Préparer son histoire

Les différents points de vue en littérature

Narrateur omniscient, focalisation interne, externe, ou alternance : chaque choix change la lecture.

Dans un roman, le texte est souvent composé d'une partie dialogue et d'une partie narration, bien plus dense. Elle nous permet de décrire les personnages, les lieux et les évènements du récit pour que le lecteur puisse s'immerger dans l'intrigue et s'imaginer les éléments du roman.

Cependant, cette narration peut avoir plusieurs formes : tout dépend du point de vue adopté par l'auteur !

Le romancier possède plusieurs options pour raconter son histoire. Il peut choisir d'être le narrateur omniscient du récit et donc de se détacher du contexte pour une narration formelle et neutre.

Il peut également choisir de suivre un personnage principal : il a alors le choix entre être dans sa tête (interne) ou simplement le suivre dans ses aventures (externe). Enfin, il peut alterner la narration entre plusieurs personnages, que l'on ait accès à leurs pensées ou non.

Je vous propose d'analyser ces différents points de vue pour bien comprendre la démarche de l'auteur, l'impact de ce choix sur la lecture et adapter le style du récit en fonction de vos préférences !

Le point de vue zéro (ou narration omnisciente)

Le point de vue zéro donne l'impression d'être Dieu, histoire de tout contrôler et de tout connaître de ce qu'il se passe dans l'intrigue !

Le point de vue zéro, aussi appelé neutre, est celui dans lequel le narrateur est omniscient de tous les éléments de l'intrigue : c'est-à-dire qu'il sait tout, aussi bien l'histoire que les personnages, des décors en passant par la moindre pensée ou geste d'un protagoniste.

Il révèle assez souvent de nombreux éléments au lecteur, l'invitant à une omniscience partagée de l'intrigue. Ce type de point de vue est souvent caractérisé par des débuts de chapitres toujours différents, suivant d'autres personnages, puis se rattachant à un protagoniste connu par la suite.

On peut considérer que ce point de vue laisse peu de place à l'imagination du lecteur. Toutefois, il lui permet aussi d'en connaître plus et de mieux contrôler sa propre vision de l'histoire, des personnages et des environnements. Cela l'aide aussi à se situer sur le plan spatio-temporel.

On compare le narrateur omniscient à un dieu sachant tout et voyant tout, mais pas seulement : le narrateur sait aussi le passé, le présent et le futur de l'histoire !

Voici quelques exemples de textes dans lesquels le narrateur est totalement omniscient par rapport à l'intrigue.

Avec le temps, la cousine Bette avait contracté des manies de vieille fille, assez singulières. Ainsi, par exemple, elle voulait, au lieu d'obéir à la mode, que la mode s'appliquât à ses habitudes, et se pliât à ses fantaisies toujours arriérées. Si la baronne lui donnait un joli chapeau nouveau, quelque robe taillée au goût du jour, aussitôt la cousine Bette retravaillait chez elle, à sa façon, chaque chose, et la gâtait en s'en faisant un costume qui tenait des modes impériales et de ses anciens costumes lorrains. Le chapeau de trente francs devenait une loque, et la robe un haillon. La Bette était, à cet égard, d'un entêtement de mule ; elle voulait se plaire à elle seule et se croyait charmante ainsi.

— Honoré de Balzac, La Cousine Bette
La potion de Goyle explosa aussitôt en aspergeant toute la classe. Les élèves atteints par des projections de potion d'Enflure se mirent à hurler. Malefoy en reçut en plein visage et son nez commença à enfler comme un ballon. Goyle tourna sur lui-même, les mains sur ses yeux qui avaient maintenant la taille d'une assiette. Rogue, qui n'avait pas compris ce qui s'était passé, essayait sans succès de ramener l'ordre. Dans la confusion qui régnait à présent, Harry vit Hermione se glisser hors de la classe.

— J. K. Rowling, Harry Potter et la Chambre des Secrets

Par définition, le narrateur omniscient du point de vue zéro est toujours celui à qui l'on peut se fier. Sa vision est sans l'ombre d'un doute la bonne.

« La seule vérité est celle du narrateur. » — Christopher Jacky

Le point de vue interne (ou point de vue subjectif)

Être dans la tête du protagoniste permet de s'identifier à lui, sans toutefois tomber dans les extrêmes et croire que ce qui arrive dans l'histoire vous arrive réellement.

Le point de vue interne se caractérise par un narrateur qui se glisse directement dans la peau d'un personnage et raconte l'histoire à travers ce protagoniste principal. C'est un peu le même principe utilisé dans les livres autobiographiques mais on peut aussi utiliser ce point de vue dans la littérature fictive. Le lecteur a le choix inconscient de s'y identifier lui aussi pour qu'ainsi le narrateur, le personnage et le lecteur vivent au même rythme les intrigues du roman !

La narration rapporte donc tout ce que voit, entend, dit ou pense un personnage précis du début à la fin de l'histoire, sauf changement de point de vue ou de narration. Ainsi, le lecteur ne peut rien savoir de plus que ce que le personnage sait déjà ou apprend au fur et à mesure. C'est un type de narration qui est au plus près de la réalité humaine : personne ne peut connaître la pensée d'autrui, et le personnage-narrateur non plus.

Le lecteur « voit » à travers les yeux d'un personnage. Il connaît ses pensées, ses perceptions et ses émotions. Cela donne un récit subjectif. Le lecteur a la possibilité de s'identifier aux personnages. Si la première personne est le plus souvent employée, la troisième peut aussi être de mise.

La subjectivité est rendue :

  • par des verbes de perception : sentir, apercevoir, distinguer, ressentir,
  • par des verbes d'opinion et de jugement : croire, penser, estimer, regretter, considérer,
  • par des verbes de sentiments : aimer, craindre, s'étonner,
  • les verbes indiquant les pensées intérieures : elle comprit que…, il se dit que…, il se souvint que…, elle trouvait que…, elle s'imagina que…
  • par des adjectifs,
  • quelques comparaisons ou métaphores.

Cette subjectivité impose donc au lecteur de faire la part des choses entre les opinions et les visions du personnage et la réalité de l'intrigue. De plus, ce personnage-narrateur n'est pas nécessairement le reflet de la pensée de l'auteur.

Un peu honteux d'être resté si tard dès ma première visite, je me mêlai aux derniers invités de Gatsby, massés autour de lui. Je voulais me justifier, lui expliquer que je l'avais cherché plus tôt dans la soirée et lui présenter mes excuses pour ne pas l'avoir reconnu, dans le jardin.

« N'en parlons plus, m'ordonna-t-il avec empressement. N'y pensez même plus, mon pote ».

Il n'y avait pas plus de familiarité dans cette expression familière que dans la main qui effleurait mon épaule d'un geste rassurant.

— F. Scott Fitzgerald, Gatsby le Magnifique
Jamais il n'avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait. Il considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu'elle avait portées, les gens qu'elle fréquentait ; et le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n'avait pas de limites.

— Gustave Flaubert, L'Éducation sentimentale

Ce point de vue permet de créer un réel effet artistique souvent très intéressant pour comprendre la psychologie du personnage.

Le point de vue externe (ou focalisation narrative)

« Aucune philosophie, aucune analyse, aucun aphorisme, aussi profonds qu'ils soient, ne peuvent se comparer en intensité, en plénitude de sens, avec une histoire bien racontée. » — Hannah Arendt

Le point de vue dit externe se caractérise par un narrateur qui observe l'histoire, les personnages et les environnements de l'extérieur. Le narrateur rapporte ce qu'il voit et ce qu'il entend en étant très factuel : il n'est donc pas omniscient mais agit comme une caméra filmant une scène, celle du roman. Ce point de vue est donc celui du film !

Ce parallèle avec le cinéma est intéressant car il montre bien l'intérêt du point de vue externe.

« Le cinéma se nourrit de littérature, et la littérature se nourrit de tout, notamment de cinéma. » — Martin Page

Cette focalisation permet au narrateur de ne pas révéler tout ce que les personnages savent, car le narrateur ne le sait pas forcément. Le lecteur est donc au courant de moins d'éléments et peut donc se perdre dans l'intrigue. D'un autre côté, le point de vue est plus objectif et laisse place à l'imagination du lecteur !

Sous cette forme, le récit est toujours rapporté à la troisième personne, relatant la vie d'un ou plusieurs personnages auparavant inconnus. Le mystère a de quoi plaire au lecteur qui découvre ce protagoniste en même temps que le narrateur.

Et la lourde machine se mit en route.

Elle descendit la rue Grand-Pont, traversa la place des Arts, le quai Napoléon, le pont Neuf et s'arrêta court devant la statue de Pierre Corneille.

— Continuez ! fit une voix qui sortait de l'intérieur.

La voiture repartit, et, se laissant, dès le carrefour La Fayette, emporter vers la descente, elle entra au grand galop dans la gare du chemin de fer.

— Gustave Flaubert, Madame Bovary
Zadig voulut se consoler par la philosophie et par l'amitié des maux que lui avait faits la fortune. Il avait, dans un faubourg de Babylone, une maison ornée avec goût, où il rassemblait tous les arts et tous les plaisirs dignes d'un honnête homme. Le matin, sa bibliothèque était ouverte à tous les savants ; le soir, sa table l'était à la bonne compagnie ; mais il connut bientôt combien les savants sont dangereux.

— Voltaire, Zadig ou la Destinée

Les points de vue en alternance

Dans un même récit, il est possible d'alterner plusieurs points de vue. Que cela soit différents points de vue interne, vu au travers de divers personnages donnant chacun sa vision de l'histoire ou d'une combinaison de narrateur omniscient, interne et externe.

L'alternance des focalisations est un exercice de style exigeant : certains lecteurs y voient une lecture plus riche, d'autres préfèrent une narration tenue par une seule voix. Tout dépend des goûts et de la manière dont l'auteur orchestre les transitions. Ainsi, l'auteur pourra passer d'une narration omnisciente ou externe classique à un passage à la première personne pour accentuer la personnalité de l'un des personnages.

L'autre possibilité est d'alterner les personnages suivis/incarnés par le narrateur. Cette forme de focalisation est intéressante car elle permet de changer de vision de l'histoire, de lieu ou même d'époque en fonction de l'intrigue.

Dans ce genre d'histoire, le lecteur s'attache bien souvent à un ou plusieurs personnages au détriment d'autres. Cela renforce son envie de dévorer le livre pour arriver au passage dudit personnage préféré.

« On place souvent dans les tableaux quelque personnage difforme pour faire ressortir la beauté des autres. » — François-René de Chateaubriand

Ces personnages n'en sont pas moins intéressants et chaque lecteur peut avoir ses préférences. Cela permet d'avoir le choix et surtout de varier les plaisirs pendant la lecture. Une alternance peut utiliser chacun des points de vue et être aussi bien un narrateur véridique qu'un narrateur incertain.

Voici quelques exemples de textes dans lesquels le narrateur est multiple et alterne entre plusieurs protagonistes.

Paul — Je lui ai servi l'histoire du meilleur ami décédé. Elle m'a paru plus appropriée que celle de la petite amie morte d'un cancer, ou celle de la tante préférée qui s'était suicidée après la mort de l'oncle préféré — tout cela est trop mélo. Je lui ai donc servi l'histoire de « Tim », mort dans « un accident de voiture » sur « une route près de Concord », tué par « un mécanicien en état d'ivresse ». Je lui ai servi ce boniment après la première bière, alors que j'étais déjà rendu comme une queue de pelle.
[…]
Sean — Vais dans la chambre de Denton. Nous descendons quelques bières, on fume de l'herbe, on discute, mais je ne saque pas l'histoire de la mort de son copain, pas davantage la musique de Duran Duran ni ses regards torves, si bien que nous continuons de parler et que je me sens de plus en plus raide.

— Bret Easton Ellis, Les Lois de l'Attraction
Confortablement installé dans le coin d'un compartiment de première classe, le juge Wargrave, depuis peu en retraite, tirait des bouffées de son cigare en parcourant, d'un œil intéressé, les nouvelles politiques du Times.
[…]
Assise dans un wagon de troisième classe en compagnie de cinq autres voyageurs, Véra Claythorne fermait les yeux, la tête rejetée en arrière. Quelle chaleur suffocante dans ce train !
[…]
Dans un compartiment de non-fumeurs, miss Emily Brent était assise, le buste droit, selon la coutume. Bien qu'âgée de soixante-cinq ans, elle réprouvait tout laisser-aller. Son père, colonel de la vieille école, s'était toujours montré strict sur la tenue.

— Agatha Christie, Ils étaient dix (titre original français : Dix Petits Nègres, renommé depuis)

Bien des écrivains et des écrivaines utilisent ce point de vue, ainsi que les autres, ce qui est fort utile pour connaître l'envers des situations vues au travers des yeux, des émotions d'un autre personnage.

Afin qu'un point de vue soit bien introduit, il faut tout de même que le lectorat voie clairement la différence entre le langage (le ton) de chaque protagoniste, leur tournure de phrases, leurs expressions, leur personnalité. Dans la vie, chaque personne parle différemment, chaque personne utilise un langage qui lui est propre, beaucoup de personnes parlent avec un accent ou des tournures qui varient selon les régions ; les personnages de romans et d'histoires n'y échappent donc pas lorsqu'ils parlent.

Il faut juste s'assurer de glisser quelques repères — que ce soit des expressions propres aux personnages du roman (de l'histoire) dans la narration — afin que le lecteur sache à qui il a affaire ! On peut ajouter le nom du personnage en début de paragraphe, changer de pronom pour passer du masculin au féminin. Du moment que cela est fait, tout fonctionne comme sur des roulettes.

Lors d'un changement de paragraphe avec le point de vue d'un autre personnage au paragraphe suivant, il est préférable d'introduire une fin de paragraphe du présent personnage en sous-entendant qu'il va y avoir une transition, un changement de narrateur bientôt.

Le choix des temps verbaux peut aussi aider et la séparation entre les différents narrateurs aide beaucoup le lectorat.

Voilà en somme les différents types de points de vue en littérature. Sur ce, je vous souhaite une bonne composition.