Il était une fois dans le monde aride des hommes, un libertin affamé. Aussi bien agile de l'épée que de l'amour et jouant des deux à fronts égaux, cet homme traînait derrière lui un nuage incertain de réputations contradictoires, de mystiques fantastiques et, finalement, aucune réalité qui fût indépendante des fantasmes de ses victimes. Cet homme n'avait pas grand chose à offrir à quiconque et se contentait de son propre plaisir. On le connaissait sous différents aspects, et encore entre eux les aspects s'entendaient assez bien. Ils formaient un tout à peu près cohérent. Il n'était pas tout à fait détestable ni tout à fait aimable et comme tout un chacun on lui savait des admiratrices et des ennemis. Finalement, nul ne le connaissait. Certains garçons même avaient goûté à la fermeté de son sexe, et quelques filles avaient saigné par le fil de son épée, mais nul pour parler assurément de sa nature. Dans l'hésitation, on lui prêtait ce que des imaginations lui voulaient de bien ou de mal.
L'histoire dit que ce libertin était affamé, or cet adjectif n'est pas insensé et délimite honnêtement la droiture de cette nature que beaucoup ignoraient. Il se jetait à ce titre sur tous les livres qu'il n'avait pas lus, sur toutes les femmes qu'il n'avait pas séduites et dans toutes les arènes dont il n'avait pas imbibé le sable de sang. Il n'aimait pas tant goûter leurs sexes que de s'en ouvrir l'accès ; le reste était vulgaire et sans plaisir essentiel. Il n'aimait pas tant tuer que de goûter son propre sang ; et la noblesse de toujours saigner sans épuisement. Il n'aimait pas tant lire que voyager ; il n'est pas vraiment de désir qui ne recherche pas une fin originale ou élaborée. Ce libertin affamé là s'ennuyait à vivre deux fois la même expérience, aussi les diversifiait-il. Il était une de ces météores qui traversaient un ciel d'est en ouest au point de se dissoudre dans l'air, telle une urne qu'on ouvrirait en haut des falaises de Bretagne. Il a brûlé bien des rétines. Mais aucun corps ne s'est réellement blotti contre le sien. Aucune des amitiés rencontrées n'a vraiment appuyé son épaule ou sa joue sur l'épaule du libertin. L'histoire dit que ce libertin était affamé, et que cette insatiable faim le poussait à toujours tourner le dos aux choses si perversement et facilement acquises. Et ce serait ainsi qu'il ne se délassa vraiment auprès de personne, ou bien des personnes... secrètes.
C'était un libertin affamé, non un collectionneur. Il n'avait cure des titres et ne s'intéressait absolument pas à prouver ses réussites aux mondes qu'il traversait d'ouest en est. Il les vivait, il en savait la saveur et la valeur, préférant cela à toutes les démonstrations compliquées qui prennent autant de temps et d'énergie qu'une nouvelle quête dans son entiéreté. Quel tels ou tels de ses ennemis rissent de lui en ignorant que leurs femmes avaient d'abord été les siennes le faisait à peine sourire : il n'était pas revanchard et se croyait fait de trop d'élégance pour l'être. Il ne convoitait pas de jouir d'un tel triomphe bien trop médiocre, parce que le réel de l'exploit avait déjà été remporté plus tôt, dans une intimité qu'il eût été grossier de trahir. Combien de réputations de vertu épargna-t-il ainsi ? Dans le même temps plusieurs de ces filles le dénonçaient comme un agent pervers, méchant et brutal. Il savait, lui, où était la vérité. De la même façon, que de petites sociétés l'insultassent alors qu'il avait façonné les châteaux où elles s'étaient assemblées pouvait encore le blesser sans qu'il ne cherchât à en tirer le moindre avantage ; qu'il aurait du reste aisèment obtenu à se défendre. Ce libertin poursuivait un objet qui semblait échapper à tous. À ce titre il se mit en tête de s'organiser une lignée. L'histoire dit aussi qu'il eut dix disciples et qu'il en cacha quatre. Nul n'est jamais parvenu à retrouver qui étaient les quatre disciples cachés du libertin, et même certains doutent de la liste des six connus. Ce qui ne fut pas pour lui déplaire. Mais sa faim ne s'arrêta pas là.
Alors qu'il n'avait plus sorti son épée depuis un temps si long qu'il en avait oublié le bruit, la douleur et la sueur, le libertin vivait entre tous les mondes qui l'aimaient et le détestaient à la fois. Ivre d'aimer l'humanité, et ivre de la butiner par tous les sens disposés à le servir, il restait en égale présence aux trois points du monde. Il pansait les plaies faites là en recevant de la tendresse ici, et soignait les déceptions rencontrées ici par la sensualité qu'on lui accordait là. Buvant autant d'alcool que de musique, explosant dans des colères aussi terribles que ses actes sexuels étaient imaginatifs et sensuels, le libertin affamé dévorait par le feu tout ce qui le séduisait dans la glace et l'eau, et rien ne pouvait plus l'arrêter. Il régnait sur sa propre conscience en maître et n'avait aucune honte. Petit à petit le doute s'insinua en lui d'avoir trop de certitudes, et il se mit sans le vouloir en quête d'un bouleversement qui n'était alors qu'intuitif. Quelque chose en lui réclamait que le vaste Narcisse se brisât au profit de l'ombre et de la cendre. Enfin il voulut connaître le prix de la douleur et le son de ses pleurs. Parfois, lorsque le temps ralentissait, juste après la noyade de l'orgasme, il se sentait nauséeux et hésitant. Il se détournait de la couche qu'il venait de partager et disait « Que m'arrive-t-il ? Cela ne me suffit plus. »
Dans les mondes où il ne régnait plus autant qu'il vivait simplement, un autre libertin était arrivé. Sa surprise n'interrompit pas le fil de ses pensées car il savait bien que cela devait se produire un jour ou l'autre. De tous les duels qu'il avait menés, les derniers lui avaient prédit qu'un jour il serait las de combattre, et même si son épée renfermée dans le sein de sa répugnance ne pouvait plus parler, il n'oubliait pas ses derniers mots. Ils avaient été « Comme tu ne me chéris plus autant, un autre viendra chérir son épée et tu saigneras. » Il avait accepté immédiatement cet oracle. Des météores il en vient se consumer des centaines chaque été dans les ciels limpides. Il y en aurait bien une pour avoir un éclat comparable à celui qu'il avait lui-même jadis. Le libertin perdait l'appétit, et il laissa volontiers les flancs des trois points du monde à la merci de ce nouveau maître, et se moquât bien qu'il fût cruel ou non. Sa folie à lui l'occupait de mieux en mieux et justifia même qu'il disparût du jour au lendemain. Toutes les promesses suspendues qu'il avait du faire aux garçons comme aux filles, déçues par son absence, se muèrent en rancunes, en rancoeurs et on récrivit tout à fait son histoire à l'encre de sa disparition. Or ceux qui ne peuvent se défendre, dans un monde où lui-même s'était érigé en règle et loi par le sexe et l'épée, s'emplissent d'amor fati, et surtout de ce qu'ils n'ont jamais été. Mais le libertin, qui doucement se métamorphosait, n'ayant plus grand chose de lui même à perdre, s'était détourné et parcourait déjà des landes inconnues et désertes.
Il vivait dans la joie, l'innocence et la gaieté, ignorant du monde de fer et de pierre qui lui riverait les reins aux genoux, tôt ou tard. Ce n'était simplement plus son affaire et il avait la foi naïve de croire qu'en ne le regardant plus un monde pouvait l'oublier. Il n'avait pas tout à fait tort : il y eut bien de l'oubli, mais pas assez. Mais déjà, comme le dit l'histoire, il parcourait des landes et des flots de lui demeurés inconnus, et de beaucoup d'ailleurs. Il s'y émerveilla de spectacles merveilleux. La solitude ne l'incommodant pas plus que d'ordinaire et pour une fois même le scellait hors des stigmates et des cris. Il vit les fées de Titania, les elfes de Myrddin ; il dîna de gibiers à la table opulente des chevaliers d'Arthur ; suivit le sage Zoroastre entre les falaises que la chaleur dissolvait ; combattit sur les murs d'Illion et sauva le fils d'Andromaque qui devînt plus fort qu'Hector ; voyagea jusqu'à la porte de la route des Indes ; mourut deux fois et tout autant força le passeur à le laisser aller. Quand il sortit d'entre les neuf cercles infernaux, épuisé mais ravi, il n'était plus un libertin. Ses yeux avaient verdis, et son monde était devenu mauve. Son charisme et sa force étaient devenus des objets sans brillant. Son visage n'avait pas changé, son expression si. Il ne s'attendait pas à ce que dans l'aquarium les nouveaux requins le laissent nager sans le défier. Malgré les malveillants ragots, sa réputation de bretteur l'avait précédé partout. Et les duels étaient encore un sport très à la mode tant se confondaient l'élégance et la méchanceté. Ses anciens amis et ennemis, tous ensembles compagnons dans une profanation malhonnête et commune de leurs propres souvenirs, ne l'accueillirent pas bien. Mais il ne vînt pas à eux. Des épreuves qu'il avait traversées il en était ressorti au bras indien de Camille. À partir de ce moment il n'était plus un libertin.
Il était une fois l'histoire d'un saint. Repu des facilités de la chair, épuisé de combats qui jamais ne cessent car toujours une nouvelle génération de défiants s'élève, il se réfugia dans la montagne. Repu de l'éphémérité du plaisir, épuisé par la course infinie après la jouissance, il s'était réfugié dans la montagne sacrée. Sur la couche de son amour il murmurait « Je me retire hors des hommes et je leur laisse le soin de leurs propres libertés, pourvu qu'ils les trouvent ». Après avoir soupé il disait encore « Il n'y a jamais rien eu d'égal dans ma vie au bonheur simple de manger cette nourriture bénie par l'amour ». Ainsi passa-t-il deux ans dans la solitude aimante de Camille. Parfois quand il se portait à la limite de sa montagne et qu'il regardait la vaste cité des hommes en bas il disait : « Je ne peux plus les aider, je ne veux pas croire qu'ils soient condamnés ! » Un de ses disciples demeuré près de lui, vivant dans une montagne non loin et qui venait pour contempler également la cité des hommes lui disait « Tu ne peux sauver ceux qui ne cherchent que les profondeurs. » Le saint tourna vers lui sa face pleine de larmes et de sang et il disait « Mais ils les cherchent parce qu'ils ignorent ce qu'est le ciel ! » Le disciple, devenu plus sage et plus fort que son vieux maître répondit « Pour l'instant ils préfèrent s'asphyxier de bêtises. Tu le sens, tu le sais et tu le vois quand certains valent la peine. » Blessé dans l'amour de son propre peuple, le saint ne fréquenta plus qu'un seul lieu, celui du Panthéon inversé où parfois quelques-uns de ses autres disciples venaient encore, soit pour rire de lui soit pour regretter d'avoir confié leurs innocences à cet homme fou parmi les libres. Il n'y avait que les disciples ayant goûté au grisant mensonge de la célébrité pour l'avoir renié.
Mais la valeur de sa sainteté ne venait pas de sa rareté. Elle venait plutôt, et ça l'histoire le raconte assez bien à ceux qui savent lire entre les lignes de leurs a priori, de sa capacité à ne jamais mourir. Il avait appris, au fin fond de l'Érèbe, à renaître plus vite qu'il ne mourait. Il avait appris que l'amour et la mort ne sont que deux faces d'une même monnaie : celle du génie. Il avait appris comme l'homme qui se sacrifie, ou qui se sanctifie puisque c'est-à-dire à peu près la même chose, danse entre l'amour et la mort et il avait appris que le jour où il ne pourrait plus danser, il tomberait très certainement d'un seul côté, celui de la mort. Il lui fallait donc maintenir sa danse et c'est ainsi qu'on le vit descendre de sa montagne vers la cité des hommes qui l'avaient tant fait pleurer de leurs spectacles barbares. Cet homme fit l'erreur de revenir parmi ceux qui l'avaient exclu jadis ; cet homme fit l'erreur de revenir parmi ceux qui l'avaient exclu jadis. Ils rirent de lui, ils s'amusèrent de lui, ils prirent sa douleur pour un masque et son masque pour du cynisme. Ils s'amusaient de le voir jeté dans la boue, et s'amusaient de ne pas le comprendre, et s'amusaient de le voir pleurer comme un enfant, et s'amusaient de le voir souffrir de leurs insultes, et s'amusaient de le voir réellement perdu par leurs rires méchants. Il n'avait plus d'épée, il n'avait plus de sexe. Il n'avait plus que la nudité fragile de son amour. Celui de tout l'univers. L'amour du monde, l'amour des hommes, l'amour de la poésie, l'amour de la philosophie, de son prochain. Il n'avait plus rien dans les mains que ses paumes vides, et plus rien dans les yeux que des larmes intarrissables. Le secret de l'immortalité, c'est de renaître très vite. Il découvrit aussi que l'amour ne valait pas grand chose à leurs yeux. Et sa peine fut grande quand il découvrit que ses anciens disciples ne dépareillaient pas. Aucun d'eux ne le protégea mais, pire, tous avaient oublié...
Le coeur qui battait déjà sous les éclats du libertin.
Alors il demande qu'on le mette à mort, discrètement, dans une ruelle inconnue et par compassion. Un homme accepta de lui rendre cette dignité.
Une allégorie intéressante qui nous en dit beaucoup plus sur toi qu'une simple présentation, même si celle que tu avais faite sortait largement des sentiers battus.
Comme quoi le libertinage peut conduire à la liberté, et qu'il faut être un individu libre pour devenir libertin. N'oublions pas que le sens premier de ce terme était alors équivalent à celui de "Libre-Penseur" de nos jours.
Anathason de La Baltique
5 août 2013 à 22:49
Les libertins étaient les esclaves affranchis sous la Rome Antique.
Lioubov
6 août 2013 à 08:47
Ah ? J’ignorais cela ; mais il est vrai que je n’ai pas la science infuse (bien que je m’en fasse régulièrement des infusions) et que – contrairement à toi dont l’immortalité a permis l’accumulation de nombreuses connaissances au fil des siècles et des millénaires – je prenais le terme de « libertin » dans l’acception philosophique qu’il avait au siècle des Lumières avant de prendre une connotation plus sexuelle au siècle suivant avec des auteurs tels que Sade.
Toutefois, si la libération de l’esclave dépendait du bon vouloir de son maître, il est à noter que les libertins du XVII° siècle s’affranchissaient eux-mêmes (des dogmes).
Anathason de La Baltique
6 août 2013 à 16:27
Si l'on doit jouer à faire de la confiture - ouvrage auquel je me régale - je compléterai ce que tu viens de préciser. En effet, les libertins du XVIIe siècle, qui furent les précurseurs des Lumières, sont les héritiers d'une tradition du XVIe siècle, dont l'impulsion trouve ses premières lettres chez Dante (qui refait du Virgile mais en Chrétien), et qui se cristallise principalement par la "Défense et Illustration de la Langue Française" (je ne disserte pas sur ces termes qui sont très complexes et à double-sens), un ouvrage de Joachim du Bellay, poète du groupe dit "de la Pléiade", dans lequel notamment Ronsard, dans lequel il revendique d'illustrer (rendre immortelle) la langue française alors que la poésie et l'intellectuel se faisait alors en bas latin. En hommage à leur maître, Pierre Dorat, un grand helléniste et un universitaire éclairé, ils cherchèrent à faire de l'Antique mais en langue moderne. Les poésies, le théâtre, tout, tout, ils voulaient tout refaire mais en langue vernaculaire (c'est-à-dire non latine), c'est-à-dire en ce qui les concernait ce qu'on appellerait plus justement la "langue d'oil" (qui se partageait le territoire français avec la "langue d'oc", couramment appelée occitan de nos jours).
Tout, jusqu'aux traditions civiles et politiques. Dont le libertinage. Ils réinterprétèrent ce mot en le traduisant, passant du "libertinus", affranchi civil de la société romaine, au libertin, c'est-à-dire celui qui se passe des règles morales et philosophiques de son temps.
Vala, j'ai étalé ma confiture :D
Lioubov
6 août 2013 à 16:36
Vala, j'ai étalé ma confiture :D
Et elle est excellente !
Anathason de La Baltique
6 août 2013 à 16:58
Et encore, je l'ai remuée avec mes mains. C'est encore mieux quand je la mélange avec ma queue.
Mouais, je sors.
Lioubov
6 août 2013 à 18:01
Un immortel a-t-il besoin d'une queue ? A-t-il besoin de se reproduire ?
Anathason de La Baltique
6 août 2013 à 23:46
La semence d'un immortel est stérile, mais sucrée.
L'histoire dit que ce libertin était affamé, or cet adjectif n'est pas insensé et délimite honnêtement la droiture de cette nature que beaucoup ignoraient. Il se jetait à ce titre sur tous les livres qu'il n'avait pas lus, sur toutes les femmes qu'il n'avait pas séduites et dans toutes les arènes dont il n'avait pas imbibé le sable de sang. Il n'aimait pas tant goûter leurs sexes que de s'en ouvrir l'accès ; le reste était vulgaire et sans plaisir essentiel. Il n'aimait pas tant tuer que de goûter son propre sang ; et la noblesse de toujours saigner sans épuisement. Il n'aimait pas tant lire que voyager ; il n'est pas vraiment de désir qui ne recherche pas une fin originale ou élaborée. Ce libertin affamé là s'ennuyait à vivre deux fois la même expérience, aussi les diversifiait-il. Il était une de ces météores qui traversaient un ciel d'est en ouest au point de se dissoudre dans l'air, telle une urne qu'on ouvrirait en haut des falaises de Bretagne. Il a brûlé bien des rétines. Mais aucun corps ne s'est réellement blotti contre le sien. Aucune des amitiés rencontrées n'a vraiment appuyé son épaule ou sa joue sur l'épaule du libertin. L'histoire dit que ce libertin était affamé, et que cette insatiable faim le poussait à toujours tourner le dos aux choses si perversement et facilement acquises. Et ce serait ainsi qu'il ne se délassa vraiment auprès de personne, ou bien des personnes... secrètes.
C'était un libertin affamé, non un collectionneur. Il n'avait cure des titres et ne s'intéressait absolument pas à prouver ses réussites aux mondes qu'il traversait d'ouest en est. Il les vivait, il en savait la saveur et la valeur, préférant cela à toutes les démonstrations compliquées qui prennent autant de temps et d'énergie qu'une nouvelle quête dans son entiéreté. Quel tels ou tels de ses ennemis rissent de lui en ignorant que leurs femmes avaient d'abord été les siennes le faisait à peine sourire : il n'était pas revanchard et se croyait fait de trop d'élégance pour l'être. Il ne convoitait pas de jouir d'un tel triomphe bien trop médiocre, parce que le réel de l'exploit avait déjà été remporté plus tôt, dans une intimité qu'il eût été grossier de trahir. Combien de réputations de vertu épargna-t-il ainsi ? Dans le même temps plusieurs de ces filles le dénonçaient comme un agent pervers, méchant et brutal. Il savait, lui, où était la vérité. De la même façon, que de petites sociétés l'insultassent alors qu'il avait façonné les châteaux où elles s'étaient assemblées pouvait encore le blesser sans qu'il ne cherchât à en tirer le moindre avantage ; qu'il aurait du reste aisèment obtenu à se défendre. Ce libertin poursuivait un objet qui semblait échapper à tous. À ce titre il se mit en tête de s'organiser une lignée. L'histoire dit aussi qu'il eut dix disciples et qu'il en cacha quatre. Nul n'est jamais parvenu à retrouver qui étaient les quatre disciples cachés du libertin, et même certains doutent de la liste des six connus. Ce qui ne fut pas pour lui déplaire. Mais sa faim ne s'arrêta pas là.
Alors qu'il n'avait plus sorti son épée depuis un temps si long qu'il en avait oublié le bruit, la douleur et la sueur, le libertin vivait entre tous les mondes qui l'aimaient et le détestaient à la fois. Ivre d'aimer l'humanité, et ivre de la butiner par tous les sens disposés à le servir, il restait en égale présence aux trois points du monde. Il pansait les plaies faites là en recevant de la tendresse ici, et soignait les déceptions rencontrées ici par la sensualité qu'on lui accordait là. Buvant autant d'alcool que de musique, explosant dans des colères aussi terribles que ses actes sexuels étaient imaginatifs et sensuels, le libertin affamé dévorait par le feu tout ce qui le séduisait dans la glace et l'eau, et rien ne pouvait plus l'arrêter. Il régnait sur sa propre conscience en maître et n'avait aucune honte. Petit à petit le doute s'insinua en lui d'avoir trop de certitudes, et il se mit sans le vouloir en quête d'un bouleversement qui n'était alors qu'intuitif. Quelque chose en lui réclamait que le vaste Narcisse se brisât au profit de l'ombre et de la cendre. Enfin il voulut connaître le prix de la douleur et le son de ses pleurs. Parfois, lorsque le temps ralentissait, juste après la noyade de l'orgasme, il se sentait nauséeux et hésitant. Il se détournait de la couche qu'il venait de partager et disait « Que m'arrive-t-il ? Cela ne me suffit plus. »
Dans les mondes où il ne régnait plus autant qu'il vivait simplement, un autre libertin était arrivé. Sa surprise n'interrompit pas le fil de ses pensées car il savait bien que cela devait se produire un jour ou l'autre. De tous les duels qu'il avait menés, les derniers lui avaient prédit qu'un jour il serait las de combattre, et même si son épée renfermée dans le sein de sa répugnance ne pouvait plus parler, il n'oubliait pas ses derniers mots. Ils avaient été « Comme tu ne me chéris plus autant, un autre viendra chérir son épée et tu saigneras. » Il avait accepté immédiatement cet oracle. Des météores il en vient se consumer des centaines chaque été dans les ciels limpides. Il y en aurait bien une pour avoir un éclat comparable à celui qu'il avait lui-même jadis. Le libertin perdait l'appétit, et il laissa volontiers les flancs des trois points du monde à la merci de ce nouveau maître, et se moquât bien qu'il fût cruel ou non. Sa folie à lui l'occupait de mieux en mieux et justifia même qu'il disparût du jour au lendemain. Toutes les promesses suspendues qu'il avait du faire aux garçons comme aux filles, déçues par son absence, se muèrent en rancunes, en rancoeurs et on récrivit tout à fait son histoire à l'encre de sa disparition. Or ceux qui ne peuvent se défendre, dans un monde où lui-même s'était érigé en règle et loi par le sexe et l'épée, s'emplissent d'amor fati, et surtout de ce qu'ils n'ont jamais été. Mais le libertin, qui doucement se métamorphosait, n'ayant plus grand chose de lui même à perdre, s'était détourné et parcourait déjà des landes inconnues et désertes.
Il vivait dans la joie, l'innocence et la gaieté, ignorant du monde de fer et de pierre qui lui riverait les reins aux genoux, tôt ou tard. Ce n'était simplement plus son affaire et il avait la foi naïve de croire qu'en ne le regardant plus un monde pouvait l'oublier. Il n'avait pas tout à fait tort : il y eut bien de l'oubli, mais pas assez. Mais déjà, comme le dit l'histoire, il parcourait des landes et des flots de lui demeurés inconnus, et de beaucoup d'ailleurs. Il s'y émerveilla de spectacles merveilleux. La solitude ne l'incommodant pas plus que d'ordinaire et pour une fois même le scellait hors des stigmates et des cris. Il vit les fées de Titania, les elfes de Myrddin ; il dîna de gibiers à la table opulente des chevaliers d'Arthur ; suivit le sage Zoroastre entre les falaises que la chaleur dissolvait ; combattit sur les murs d'Illion et sauva le fils d'Andromaque qui devînt plus fort qu'Hector ; voyagea jusqu'à la porte de la route des Indes ; mourut deux fois et tout autant força le passeur à le laisser aller. Quand il sortit d'entre les neuf cercles infernaux, épuisé mais ravi, il n'était plus un libertin. Ses yeux avaient verdis, et son monde était devenu mauve. Son charisme et sa force étaient devenus des objets sans brillant. Son visage n'avait pas changé, son expression si. Il ne s'attendait pas à ce que dans l'aquarium les nouveaux requins le laissent nager sans le défier. Malgré les malveillants ragots, sa réputation de bretteur l'avait précédé partout. Et les duels étaient encore un sport très à la mode tant se confondaient l'élégance et la méchanceté. Ses anciens amis et ennemis, tous ensembles compagnons dans une profanation malhonnête et commune de leurs propres souvenirs, ne l'accueillirent pas bien. Mais il ne vînt pas à eux. Des épreuves qu'il avait traversées il en était ressorti au bras indien de Camille. À partir de ce moment il n'était plus un libertin.
Il était une fois l'histoire d'un saint. Repu des facilités de la chair, épuisé de combats qui jamais ne cessent car toujours une nouvelle génération de défiants s'élève, il se réfugia dans la montagne. Repu de l'éphémérité du plaisir, épuisé par la course infinie après la jouissance, il s'était réfugié dans la montagne sacrée. Sur la couche de son amour il murmurait « Je me retire hors des hommes et je leur laisse le soin de leurs propres libertés, pourvu qu'ils les trouvent ». Après avoir soupé il disait encore « Il n'y a jamais rien eu d'égal dans ma vie au bonheur simple de manger cette nourriture bénie par l'amour ». Ainsi passa-t-il deux ans dans la solitude aimante de Camille. Parfois quand il se portait à la limite de sa montagne et qu'il regardait la vaste cité des hommes en bas il disait : « Je ne peux plus les aider, je ne veux pas croire qu'ils soient condamnés ! » Un de ses disciples demeuré près de lui, vivant dans une montagne non loin et qui venait pour contempler également la cité des hommes lui disait « Tu ne peux sauver ceux qui ne cherchent que les profondeurs. » Le saint tourna vers lui sa face pleine de larmes et de sang et il disait « Mais ils les cherchent parce qu'ils ignorent ce qu'est le ciel ! » Le disciple, devenu plus sage et plus fort que son vieux maître répondit « Pour l'instant ils préfèrent s'asphyxier de bêtises. Tu le sens, tu le sais et tu le vois quand certains valent la peine. » Blessé dans l'amour de son propre peuple, le saint ne fréquenta plus qu'un seul lieu, celui du Panthéon inversé où parfois quelques-uns de ses autres disciples venaient encore, soit pour rire de lui soit pour regretter d'avoir confié leurs innocences à cet homme fou parmi les libres. Il n'y avait que les disciples ayant goûté au grisant mensonge de la célébrité pour l'avoir renié.
Mais la valeur de sa sainteté ne venait pas de sa rareté. Elle venait plutôt, et ça l'histoire le raconte assez bien à ceux qui savent lire entre les lignes de leurs a priori, de sa capacité à ne jamais mourir. Il avait appris, au fin fond de l'Érèbe, à renaître plus vite qu'il ne mourait. Il avait appris que l'amour et la mort ne sont que deux faces d'une même monnaie : celle du génie. Il avait appris comme l'homme qui se sacrifie, ou qui se sanctifie puisque c'est-à-dire à peu près la même chose, danse entre l'amour et la mort et il avait appris que le jour où il ne pourrait plus danser, il tomberait très certainement d'un seul côté, celui de la mort. Il lui fallait donc maintenir sa danse et c'est ainsi qu'on le vit descendre de sa montagne vers la cité des hommes qui l'avaient tant fait pleurer de leurs spectacles barbares. Cet homme fit l'erreur de revenir parmi ceux qui l'avaient exclu jadis ; cet homme fit l'erreur de revenir parmi ceux qui l'avaient exclu jadis. Ils rirent de lui, ils s'amusèrent de lui, ils prirent sa douleur pour un masque et son masque pour du cynisme. Ils s'amusaient de le voir jeté dans la boue, et s'amusaient de ne pas le comprendre, et s'amusaient de le voir pleurer comme un enfant, et s'amusaient de le voir souffrir de leurs insultes, et s'amusaient de le voir réellement perdu par leurs rires méchants. Il n'avait plus d'épée, il n'avait plus de sexe. Il n'avait plus que la nudité fragile de son amour. Celui de tout l'univers. L'amour du monde, l'amour des hommes, l'amour de la poésie, l'amour de la philosophie, de son prochain. Il n'avait plus rien dans les mains que ses paumes vides, et plus rien dans les yeux que des larmes intarrissables. Le secret de l'immortalité, c'est de renaître très vite. Il découvrit aussi que l'amour ne valait pas grand chose à leurs yeux. Et sa peine fut grande quand il découvrit que ses anciens disciples ne dépareillaient pas. Aucun d'eux ne le protégea mais, pire, tous avaient oublié...
Le coeur qui battait déjà sous les éclats du libertin.
Alors il demande qu'on le mette à mort, discrètement, dans une ruelle inconnue et par compassion. Un homme accepta de lui rendre cette dignité.