se contenta de dire que oui, cela lui ferait plaisir.
Dans sa chambre, le choix des vêtements redevint soudain plus compliqué qu’au matin. Elle essaya un jean, le trouva trop large sur ses jambes, remit son pantalon puis l’enleva. Camille finit par monter avec deux cintres, comme si elle avait deviné l’hésitation. L’un portait une robe qu’Elsa trouva trop élégante ; l’autre, un pantalon sombre et un chemisier sans manches au tissu souple dont la coupe convenait mieux à sa silhouette. Elsa passa le chemisier, aperçut les bretelles de sa brassière sous le tissu et resta quelques secondes devant le miroir. Camille ne dit rien. Ce fut Elsa qui demanda si le vêtement tomberait réellement mieux sans. Camille répondit que probablement oui, mais surtout que son dos lui serait reconnaissant de passer quelques heures sans cette bande serrée. Elle ajouta aussitôt qu’il n’y avait aucun défi à réussir.
Cette absence d’insistance la rassura : Camille ne lui demandait ni de se montrer ni de lui prouver quoi que ce soit. Elsa savait qu’elle pourrait aussi bien conserver sa brassière, et cette liberté rendit son choix plus simple. Elle resta une seconde immobile puis tourna le dos à Camille. Elle retira le chemisier, passa les bras au-dessus de sa tête et ôta rapidement sa brassière. Ce geste, pourtant banal dans une chambre, lui donna l’impression de franchir quelque chose. Camille, placée derrière elle, remarqua aussitôt les petits boutons et les rougeurs du haut de son dos, exactement sous les zones où l’élastique et le tissu avaient frotté toute la journée. Elle les examina de près et confirma que la peau était plus irritée que deux jours auparavant. « Raison de plus pour ne pas la remettre ce soir », dit-elle simplement. Elsa acquiesça, encore tournée, avant d’enfiler le chemisier directement sur sa peau.
Le changement lui parut immense alors qu’il modifiait à peine sa silhouette. Elle eut d’abord le réflexe de croiser les bras, consciente du contact direct du tissu et surtout de la possibilité que ses tétons se devinent selon la lumière ou le froid. Ils avaient toujours été très réactifs, beaucoup plus que sa poitrine presque inexistante ne le laissait imaginer, et cette visibilité avait alimenté une bonne partie de son complexe. Camille, elle, ne fixa ni sa poitrine ni le vêtement. Elle ajusta seulement une couture à son épaule et lui dit que la tenue lui allait très bien. Ce naturel calma Elsa plus efficacement que n’importe quel discours. Elle se regarda à nouveau : le chemisier tombait mieux, son torse paraissait simplement plus naturel. Pour la première fois, elle envisageait réellement de sortir ainsi.
Camille avait elle aussi changé de tenue. Elle portait un pantalon clair très simple et un haut noir au décolleté plus marqué que celui de la robe du marché. Rien d’excessif, rien qu’Elsa aurait jugé particulièrement audacieux sur une autre femme. Sur Camille, le vêtement semblait pourtant attirer la lumière exactement là où Elsa essayait de ne pas regarder. Sa peau dorée contrastait avec le noir du tissu et la courbe de sa poitrine apparaissait avec cette évidence tranquille qui la fascinait depuis leur première rencontre. Elsa lui dit que son haut était très beau. Camille la remercia puis retourna le compliment. Cette fois Elsa ne détourna pas immédiatement la remarque par une plaisanterie sur sa maigreur. Elle l’accepta simplement.
Pendant les premières minutes dehors, Elsa pensa presque continuellement à ce qu’elle ne portait plus. Elle vérifiait le tombé du tissu lorsqu’elle marchait, se demandait si la lumière d’une vitrine révélait trop nettement sa poitrine et regrettait parfois son audace. Puis rien ne se produisit. Les passants continuaient leur chemin, Camille parlait avec elle comme auparavant, et la ville ne semblait accorder aucune importance à cette décision qui lui avait paru énorme dans sa chambre. Elsa finit par oublier sa brassière pendant plusieurs minutes d’affilée. Ce fut peut-être la première véritable liberté de la soirée.
Elles choisirent un bar en terrasse à quelques rues de là. La conversation s’éloigna vite des détails pratiques. Camille parla de ses études, de ses débuts difficiles, de la peur qu’elle avait eue d’être prise pour une stagiaire lorsqu’elle avait commencé à recevoir ses premiers patients. Elsa fut surprise d’entendre cette femme qu’elle imaginait si assurée raconter des incertitudes qui ressemblaient aux siennes. Camille avait seulement appris à ne pas les laisser décider de tout. Elsa raconta à son tour davantage de choses sur le lycée, sur Hugo, son premier petit ami sérieux, et sur la séparation tranquille qui avait précédé son départ pour Paris. Camille ne parut ni surprise ni curieuse au-delà de ce qu’Elsa choisissait de raconter. Cette absence de jugement facilita encore la confidence.
Parler d’Hugo produisit sur Elsa un effet inattendu. Elle se revit quelques mois plus tôt, embrassée contre le portail de ses parents, se rappela le plaisir très réel qu’elle avait éprouvé à sentir les mains d’un garçon sur elle et l’impatience avec laquelle elle avait parfois attendu de le retrouver. Rien de tout cela n’avait été faux. L’attirance qu’elle ressentait maintenant pour Camille n’effaçait pas celle-là. Au contraire, la coexistence des deux expériences commençait à rendre le monde plus vaste et plus confus. Elle n’avait pas encore envie d’un mot. Elle voulait simplement cesser de traiter ses sensations comme des contradictions.
Un homme installé à une table voisine regarda Camille plusieurs fois. Il avait une quarantaine d’années et ne faisait aucun effort particulier pour dissimuler son intérêt. Elsa le remarqua presque immédiatement. Au troisième regard, elle éprouva une irritation si nette qu’elle en fut stupéfaite. Camille, elle, continuait à parler comme si de rien n’était. Elsa comprit alors que la jalousie qu’elle ressentait n’avait rien à voir avec les hommes en général. Plus tôt dans la journée, l’attention de Mathis lui avait plu. Celle de cet inconnu la dérangeait uniquement parce qu’elle visait Camille. Elle n’aimait pas qu’il la regarde comme elle-même essayait précisément de ne pas la regarder.
Le dîner se fit dans un petit restaurant voisin où aucune montagne de fromage ne menaçait la carte. Leur aversion commune pour les plats gratinés ou noyés sous le fromage devint une plaisanterie récurrente. Elsa se détendit. Elle parla davantage qu’au marché, non parce qu’elle avait brusquement gagné en assurance, mais parce que la journée lui avait donné des choses à raconter. Elle évoqua Nina, dont l’énergie l’amusait, puis Mathis, dont elle reconnut qu’il était « plutôt beau » avant de regretter aussitôt de l’avoir dit. Camille eut seulement un sourire. Elle ne demanda pas lequel des deux lui plaisait le plus ; à cet instant, Elsa lui en fut presque reconnaissante.
En sortant du restaurant, elles marchèrent lentement. Paris paraissait différent la nuit, moins monumental, plus proche. Au passage d’une rue étroite, une voiture tourna trop vite et Camille posa instinctivement une main au milieu du dos d’Elsa pour la retenir une seconde sur le trottoir. Le geste ne dura presque rien. Pourtant Elsa sentit la paume à travers le tissu longtemps après qu’elle eut disparu. Elle se demanda avec lassitude si elle allait désormais enregistrer chaque contact de Camille avec cette précision absurde. Son désir n’avait rien de spectaculaire ; il s’installait dans les détails, et c’était peut-être ce qui le rendait si difficile à écarter.
Lorsqu’elles rentrèrent, l’appartement était encore vide. Elles restèrent quelques minutes dans la cuisine avec une tisane. Camille lui fit remarquer qu’elle avait paru beaucoup plus à l’aise dehors au bout d’une heure, y compris sans sa brassière. Elsa admit que le plus étrange avait été de constater que personne ne s’en souciait. La conversation revint sur l’homme de la terrasse. Elsa demanda si Camille avait remarqué son regard. Camille répondit que oui, presque immédiatement, puis expliqua qu’elle avait appris depuis longtemps que remarquer un regard ne l’obligeait ni à y répondre ni à changer sa façon d’être. Certains regards étaient lourds ou intrusifs ; d’autres n’étaient que la constatation silencieuse d’une attirance. « On sent généralement très bien la différence », ajouta-t-elle en regardant Elsa droit dans les yeux.
Elsa sentit son visage chauffer. Depuis plusieurs jours, elle observait Camille avec une prudence qu’elle croyait discrète : sa peau, ses robes, son décolleté, le mouvement de son corps lorsqu’elle marchait. Pour la première fois, elle se demanda sérieusement combien de ces regards Camille avait remarqués. Le bruit de la clé dans la serrure interrompit cette pensée avant qu’elle puisse aller plus loin.
Jean entra quelques secondes plus tard, grand, élégant malgré une journée manifestement longue, les cheveux grisonnants et la fatigue visible autour des yeux. Il salua Elsa avec chaleur, lui demanda comment s’était passée sa rentrée, puis se tourna vers sa femme. Il posa une main à la taille de Camille et l’embrassa. Le baiser fut bref, familier, sans aucune volonté d’être vu. Rien dans la scène n’avait quoi que ce fût d’extraordinaire ; c’était précisément ce qui la rendit difficile pour Elsa. Elle vit la proximité évidente de leur couple, ce droit tranquille de se toucher qui appartenait à leur mariage et auquel elle n’avait aucune part. La jalousie lui revint, nette, immédiate, accompagnée cette fois d’une culpabilité plus lourde parce que Jean venait encore de se montrer gentil avec elle.
Au moment où il allait gagner la suite parentale, Camille lui parla des boutons aperçus dans le dos d’Elsa. Jean revint avec l’attention professionnelle de quelqu’un à qui l’on venait de signaler un détail médical et demanda simplement s’il pouvait regarder. Elsa accepta. Elle se tourna, ouvrit quelques boutons de son chemisier et le fit glisser assez bas sur ses épaules pour découvrir le haut de son dos tout en maintenant le devant contre elle. Jean observa les rougeurs, lui posa quelques questions sur les démangeaisons et confirma que l’aspect évoquait surtout une irritation par frottement et transpiration. Il lui conseilla d’éviter quelques jours les vêtements trop serrés et d’appliquer une fine couche d’une pommade apaisante. S’il n’y avait pas d’amélioration, il faudrait évidemment faire examiner la peau plus précisément.
Jean alla chercher le tube dans la pharmacie puis disparut vers sa douche. Elsa le remercia et referma son chemisier, soulagée de voir que la scène avait été aussi simple qu’une consultation. Le véritable problème apparut lorsqu’elle essaya d’atteindre elle-même la zone entre ses omoplates. Même en passant un bras par-dessus l’épaule, ses doigts n’arrivaient qu’aux bords des rougeurs. Après deux tentatives maladroites, elle dut se rendre à l’évidence : si elle voulait suivre le conseil de Jean, elle avait besoin d’aide. Demander à Camille lui parut soudain beaucoup plus difficile que de montrer son dos à son mari.
Elle finit pourtant par lui tendre le tube. Camille comprit aussitôt et lui proposa de le faire sans donner à la situation plus d’importance qu’elle n’en avait. Elsa se tourna de nouveau et abaissa le haut du chemisier sur ses épaules. Camille déposa un peu de pommade sur ses doigts puis l’étala doucement sur les zones irritées. La crème était fraîche ; les mains de Camille, elles, étaient chaudes. Le contact était médical dans son intention, presque banal dans le geste, mais Elsa sentit chaque passage des doigts sur sa peau avec une précision qui lui coupa momentanément le fil de ses pensées. Elle resta immobile, consciente du chemisier posé directement sur sa poitrine et de la réaction de son corps à cette proximité.
Ses tétons se dressèrent sous le tissu avec cette facilité qu’elle connaissait trop bien. Chez elle, l’excitation s’y manifestait souvent avant même qu’elle ait formulé ce qu’elle désirait : ils devenaient fermes, très sensibles, au point que le simple frottement d’un vêtement pouvait amplifier le plaisir. Elsa en avait longtemps eu honte parce que cette réaction était visible. Ce soir-là, elle comprit qu’elle ne pouvait pas l’empêcher davantage qu’elle ne pouvait ordonner à son cœur de ralentir lorsque Camille approchait. Elle espéra seulement que Camille, placée derrière elle, ne remarquerait rien.
Lorsque le soin fut terminé, Elsa remonta son chemisier avec un empressement qu’elle voulut discret. Camille lui recommanda de dormir sans brassière et de renouveler l’application le lendemain. Puis elle lui demanda si cette première sortie avait été à la hauteur de la promesse. Elsa répondit que oui. Le mot était beaucoup trop faible, mais elle n’en trouva pas d’autre. Elle souhaita bonne nuit et remonta dans sa chambre avec le tube à la main et la sensation persistante de doigts chauds entre les omoplates.
Une fois seule, Elsa retira lentement les vêtements prêtés et les plia sur la chaise. Elle resta nue un moment devant le miroir. Sa poitrine était toujours presque plate, ses tétons toujours trop visibles selon les critères qu’elle s’était imposés pendant des années, ses jambes toujours trop longues. Rien n’avait changé et pourtant quelque chose n’était plus tout à fait pareil. La soirée sans brassière lui avait appris que son corps pouvait être vu sans devenir immédiatement le sujet d’un jugement et, plus troublant encore, qu’il pouvait attirer un regard. Elle se tourna légèrement de profil, observa la ligne étroite de son torse et ces pointes dont la forme se dessinait si facilement sous les tissus. Pendant des années, cette particularité l’avait embarrassée au point de lui faire choisir des brassières trop serrées ; ce soir-là, pour la première fois, elle ne chercha pas à la faire disparaître.
Elle se glissa sous la couette et tenta de dormir, mais chaque fois qu’elle fermait les yeux Camille revenait : le haut noir, la peau dorée au-dessus du décolleté, la manière dont le tissu suivait sa poitrine lorsqu’elle se penchait, les longues jambes sous le pantalon clair, puis cette main posée au milieu de son dos dans la rue et, plus tard, les doigts chauds étalant la pommade entre ses omoplates. Rien de ce que Camille avait fait n’avait été sexuel, et pourtant le corps d’Elsa semblait décidé à ne pas respecter cette distinction. Elle passa une main sous le drap sans vraiment prendre la décision de le faire. Le geste lui était familier ; ce qui changeait, c’était ce qu’elle acceptait enfin de laisser entrer dans son imagination.
Sa main gauche remonta sur sa poitrine. Elle effleura un téton du bout de l’index, puis le fit doucement rouler entre deux doigts. Il se durcit presque immédiatement et la sensation se propagea avec une précision étonnante jusque dans le ventre. Cette sensibilité qu’elle avait longtemps vécue comme une gêne devenait soudain une source de plaisir presque trop nette. Camille restait dans son esprit sans qu’Elsa ait besoin d’inventer davantage : son visage lorsqu’elle l’avait regardée droit dans les yeux, sa bouche, son décolleté, la courbe pleine de ses seins, si différente de la sienne. Cette seule présence suffisait à accélérer son souffle. Sa main droite descendit le long de son ventre et glissa entre ses cuisses. Elle sentit aussitôt l’humidité qui s’y était formée et ce constat, loin de l’effrayer, augmenta encore son excitation. Elle écarta doucement ses lèvres, recueillit cette chaleur du bout des doigts puis remonta vers son clitoris. Le premier contact la fit contracter légèrement les jambes. Elle commença lentement, par de petits mouvements réguliers dont elle connaissait déjà l’effet, tandis que l’autre main continuait à jouer avec son téton. Lorsqu’elle pinçait un peu plus fort la pointe dressée, son sexe semblait répondre presque immédiatement, comme si son corps avait toujours connu un langage qu’elle n’avait jamais vraiment voulu écouter.
Puis Nina apparut dans ce désordre d’images. Elsa revit ses boucles brunes, son sourire, l’appareil photo accroché au poignet, la façon dont elle regardait les gens comme si elle cherchait quelque chose que les autres ne voyaient pas. Elle imagina son visage plus près du sien, sa bouche, ses yeux fixés sur elle avec cette attention particulière. Une fille de son âge venait d’entrer avec une facilité déconcertante dans un fantasme qui, quelques jours plus tôt encore, n’aurait contenu que des garçons. D’autres silhouettes féminines croisées dans les couloirs de l’université lui revinrent alors sans visage précis : une étudiante en débardeur aperçue à la cafétéria, les épaules nues d’une autre penchée sur ses notes, une fille aux cheveux très courts qui avait ri près de l’entrée. Jusqu’ici, Elsa aurait classé ces images dans l’admiration ou la comparaison ; cette nuit-là, la frontière devenait moins sûre. Elle écarta davantage les cuisses sous le drap, ralentit volontairement lorsque le plaisir monta trop vite, puis pensa à Hugo. Son premier véritable amoureux revint non comme une correction aux images précédentes, mais comme un souvenir parfaitement réel : la sensation de sa bouche, la largeur d’un corps masculin contre le sien, ses mains autour de sa taille, la légère rugosité de sa joue lorsqu’il l’embrassait dans le cou, l’impatience avec laquelle elle avait attendu certains rendez-vous en sachant exactement ce qu’elle espérait. Cela aussi avait été vrai et rien de ce qu’elle ressentait maintenant ne venait l’effacer.
Elle glissa un doigt en elle, puis un second lorsque son corps les accueillit sans résistance. L’autre main revint sur son clitoris. Peu à peu, Hugo disparut, Nina revint par éclats et Camille reprit toute la place, toujours sans geste imaginaire précis, simplement par sa présence, sa poitrine sous le haut noir, son ventre ferme, ses jambes, sa peau, sa voix derrière elle quelques heures plus tôt. Elsa se cambra légèrement, serra les dents contre l’oreiller et continua, les doigts glissant désormais avec facilité. La sensibilité de ses tétons devenait presque douloureuse ; chaque pression envoyait une décharge dans le ventre et elle comprit avec une sorte d’étonnement que ce détail de son corps qu’elle avait voulu cacher pendant des années était peut-être l’une des choses qui la faisaient jouir le plus vite. Le plaisir monta brutalement. Elle ralentit une dernière fois, comme pour prolonger encore quelques secondes cette sensation nouvelle de liberté, puis reprit avec plus de fermeté. Son souffle devint trop fort pour la petite chambre, son bassin se souleva sous la couette et un gémissement lui échappa malgré l’oreiller. L’orgasme la traversa d’un seul mouvement, contractant son ventre et resserrant son sexe autour de ses doigts tandis que sa poitrine devenait si sensible que la main posée dessus lui parut presque excessive. Elle continua encore quelques secondes avant de retirer brusquement sa main lorsque le plaisir bascula en hypersensibilité.
Elle resta ensuite sur le dos, les jambes encore entrouvertes, la respiration lente à revenir. Ce n’était pas de s’être masturbée qui la troublait ; elle l’avait fait bien d’autres fois. C’étaient les images qu’elle avait laissées venir sans chercher à les hiérarchiser. Hugo n’avait pas disparu parce que Camille était entrée dans son imagination, les garçons ne lui étaient pas devenus indifférents parce que la bouche de Nina lui avait traversé l’esprit, et Camille n’était plus seulement cette femme superbe dont elle enviait l’assurance. Le mot *bisexuelle* lui traversa brièvement l’esprit, mais il lui parut aussitôt trop grand, trop définitif pour une seule nuit. Elle n’avait rien à décider. Elle savait seulement que le désir qu’elle avait connu avec Hugo avait été vrai, que certaines filles pouvaient désormais faire naître en elle autre chose qu’une simple admiration, et que ce que Camille éveillait était devenu beaucoup trop physique pour être encore appelé seulement de la fascination. Quelques mètres plus bas, Camille dormait probablement auprès de Jean. Nina était peut-être déjà couchée quelque part dans Paris, et les autres filles croisées pendant la journée n’avaient aucune idée qu’elles avaient traversé quelques secondes l’imagination d’une inconnue. Elsa sourit malgré elle dans l’obscurité. Sa première journée à l’université lui avait appris bien moins de choses dans les amphithéâtres que dans cette chambre sous les toits.
Commentaires ()
réconfortant, pour le lecteur et pour Elsa bien sûr. Sa plongée vers son plaisir solitaire est un cadeau : aucune outrance, aucune indécence. Et surtout, toutes ces images qui se succèdent, se superposent, se mêlent sans qu’aucune
ne prenne le pas sur d’autres... Sauf sans doute celle de Camille. L’émergence
fugitive et vaguement repoussée de l’idée d’une bisexualité est amenée avec
beaucoup de délicatesse.