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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Lesbiennes Orientation principale dans ce chapitre

Les fissures silencieuses — Chapitre 6 · L’écorce et la chair

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Ce chapitre fait du désir une chose qui se respire plutôt qu'une chose qui se dit. La façon dont Éléonore perçoit le parfum de Morgane — mélisse froissée, vanille presque résineuse — dit plus sur ce qu'elle ressent que n'importe quelle déclaration. On est sensible à la justesse du ton : pas de romantisme naïf, juste des femmes qui se regardent vraiment, avec leurs peurs et leurs silences. L'écriture sait tenir une tension sans jamais la forcer.

Les fissures silencieuses

Chapitre 6 · L’écorce et la chair

Le soir venu, l’appartement de Morgane offrit un contraste saisissant avec la rigueur du laboratoire d’Éléonore et les lignes épurées de l’appartement de la rue Saint-Hubert. Niché sous les toits d’un vieil immeuble du Plateau-Mont-Royal, il semblait fait de chaleur accumulée, de livres entassés et de lumières tamisées par de grands abat-jours en papier de riz. Des piles d’ouvrages grimpaient le long des murs de briques apparentes. Près d’un vieux tourne-disque, des vinyles jonchaient le sol de chêne usé. La voix grave et éraillée de Nina Simone emplissait doucement les pièces.
Et partout, dans les tissus, les livres et les replis de l’air, persistait cette odeur de mélisse et de vanille qui s’était imprimée dans la mémoire d’Éléonore. Elle y associait désormais une sensation troublante : celle d’un désir qu’elle ne parvenait plus à réduire à une simple curiosité.
Lorsque Morgane ouvrit la porte, vêtue d’un jean noir ajusté et d’un ample pull de laine écrue qui découvrait légèrement une épaule, le cœur d’Éléonore se contracta. Depuis la crise du matin, son odorat semblait revenir par intermittence. Elle avait retrouvé certaines perceptions, mais leur intensité demeurait inégale, comme si son esprit hésitait encore entre le souvenir des odeurs et leur présence véritable. Chaque effluve lui paraissait chargé d’une signification nouvelle. Elle se sentait à fleur de peau, privée de la distance que lui offrait d’ordinaire sa blouse blanche.
À ses côtés, Clara glissa une main sous son manteau et la posa au creux de ses reins. La pression de ses doigts était discrète, mais ferme. Éléonore y trouva un point d’ancrage.
Morgane s’avança pour les accueillir.
D’abord, Éléonore perçut une fraîcheur verte, presque lumineuse : la mélisse froissée, une pointe de citron vert, quelque chose qui évoquait les feuilles humides au petit matin. Puis, lorsque Morgane se rapprocha, cette vivacité céda progressivement la place à une profondeur plus sombre.
Sous les notes fraîches se déployait une vanille dense, peu sucrée, presque résineuse. Elle évoquait le bois chauffé par les flammes, le cuir patiné, la chaleur d’une matière longtemps gardée à l’abri de la lumière. Les deux accords coexistaient sans se confondre. La mélisse apportait son éclat, tandis que la vanille l’enveloppait d’une profondeur obscure.
Éléonore inspira une seconde fois, presque malgré elle.
Cette composition n’avait rien de la simplicité apparente qu’elle avait d’abord imaginée. Elle était faite de contrastes, de transitions lentes, de nuances qui se révélaient seulement lorsqu’on prenait le temps de les suivre.
Comme Morgane elle-même, songea-t-elle.
— Entrez, dit leur hôtesse avec un sourire. Vous allez finir par attraper froid sur le palier.
Clara la remercia et franchit le seuil. Éléonore la suivit, consciente de la main de sa compagne qui avait quitté son dos, mais dont elle continuait presque à sentir la chaleur.
Le dîner fut servi à même le sol, sur un grand tapis persan aux motifs géométriques usés par le temps. Une table basse improvisée à partir de planches de bois servait de centre à leur petit cercle. Morgane avait préparé un repas simple, choisi avec soin : des figues rôties accompagnées de chèvre des Cantons-de-l’Est, du pain au levain dont la croûte avait bruni au four et un vin rouge corsé d’Afrique du Sud.
Le vin laissait sur la langue des notes de mûre et une nuance de cuir. Éléonore les distingua avec une attention presque professionnelle, puis se surprit à chercher dans ces sensations un écho du parfum de Morgane.
Elle s’obligea à revenir au repas.
Les premières conversations furent légères. Morgane leur parla de son travail sur son essai, de ses difficultés à trouver le ton juste pour un passage qui résistait à toutes ses tentatives. Clara raconta une anecdote au sujet d’un client qui avait voulu transformer un appartement minuscule en espace monumental, sans renoncer à aucun de ses meubles. Morgane éclata de rire, et Éléonore se laissa gagner par son amusement.
Peu à peu, pourtant, elle devint attentive à des détails que les autres auraient sans doute négligés.
Le craquement du pain lorsque Morgane le rompait. Le froissement du tissu quand Clara changeait de position. Le mouvement des doigts de leur hôtesse lorsqu’elle faisait tourner son verre entre ses mains. Rien, en soi, n’avait changé. C’était le regard d’Éléonore qui semblait s’attarder davantage, comme si elle cherchait dans chaque geste une information qu’elle n’avait pas encore appris à interpréter.
Lorsque Morgane lui tendit un morceau de pain, leurs doigts se frôlèrent. Le contact fut bref. Éléonore releva les yeux et rencontra les siens.
Le regard de Morgane s’y attarda une seconde de plus que nécessaire.
Éléonore détourna les yeux pour prendre son verre.
La figue, encore tiède, se défit sous sa langue. Le fromage en soulignait la douceur sans l’alourdir. Elle découvrit les saveurs avec une acuité qui lui parut presque excessive, sans savoir si elle devait l’attribuer au retour progressif de son odorat, à son inquiétude persistante ou à la présence de Morgane.
L’air entre elles semblait chargé d’une attente que personne ne nommait. Clara bougeait parfois la main sur le tapis, Morgane inclinait la tête pour écouter la musique, et chaque geste retenait l’attention d’Éléonore plus longtemps qu’il ne l’aurait dû.
Elles ne se touchaient pas. Pourtant, à mesure que le repas avançait, la distance entre elles paraissait moins évidente, comme si elle était devenue une chose dont chacune avait conscience.
Ce fut Clara qui choisit de rompre cette suspension.
Lorsque Morgane apporta le dessert, elle posa son verre sur la table basse et se redressa. Son regard fauve se fixa sur leur hôtesse avec la franchise calme qu’Éléonore lui connaissait.
— Morgane, j’aimerais qu’on parle de ce qui s’est passé au laboratoire.
Le sourire de leur hôtesse s’adoucit. Elle posa les assiettes de porcelaine ancienne, puis s’assit en tailleur sur le tapis, face à elles.
— Bien sûr.
Clara prit une inspiration.
— Ce moment comptait pour nous. Beaucoup plus que je ne l’aurais imaginé. Mais nous ne voulons pas continuer sans savoir où nous mettons les pieds. Éléonore et moi avons parlé ce matin. Nous avons établi un pacte, avec des limites dont nous avons besoin pour nous sentir en sécurité.
Elle marqua une pause avant de poursuivre.
— Nous aimerions savoir si tu peux les respecter.
Morgane ne répondit pas tout de suite. Son regard passa de Clara à Éléonore, attentif, sans la moindre trace d’ironie.
Éléonore sentit ses doigts se resserrer autour de son verre. Elle avait répété mentalement cette conversation, mais à présent que le moment était venu, les mots lui semblaient moins faciles à trouver.
— Notre couple reste notre socle, dit-elle enfin. Ce que nous partageons depuis des années ne doit pas devenir secondaire simplement parce que nous découvrons quelque chose de nouveau. Nous voulons être honnêtes entre nous, même lorsque la vérité est inconfortable.
Elle baissa un instant les yeux vers ses mains.
— Si l’une de nous ressent de la jalousie, de la peur ou un malaise, elle doit pouvoir le dire. Et si l’une de nous veut arrêter, on arrête. Il n’y aura pas de reproches, pas de pression pour continuer au nom de ce qu’on a déjà partagé.
Elle releva les yeux vers Morgane.
— Nous avons envie de découvrir ce qui peut exister entre nous trois. Mais pas au prix de ce que Clara et moi avons construit.
Le silence qui suivit ne fut pas hostile. La musique continuait de remplir la pièce, et le vinyle laissait entendre un léger grésillement entre deux phrases de la chanson.
Morgane baissa les yeux vers ses mains. Elle frotta doucement son pouce contre l’index, puis esquissa ce sourire asymétrique qui troublait tant Éléonore.
— Je comprends, dit-elle. Et je suis d’accord.
Elle se pencha légèrement vers elles.
— Je ne suis pas venue à Montréal pour prendre la place de qui que ce soit. Je ne veux pas être une menace que vous devriez apprendre à tolérer. Ce qui s’est passé au laboratoire n’aurait aucun sens si l’une de vous devait se taire pour que l’autre puisse en profiter.
Son regard se posa sur Éléonore, puis revint à Clara.
— Je respecterai vos limites. Et si je découvre que quelque chose ne me convient pas non plus, je vous le dirai. Je ne veux pas que ce soit seulement votre pacte. Si nous faisons un pas ensemble, nous devons toutes les trois pouvoir choisir de le faire.
Éléonore sentit quelque chose se desserrer dans sa poitrine. Morgane n’avait pas promis que rien ne ferait mal. Elle n’avait pas prétendu connaître l’avenir. Elle acceptait simplement que chacune ait une voix dans ce qui allait suivre.
— Alors, ajouta Morgane après un instant, j’ai une proposition à vous faire.
Clara inclina légèrement la tête.
— Je t’écoute.
— J’ai accès à une ancienne maison forestière dans les Laurentides. Elle est isolée, entourée d’arbres, loin de l’agitation de Montréal. J’aimerais vous y emmener pour le week-end. Nous pourrions prendre le temps de nous connaître autrement, sans le rythme de la ville, sans les distractions habituelles.
Elle sourit, mais ne chercha pas à masquer l’audace de l’idée.
— Ce serait une façon de voir ce que nous voulons vraiment, toutes les trois. À condition, bien sûr, que vous en ayez envie.
Clara tourna la tête vers Éléonore. Leur regard se croisa, et un bref échange silencieux passa entre elles. L’invitation avait quelque chose d’exaltant, mais elle soulevait aussi une question évidente : comment leur pacte résisterait-il à un lieu où elles ne pourraient pas se réfugier dans leurs habitudes ?
Éléonore prit le temps de réfléchir. Elle ne voulait pas accepter uniquement parce que Morgane le proposait. Elle voulait pouvoir reconnaître son propre désir dans cette décision.
— J’en ai envie, dit-elle finalement. Mais je veux qu’on garde la possibilité de prendre du recul, même là-bas.
— Évidemment, répondit Morgane.
Clara posa sa main sur celle d’Éléonore.
— Alors, partons vendredi après-midi. Ça nous laissera le temps de nous organiser.
Morgane sourit, et quelque chose dans son expression indiqua qu’elle prenait cette décision au sérieux.
Le pacte venait de franchir une première étape. Il ne s’agissait plus seulement de paroles échangées au matin, dans la panique et le besoin de se rassurer. Elles venaient de choisir, toutes les trois, de poursuivre l’expérience en connaissance de cause.
***
Le vendredi suivant, le ciel était bas, chargé de nuages gris qui annonçaient les premières tempêtes de l’hiver québécois. La voiture de Clara quitta l’autoroute 15 pour s’engager sur des routes secondaires de plus en plus étroites. À mesure qu’elles s’enfonçaient dans les Laurentides, les maisons se firent rares, puis disparurent derrière les arbres.
Les feuillus avaient déjà perdu une grande partie de leurs couleurs. Leurs branches grises se dressaient vers le ciel comme des doigts dénudés, tandis que les pins et les épinettes formaient des masses sombres de part et d’autre de la route.
Éléonore, assise à l’avant, avait entrouvert sa fenêtre d’un centimètre malgré le chauffage. L’air froid s’infiltrait dans l’habitacle et lui apportait des odeurs qu’elle aurait autrefois identifiées presque sans y penser. La terre humide, les feuilles en décomposition, l’écorce mouillée, la fraîcheur minérale qui précédait la pluie.
Son odorat était revenu, mais elle n’avait pas retrouvé la certitude d’avant. Certaines notes se présentaient avec une netteté surprenante ; d’autres lui échappaient encore, comme si son attention devait les appeler avant qu’elles ne deviennent perceptibles. Elle ne savait pas si sa sensibilité avait réellement changé ou si la peur de perdre son nez l’obligeait désormais à prêter attention à chaque variation.
Elle se sentait à la fois fascinée et vulnérable.
À l’arrière, Morgane s’était assoupie, la tête inclinée contre son manteau de laine. Clara conduisait avec concentration, les mains posées fermement sur le volant. De temps à autre, elle jetait un coup d’œil à Éléonore, puis posait brièvement sa main droite sur la cuisse de sa compagne.
Ce contact familier l’apaisait. Il lui rappelait que, même en avançant vers l’inconnu, elle n’avait pas à abandonner ce qu’elle connaissait.
Pourtant, plus la voiture s’éloignait de Montréal, plus elle avait conscience de ce qui les attendait. Le chalet ne serait pas un lieu de villégiature où chacune pourrait se distraire à sa guise. Elles avaient choisi de s’y retrouver ensemble, sans le cadre rassurant de leurs vies ordinaires. Elles allaient devoir écouter ce qui se passait en elles, et entre elles, sans pouvoir s’abriter derrière les gestes familiers du quotidien.
Lorsqu’elles arrivèrent, la nuit avait enveloppé la forêt.
La maison se dressait au bout d’un chemin de terre accidenté, au centre d’une clairière bordée de pins et d’épinettes. C’était une bâtisse imposante en rondins, dont le bois sombre semblait se confondre avec les troncs alentour. Le vent faisait frémir les cimes, produisant un grondement continu qui évoquait le ressac d’une mer invisible.
Aucun réverbère ne trouait l’obscurité. Le téléphone de Clara n’affichait plus de réseau.
Pour la première fois depuis leur départ, Éléonore eut le sentiment qu’elles venaient réellement de quitter le monde qu’elles connaissaient.
L’intérieur du chalet était rustique, mais accueillant. De larges canapés en cuir, usés par les années, faisaient face à une cheminée de pierre qui occupait tout un pan du salon. Une mezzanine en bois de grange surplombait la pièce principale. Un escalier étroit y conduisait, jusqu’à un grand lit couvert de laine épaisse et de fausse fourrure.
L’air était froid et immobile. Éléonore y distingua une odeur de cire de pin, de poussière ancienne et de bois qui avait longtemps attendu qu’on lui rende vie.
Clara et Morgane commencèrent à décharger les bagages. Elles se mirent ensuite à préparer le feu, s’accordant naturellement dans leurs gestes : l’une disposait les bûches, l’autre cherchait de quoi les allumer. Éléonore les observa quelques secondes depuis l’entrée du salon.
Il n’y avait rien d’extraordinaire dans cette scène. Pourtant, leur aisance lui fit ressentir une pointe d’incertitude qu’elle n’arriva pas à nommer.
Elle avait besoin d’air.
Elle poussa la porte arrière et sortit sur la terrasse couverte, qui donnait directement sur la forêt.
Le vent de la nuit lui saisit le visage et souleva ses cheveux détachés. Elle s’avança jusqu’au garde-corps en rondins, posa les mains sur le bois rugueux et ferma les yeux.
Elle inspira lentement.
La forêt lui parut immense, presque indifférente à sa présence. Les odeurs s’y superposaient sans ordre apparent : la résine des conifères, l’humidité de la terre, les feuilles décomposées, la mousse écrasée sous leurs pas. Une fraîcheur minérale flottait dans l’air, annonçant peut-être la pluie.
Au laboratoire, Éléonore savait isoler une note, en mesurer l’intensité, l’associer à d’autres pour obtenir un équilibre précis. Ici, aucune composition ne se laissait déchiffrer de cette manière. Les odeurs se mêlaient, se transformaient au gré du vent, disparaissaient avant qu’elle puisse les retenir.
Cette liberté l’attirait autant qu’elle l’effrayait.
Elle pensa à Clara, à Morgane, à la façon dont leurs présences avaient commencé à modifier son regard sur elle-même. Elle avait passé des années à croire que la maîtrise était une forme de protection. Il lui semblait maintenant que, parfois, cette maîtrise l’avait surtout empêchée de découvrir ce qui se trouvait de l’autre côté de ses propres limites.
Un mouvement d’air apporta jusqu’à elle une nuance familière. La bergamote, discrète, évoquait la peau de Clara. Puis vint la mélisse de Morgane, plus verte, accompagnée de cette vanille sombre qu’Éléonore reconnaissait désormais entre toutes.
Les deux fragrances se mêlèrent un instant à l’odeur brute de la forêt.
Éléonore rouvrit les yeux.
Elle se sentait exposée, privée de ses repères habituels. Le lieu réveillait en elle un désir qu’elle avait longtemps tenu à distance, mais aussi une peur plus profonde : celle de découvrir qu’elle ne pourrait pas tout contrôler, qu’elle ne pourrait pas prévoir les conséquences de chaque choix.
Le pacte qu’elles avaient conclu le matin précédent lui semblait soudain fragile. Non parce que Clara ou Morgane avait fait quoi que ce soit pour le trahir, mais parce qu’aucune règle ne pouvait empêcher les sentiments de se transformer.
La porte s’ouvrit derrière elle dans un grincement.
Éléonore ne se retourna pas immédiatement. Elle entendit des pas sur les lattes humides, puis sentit une présence s’approcher.
Morgane s’arrêta à quelques centimètres d’elle.
— Tu as trouvé ton refuge, murmura-t-elle.
Éléonore esquissa un sourire qui manquait de conviction.
— Je crois que j’avais besoin de quelques minutes.
— Je comprends.
Morgane ne chercha pas à combler le silence. Elle se plaça près d’elle, les mains posées sur le garde-corps, et regarda la forêt.
Pendant un moment, elles restèrent côte à côte, sans se toucher.
— La nature est d’une violence magnifique ici, reprit Morgane. Elle ne cherche pas à nous rassurer. Elle est là, tout simplement. On peut essayer de lui imposer nos règles, mais elle continuera d’exister sans nous demander notre avis.
Éléonore tourna la tête vers elle.
— Tu penses que nos règles ne serviront à rien ?
— Non. Je pense qu’elles nous aideront à nous retrouver lorsque nous ne saurons plus quoi faire. Mais elles ne peuvent pas nous éviter toutes les questions.
Morgane se tourna vers elle. Ses yeux verts semblaient plus sombres dans la lumière faible qui filtrait de l’intérieur.
— Tu n’as pas besoin de tout comprendre ce soir, Éléonore.
La parfumeuse baissa les yeux vers ses mains posées sur le bois.
— J’ai peur que cet endroit nous détruise, avoua-t-elle. Que nous allions trop loin et que nous ne sachions plus comment revenir.
Morgane ne répondit pas tout de suite.
— Alors nous ferons attention, dit-elle enfin. Et si tu as besoin de t’éloigner, tu me le diras. Je ne veux pas que tu te sentes obligée de me suivre simplement parce que tu as accepté de venir.
Ces mots auraient dû rassurer Éléonore. Ils le firent, en partie. Pourtant, ils ne dissipèrent pas l’émotion qui s’accumulait en elle depuis le début de la soirée.
Morgane se rapprocha lentement, lui laissant le temps de s’écarter si elle le souhaitait. Lorsqu’Éléonore ne bougea pas, elle passa les bras autour de sa taille et l’attira doucement contre elle.
La chaleur de son corps traversa les couches de laine et de tissu. L’odeur de mélisse et de vanille se mêla à celle de la forêt, créant une impression étrange, presque irréelle.
Éléonore ferma les yeux. Elle laissa sa tête reposer contre l’épaule de Morgane, consciente de la proximité de cette femme et de tout ce qu’elle représentait désormais. Ce contact lui apportait un apaisement immédiat, mais il réveillait aussi les questions qu’elle tentait de contenir.
— Je ne sais pas encore comment faire, murmura-t-elle.
— Comment faire quoi ?
— Être là. Avec toi. Avec Clara. Sans avoir peur de ce que ça pourrait changer.
Morgane resserra légèrement son étreinte, sans chercher à la retenir davantage.
— Tu n’as pas à connaître la réponse tout de suite.
Éléonore sentit sa gorge se nouer. Elle pensa au pacte, à la main de Clara sur la sienne pendant le dîner, à leur promesse de se dire la vérité. Elle ne voulait pas confondre le vertige du désir avec la certitude de pouvoir tout traverser sans douleur.
— J’ai besoin que tu comprennes une chose, dit-elle. Clara n’est pas un obstacle entre nous. Elle est une partie de moi, de ma vie. Je ne veux pas que ce qui se passe avec toi devienne quelque chose que je devrais lui cacher, même intérieurement.
Morgane desserra son étreinte juste assez pour pouvoir la regarder.
— Je ne te le demanderai jamais.
Leurs regards se rencontrèrent. Éléonore sentit l’envie de l’embrasser, mais elle ne bougea pas. Elle n’avait pas besoin de transformer chaque émotion en geste pour savoir qu’elle existait.
À cet instant, la porte de la terrasse s’ouvrit plus largement.
Clara apparut sur le seuil, éclairée par la lueur rousse du feu qui commençait à prendre dans la cheminée. Elle s’arrêta en découvrant Morgane qui tenait Éléonore contre elle.
Son regard passa de leurs visages à leurs mains, puis revint vers les yeux d’Éléonore.
Pendant une fraction de seconde, quelque chose d’indéchiffrable traversa son expression. De la surprise, peut-être. Une pointe de jalousie, peut-être aussi. Mais elle ne détourna pas les yeux et ne fit aucun mouvement pour interrompre leur étreinte.
Éléonore se redressa légèrement, sans s’éloigner complètement de Morgane.
Le pacte venait de rencontrer sa première véritable épreuve. Non pas parce qu’une limite avait nécessairement été franchie, mais parce qu’elles se trouvaient désormais face à une situation dont aucune ne pouvait prévoir l’issue.
Clara descendit une marche et s’avança sur la terrasse.
— Tout va bien ? demanda-t-elle.
La question était simple. Sa réponse, elle, ne le serait peut-être pas.
Éléonore inspira. La forêt, la résine, la mélisse et la vanille emplirent doucement ses sens.
— Je ne sais pas encore, répondit-elle honnêtement.
Clara soutint son regard. Puis elle s’approcha, assez près pour que leurs mains puissent se rejoindre si Éléonore le souhaitait.
Dans l’obscurité des Laurentides, le vent continuait de faire frémir les arbres. Le feu crépitait derrière elles, et la chaleur du chalet dessinait une frontière fragile entre le monde familier qu’elles avaient quitté et celui qu’elles venaient de choisir d’explorer.
Aucune des trois ne savait ce que le week-end leur réservait.
Mais désormais, elles savaient au moins une chose : pour continuer, elles devraient apprendre à se parler au moment même où les mots deviendraient difficiles à prononcer.
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Chapitre 7 · L’averse et les cendres
Dans un chalet perdu dans la forêt des Laurentides, sous une tempête qui n'en finit pas, Éléonore se retrouve face à une vérité qu'elle ne peut plus ignorer. Entre l'odeur de bergamote d'une femme qu'elle aime et la présence magnétique d'une autre, quelque chose vacille — un équilibre fragile, une frontière qu'elle ne sait plus tout à fait où tracer. Ce qu'elle est prête à laisser entrer dans leur histoire pourrait tout changer.
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