Cinq ans plus tôt,
Je suis encore dans la partie agréable de ma course, celle où je crois pouvoir tenir la même allure jusqu’au bout. Le parc est plein de promeneurs, de sportifs. On se croise, on s’évite, on se dépasse avec une application un peu solennelle.
Je les remarque en passant devant un banc. Elles sont assises à l’ombre, tournées l’une vers l’autre. La plus mince est métisse, athlétique, avec de longues tresses traversées de mèches blondes et retenues derrière la tête. Une jambe étendue devant elle, elle parle en regardant son pied.
C’est l’autre qui me voit. Elle est noire, ronde, un peu plus âgée. Un bras posé sur le genou de son amie, elle a un beau visage plein et un regard qui rencontre le mien sans se dérober.
Je souris. Elle me répond, incline légèrement la tête. Son sourire éclatant me donne envie de ralentir.
Je me retourne après les avoir dépassées. Elle me regarde encore. Son amie vient de tourner la tête vers moi.
Puis le banc disparaît derrière les arbres.
Je continue ma boucle, partagé entre ce regard et ma respiration. Deux trentenaires me dépassent, suivis d’une femme qui semble fournir beaucoup moins d’efforts que moi. Le parc m’offre ses distractions et ses humiliations.
Au bout d’une vingtaine de minutes, je me décide à faire demi-tour.
Quand j’arrive à hauteur du banc, il est vide, et je ressens une frustration étrange, presque une pointe de regret.
Le ciel l’a compris, car je finis par les rattraper un peu plus loin. La plus ronde soutient son amie par la taille. Celle-ci avance en claudiquant, un bras autour de ses épaules. Elles s’arrêtent ; quand elles repartent, la jeune femme grimace en posant le pied.
Je ralentis à leur hauteur.
— Vous avez besoin d’aide ?
Celle qui m’a souri me reconnaît.
— Ça dépend. Vous savez changer une cheville ?
Son amie sourit.
— On dirait pas comme ça, mais on essaie de rentrer.
De près, je la trouve encore plus belle. Quelques tresses se sont collées à son cou. Ce pied récalcitrant semble lui avoir infligé une humiliation personnelle.
— Vous vous êtes fait ça en courant ?
— Une racine. J’ai regardé derrière moi au mauvais moment.
— Elle voulait vérifier que je suivais, précise son amie.
La jeune femme lui touche le bras.
— T’y es pour rien. C’est moi qui regardais pas devant.
— Moi, c’est Soko.
Je regarde avec gourmandise celle que j’ai remarquée la première sur le banc : une superbe femme noire aux formes généreuses, à la peau cuivrée et aux cheveux finement tressés. Son visage rond, ses pommettes pleines, ses lèvres pulpeuses et son sourire éclatant lui donnent une beauté solaire. Ses yeux en amande pétillent et son regard semble inviter à la complicité. Elle dégage une sensualité naturelle, joyeuse, organique.
— Alya, blessée de guerre !
Mes yeux se posent avec plaisir sur une très belle femme métisse à la peau dorée, à la silhouette élancée et athlétique. Ses longues tresses blondes et brunes sont relevées en chignon, libérant son visage fin aux yeux en amande. Ses pommettes hautes, ses lèvres charnues et son regard perçant lui confèrent une beauté féline. Ses épaules sont délicatement dessinées, sa taille fine et ses longues jambes trahissent un corps souple et tonique.
Je me présente.
— Vous habitez loin ?
— Pas trop, répond Soko. À la sortie du parc, puis un peu plus bas.
Je découvrirai plus tard que nous n’avons pas la même définition du « pas trop ».
— On est infirmières toutes les deux, dit Soko. On a de quoi s’occuper de ça à la maison. Encore faut-il y arriver.
Alya essaie de se redresser.
— Peut-être que si on va doucement…
Elle retire aussitôt son pied du sol avec une petite inspiration entre les dents.
— On va pas vous faire marcher comme ça.
Je regarde Alya.
— Je peux vous porter, si ça vous gêne pas.
Son regard descend vers mes épaules, remonte à mon visage.
— Vous êtes sûr ?
— On peut essayer. Et si ça vous va, on se tutoie ?
— Ça paraît raisonnable, dit Soko. Vu le rapprochement qui s’annonce.
Alya sourit.
— Je suis pas si légère, tu sais.
— Moi aussi, je peux être relou. Faudra me le dire.
Elle hésite encore.
— Je suis en sueur. J’ai peur de sentir un peu fort…
Je regarde mon tee-shirt.
— Moi aussi. On fait un pacte ? On se supporte le temps du voyage.
— D’accord. Mais tu me poses dès que t’en as marre.
— Je te préviendrai juste avant de m’effondrer.
Soko l’aide à s’asseoir sur le dossier d’un banc. Je me place devant elle, dos tourné, les genoux fléchis.
— Sur le dos ? demande Alya.
— Ça me paraît le plus pratique.
— Je te laisse décider.
Soko récupère nos téléphones. Les mains d’Alya se posent sur mes épaules avec précaution.
— Tu peux t’appuyer.
— Je veux pas t’étrangler.
— C’est une saine décision. Mais là, ça me déséquilibre.
Elle passe les bras autour de mon cou. Je glisse les mains sous ses cuisses fermes et me redresse pendant que Soko protège le pied blessé.
— Rapproche-toi un peu. Sinon, ça me tire en arrière.
— Comme ça ?
Son buste vient contre mon dos, son souffle près de mon oreille.
— Oui. Voilà.
Elle ajuste ses jambes de part et d’autre de mes hanches.
— Bien installée ? demande Soko.
— Très bien.
Sa voix a changé. Je souris sans qu’elle puisse le voir.
— Et le transporteur ?
— Il est prêt.
Je fais quelques pas. Une tresse effleure ma joue.
— Tu nous indiques le chemin ?
— Parce que vous comptiez partir sans moi ?
— Ce serait dommage, répond Alya près de mon oreille.
Nous partons.
Son odeur me parvient : la chaleur de sa peau après la course, un reste de parfum dans ses cheveux. Je me demande si elle découvre la mienne avec la même indulgence.
— Ça va vraiment ?
— Oui, je te promets.
— Tu me dis si je suis mal mise.
— Pour l’instant, ça va.
— Je suis sûre qu’il est plus costaud qu’il en a l’air, avance Soko.
Je la regarde. Elle lève les mains, innocente.
Alya rit contre mon épaule. Je sens son rire dans mon dos autant que je l’entends.
Soko prend de l’avance, puis se retourne avec le téléphone.
— Attendez. Il faut garder un souvenir.
Je ralentis. Alya redresse la tête, une joue près de la mienne.
— Souris, me souffle-t-elle.
— Je souris depuis que tu es sur mon dos.
Soko prend la photo.
— Pas mal.
— Fais voir.
— Plus tard. Il a les mains prises.
Son sourire me donne envie de découvrir le cliché.
Nous avançons vers la sortie du parc. L’effort commence à tirer dans mes bras et mes cuisses, mais je n’ai aucune envie de la poser.
— Merci, dit Alya tout bas. C’est vraiment gentil.
Ses mains se rejoignent contre ma poitrine.
— Attends qu’on arrive. Tu me remercieras si je me trompe pas de point de livraison.
— Aucune chance, répond Soko. Je vous veux tous les deux à la maison.
— Ça, c’est dit…
Soko nous regarde à tour de rôle, sans retirer un mot.
Quelques centaines de mètres plus loin, mon tee-shirt est trempé dans le dos.
— Je crois que je te transpire dessus, murmure Alya.
— On est toujours quittes ?
Elle resserre les bras autour de moi. Je replace mes mains sous ses cuisses ; elle accompagne le mouvement et se laisse davantage aller contre mon dos. J’aime sentir sa poitrine entre mes omoplates.
— Tu tiens le coup ? demande Soko.
— Oui, oui.
— Deux fois oui. C’est pas bon signe.
— La première, c’était pour toi. La deuxième, pour me convaincre.
Nous rions, ce qui n’arrange pas ma respiration.
Plus loin, un nouveau banc me permet de déposer Alya. Je roule les épaules.
— Ça va ? demande-t-elle.
— Oui. Là, je réponds qu’une fois.
Elle me regarde avec une attention qui me touche.
— Tu peux nous laisser ici, tu sais.
— Laisser deux si belles femmes au bord du chemin ? Vous avez entendu parler du grand méchant loup ?
— Avec une aire de jeux et une cabane à crêpes ? dit Soko.
— Les apparences sont trompeuses.
— Justement. Qui nous dit que c’est pas toi, le loup ?
— Ou nous, ajoute Alya. On t’attire dans notre tanière pour te dévorer…
Elles se regardent, complices. Je m’assieds un instant près d’elles.
Soko me tend sa gourde. Je bois quelques gorgées avant de la lui rendre.
— Merci.
Elle referme tranquillement la bouteille.
— Nous aussi on peut prendre soin de toi.
— Je suis entre de bonnes mains.
Alya sourit.
— Tu commences à comprendre.
Je la regarde.
— Je cours souvent ici. J’étais encore jamais tombé sur vous.
— Nous non plus, répond Alya. On s’en serait souvenues.
— Vous êtes sûres ?
— Certaines choses retiennent mieux l’attention que d’autres.
Je souris.
— On passe à côté de belles rencontres, parfois, reprend Soko.
— Alors qu’il suffit d’une racine, ajoute Alya.
Nous sourions tous les trois. Il y a définitivement quelque chose entre nous, j’aime ce courant qui passe.
Son pied blessé semble lui inspirer moins de rancune.
Elle me demande ce que je fais dans la vie.
— Consultant. J’aide des entreprises à mieux s’organiser.
— Et ça marche ?
— On crée des groupes de décision…
Elles se marrent.
— Donc tu passes tes journées assis ? demande Soko.
— Assez souvent. Ça donne envie de sortir courir. De hurler aussi, parfois.
— Tu vois que c’est le loup !
Alya rit, puis me parle de leurs horaires, des sorties qu’elles essaient de faire ensemble. Elle a vingt-huit ans. Soko complète ses réponses, conteste leur prétendue régularité sportive.
— On essaie, j’ai dit.
Je les écoute, sensible à leur façon de se reprendre sans cesser de se toucher : une main sur un genou, des doigts autour d’un poignet. Ça me plaît de les regarder, je ne suis plus tout à fait pressé de reprendre ma course.
Quand mes bras cessent de protester, je me relève.
— Je voudrais te porter devant, histoire d’alterner.
Alya tend les bras avec un sourire à faire fondre.
— Comme tu veux.
Je passe un bras sous ses genoux, l’autre derrière son dos, et la soulève. Elle s’accroche à mes épaules.
— Oh…
— Ça va ?
— Je m’attendais pas à ça.
— C’est vrai que c'est un peu rapide. On se connaît à peine, dis-je en souriant.
— Vous avez l’air de partager beaucoup déjà, observe Soko.
Alya revient à moi.
— Nous, on aime bien partager.
Nous repartons. Son visage est désormais près du mien. Je baisse parfois les yeux et la surprends à m’observer. Elle détourne d’abord la tête ; la fois suivante, elle soutient mon regard.
— Tu peux te détendre. Je te tiens.
— Je sais.
Son bras se relâche un peu autour de mon cou.
Soko se retourne.
— Regardez-moi tous les deux.
Nouveau cliché.
— Ça te dérange pas, les photos ? Tu préfères peut-être rester discret sur tes rencontres au parc…
— Je n’ai rien à cacher à personne, si c’est ça que tu veux dire.
— C’est exactement ce que je voulais dire.
Elle range son téléphone. Alya et elle échangent un regard dont je n’obtiens pas la traduction.
Le chemin monte. Je le sens immédiatement dans mes jambes. L’avant de mon tee-shirt se mouille à son tour de transpiration ; le tissu finit par coller à ma poitrine.
Alya le remarque.
— Je te donne chaud.
Je baisse les yeux vers elle. Son sourire est discret.
— et la montée aussi, un peu.
Elle rit doucement, puis accompagne chacun de mes pas. Sa main reste sur mon épaule, son pouce bouge contre mon cou.
Sur les dernières centaines de mètres, je parle moins. Elle m’épargne les questions. Soko nous guide et se retourne de temps en temps pour vérifier que nous suivons.
— Encore un peu, dit-elle.
— Prends ton temps, murmure Alya.
Je baisse les yeux vers elle. Elle est sérieuse, mais son sourire vient dès qu’elle rencontre le mien.
Quand Soko annonce que nous sommes arrivés, j’éprouve un soulagement réel.
Et une petite déception que je garde pour moi.
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