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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Les fissures silencieuses — Chapitre 1 · Prologue

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Ce prologue sait prendre son temps, et c'est précisément ce qui accroche. La métaphore du parfum manquant — cette note absente qui désorganise une composition entière — dit tout de l'état intérieur d'Éléonore sans jamais forcer le trait. On est embarqué dans une atmosphère de Montréal nocturne, de linge froissé et de bergamote, et le trouble monte discrètement, porté par une écriture qui choisit les sensations avec autant de soin qu'une composition olfactive.

Les fissures silencieuses

Chapitre 1 · Prologue

L’obscurité de la chambre n’était jamais tout à fait noire. À travers les lattes des stores vénitiens entrouverts, les lumières de Montréal filtraient par la vitre embuée. Elles dessinaient sur le lit des lignes d’or pâle et des ombres mouvantes, que les phares des voitures, au loin sur la rue Saint-Hubert, animaient par intermittence.
Éléonore aimait cette heure suspendue, lorsque le tumulte de la métropole s’apaisait et que le silence lui permettait enfin de déposer les exigences de sa journée. Au laboratoire, elle était le « nez », cette femme à la fois scientifique et intuitive que l’on sollicitait pour donner une forme à l’insaisissable. Ici, dans l’intimité de sa chambre, elle n’était plus qu’une femme de quarante ans, seule face à des pensées qu’elle ne parvenait pas toujours à ordonner.
À ses côtés, Clara dormait paisiblement. Sous le drap de lin froissé, sa silhouette familière se dessinait dans la pénombre. Éléonore connaissait par cœur la courbe de sa hanche, le creux de sa taille, la douceur de sa peau. Elles s’aimaient. D’un amour construit au fil des années, nourri de compromis, de rires partagés autour d’un verre de vin le vendredi soir et de projets patiemment élaborés. Leur vie commune avait la solidité des choses que l’on croit acquises.
Architecte, Clara avait transformé leur appartement en abattant des cloisons pour laisser entrer la lumière. Éléonore, elle, en avait façonné l’atmosphère, choisissant les matières, les textures et les nuances avec le même soin qu’elle apportait à ses compositions olfactives.
Ensemble, elles avaient créé un lieu à leur image.
Pourtant, sous les draps, la distance ne se mesurait plus en centimètres. Elle se comptait en saisons.
Éléonore inspira lentement. Ce geste, devenu presque instinctif au fil de ses années de travail, lui permettait de se recentrer. Dans la chambre flottait encore le parfum familier de Clara, une composition aux notes d’agrumes et de bergamote qu’elle portait depuis leur rencontre à Montréal. Il se mêlait à la chaleur de sa peau et à la senteur douce du linge fraîchement lavé.
Cette odeur aurait dû la rassurer. Elle le faisait, d’ailleurs. Mais elle lui rappelait aussi combien leur intimité était devenue prévisible.
Leur amour n’avait pas disparu. Il s’était installé dans un confort si bien maîtrisé qu’elles semblaient en avoir oublié le plaisir de l’imprévu. Les gestes étaient connus, les habitudes rassurantes, les journées organisées jusque dans leurs moindres détails. Le désir, lui, s’était retiré peu à peu, sans bruit, comme une présence que l’on ne remarque qu’après son départ.
Éléonore se tourna sur le côté, veillant à ne pas réveiller sa compagne. Le lendemain, elle devrait retourner au laboratoire pour achever la formule d’un parfum commandé par une grande maison française de haute couture. Le cahier des charges était limpide : audace, trouble, interdit.
Des mots qui, sur le papier, auraient dû l’inspirer.
Pourtant, depuis plusieurs jours, son orgue à parfums ne lui offrait aucune réponse satisfaisante. Les accords se succédaient sans jamais trouver leur équilibre. Il manquait quelque chose à ses essais, une rupture, une tension capable de faire basculer une composition hors de sa zone de confort.
Elle connaissait les matières, leurs interactions, leurs évolutions sur la peau. Elle savait comment une note pouvait en révéler une autre, comment un contraste pouvait transformer l'ensemble. Mais cette fois, la maîtrise ne suffisait plus.
Peut-être lui manquait-il ce qu’elle ne trouvait plus dans sa propre vie : l’incertitude, le vertige, cette part d’inconnu qui oblige à sortir des chemins familiers.
Sous le drap, elle avança une main et effleura la hanche dénudée de Clara. La chaleur de sa peau éveilla une tendresse immédiate, mais rien de plus. Clara remua dans son sommeil, murmura son prénom et vint se rapprocher instinctivement, le dos contre la poitrine d’Éléonore.
Celle-ci l’enlaça et déposa un baiser sur sa nuque. Une trace d’amande, laissée par son shampoing, persistait dans ses cheveux.
Le geste était doux. Naturel. Parfaitement familier.
Et c’était peut-être cela, le plus troublant.
Éléonore referma les yeux. Elle ne manquait ni d’amour ni de sécurité. Elle ressentait seulement, au fond d’elle-même, une absence qu’aucune tendresse ne parvenait plus à dissiper. Comme une fissure invisible dans un édifice qu’elles avaient mis des années à construire.
Elle s’endormit tard, avec l’intuition confuse qu’un changement approchait. L’idée aurait dû l’inquiéter.
Au lieu de cela, elle l’attendait.
Le lendemain matin, le laboratoire baignait dans une lumière blanche qui soulignait la rigueur de son aménagement. Installé dans un ancien espace industriel réhabilité, il possédait de hauts plafonds et de grandes fenêtres ouvertes sur les toits de Montréal.
Sur les étagères de chêne sombre, des dizaines de flacons de verre ambré composaient l’orgue à parfums d’Éléonore. Les matières y étaient soigneusement classées : les agrumes les plus volatils en hauteur, les fleurs au centre, les bois, les résines et les muscs dans les rangées inférieures.
Chaque flacon avait sa place. Chaque essence, son rôle.
Éléonore portait sa blouse blanche, les cheveux relevés en un chignon strict. Cette tenue lui convenait. Elle marquait une frontière entre son travail et le reste de son existence, une discipline à laquelle elle pouvait se raccrocher lorsque ses émotions devenaient trop envahissantes.
Avant de reprendre ses essais, elle porta son nez au creux de son coude. C’était un rituel personnel, une manière de retrouver un repère familier avant de solliciter de nouveau son odorat.
Elle choisit ensuite une mouillette de papier buvard et la trempa dans une essence de jasmin de nuit. Le parfum se déploya dès qu’elle approcha la bandelette de son visage.
Elle ferma les yeux.
Le jasmin était riche, capiteux, presque trop charnel. Il occupait tout l’espace et ne laissait aucune place à la surprise. Il lui fallait un contrepoint, quelque chose qui viendrait rompre cette douceur et lui donner du relief.
Elle nota quelques mots dans son carnet, puis reposa la mouillette.
Rien ne venait.
La lourde porte du laboratoire s’ouvrit brusquement, laissant entrer Clara avec deux grands cafés fumants. Le vent d’octobre avait ébouriffé ses longs cheveux bruns. Dans son tailleur-pantalon gris anthracite, elle affichait cette allure assurée qui accompagnait chacun de ses gestes.
Sa présence modifia aussitôt l'atmosphère de la pièce.
— Tu es encore venue travailler sans prendre de petit-déjeuner, constata-t-elle, avec une douceur teintée de reproche.
Elle posa un gobelet sur le bureau de chêne, à distance des flacons et des instruments de précision.
— Tu travailles trop, Élé. Tu t’enfermes ici avec tes odeurs et tu finis par oublier que le monde extérieur existe.
Éléonore esquissa un sourire. Elle déposa ses notes, retira ses lunettes et s’approcha de sa compagne. Ses mains vinrent se poser sur ses hanches.
Elle inspira. Le froid de la rue persistait dans le tissu de laine de la veste de Clara, mêlé à une odeur discrète d’air extérieur. Rien de sophistiqué, rien de composé. Une impression de mouvement et de vie.
— Je cherche encore la note manquante pour Le Fruit Défendu, expliqua-t-elle. La maison veut une fragrance qui trouble, qui accroche l’attention et donne envie de s’approcher davantage que la bienséance ne le permet. Quelque chose qui bouscule les règles.
Clara inclina légèrement la tête. Un sourire espiègle apparut au coin de ses lèvres, une expression qu’Éléonore n’avait pas vue depuis longtemps.
Elle passa les bras autour de son cou.
— Et tu penses vraiment trouver le fruit défendu dans un flacon de jasmin ? murmura-t-elle. Je connais des moyens beaucoup plus efficaces de ressentir le trouble.
Elle rapprocha lentement son visage du sien.
Le baiser fut d’abord doux, presque sage. Leurs lèvres retrouvèrent naturellement leur place, familières l’une à l’autre après tant d’années. Clara accentua pourtant la pression, cherchant à prolonger le contact, à réveiller quelque chose que leur quotidien avait peu à peu émoussé.
Éléonore répondit avec tendresse. Mais une partie de son esprit demeurait en retrait, observant le geste au lieu de s’y abandonner. Cette déconnexion la poursuivait depuis des mois.
Quand Clara se recula, une ombre de déception traversa son regard. Elle ne dura qu’un instant, mais Éléonore la remarqua.
Elle connaissait trop bien ce visage pour ne pas comprendre ce qui venait de se jouer entre elles.
La fissure s’élargissait.
Clara réajusta sa veste, comme si elle cherchait à retrouver une contenance.
— Ce soir, on sort.
Le ton était léger, mais sa décision ne semblait souffrir aucune discussion.
— Une de mes clientes les plus importantes organise une réception privée pour le lancement du livre d’une autrice française de passage à Montréal. Elle est apparemment fascinante. Ses essais sur la liberté relationnelle et le désir moderne font beaucoup parler d’eux en France.
Elle marqua une pause, puis ajouta :
— Viens avec moi. Ça te changera les idées. Et ça te sortira de tes alambics.
— Des essais sur le désir ? demanda Éléonore, intriguée malgré elle.
Elle rangeait déjà les mouillettes utilisées, par réflexe plus que par nécessité.
— Sur la liberté, le lâcher-prise, les relations qui échappent aux conventions… Tout un programme pour bousculer les habitudes.
Clara lui prit la main.
— J’ai besoin de te voir ailleurs qu’ici. J’ai besoin qu’on partage autre chose que nos horaires, nos courses et nos bilans de fin de journée.
Éléonore observa le flacon de jasmin, puis le visage de sa compagne. L'invitation éveillait en elle une curiosité inattendue. Peut-être était-ce le sujet de cette soirée. Peut-être le simple fait de sortir de leur routine.
Ou peut-être avait-elle besoin, elle aussi, de se retrouver dans un lieu où rien ne serait écrit d’avance.
— D’accord, dit-elle. Je viens.
Vers dix-sept heures, elles retrouvèrent leur appartement dans la lumière bleutée de la fin d’après-midi. À travers la grande baie vitrée du salon, Montréal se teintait de bleu de Prusse. Le froid commençait à s’installer, et le chauffage diffusait dans les pièces une chaleur discrète.
Clara avait lancé leur rituel des grands soirs. Une sélection musicale de jazz emplissait le salon, la contrebasse résonnant doucement dans le plancher de bois franc. Sur la commode de teck, une bouteille de chablis attendait entre deux verres.
Éléonore s’arrêta à l’entrée de la chambre.
Clara sortait de la salle de bains, enveloppée dans une serviette de coton blanc. Ses cheveux bruns, encore humides, encadraient son visage. Quelques gouttes d’eau glissaient le long de ses clavicules avant de disparaître dans le tissu éponge.
La lumière rasante du soir soulignait la ligne de ses épaules et les courbes de sa silhouette. Éléonore la regarda sans parler, surprise par l'intensité de son propre regard.
Clara n’avait rien de différent. C’était la même femme qu’elle retrouvait chaque soir, celle dont elle connaissait les gestes, les expressions et les habitudes. Pourtant, pendant quelques secondes, elle eut l’impression de la découvrir de nouveau.
Comme si la familiarité, au lieu d’avoir effacé le mystère, l’avait simplement dissimulé.
— Tu es en avance, observa Clara en croisant son regard dans le miroir de la coiffeuse.
Un sourire étira ses lèvres.
— C’est bon signe. Je suppose que Le Fruit Défendu t’a laissée tranquille pour aujourd’hui.
— J’avais envie de prendre mon temps, répondit Éléonore.
Sa voix avait changé. Elle n’avait plus cette précision distante qu’elle adoptait au laboratoire. Elle était plus basse, plus intime.
Elle traversa la chambre et s’arrêta derrière Clara. L’air frais entré quelques minutes plus tôt par la fenêtre entrouverte du salon avait refroidi ses mains. Lorsqu’elle les posa sur les épaules humides de sa compagne, Clara frissonna.
Puis elle relâcha ses muscles et laissa sa tête basculer en arrière, jusqu’à reposer contre la poitrine d’Éléonore.
Leurs regards se rencontrèrent dans le miroir.
Pendant un instant, les préoccupations de la journée s’effacèrent. Il n’y avait plus les dossiers d’architecture, les formules inachevées ni les tâches domestiques. Seulement deux femmes qui se connaissaient intimement et qui, soudain, semblaient prêtes à se regarder autrement.
— Quelle robe as-tu choisie pour ce soir ? demanda Éléonore.
Ses pouces commencèrent à masser doucement les épaules de Clara, remontant vers les tensions accumulées au fil de ses journées de travail.
— La noire, murmura celle-ci, les yeux mi-clos. Celle avec le grand décolleté dans le dos. Tu te souviens ? La petite boutique du Marais, à Paris, il y a trois ans.
— Comment pourrais-je oublier ?
Clara sourit.
— Je me suis dit que si cette autrice est aussi provocante qu’on le raconte, autant être à la hauteur.
Éléonore déposa un baiser sur le sommet de sa tête. La familiarité du geste lui apporta une douceur qu’elle n’avait pas envie de repousser. Mais l’évocation de Paris, le souvenir de cette robe et la proximité de Clara éveillaient aussi une impatience plus vive.
Ses mains glissèrent le long des bras de sa compagne, puis retrouvèrent les siennes. Elle sentit le pouls de Clara s’accélérer sous ses doigts.
D’un geste lent, elle dénoua la serviette.
Le tissu blanc glissa le long du corps de Clara et tomba sur le parquet dans un bruissement léger.
Clara demeura assise devant le miroir, nue, tandis qu’Éléonore se tenait derrière elle, encore habillée. Le contraste entre le tissu de ses vêtements et la chaleur de la peau offerte sous ses mains rendait leur proximité presque irréelle.
Éléonore posa son front contre la tempe de sa compagne, puis fit glisser ses mains sur ses hanches.
Clara ferma les yeux. Un souffle tremblant lui échappa. Elle recouvrit les mains d’Éléonore des siennes et les guida doucement, lui signifiant sans équivoque qu’elle désirait ce rapprochement.
— Élé… on va être en retard, murmura-t-elle.
Sa voix disait le contraire de ses paroles. Elle se rapprocha encore, cherchant à prolonger leur contact.
— Les invitations sont pour dix-neuf heures précises.
— Le taxi attendra, répondit Éléonore à son oreille.
Elle effleura le lobe de Clara de ses lèvres. Un frisson parcourut les épaules de l’architecte.
Éléonore l’invita à se tourner vers elle. Clara pivota sur son tabouret et leva les yeux.
Leur baiser n’avait plus rien de distrait. Il était profond, pressant, chargé d’un désir qu’elles avaient trop longtemps laissé s’effacer derrière les habitudes. Éléonore s’y abandonna enfin. Pour une fois, elle ne cherchait pas à analyser ce qu’elle ressentait, ni à comprendre pourquoi. Elle voulait simplement vivre l’instant.
Clara passa les bras autour de son cou et se rapprocha d’elle. Éléonore sentit les battements rapides de son cœur contre sa poitrine.
Quelque chose venait de céder en elle. La distance qui, quelques heures plus tôt, lui semblait infranchissable s’amenuisait sous la chaleur de leurs étreintes.
Elle retrouvait cette sensation qu’elle avait cru perdre : la présence entière de son corps, l'absence de toute pensée parasite, le plaisir de ne pas savoir exactement ce qui viendrait ensuite.
Lorsqu’elle passa les bras sous les cuisses de Clara pour la soulever, celle-ci interrompit pourtant leur baiser.
Elle se recula juste assez pour la regarder, le souffle court, les joues colorées. Son sourire avait quelque chose de mystérieux.
Une main posée contre le torse d’Éléonore, elle l’arrêta doucement.
— Non.
Le mot, prononcé avec une malice tranquille, ne laissait aucune place au doute.
— Gardons cette énergie pour plus tard. Je veux que tu passes la soirée à penser à ce que tu désires encore. Je veux voir cette envie dans tes yeux quand nous serons au milieu de tous ces gens.
Elle effleura les lèvres d’Éléonore du bout des doigts.
— Va te changer, Élé.
Éléonore la contempla, partagée entre la frustration et un amusement qu’elle ne cherchait même plus à dissimuler. Clara venait de lui offrir exactement ce qui lui manquait depuis des semaines : l’incertitude, l’attente, la promesse d’un plaisir qui ne se laisserait pas enfermer dans une habitude.
Et, pour la première fois depuis longtemps, elle n’avait aucune envie d’en maîtriser l’issue.
Vingt minutes plus tard, Éléonore achevait de boutonner les poignets de sa chemise en soie vert émeraude. La couleur faisait ressortir les nuances dorées de ses yeux. Elle avait laissé ses cheveux détachés, leurs ondulations retombant librement sur ses épaules.
Fidèle à ses habitudes professionnelles, elle n’avait appliqué aucun parfum. Elle préférait conserver sa peau aussi neutre que possible, prête à accueillir les impressions olfactives de la soirée sans qu'une fragrance personnelle ne vienne brouiller sa perception.
Clara, de son côté, avait revêtu sa robe noire en crêpe de soie. Le col bateau dessinait une ligne sobre sur le devant, tandis que le dos largement échancré révélait sa peau jusqu’à la naissance des reins.
Lorsqu’elle se retourna pour prendre son sac, Éléonore s’interrompit au milieu de son geste.
Le souvenir de leurs dernières minutes dans la chambre était encore présent, comme une chaleur discrète sous sa peau. Clara le savait. Elle n’avait pas besoin d’en dire davantage : un regard lui suffit pour rappeler à sa compagne ce qu’elle lui avait promis de différer.
Éléonore lui tendit la main.
Clara la prit.
Elles quittèrent l’appartement et descendirent rejoindre le taxi qui les attendait sur la rue Saint-Hubert. L’air froid les saisit dès qu’elles franchirent la porte de l’immeuble.
À l’arrière du véhicule, leurs mains restèrent enlacées sur la banquette de cuir noir. Éléonore traçait distraitement de petits cercles dans la paume de Clara, tandis que les lumières de la ville défilaient derrière les vitres.
Aucune des deux ne parlait beaucoup. Elles n’en avaient pas besoin.
Le silence entre elles n’était plus celui de la chambre, ni celui qui s’était installé au laboratoire après leur baiser du matin. Il portait désormais une attente, une promesse qu’elles partageaient sans encore savoir ce qu’elle deviendrait.
Éléonore regarda les rues défiler, attentive aux lumières, aux mouvements, aux silhouettes qui se croisaient sur les trottoirs. Elle ignorait ce que cette réception lui apporterait. Elle savait seulement qu’elle ne s’y rendait plus tout à fait dans le même état d’esprit.
Bientôt, elles franchiraient les portes de la galerie du centre-ville, où une rencontre les attendait.
Elles ne pouvaient pas encore mesurer les conséquences de cette soirée. Mais quelque chose, déjà, avait commencé à se déplacer entre elles.
Et cette fois, Éléonore n'avait pas l'intention de détourner les yeux.
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Chapitre 2 · L’essence du trouble
Dans une galerie du Vieux-Montréal où se croisent verres de champagne et fragrances entêtantes, Éléonore, parfumeuse au nez infaillible, cherche à survivre à la réception aux côtés de sa compagne Clara. Mais une inconnue vient troubler l'équilibre de la soirée : Morgane, autrice à l'allure tranquillement assurée, dont le parfum artisanal — mélisse et vanille noire — capte l'attention d'Éléonore comme aucune composition ne l'avait fait depuis longtemps.
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