Le retour à Montréal s’était fait sous une pluie fine, une bruine persistante qui balayait le pare-brise dans un va-et-vient monotone. Le silence qui régnait dans l’habitacle n’avait plus la lourdeur anxieuse du départ, mais la consistance feutrée des lendemains de fête. La joue appuyée contre la vitre froide, Éléonore regardait défiler les lumières de la ville. Ses sens étaient encore habités par l’odeur du feu de bois et de l’écorce mouillée qui avait marqué leur week-end dans les Laurentides. Sur ses lèvres, elle croyait retrouver le goût mêlé de Clara et de Morgane.
Le pacte avait tenu. Cette expérience les avait rapprochées d’une manière qu’elle n’aurait jamais cru possible, faisant céder les digues de sa retenue.
Pourtant, lorsqu’elle pénétra dans son laboratoire le mardi matin, les lieux lui parurent étrangement austères. La lumière blanche des tubes fluorescents se reflétait sur le béton ciré et les étagères de chêne. Tout était à sa place : ordonné, immobile, froid. Les cahiers de notes qu’elle avait fait tomber dans l’urgence du désir, lors de sa dernière visite au laboratoire avec Clara et Morgane, avaient été ramassés et empilés dans un coin du bureau par son assistant. L’ordre avait repris ses droits. Un ordre qui, paradoxalement, l’étouffait après la liberté éprouvée dans la forêt.
Éléonore enfila sa blouse blanche et en noua la ceinture d’un geste machinal, ce rituel qui l’aidait habituellement à se concentrer. Elle s’installa devant son orgue à parfums, résolue à reprendre la commande de la maison de haute couture française Le Fruit Défendu.
Jusqu’ici, la formule restait muette. Mais les émotions sauvages du week-end lui avaient peut-être enfin révélé une direction : une note de fond sombre et résineuse, évoquant la profondeur de la vanille noire de Morgane, soutenue par la structure lumineuse et rassurante des agrumes qu’elle associait à Clara.
C’est alors qu’elle remarqua un petit paquet déposé au centre de son bureau de chêne.
Un cube parfait, enveloppé dans du papier de soie noir mat. Aucune étiquette d’expédition, aucun nom, aucun timbre. Juste son prénom, Éléonore, calligraphié à l’encre de Chine d’une écriture fine et nerveuse. L’inclinaison des lettres, la courbe des déliés lui firent manquer un battement de cœur.
Avant même qu’elle ait touché le paquet, quelque chose dans cette écriture avait réveillé en elle une résonance qu’elle aurait préféré ne jamais retrouver.
Elle s’approcha lentement, les pas alourdis par un pressentiment. Ses doigts, d’ordinaire si agiles et précis, tremblèrent lorsqu’elle déchira le papier de soie. À l’intérieur reposait un flacon de cristal massif, rectangulaire, dont les arêtes vives accrochaient la lumière des néons. Il ne portait aucune inscription. Son bouchon de verre rodé était maintenu par un fil de coton noir torsadé.
Éléonore prit le flacon. Le verre était glacé. Cette froideur lui remonta le long des doigts et lui serra l’estomac. Elle saisit ses ciseaux de laboratoire, trancha le fil noir d’un geste sec, puis retira le bouchon.
Elle n’eut pas besoin d’approcher le flacon de son visage, ni même de déposer une goutte sur une mouillette. Dès que l’air du laboratoire pénétra dans son col, le sillage se libéra. Violent, invasif, d’une puissance d’évocation presque insoutenable, il sembla saturer l’espace tout entier.
D’abord, la tubéreuse : charnelle, lourde, presque médicinale. Puis l’amertume du tabac blond, suivie par la froideur métallique de l’encens de Somalie.
Le choc fut si brutal qu’Éléonore recula d’un pas, manquant de renverser son orgue à parfums. Ses yeux s’écarquillèrent. Ses mains devinrent moites.
Ce parfum n’était pas une simple combinaison d’essences végétales. C’était une signature. Une arme invisible, conçue pour abattre ses défenses et rouvrir ses cicatrices.
C’était Nox, la fragrance exclusive qu’elle avait créée sept ans plus tôt pour la femme qui avait failli la détruire : Camille.
En une fraction de seconde, les murs du laboratoire montréalais s’effacèrent. Éléonore fut projetée des années en arrière, dans cet appartement ontarien aux parquets grinçants où elle avait vécu avec Camille une passion toxique, dévorante et exclusive.
Camille, qui aimait avec la même intensité qu’elle brisait. Camille, qui l’avait abandonnée du jour au lendemain, sans un mot d’explication, laissant Éléonore émotionnellement mutilée. C’était cette rupture qui l’avait poussée à fuir Ottawa pour se reconstruire auprès de Clara, dans une vie où la rigueur et le contrôle lui avaient longtemps servi de remparts.
— Je savais que ton nez n’aurait pas oublié mon sillage, Éléonore.
La voix familière, teintée de cet accent anglais cassant qu’elle avait tant aimé et tant haï, retentit derrière elle. Elle brisa le silence de plomb du laboratoire.
Éléonore se retourna brusquement, le souffle court, une main crispée sur le rebord de la table.
Camille se tenait là, adossée au cadre de la porte coulissante.
Elle n’avait pas changé. Toujours la même insolence tranquille dans la posture, la même silhouette fine noyée dans un long manteau sombre, le même regard gris, orageux, qui semblait exiger une soumission immédiate. Une cigarette éteinte reposait entre ses longs doigts.
— Camille… murmura Éléonore, la voix étranglée dans sa gorge sèche. Qu’est-ce que… qu’est-ce que tu fais ici ?
— Je suis à Montréal pour une exposition collective, répondit Camille en s’avançant lentement dans le laboratoire. Ses yeux parcoururent les flacons ambrés avec un mépris poli. Et je ne pouvais pas repartir sans voir ce que la grande Éléonore était devenue.
Elle laissa son regard glisser sur les étagères, les instruments et les cahiers soigneusement rangés.
— Je vois que tu as recréé ton petit monde parfait. Propre. Contrôlé. Mais au fond de toi, tu t’ennuies, n’est-ce pas ? Mon odeur te manque. Notre feu te manque. Cette routine ennuyeuse doit te tuer à petit feu.
Chaque mot de Camille s’enfonçait dans une blessure mal refermée. Le passé resurgissait avec la force d’un raz-de-marée olfactif, menaçant d’emporter tout ce qu’Éléonore avait mis des années à bâtir : sa stabilité, sa paix d’esprit, son amour pour Clara.
Elle se sentit soudain vulnérable, ramenée à la jeune femme qu’elle avait été, encore prisonnière du charme destructeur de son ancienne amante. L’odeur de Nox lui donnait le vertige. Elle envahissait ses perceptions, brouillait les repères qu’elle venait tout juste de retrouver et semblait repousser au loin la mélisse de Morgane, comme les notes d’agrumes qu’elle associait à Clara.
— Sors d’ici, Camille, réussit-elle à articuler, tandis que ses jambes menaçaient de se dérober sous elle. Va-t’en. Notre histoire est morte il y a sept ans.
Camille esquissa un sourire cruel. Elle s’approcha jusqu’à envahir l’espace personnel d’Éléonore, sans la moindre hésitation, puis leva une main pour effleurer sa joue blême. Son sillage de tubéreuse et de tabac enveloppa la parfumeuse comme un piège.
— Tu trembles, Élé. Tu as peur parce que tu sais que je dis vrai. Tu n’as jamais cessé de m’aimer. Je suis la seule à avoir possédé ton génie et ton corps sans poser de limites.
La porte du laboratoire s’ouvrit alors dans un claquement sec.
Clara entra, un grand dossier de calques sous le bras. Elle s’immobilisa en découvrant la scène : Éléonore, blême, au bord des larmes, et cette inconnue dont l’attitude transpirait la possession.
Son regard se posa sur le flacon ouvert. Elle perçut l’odeur lourde, étrangère et capiteuse qui flottait dans l’air, si différente des essences habituelles de l’atelier.
Ses yeux fauves se durcirent. Elle posa les dossiers sur la table de chêne avec une force contenue qui fit tinter les éprouvettes de verre. Ce bruit cristallin rompit la tension qui semblait avoir envahi la pièce.
Clara s’avança et vint se placer aux côtés d’Éléonore, son épaule touchant celle de sa compagne. Sa présence lui offrait un appui concret au milieu du vertige.
— Qui êtes-vous, et que faites-vous dans ce laboratoire privé ? demanda-t-elle.
Sa voix était froide et tranchante comme une lame d’acier. Elle ne laissait paraître aucune panique, seulement une colère maîtrisée.
Camille se recula lentement et détailla Clara avec une ironie mordante.
— Ah, la fameuse Clara. La sainte gardienne de la routine d’Éléonore. Je suis Camille. Son passé. Son grand amour. Celle qui l’a inspirée à Ottawa, avant qu’elle ne devienne une simple fabricante d’odeurs pour bourgeoises montréalaises.
Clara ne cilla pas. Elle ne laissa paraître aucune blessure devant la provocation. Sa colère ne se traduisit ni par des cris ni par des gestes désordonnés, mais par une froideur monumentale, une solidité qui refusait de plier sous le vent venu d’Ontario.
Elle posa ses yeux fauves sur Camille, l’évaluant comme un obstacle qu’il fallait écarter.
— Le passé n’a pas de carte d’accès à ce bâtiment, Camille, répliqua-t-elle d’une voix basse, d’une netteté absolue.
Le sourire de Camille vacilla.
— Éléonore a mis sept ans à se remettre du poison que vous lui avez laissé dans les veines. Vous avez deux minutes pour reprendre votre flacon anonyme et sortir de cette pièce, avant que je fasse intervenir la sécurité du complexe. Et si je vous revois à moins de cent mètres de ma compagne ou de ce laboratoire, je vous promets que votre séjour à Montréal se terminera au poste de police.
Camille observa la détermination de l’architecte. Elle comprit que le terrain avait changé, qu’Éléonore n’était plus seule et sans défense.
Elle récupéra le flacon de Nox sur le bureau, puis lança un dernier regard à la parfumeuse. Dans ses yeux persistait une promesse toxique, une menace dont Éléonore ne pouvait encore mesurer la portée.
Enfin, Camille tourna les talons. Le tissu de son manteau froissa l’air lorsqu’elle franchit la porte.
Dès que celle-ci se referma, Clara ne laissa pas à Éléonore le temps de s’effondrer. Elle attrapa son manteau, le posa sur ses épaules d’un geste ferme, puis prit ses clés.
— On rentre à la maison, Élé, dit-elle simplement.
Sa voix trahissait enfin une légère fêlure sous le poids de la rage contenue.
— On va aérer tout ça. On s’en va.
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