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✦ Jane Does L'or d'Alaska XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Hétéro Orientation principale dans ce chapitre

L'or d'Alaska — Chapitre 1 · Le notaire

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Jane Does
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L'or d'Alaska

Chapitre 1 · Le notaire

Dix heures du matin, un nuage de poussière sur le chemin qui mène à la maison, et Suzanne stoppe Coquette, la mule qui tire la charrue.
— Wow ! Stoppe, ma belle, arrête-toi ! Qu'est-ce que c'est que ça ?
À quelques centaines de mètres, du nuage de poussière sort une sorte de trait noir. Une automobile qui se dirige tout droit vers sa ferme. Mince ! Déjà Dagobert braille en percevant le bruit de ce qu'il ne comprend pas. Satanée mécanique du diable. À quarante ans, Suzanne tire sur les rênes de sa bête et serre les dents. La dernière fois qu'une telle apparition est venue la déranger sur ses terres, c'était pour lui annoncer la mort de Maurice... tué au champ d'honneur, mort pour la France lui avaient dit les deux militaires raides comme des piquets dans la flanelle de leurs uniformes. Elle n'a plus personne à voir mourir, à part elle, bien sûr. Mais ça n'empêche nullement de sentir son cœur faire des bonds dans sa cage.
Pourquoi cette automobile vient-elle la déranger ? Le point sombre vient de stopper sa course dans la cour de la ferme et Suzanne songe que Dagobert va bouffer celui ou ceux qui sont dans la voiture, s'ils mettent un pied au sol. Alors elle se précipite en courant vers sa maison. Deux cents mètres, c'est long surtout lorsqu'on a comme elle des journées à rallonge dans les jambes. Debout à quatre heures du matin pour la traite des vaches, et puis les labours, avec Coquette... même la soupe est prise en retard et l'arrivée imprévue d'un importun n'est pas de nature à arranger ses affaires. Si c'est en plus un oiseau de mauvais augure... elle est inquiète Suzanne, qui arrive non loin de la carrosserie d'un noir brillant dont le moteur ronfle toujours.
— Dagobert ! Aux pieds !
Le berger allemand dresse ses oreilles, parait indécis, mais finit pas obéir aux ordres de la voix connue de sa maitresse. Le chauffeur coupe le moteur et le silence n'est plus entrecoupé que par des sons familiers. Ceux des halètements du chien qui garde un œil sur le monstre de fer qui ne bouge plus et les battements du cœur de Suzanne, qui après sa course rapide reprend son souffle. Un grincement, et la portière avant s'entrouvre pour livrer passage à un curieux personnage. Un bonhomme tout rond, presque chauve sort du tas de ferraille et s'éponge le front. Il transpire et son front inondé brille autant que son véhicule.
— Bonjour ! Vous êtes Madame Lambert ? Madame Suzanne Lambert ?
— Euh... oui ! C'est pour quoi ? Je n'ai plus de mari à tuer à la guerre et pas de fils pour le remplacer...
— Bonjour, donc ! Je suis Maitre Jules Duchamps... notaire à Paris !
— Paris ? C'est bien loin d'ici, non ? Je ne connais personne là-bas et encore moins de notaire...
— Je vais vous expliquer le but de ma visite... nous pouvons bavarder tranquillement, mais avant, puis-je avoir un verre d'eau, j'ai dû avaler toute la poussière de la terre pour venir chez vous ?
— Je ne vous ai pas invité, me semble-t-il ? Mais il ne sera pas dit que Suzanne Lambert a laissé mourir de soif qui que ce soit. J'ai de l'ouvrage et les semailles se préparent en labourant... je n'ai plus d'homme. La France me l'a fait tuer.
— Je comprends... mais ce que j'ai à vous dire est important.
— Bon ! Venez ! Mais ne vous avisez pas de jouer au mariole... Dagobert a de bons crocs... et ma voix est plus rapide que vos gestes...
— Euh... oui, ne craignez rien, je suis là en ami.
— En ami... ? Je n'ai pas d'amitié particulière pour les huiles en costumes cravates... je suis une femme de la terre, moi !
Tout en discutant à bonne distance, elle avance vers l'entrée de la ferme. Le gros bonhomme la suit en trottinant, et de plus belle en sueur. Il dégouline et ses beaux habits lui vont comme une robe à un cheval. Il souffle comme un soufflet de forge en se dandinant, pareil à un canard. Le berger allemand lui, reste les yeux braqués sur l'outre qui s'efforce de masquer sa peur. Elle s'efface pour qu'il entre. D'une main elle bloque l'avancée du cabot qui pourtant demeure aux aguets, assis sur la pas de la porte entrouverte. L'homme est dans sa cuisine. Elle file vers l'évier de pierre sous la fenêtre, s'empare d'un verre qu'elle pose sur la table.
— Vous voulez une goutte de vin ?
— Du vin ? Volontiers, Madame Lambert !
Elle sort du bahut une cruche emplie d'un liquide violacé et sert un godet à l'intrus qui, mouchoir dans le creux de sa patte s'ingénie à éponger son trop-plein de sueur. Il a l'air d'être en nage et sa graisse déborde de partout, boudinant son corps dans un costume hors de prix, mais bien trop petit pour une telle carrure. Elle reste debout, alors que le type lève le coude, s'envoie une grande lampée et s'essuie les lèvres d'un geste ample.
— Bon ! Vous avez quelque chose à me raconter ? Quelqu'un a ressuscité mon homme ?
— Euh... Madame Lambert... Est-ce que Donatien Lambert évoque quelques souvenirs en vous ?
— Donatien Lambert ? Inconnu au bataillon... non ! Je ne vois pas... le seul autre Lambert que j'ai connu, c'était le frère de mon mari... mais je croyais qu'il s'appelait Germain... et il est parti en Amérique un peu avant la guerre. Nous n'avons plus jamais eu de nouvelles de lui.
— Et bien votre beau-frère... Donatien-Germain s'est marié aux États-Unis ! Il a eu un fils prénommé Grégoire.
— Ah ! Et ce gaillard revendique une partie de la ferme de mon homme ? C'est ça ? Je vais donc devoir payer la part de ses grands-parents... à un parfait inconnu ? Tout cela parce que les frères n'ont pas arrangé leurs affaires ?
— Pas du tout... vous vous trompez, Madame Lambert... Donatien Lambert est décédé l'an dernier et c'est ce qui motive ma présence chez vous.
— Quoi ? Mais il n'a jamais donné signe de vie à son frère durant toutes ces années ?
— Vous êtes, vous et vos enfants, ses héritiers en fait !
— Nous n'en avons pas eu... pas eu le temps d'en faire en fait... mon homme est parti à la guerre à peine marié... alors...
— Donatien avait découvert une mine d'or en Alaska... il était très riche et...
— Et quoi ? Mon or à moi, c'est le blé de ma terre, la farine qu'il me donne, le pain que je mange.
— Je sais tout cela... mais vous avez quelques papiers à signer et vous serez une femme immensément riche, Madame Lambert.
—... ? Riche ? Mais je n'ai rien demandé à personne moi. Mon seul vœu était de retrouver mon mari, le sort en a décidé autrement... mon beau-frère a bien une famille, un fils, non ? J'ai bien compris ce que vous venez de me raconter !
— Oui ! Mais son père avait fait un testament par lequel votre mari était un des légataires...
— Je ne pige rien à votre charabia... vous me voulez quoi au juste ? Parce que je n'ai pas de temps à perdre. Ma mule est encore dans le champ, j'ai de l'ouvrage en route.
— Votre neveu voudrait vous rencontrer et... vous devez venir à mon étude pour signer quelques documents qui vont vous changer la vie...
— À Paris ? Vous rigolez... ? Je n'irai jamais aussi loin. Et puis de l'argent, qu'est-ce que j'en ferais ?
— Ben... si vous ne le prenez pas, l'état va s'enrichir, c'est aussi simple que ça. Reste aussi votre neveu.... que dois-je lui répondre ?
— Il fait comme il veut... il a quel âge d'abord...
— Vingt-deux ans, Madame Lambert et il serait heureux de connaitre la seule famille qui lui reste en France.
— S'il vient, il sera reçu, voilà tout... pour le reste... on verra bien.
— Vous avez quelques semaines pour vous décider, mais ce serait bête de refuser l'héritage qui vous revient de droit...
— Combien ? Ça ferait combien de sous ?
— Quelques dizaines de millions...
— De francs ? Pas possible ?
— Je comprends que ça vous semble beaucoup, mais Donatien était un des hommes les plus riches d'Amérique, vous savez !
—... ? Bon, ce n'est pas que je veuille vous chasser, mais... j'ai un champ à finir d'être labouré et ça ne va pas se faire tout seul...
— Merci de votre accueil, Suzanne... c'est terrible de devoir faire tourner une ferme toute seule... cet argent vous aiderait grandement.
— C'est aussi une source d'ennuis dont je n'ai nul besoin. Je vis de mon travail... et...
— Pour Grégoire, je lui fais passer le message que vous êtes disposée à le rencontrer ?
— Ben ! S'il est le fils du frère de mon homme, pourquoi pas... la vie sans père n'est rose pour personne, et les sous ne changent rien à l'affaire...
— Bonne journée, madame Lambert...
— Au revoir...
Le petit bonhomme sautille sur place et dépose sur la table un papier à entête de son étude et quitte la maison. Le gardien à quatre pattes le suit du regard. L'automobile dans un nouveau nuage de poussière refait le chemin inverse, jusqu'à la grande route. Elle disparait enfin, laissant Suzanne bien perplexe. La voici avec un neveu sur les bras et peut-être une montagne de sous ! Mais... qu'est-ce qui change à la dureté des labours ? À la fatigue de ces journées qui n'en finissent plus de s'éterniser ? Elle songe à cela en posant le verre vide sur la pierre à eau. Et elle regagne son champ où Coquette n'a pas bronché. Et la voici qui appuie de toutes ses forces sur le fer du soc qui fend la terre en sillons bien réguliers. Ça tourne et retourne sous sa chevelure brune mal peignée. Pff ! Drôle de gnome que ce Duchamps.
— xXx —
La journée d'hier qui a vu le gaillard endimanché passer à la ferme est déjà du domaine du passé. Demain, c'est dimanche et l'office est quelque chose que pas un des habitants du village ne doit rater. Suzanne aussi va aller à la messe. Là, les potins vont bon train, les gens n'ont-ils donc rien de mieux à faire que de colporter des ragots ? Et ce matin, la voiture noire qui a traversé la grande rue est au centre de toutes les discussions. Un gros homme engoncé dans un costume trop petit pour sa taille, sûr que ça fait jaser. Et beaucoup se demandent où cette automobile a bien pu se rendre. Lorsque la question est posée à celle qui connait la réponse, elle se garde bien de mettre quiconque sur une piste. Elle doit cependant reconnaitre que c'est à sa ferme que le voyageur a fait demi-tour.
— Un voyageur égaré, il voulait se rendre dans un village voisin.
— C'est toi qui lui as indiqué la route, Suzanne ? Tu n'as donc pas eu peur avec tous ces étrangers qui rodent, ces cheminots qui traversent nos villes et villages ?
— Dagobert a de bonnes dents et il sait me protéger...
— Je confirme ! C'est une teigne son chien !
— Ah ! Déodat ! Tu le connais-toi, mon Dagobert, hein ! Il n'aime ni les étrangers ni les uniformes...
— Faut bien que je fasse mon travail, Suzanne ! Si les facteurs se font bouffer par vos bêtes, comment recevrez-vous votre courrier, vous voulez me le dire, vous autres ?
— Il n'y a guère de viande sur l'os, Déodat... nos gardiens peuvent mourir de faim en s'attaquant à toi.
L'autre vexé file vers le second lieu de rendez-vous des hommes en ce jour du Seigneur. L'estaminet voit son chiffre d'affaires multiplié par trois ou quatre les jours d'offices religieux. Pour les enterrements aussi, la plupart du temps c'est là que se disent adieu morts et vivants. Au bistrot de la mère Louise Marchal... et le brave facteur qui sillonne les rues, les routes et tous les chemins des environs, sa sacoche de cuir sur le dos est un bon gars. Personne ne saurait lui donner un âge précis, mais il a de bonnes guibolles et marche chaque jour ouvré que Dieu fait pour livrer les lettres et les factures. Si Suzanne quitte son monde, là, sur le parvis de l'église, c'est qu'elle a cinq kilomètres à faire pour regagner ses pénates et la mule n'avance plus guère.
Un cheval plus frais, plus fringant ferait bien son affaire à la brune, mais ça coûte énormément un tel achat. Et comment ne pas y penser depuis la visite de ce Jules Duchamps ? Parce que ce loustic, tout notaire qu'il est, a fait naitre des espoirs dans le crâne de celle qui ce matin s'est mise, à l'instar de tous, sur son trente-et-un ! Puis... un cheval pour tirer la charrue ne serait pas un luxe. Coquette n'est plus de la première jeunesse et un repos bien mérité lui serait salutaire. La femme songe à tout ceci en rentrant au pas chez elle. Comment chasser ses drôles d'idées nées des mots de ce parisien ? Il y a aussi ce neveu absolument inconnu qui un jour ou l'autre va bien finir par montrer le bout de son nez, ça aussi, ça va faire causer les amis du village.
La femme chasse vite cette pensée et se laisse bercer par le balancement de la charrette. La mule connait le chemin par cœur, pas besoin de la guider et si elle le voulait Suzanne dormirait sans aucun risque, mais là elle songe que demain, il lui faudra semailler... le blé n'attend pas et se fiche totalement de ce que racontent les uns et les autres. Lui, s'il n'est pas vite semé, il ne lèvera pas et adieu veaux, vaches, cochons et tout ce qui permet de vivre convenablement. Alors... l'or de son beau-frère inconnu, ne va certes pas lui tournebouler le cerveau. Reste encore à réchauffer sa pitance, mais auparavant la prochaine tâche, libérer sa brave compagne de route. Une ombre se rapproche de la dame et de son attelage. Pelage noir et feu, Dagobert vient au-devant de sa maitresse. Lui aussi a faim ?
Depuis trois jours, la pluie est là. De gros nuages gris se sont installés sur la région et l'eau du ciel englue tout de son humidité désagréable. Bien sûr, Suzanne ne peste pas contre cette météo capricieuse, parce que la pluie, c'est la vie et ses champs ont besoin de celle qui tombe là. Au bon moment, juste après ses semailles, de quoi faire germer ces semences avant que les étourneaux et autres oiseaux gourmands ne se chargent de les manger. Ce matin l'Est montre des signes de rougeurs aimables. Le soleil bien qu'un peu timide semble vouloir revenir saluer la terre de ses flèches chaudes. Les vaches dès la traite terminée vont être mises au pré. Ce qui nécessite de faire le tour des pâtures, histoire de s'assurer que les barbelés sont bien en place.
Suzanne s'acquitte donc de cette inspection et au cours de celle-là, une silhouette apparait tout au bout du chemin. Petit point qui grossit, puis prend forme humaine. Déodat... le facteur qui marche de son pas si reconnaissable, dans sa vareuse bleu nuit. La femme suit un moment des yeux l'homme qui visiblement se dirige bien chez elle. Surement pour lui porter une lettre du percepteur ou une facture quelconque, personne le lui écrit jamais de courrier. Pas plus qu'elle n'en envoie, ce qui équilibre les choses. Elle revient donc vers la ferme et la rencontre du préposé de la poste et de la fermière se fait devant sa porte.
— Le bonjour te va, Suzanne... tu habites de plus en plus loin du village.
— Bonjour Déodat ! Ne crois-tu pas que ce sont tes vieilles jambes qui rallongent la visite ?
— Pour sûr ! Il va faire à nouveau beau ?
— Peut-être... mais je suppose que tu n'es pas venu jusque chez moi pour me parler du temps !
— Non ! Bien entendu. J'ai une lettre pour toi et elle a fait un sacré bout de chemin elle aussi !
— Comment le sais-tu, Déodat ?
— Ben... le timbre... il n'est pas bien de chez nous...
— Hein ? Comment ça, pas de chez nous ?
— Il est américain, ce qui veut dire que ce pli a traversé l'Atlantique... par avion même. Et... tu sais que je fais la collection... alors... si tu peux me le garder... il est chouette en plus.
— Tu dis « d'Amérique » ? Belle trotte alors ?
— Ouais... tu as donc des accointances avec des gens de ce pays ?
— Ben... non ! Enfin... peut-être. Un notaire de Paris est venu, il n'y a pas si longtemps... et il m'a raconté que Donatien Lambert... tu t'en souviens toi de ce frère de mon homme qui est un jour parti et que personne n'a revu ?
— Donatien ? Sapristi, comment que je m'en souviens ! Tu n'étais pas marié lorsqu'il est parti, alors ? Comment il va ?
— Plus trop bien si j'en juge pas ce que m'a dit le parisien. Il serait mort l'an dernier. Il a un fils d'après ce que j'ai pu comprendre et son gamin vit aussi aux Amériques. C'est peut-être lui qui écrit. Grégoire qu'il s'appelle...
— Ben dit donc ! L'automobile dont tout le monde au village a causé, c'est chez toi qu'elle est venue ? Le chauffeur aux habits étriqués, il était notaire ?
— C'est ça Déodat ! Tu piges vite. Mais bon... tu veux peut-être boire un coup, après tout ce chemin pour m'apporter une lettre.
— Une lettre... ? Ah oui, où ai-je la tête... tiens ! La voici !
De la sacoche marron foncé, les doigts aussi usés que le bout de ses godillots, le facteur tire une enveloppe dont les contours sont bariolés de bleu et de rouge.
— Tu vois ça, Suzanne, c'est la preuve que c'est venu par avion... c'est même écrit là, en anglais...
— Ah ?
— Oui « By Air Mail », c'est exactement ce que ça veut dire.
— Tu parles aussi anglais toi maintenant ?
— Non ! Mais dans mon métier... Tu me garderas le timbre... Et peut-être même l'enveloppe si... tu n'en fais rien...
— On verra, on verra ! Attends, entre une minute que je te serve un canon. Et je vais l'ouvrir tu pourras m'aider si je ne la comprends pas !
— Pourquoi ? Tu sais lire non, Suzanne ?
— Ouais... le français, pas l'English !
— Ah ! D'accord...
Et pendant que le brave facteur boit son verre, la femme ouvre le courrier de la pointe de son opinel. Une coupure nette, franche pour ne pas abimer l'enveloppe. Après tout, c'est le contenu l'important, pas ce qui l'entoure. Ouf ! Les mots sont bien dans sa langue et Suzanne se dit que Déodat n'aura pas à lui faire la lecture. Il se montre un peu trop curieux, le bonhomme. Elle jette un coup d'œil aux premières lignes et il s'agit bien de ce neveu inconnu qui a tracé les mots qu'elle découvre.
— Alors ? C'est du français ?
— Oui ! Je n'ai donc pas besoin de toi pour me la déchiffrer. Mais tiens ! Pour ta peine, voici ce que tu m'as demandé... et je vais aussi te donner un ou deux fromages.
— C'est gentil Suzanne ! Tu me les emballes bien pour qu'ils ne salissement pas le reste du courrier. Je dois encore monter jusqu'aux « Arpents »... chez la Mireille et le Jeannot.
— Eh bien... tu ne pas rentrer de bonne heure au village, on dirait. Et dire que les gens critiquent les fonctionnaires...
— Merci pour tout, Suzanne... toi aussi tu as bien du courage. Ce n'est pas une mince affaire de t'occuper de la ferme de Maurice.
— C'est aussi la mienne et je ne me plains pas, elle me fait manger chaque jour à ma faim.
— Tu rappelles ton molosse, il a des crocs bien trop longs à mon gout, ton dagobert !
— Ah... c'est bon, il ne te fera aucun mal...
— Salut Suzanne ! À la « revoyure » !
— Au revoir Déodat !
Le bonhomme d'un pas décidé reprend la route et surtout le sentier, une « courte » qui va le mener à la ferme des Arpents... une bonne heure de marche encore pour y accéder. La brune souffle un instant, s'assoit et lentement, du billet posé sur la table de chêne, elle parcourt des quinquets les mots tracés à l'encre violette. Le garçon... il lui parle un peu de lui, de son bonheur de savoir qu'il lui reste une famille, quelque part dans un pays qu'il ne connait pas. Et il termine sa longue missive par quelque chose qui fait se dresser les cheveux sur la tête de Suzanne.
*« Je prends le bateau le douze aout pour venir vous rendre visite et connaitre le beau pays où mon père a passé sa jeunesse ».
Il va donc venir chez elle ? C'est... impensable ça ! Que va-t-elle bien pouvoir lui raconter ? Elle qui n'a seulement jamais entendu parler de ce beau-frère inconnu. Elle a déjà assez à faire avec la montagne de travail quotidienne qu'elle doit abattre, sans avoir encore dans les pattes un garçon qui ne doit guère que baragouiner le français. Mais... d'un autre côté, peut-être que ce jeune homme, ce Grégoire est comme elle, solitaire et sans attache. Bon ! Elle se dit que le bonhomme ne va pas débarquer demain et elle verra bien ! Après tout, tant qu'il ne lui fait pas des ennuis avec l'histoire de la ferme... elle ne va pas s'inquiéter ou se plaindre avant d'être battue. Elle n'est pas franchement tranquille, mais se raisonne en songeant qu'il ne sert à rien de s'énerver sans connaitre les intentions de ce neveu étranger.
Ça fait beaucoup d'informations et de bouleversements en peu de temps. La visite du notaire, l'héritage dont l'homme de loi lui ont parlé et voici maintenant cette lettre. Si ce Grégoire vient, elle le recevra et voilà tout. Il ne va surement pas lui arracher ce qui est son gagne-pain. Fataliste, la brune comme toujours résume la situation par son sacro-saint « on verra bien » et elle retourne travailler. La confection de fromage lui vole également une bonne partie de ses jours et l'affinage de ceux qui sont dans sa cave lui rajoute de l'ouvrage en plus. Les journées n'ont que vingt-quatre heures et c'est trop peu pour tout ce qu'elle doit faire seule. Ses craintes, ses inquiétudes se diluent dans les tâches différentes qui sont obligatoires chaque jour. Ce pli n'est donc qu'un écueil dans une mer de boulot. Et des gestes mille fois répétés, elle entreprend de mettre en forme pour l'égouttage, ses fromages.
Déodat n'est pas revenu, le temps passe et juillet se meurt d'un soleil qui réchauffe la terre et les âmes. La vie coule lentement, au rythme des saisons et Suzanne jour après jour effectue les travaux qu'engendrent sa ferme. Au village, les langues vont bon train. On raconte qu'un industriel cherche un terrain pour y construire une usine de chaussures. Les ragots du dimanche, à la sortie de la messe, Suzanne ne veut pas les entendre. Surtout ceux qui la concernent plus directement. Déodat s'est fait le porte-parole de la visite du notaire et là encore, des tas de supputations toutes plus fantaisistes les unes que les autres circulent. Dans l'esprit de beaucoup, notaire et patron se confondent. Ce qui entraine immanquablement des messes basses dans lesquelles Suzanne vend son âme au diable... et ses terres aux fabricants de godasses.
Tout se mélange, tout se fond dans des racontars invérifiables, puisque de toute façon infondés. Mais lorsqu'une seconde voiture, tout aussi noire corbeau que la précédente traverse le village, cette fois c'est sûr... Suzanne reçoit la visite de ce grand patron et que les pompes vont naitre dans une usine là ou pousse le blé de la brune. Loin de ces commérages, elle sue sang et eau pour garder en état sa propriété. Et lorsque vers deux heures de l'après-midi, elle détèle Coquette qui vient de ramener un demi-stère de bois pour l'hiver, la poussière du chemin lui indique qu'une visite s'annonce. La mule est libérée, Dagobert lui est aux aguets pressentant l'arrivée imminente de ce qui crée un tourbillon dans son sillage. Les mains sur les hanches, la brune se campe sur ses deux pieds et s'apprête à houspiller l'inconnu dont la voiture vient se garer dans la cour.
— Couché Dagobert ! Couché, mon beau !
La vitre descend et une trogne plutôt jeune apparait derrière le volant de l'automobile poussiéreuse.
— Madame Lambert ? Vous êtes madame Suzanne Lambert ?
— Si c'est chez moi que vous veniez, vous y êtes... que me voulez-vous ?
— Je m'appelle Grégoire et mon père était le frère de votre mari... c'est Maitre Duchamps qui m'a indiqué le chemin pour venir vous voir... vous n'avez donc pas reçu mon courrier ?
— Si... mais sortez de votre boite... je n'aime pas parler de cette manière.
— Euh... ce n'est pas que j'ai peur, mais votre toutou... n'a pas l'air de m'apprécier.
— Oh ! Il ne vous fera rien... si je ne le lui demande pas. Vous pouvez sortir sans crainte.
— Ah ! Dans ce cas... !
La portière s'entrouvre et un homme d'une bonne vingtaine d'années se redresse. Il est bien bâti, jeune et... immédiatement, Suzanne se sent trembler devant celui qui lui fait face. Incroyable ! Le garçon qui est là est le portrait craché de son mari. Elle si sûre d'elle d'ordinaire se sent perdue de revoir après toutes ces années, une réplique exacte de ce garçon qu'elle a tant aimé et que la guerre lui a trop vite repris. Le gaillard s'approche de la quadragénaire et il lui tend la main. Une sorte de réflexe la fait se reculer, et il en déduit qu'elle a peur de lui.
— Je suis votre neveu ! Je ne désire que voir la maison où mon père a vécu... c'est tout. Je ne vais pas vous faire de mal, vous savez.
— Vous... tu parles le français impeccablement !
— Ben... j'ai fait de bonnes études et à la maison papa refusait de parler l'anglais... ceci explique cela.
— Ah... et tu viens pour réclamer ta part dans l'héritage de la ferme de tes grands-parents ? C'est bien ça ?
— Pas du tout... vous savez mon père, le frère de votre mari... était très riche et je le suis depuis son décès... dans un accident de cheval ! Mais vous aussi êtes sur le testament, enfin son frère...
— Mon Maurice est mort à la guerre... il y a bien des années déjà.
— Je... désolé, mais je ne savais pas ! Vous entretenez tout ça toute seule ?
— Ben... oui ! Je n'ai pas les moyens de prendre un commis de culture. Et... tu veux entrer dans la maison ?
— C'est à vous de décider... Suzanne ! C'est ce prénom que m'a donné le notaire ! Suzanne... j'aime beaucoup.
— Ah ! Viens ! Mais avant tout... approche et caresse Dagobert. Là, tu vois sur la tête et jusqu'au bout du museau, il adore ça et si tu veux qu'il t'adopte... tu dois te plier à ce rituel.
—... Vous êtes une curieuse tante... Suzanne.
— Si nous devons être de la même famille, tu vas toi aussi devoir me tutoyer ! Viens ! Je vais te montrer une photo de ton oncle. Je n'en ai que deux... une de notre mariage et celle où il est en soldat...
Le garçon ne répond pas, il se contente de flatter le museau et le sommet du crâne du chien qui lui frétille de la queue. Une amitié qui nait ? Peut-être, mais il est trop tôt pour le dire. Et l'homme suit la femme qui rentre dans la maison. Le sol de la cuisine est fait de dalle de granit et c'est assez rustique à l'intérieur. Une énorme cuisinière à bois sur laquelle une cafetière semble attendre une visite, ici ça sent la cuisine, le café et mille odeurs agréables aux narines de l'arrivant. Et Suzanne qui fonce vers une crédence pour ouvrir un tiroir d'où elle tire une photo. Elle colle celle-là dans les pattes de Grégoire qui d'un coup découvre avec stupeur le visage de cet oncle de France dont son père lui a pourtant si peu parlé. Et c'est un peu devant un miroir qui lui reflète ses traits que se retrouve le jeune homme. La ressemblance est on ne peut plus réelle. Lui aussi se sent pris d'un vertige impensable.
— Bon sang ! On jurerait que c'est moi...
— Oui ! Tu saisis pourquoi j'ai eu cet air si... ahuri en te voyant sortir de ton automobile !
— Je... Je peux vous appeler « ma tante » ?
— Si ça te chante... mais dis-moi « tu », j'ai l'impression d'avoir un siècle.
Bizarre ! Mais dans la voix cette Suzanne, il y a une intonation étrange qui lui remonte du passé. De son vécu lointain, celui d'un temps où l'amour était roi. Pourquoi ? Dans chacun de ses mouvements, de mes moindres gestes, il y a comme un rappel à ces instants de bonheur qui restent gravés en elle, comme écrit à l'encre indélébile. Jamais elle n'a plus connu un tel sentiment d'émoi ou de bien-être en présence de quiconque. Et là, face à un sosie parfait de son Maurice, elle sait, sent bien que son comportement est anormal. Comment expliquer ce ressenti soudain qui la pousse à agir différemment des autres jours ? Pas moyen de juguler la montée de chaleur qui lui embrasse le corps. La femme rompue à tous les travaux les plus durs de chaque journée qui passe, se sent là vulnérable et... sans savoir ce qui lui passe par la tête, c'est ce temps béni de Dieu qui lui tombe sur les épaules, avec vingt ans de retard.
— xXx —
Éviter le contact à tout prix ! Pas question de le laisser l'effleurer, ne serait-ce qu'une simple fraction de seconde. Elle ne sait pas pourquoi, mais c'est vital pour elle de le tenir à distance. Elle n'a pas peur de ce garçon qui sourit, qui parle d'une vie d'ailleurs, d'un monde qui lui est étranger, d'un homme aussi qui a forcément côtoyé des années son mari. Non ! Ce n'est pas de ce Grégoire au demeurant fort sympathique qu'elle se méfie, mais bien plus des réactions inédites de son propre corps. Et des pensées impudiques que son cerveau lui distille depuis qu'il est là. Le sentiment qu'elle est capable de faire une bêtise, une grosse connerie même, sous l'effet de la confusion qui lui renvoie son esprit. Grégoire est trop... Maurice, et elle est si solitaire depuis... son deuil. Jamais plus elle ne s'est laissée approcher par un garçon, qu'il soit jeune ou vieux, peu importe. Mais là !
C'est devant son Maurice qu'elle se tient depuis que ce jeune homme est sorti de sa voiture. Difficile de lutter contre un fantôme si vivant et les relents de ses amours mortes... au champ d'honneur refont surface avec une vitalité qui la chiffonne. Oui ! Ce gaillard est un danger pour cette femme qui n'arrive pas à détacher ses pensées de celui qui est en tous points si semblable à l'homme à qui elle a juré un amour éternel en l'église du village. Elle sait que si elle touche ne serait qu'un centimètre carré de la peau de celui qui est présent, elle sera perdue à jamais. Lui se rend-il compte de son trouble ? Avec un peu de chance, il ne va pas s'incruster trop longtemps chez elle ! Elle songe d'un coup que chez elle... c'est un peu chez lui également, comment gérer ce qui la surprend tellement.
Tout est enfermé à l'intérieur de sa tête. Le garçon la suit de chambre en chambre, elle lui raconte... la maison, la vie de ses grands-parents, celle de Maurice.
— Et papa, tu l'as connu, Suzanne ?
— Non ! Il était déjà parti lorsque j'ai rencontré mon mari... nous nous sommes mariés un an plus tard...
— Ah ! Dans cette église, qui se trouve au village ?
— Oui... ici, c'est la coutume de faire consacrer les liens du mariage par le curé... en Amérique, je ne sais pas...
— Papa et maman aussi se sont mariés dans une église.
— Tu as donc une mère ! Comment s'appelle-t-elle ?
— Dorothy... mais elle est morte en me mettant au monde et j'ai grandi chez mes grands-parents maternels... eux aussi sont... partis. Je suis... enfin, j'étais seul au monde, mais j'ai toi... une tante française.
— Euh... Ah oui ! C'est vrai.
Il est à deux pas d'elle et d'un coup, elle le voit qui ouvre ses grands bras. Plus le temps de reculer, pas plus celui de bouger, que déjà elle se retrouve happée par deux tentacules qui la pressent contre la poitrine masculine. Ce qu'elle cherche à éviter depuis le début se produit là sans qu'elle esquisse le moindre mouvement pour se sortir du piège qui se referme sur son corps. Diable de gamin qui lui témoigne son besoin de reconnaissance d'une façon très viril. Se rend-il compte qu'elle est partagée entre le désir de l'homme qu'il est par sa ressemblance troublante avec son Maurice et le jeune neveu qu'elle découvre ? Que faire de ses pattes, alors que lui la berce de toute sa tendresse ? Suzanne rougit et garde sa bouille enfouie dans le creux de l'épaule de ce vigoureux loustic qui se sent plein d'affection pour cette tante inconnue. Il tente de donner le change en lui parlant de la cave et des fromages...
— Viens ! Je vais te montrer ce qui me prend le plus de temps dans cette ferme...
— Ah ?
Elle passe la première dans l'étroit escalier qui mène à l'espace vouté sous la maison. Sur les étagères, de longues files de fromages en cours d'affinage et lui respire l'odeur si spécifique de ce lieu.
— C'est toi qui as fait tout cela ? Il y en a des tas ! Tu les gardes combien de temps ici ?
— Ben ça dépend de ce que le marchand veut. Certains sont affinés plus longtemps, jusqu'à vingt-quatre mois... pour les plus vieux.
— Et ensuite, tu en fais quoi, tantine ?
— Le fromager de la grande ville passe une fois par mois et me prend une bonne partie de ma production. Ça me paie mes factures... et je vis chichement.
— Mais... j'adore ces senteurs. Quand papa m'en parlait, je croyais qu'il rêvait debout. Je sais désormais qu'il avait gardé en mémoire ce qui lui a manqué le plus toute sa vie.
— Pourquoi n'est-il jamais revenu ? Il n'a jamais su que la guerre avait pris son frère sans doute !
— Non ! Je ne savais pas non plus que mon oncle avait une si jolie épouse !
—... ?
Là, dans la cave, c'est comme si le destin mettait une gifle à Suzanne. Non seulement il lui ramène un neveu, mais aussi la bouille copie conforme du visage de son Maurice ! Si de surcroit l'autre la complimente, elle avoue qu'elle a de quoi s'inquiéter. Refaire surface, remonter le plus rapidement possible à la cuisine, ne rien laisser entrevoir de ce qui la bouleverse d'un coup, un tour de force qui s'impose à elle. Et c'est l'étable qui sauve Suzanne d'un naufrage assuré. La salle de traite, avant d'aller voir les bêtes qui paissent simplement dans les pâtures, un bon bol d'air qui requinquent cette femme qui ne sait pas comment gérer le garçon. Lui est enthousiaste, curieux de tout ce qui l'entoure et il bat des mains à chaque détour, à toutes les découvertes des secrets de la ferme. Plus ils discutent tous les deux et moins la brune parvient à dissimuler ce qu'elle veut taire.
Au retour, ils trinquent avec un verre du rouge tiré du tonnelet, à la cave. Et fatalement, elle pose la question qui la démange depuis un moment.
— Grégoire... tu comptes rester un peu ici, chez moi ?
— Ben...
— Parce que si c'est le cas, je dois préparer une chambre... ce n'est pas ce qui manque.
— Si ça ne te dérange pas, Suzanne, je tombe comme un cheveu sur la soupe, je m'en doute.
— Mais non ! C'est juste que je dois savoir... et après-demain, c'est dimanche, je vais à la messe. Est-ce que tu m'y accompagneras ?
— Tu n'as pas peur que les gens se posent des questions ?
— À mon avis, c'est déjà fait. Ils ont tous vu ta voiture traverser le village et... notre facteur sait que tu existes... ton courrier est passé par ses mains. Alors, il est certain que les langues se délient au cœur du village. C'est une bonne chose que de clouer le bec aux plus suspicieuses des commères.
— Si tu veux ! Après tout, nous sommes parents et le regard des autres, je m'en fiche, c'était simplement pour que de ton côté tu ne sois pas en porte à faux avec les tiens.
— Les miens, comme tu dis, ne sont pas venus me donner un coup de main lorsque Maurice est parti... j'ai dû et c'est toujours ainsi, me débrouiller seule pour faire bouillir la marmite. Je suis aimable avec eux, sans plus, et chacun chez soi, c'est ce qui me convient le mieux.
— D'accord alors ! Je t'accompagnerai et suis prêt à t'aider pour peu que tu m'apprennes ce qu'est la vie dans une ferme.
— Tu as déjà trait une vache, changé la litière de l'étable ?
— Ben non ! Tu sais, moi les seules bêtes à cornes que j'ai vues c'est au bord des routes chez moi... et dans les immenses ranchs des États-Unis...
— Des ranchs ?
— C'est le nom donné aux fermes là-bas...
— Tout est grand chez toi... on dirait, mais vit-on mieux qu'ici ?
— Sans doute pas... je regrette de n'avoir pas su plus tôt pour toi et cet endroit.
— Pourquoi cela ?
— Parce que j'ai l'impression que ma vie est ici, près de toi ! Je ne sais pas pourquoi ni comment, mais là au fond de moi, il y a une sorte d'appel qui me dit que je dois te connaitre mieux.
—... ?
Il a dans ses prunelles claires, un éclat qui n'échappe pas à la sagacité de sa tante toute neuve. Il lui sourit et elle a peur de répondre à ce sourire. Crainte que la signification de la risette qu'elle pourrait lui rendre soit l'exact reflet de ce qu'elle imagine là, en cet instant. Ce garçon lui inspire un sentiment qui se rapproche de celui que jadis, elle a éprouvé pour son Maurice. Oui ! Son cœur cogne un ton trop fort, faisant battre le sang à ses tempes. Alors, pour ne pas laisser paraitre cet étrange engouement, elle relève d'un mouvement machinal du bras, une mèche qui lui barre le front et s'exclame avec une froideur qui le surprend.
— Bon ! C'est pas tout ça, mais je dois préparer le souper. Je présume que tu as faim... un jeune homme en pleine force de l'âge a forcément un solide appétit...
— Tu peux nous faire un plat de cette région, un repas qui est servi sur les tables de ton coin ?
— Ouais... si tu veux. Tu sais ce que sont les « kneffes » ?
— Non !
— Alors, c'est dit... tu vas gouter à ce repas très local, servi avec la sauce d'un rôti que j'ai cuit hier pour moi... ensuite un morceau de mon fromage et une part de tarte aux pommes...
— Humm ! Tu me gâtes tante Suzanne... je t'aime déjà !
—... !
Ces mots lancés avec emphase la font se raidir. Ce ne serait pas pire s'il l'avait piqué ou brulé. Chez ce presque homme, il y a tellement de celui qu'elle a perdu. Mais elle veut garder la tête froide et ne pas laisser ses sentiments parler plus fort que sa raison. Elle fait tout ce qu'elle peut pour ne plus penser à cet émoi qui lui chauffe trop les sens. Comment est-ce possible ? Elle sait que c'est impossible, que Maurice ne pourra jamais revenir et cependant, son foutu vieux cœur lui, ne se gêne nullement pour la tourmenter. Grégoire est conquis par sa nourriture plutôt rustre et une pensée totalement idiote monte en cette femme pour qui la vie n'est pas spécialement tendre.
Un dicton que lui serinait sa mère Augustine refait surface dans son ciboulot légèrement embrumé.
*« On garde les hommes par le ventre. Un bon petit plat, une bonne soirée et ils ne te quittent plus ! » Maurice aussi aimait les kneffes et tout ce qu'elle cuisinait. Et là, devant l'appétit de celui qui sans le savoir s'est assis exactement à la place qu'il occupait avant... il semble à la brune que chacun des gestes, que tous les mots qui sortent de la bouche de ce neveu sont directement transmis par l'absent. Lentement, son corps de femme s'éveille d'une longue abstinence, quelque part en elle, un chamboulement sans borne s'opère. Et... franchement, elle ne sait pas comment aborder ce qui pour elle est un vrai problème.
Le diner prend fin et comme chaque soir, elle va faire le tour de son étable, histoire de se coucher l'esprit tranquille. Grégoire est lui dans la chambre qu'ils ont ensemble préparée. Pour gagner la sienne, pas d'autre chemin que ce corridor où elle marche sans bruit. Petite souris grise qui se déplace dans le noir, ses pas ralentissent encore à l'approche de la porte devant laquelle elle doit obligatoirement passer pour pousser celle de sa propre chambre. Le garçon est déjà au lit ? Pourquoi n'a-t-il pas tiré le panneau de bois pour s'isoler du reste de la maison ? Puis, il y a cette petite lueur, sa lampe de chevet qui est toujours allumée.
Là, dans le rectangle qui le met en lumière, Grégoire n'est pas encore allongé. Non ! Il est debout devant son lit et la curiosité a beau être un vilain défaut, la nature même du spectacle ne peut échapper à l'œil vigilant de la maitresse de maison. Le garçon est entièrement nu, et malgré le fait qu'il soit de dos, penché en avant pour fouiller dans son sac, Suzanne ne peut s'empêcher d'avoir un frisson qui lui parcourt la peau. Une chair de poule qui s'étend partout devant le spectacle que l'autre involontairement lui présente. Il bouge un peu, se redresse un livre à la main et... soulève enfin le drap pour se couler dans le lit. Ce faisant, c'est son bas-ventre qui entre dans le champ des yeux de la femme.
Bon sang ! Velu comme un ours, encore une similitude que le destin met en évidence entre ce corps jeune et celui dont le souvenir trop vif vient la hanter ce soir. Elle devrait détourner la tête, ne plus s'imposer de voir et pourtant, c'est plus fort qu'elle. Suzanne ne peut quitter ce qui l'attire là, cette chose qui se balance mollement entre les jambes du jeune homme. Et... une réaction en chaine déferle en elle. Comme un besoin, une nécessité, elle suit ce sexe au repos dont les contours flous disparaissent sous la toile qui se referme sur la nudité de Grégoire. Il ouvre son livre alors qu'elle fait un vrai effort pour avancer vers la porte suivante. Mon Dieu ! Il y a si longtemps que personne ne lui a plus fait pareil effet. Et pourquoi diable faut-il qu'il soit si beau, qu'il ressemble tellement à son Maurice ?
Le ciel veut la mettre à l'épreuve ? Comment réussir à s'endormir après que tous ses sens se soient mis en mouvement ? Difficile de ne rien ressentir ! Il y a au fond de son ventre un tel remue-ménage, un immense orage qui gronde ! Que faire ? Pour la première fois depuis des années, son corps tout entier réclame ce qu'elle ne peut lui donner. Et si ses doigts se mettent à l'ouvrage, ils ne lui donnent certes pas une satisfaction totale. Il lui manque le petit plus, celui qui la ramènerait au rang de femme aimée, de femme vivante. Une étincelle, une parcelle de bonheur que seuls les hommes sont capables d'insuffler aux dames et... de guerre lasse, Suzanne abandonne sa caresse coupable. Dormir lui est compliqué.
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Chapitre 2 · Maurice Bis
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Photo de profil de Dad38
Dad38
28 juin 2026 à 10:05
Hoho... Une bien belle histoire qui commence, hâte de découvrir la vie de ce nouveau couple atypique.
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Frederyc
4 juin 2026 à 14:36
Quelle excellente entrée en matière, loin d’être ennuyeuse, car elle nous met tous les éléments en place pour une intéressante saga.
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Lurtz
4 juin 2026 à 10:16
Une histoire bien écrit, qui plante bien le décor. Ceux qui aime les histoires crus vont être déçu et ceux qui aiment les écrits bien tournés vont apprécier.
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Photo de profil de Pat1969
Pat1969
4 juin 2026 à 08:37
Tellement ennuyeux ! Je n'ai même pas lu jusqu'au bout.
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Frodon
4 juin 2026 à 07:52
Une belle histoire qui commence. Bien écrit, tout en suggestion.
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