Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Natacha, de 14h à 17h — Chapitre 1
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Natacha, de 14h à 17h
Chapitre 1
Natacha, de 14h à 17h
Juin 1986 (Saint-Cloud et Paris)
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Citation
« Parfois le mensonge exprime mieux que la vérité ce qui se passe dans l’âme. »
Maxime Gorki, écrivain russe.
Juin 1986
Le portail en fer forgé s’ouvrit dans un léger grincement.
La Peugeot 505 grise s’engagea lentement sur l’allée de gravier bordée de tilleuls. Les pneus faisaient rouler les petits cailloux jusqu’aux massifs de roses qui longeaient la propriété.
Au bout de l’allée, la maison apparut.
Les volets crème étaient déjà ouverts malgré la chaleur annoncée. Une légère brise faisait danser les rideaux des fenêtres du rez-de-chaussée. Rien n’avait changé.
Vincent immobilisa la voiture devant le perron et coupa le moteur.
Le silence revint aussitôt.
Quelques oiseaux se répondaient dans les arbres. Sous le capot, le métal commençait déjà à crépiter en refroidissant.
À l’arrière, Alexandre regardait la façade sans un mot. Ses yeux passaient lentement d’une fenêtre à l’autre, puis s’arrêtèrent sur le balcon qui surplombait le jardin.
À côté de lui, Éléonore fronçait les sourcils devant sa ceinture.
— Ça vient pas…
Françoise se retourna.
— Donne.
— Non.
Éléonore tira de toutes ses forces.
— J’y arrive.
Le déclic finit par retentir.
Éléonore leva aussitôt le menton, fière de sa victoire.
Vincent échangea un regard amusé avec Françoise.
Il consulta ensuite sa montre.
— Deux minutes.
Françoise regarda l’heure à son tour avant de reporter les yeux vers la maison.
— On attend.
Personne ne protesta.
Alexandre continua d’observer la propriété. Éléonore comptait les marches du perron du bout des lèvres lorsqu’elle aperçut la Mercedes noire stationnée devant l’entrée.
— Papy est déjà là.
Vincent suivit son doigt.
— Il est sorti avant nous ?
Françoise secoua doucement la tête.
— Papa est simplement rentré avant nous.
Vincent sourit.
Cette phrase n’avait de sens que chez les Dumarais.
Deux minutes plus tard, il ouvrit enfin sa portière.
Françoise referma doucement la portière tandis que Vincent récupérait les derniers sacs sur la banquette arrière.
À peine les deux enfants avaient-ils aperçu la grande maison qu’ils se mirent à trépigner.
— On peut y aller ? demanda Alexandre.
— Attendez-nous, répondit Françoise avec un sourire.
Ils franchirent la grille en fer forgé et remontèrent l’allée bordée de tilleuls. Comme chaque dimanche, les volets étaient ouverts, les massifs impeccablement entretenus, et les fenêtres de la salle à manger laissaient deviner l’agitation des préparatifs.
La porte d’entrée était entrouverte.
À peine eurent-ils pénétré dans le vestibule qu’une voix grave résonna depuis le salon.
— Vous voilà enfin.
Henri Dumarais apparut quelques secondes plus tard.
Grand, droit malgré les années, les cheveux entièrement gris, il avançait avec cette assurance tranquille des hommes qui n’avaient jamais eu besoin d’élever la voix pour être écoutés.
Son regard se posa immédiatement sur Françoise.
— Bonjour, ma fille.
Il l’embrassa brièvement sur les deux joues.
Son visage demeurait sérieux, mais dans cette sobriété il y avait quelque chose qui ressemblait davantage à une marque de considération qu’à une démonstration d’affection.
Puis il tourna la tête vers Alexandre.
— Alors, jeune homme…
Le garçon s’avança avec un large sourire.
Henri posa une main ferme sur son épaule.
— Est-ce que tu travailles toujours aussi bien à l’école ?
— Oui, Papy.
— Tant mieux. Continue.
Alexandre hocha la tête avec cette fierté discrète que quelques mots de son grand-père suffisaient à provoquer.
Henri se pencha ensuite vers Éléonore.
Son expression s’adoucit imperceptiblement.
— Bonjour, ma chérie.
La fillette tendit les bras sans hésiter.
Henri la serra contre lui quelques secondes avant de déposer un baiser sur son front.
Enfin seulement, il se redressa vers Vincent.
— Bonjour, Vincent.
Ils échangèrent une poignée de main franche.
— Bonjour, Henri.
— Le trajet s’est bien passé ?
— Très bien. Nous avons eu un peu de circulation à l’entrée de Saint-Cloud, mais rien de bien méchant.
Henri acquiesça simplement.
— Bien.
Un bref silence s’installa.
Puis il ajouta, avec ce mélange d’autorité et de naturel qui semblait lui appartenir depuis toujours :
— Votre mère inspecte les préparatifs du déjeuner. Elle ne devrait plus tarder à venir vous accueillir.
Comme pour confirmer ses paroles, des voix étouffées montèrent de l’office. On distinguait le tintement de la porcelaine, le bruit feutré des couverts que l’on disposait et la voix précise de Madeleine donnant une dernière consigne.
Henri eut un léger sourire.
— Si tout est aussi parfait qu’elle l’a décidé, nous devrions passer un excellent déjeuner.
« Entrez, ne restez pas sur le seuil. »
Henri s’effaça pour laisser passer ses petits-enfants. Alexandre fila aussitôt vers le salon tandis qu’Éléonore, plus prudente, s’arrêtait un instant devant le grand miroir du vestibule. Elle contempla son reflet, lissa machinalement sa robe et replaça derrière son oreille une mèche de cheveux qui n’avait pourtant pas bougé.
La voix de Madeleine s’éleva depuis l’ouverture du salon.
— Éléonore.
La fillette se retourna aussitôt.
Madeleine Dumarais venait d’apparaître.
Une silhouette élancée, impeccablement coiffée, vêtue d’un tailleur de lin ivoire dont chaque pli semblait avoir été pensé. Un simple collier de perles soulignait son port de tête. À soixante ans passés, elle dégageait cette élégance que certaines femmes ne recherchent plus : elles l’incarnent.
Son regard descendit jusqu’à la petite-fille.
— Les épaules.
Éléonore redressa instinctivement le dos.
— Voilà.
Le sourire de Madeleine était sincère.
— Une jeune demoiselle est toujours plus jolie lorsqu’elle se tient bien.
— Oui, Mamie.
Éléonore s’approcha pour l’embrasser.
Madeleine l’accueillit avec douceur avant de caresser brièvement sa joue.
À quelques mètres de là, Françoise sentit malgré elle ses doigts se refermer autour de la lanière de son sac.
Vincent tourna légèrement la tête vers elle.
Ce n’était rien.
Une remarque anodine.
Une remarque que n’importe quelle grand-mère aurait pu faire.
Et pourtant, il connaissait suffisamment sa femme pour percevoir cette infime crispation qui ne durait jamais plus d’une seconde.
Henri, lui, faisait mine de n’avoir rien remarqué.
Ou peut-être avait-il simplement appris, depuis longtemps, à laisser Madeleine régner sur sa maison comme lui régnait sur la famille.
— Alors, dit-il en consultant sa montre avec satisfaction, nous sommes presque au complet.
Comme pour lui donner raison, la sonnette retentit.
Madeleine échangea un regard avec la gouvernante.
— Je vais ouvrir.
— Laisse donc, répondit Henri. Ils connaissent la maison.
À peine avait-il terminé sa phrase que la porte s’ouvrit déjà.
— Pardonnez notre retard ! lança une voix féminine avant même que son propriétaire n’apparaisse. Figurez-vous que j’ai été retenue avenue Foch… impossible de partir, je suis tombée sur Jean-Claude Brialy qui discutait avec une journaliste. Vous connaissez Jean-Claude, quand il commence une anecdote, il faut prévoir la soirée…
Danielle pénétra dans le vestibule comme une rafale.
Écharpe de soie jetée sur les épaules malgré la douceur du mois de juin, larges lunettes de soleil relevées dans les cheveux, elle embrassa Henri, puis Madeleine, sans laisser à quiconque le temps de répondre.
— Bonjour tout le monde !
Elle retira enfin ses lunettes.
— Ah, Françoise ! Toujours aussi ravissante.
Puis, se tournant vers Vincent :
— Et toi aussi, naturellement.
Vincent éclata de rire.
— Merci… je suppose.
— Tu supposes bien.
Danielle aperçut alors Alexandre.
— Mon Dieu, il ressemble de plus en plus à son grand-père.
Henri leva un sourcil satisfait.
— C’est un compliment.
— Évidemment.
Danielle se rapprocha de Madeleine, baissant la voix avec une discrétion toute relative.
— Tu sais ce que m’a raconté Brialy hier soir ?
Madeleine soupira déjà.
— Danielle…
— Il paraît que…
Elle suspendit volontairement sa phrase.
— …la femme de Jacques Martin aurait quitté la réception avant le dessert parce qu’elle avait découvert qu’il y était venu avec une autre.
Un silence.
Madeleine referma lentement les yeux.
— Danielle…
— Quoi ? Tout le monde en parlait.
— Ce n’est pas une raison pour en faire autant.
Henri toussota pour masquer un sourire.
Françoise, elle, échangea un regard amusé avec Vincent.
Rien ne changeait jamais.
Danielle apportait toujours avec elle un morceau de Paris, quelques noms célèbres et une confidence qu’il aurait sans doute mieux valu garder pour elle.
Une nouvelle voiture s’immobilisa dans l’allée.
Henri jeta un regard par la fenêtre.
— Voilà Antoine.
Quelques secondes plus tard, la porte s’ouvrit de nouveau.
— Bonjour la compagnie !
Antoine entra comme s’il retrouvait un cercle d’amis plus qu’une assemblée familiale.
Grand, impeccablement vêtu d’une veste sport bleu marine sur un pantalon clair, il adressa immédiatement un clin d’œil à Jeanne, la gouvernante.
— Jeanne, vous êtes de plus en plus jeune. Vous avez trouvé la fontaine de Jouvence sans nous le dire ?
La vieille gouvernante leva les yeux au ciel en souriant.
— Vous êtes toujours aussi flatteur, Monsieur Antoine.
— Parce que c’est toujours aussi vrai.
Il lui baisa la main avec une théâtralité parfaitement assumée.
Vincent observa la scène.
Antoine possédait ce talent étrange : en moins de trente secondes, il donnait l’impression d’être le personnage principal de n’importe quelle pièce.
Derrière lui apparut May.
Elle contrastait avec son mari en tout.
Droite, discrète, vêtue d’une robe bleu nuit d’une élégance irréprochable, elle salua chacun avec une douceur presque timide.
Puis elle prit dans ses bras une petite fille d’à peine deux ans.
— Allez, Béatrice… dis bonjour.
La fillette enfouit aussitôt son visage contre l’épaule de sa mère.
Henri s’approcha le premier.
— Alors… c’est comme ça qu’on accueille son grand-père ?
Béatrice risqua un œil.
Puis un deuxième.
Henri tendit simplement son index.
Après une seconde d’hésitation, la petite main vint s’y accrocher.
Madeleine s’était approchée sans bruit.
Lorsqu’elle vit Béatrice quitter enfin les bras de sa mère pour avancer vers Henri d’un pas hésitant, tout son visage s’éclaira.
Elle se pencha.
— Viens voir Mamie…
La petite leva les bras.
Madeleine la prit contre elle avec une tendresse que personne n’aurait soupçonnée quelques minutes plus tôt.
Henri observa la scène, satisfait.
Son regard parcourut lentement le salon.
Ses trois enfants étaient là.
Leurs conjoints aussi.
Ses petits-enfants remplissaient déjà la maison de leurs rires.
Il esquissa un sourire presque imperceptible.
— Bien…
Il marqua une courte pause.
— Nous sommes tous là.
Dans la maison des Dumarais, cette phrase avait toujours marqué le véritable commencement du dimanche.
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Jeanne poussa les deux battants de la salle à manger.
La pièce baignait dans une lumière douce que les grandes fenêtres ouvraient sur le parc. La longue table en acajou était dressée avec une précision presque militaire : porcelaine de Limoges, verres en cristal, argenterie ancienne et, au centre, une composition de pivoines blanches que Madeleine inspecta d’un simple regard avant d’adresser un discret signe d’approbation à la gouvernante.
— Très bien, Jeanne.
Le compliment était rare.
Il n’en avait que plus de valeur.
Henri attendit que Madeleine prenne place avant de s’asseoir à son tour.
Sans que personne n’ait besoin de parler, chacun retrouva naturellement sa place. Vincent remarqua une fois encore que rien n’était laissé au hasard. Les enfants étaient suffisamment proches des adultes pour participer à la vie de famille, mais assez éloignés pour que les conversations puissent suivre leur cours.
Jeanne servit les premières assiettes.
De belles asperges blanches nappées d’une sauce mousseline légère.
Madeleine goûta discrètement.
Puis leva les yeux vers la cuisinière, restée un instant sur le seuil.
Un léger hochement de tête.
La cuisinière repartit aussitôt, rassurée.
Henri leva son verre.
— Un Pauillac quatre-vingt-un.
Il observa la robe du vin quelques secondes.
— Jean-Louis Bianco m’avait dit un jour qu’un grand Pauillac avait ceci de particulier : il ne cherchait jamais à impressionner au premier verre. Il fallait lui laisser le temps de convaincre.
Danielle esquissa un sourire.
— Voilà bien une phrase de secrétaire général de l’Élysée.
Henri haussa simplement les épaules.
— Elle était surtout juste.
Vincent huma le vin avant d’y goûter.
— Il avait raison.
Henri acquiesça, satisfait moins du compliment que du fait qu’il ait été compris.
Autour de la table, les conversations se mirent à vivre comme plusieurs ruisseaux suivant chacun leur propre lit.
À sa droite, Danielle racontait déjà sa soirée de la veille.
— Je vous assure, Jean-Claude Brialy est incapable de quitter une réception avant deux heures du matin. On parlait encore de Coluche. C’est étrange… on avait beau ne pas partager toutes ses provocations, j’ai l’impression que depuis sa disparition tout le monde ne retient plus que le vide qu’il laisse.
Henri posa calmement sa fourchette.
— Les hommes disparaissent toujours plus vite que leurs excès.
Madeleine ajouta simplement :
— Et ce sont souvent leurs proches qui en paient le prix.
La conversation glissa naturellement vers d’autres sujets.
Plus loin, Antoine complimentait Jeanne lorsque celle-ci apporta le veau Orloff.
— Jeanne, si vous continuez comme ça, je vais finir par venir déjeuner le mercredi aussi.
— Monsieur Antoine, répondit-elle avec un sourire amusé, Madame Dumarais finirait par croire que je vous préfère à elle.
— Ce serait déjà le cas si vous me resservez autant.
Quelques rires accueillirent la réplique.
May leva les yeux vers son mari avec cette tendresse résignée que Vincent lui connaissait bien.
Antoine avait toujours su séduire son auditoire, quel qu’il soit.
Henri échangeait désormais avec Vincent autour d’un nouveau programme chez Dassault.
Danielle interrompit la conversation le temps d’évoquer un dîner chez des cousins revenus d’Argentine.
Madeleine demanda des nouvelles de la tante Geneviève.
Avant même que Danielle ne réponde, Françoise intervint doucement.
— Elle va beaucoup mieux. Son médecin lui a enfin autorisé de petites promenades, mais il préfère encore qu’elle évite les longs trajets.
— Ah… tu lui as parlé ?
— Mardi soir.
Madeleine acquiesça.
Quelques minutes plus tard, Antoine évoqua le fils des Vernet qui devait partir à Londres.
Françoise sourit.
— Finalement non. Il rejoint Genève. La nomination est tombée jeudi.
— Tiens… je croyais…
— C’était le premier projet.
La conversation continua sans que personne ne s’étonne.
Pour les Dumarais, il était naturel que Françoise sache.
Elle connaissait les anniversaires.
Les maladies.
Les déménagements.
Les examens.
Les promotions.
Les deuils.
Les naissances.
Elle demandait toujours des nouvelles avant qu’on ne pense à les donner.
Vincent observa sa femme quelques instants.
Elle ne parlait jamais longtemps.
Elle passait simplement d’une conversation à l’autre avec une aisance presque invisible.
Elle demanda à May si Béatrice dormait enfin toute la nuit.
Rappela discrètement à Alexandre de laisser terminer son grand-père avant de poser sa question.
Glissa à Danielle qu’il valait mieux éviter d’évoquer le divorce des De Saint-Aubin devant Tante Hélène lorsqu’ils la verraient dimanche suivant.
Puis félicita le fils d’un cousin pour son admission en classe préparatoire, avant même que son père ait eu le temps d’en parler.
Elle n’occupait jamais le centre de la table.
Et pourtant, Vincent eut soudain cette pensée qui lui revenait souvent lorsqu’ils étaient chez les Dumarais.
Si Henri en était la tête…
Si Madeleine en était l’âme de la maison…
Alors Françoise en était le cœur.
Sans elle, les conversations ne se seraient sans doute pas arrêtées.
Mais elles auraient cessé de battre au même rythme.
Jeanne revint discrètement débarrasser les dernières assiettes. Le ballet silencieux du personnel se poursuivait avec une précision presque chorégraphiée. Quelques instants plus tard, chacun retrouvait naturellement son assiette de veau Orloff tandis que les conversations reprenaient leur cours, comme si elles n’avaient jamais été interrompues.
Danielle rompit la première le silence.
— À propos… vous avez entendu ce qu’ils racontaient encore hier soir à propos de Tchernobyl ? Si l’on en croit la télévision, le nuage aurait eu l’extrême politesse de s’arrêter à la frontière.
Quelques sourires accueillirent la remarque.
Henri poursuivit tranquillement sa bouchée avant de répondre.
— Les journalistes ont besoin de certitudes plus vite que les scientifiques.
— Espérons surtout qu’ils aient raison, souffla Madeleine. Avec le potager et les arbres fruitiers, je préférerais éviter les mauvaises surprises.
Vincent posa calmement ses couverts.
— On finira bien par savoir. Ce genre de choses ne reste jamais longtemps caché.
Françoise leva les yeux vers lui. Un regard suffit. Ils avaient déjà eu cette discussion chez eux quelques jours plus tôt, lorsque les premières informations étaient tombées. Ils n’éprouvèrent ni l’un ni l’autre le besoin de poursuivre.
À l’autre bout de la table, Alexandre attendait manifestement une ouverture.
— Tonton Antoine…
— Oui ?
— Tu crois qu’on va gagner la Coupe du monde ?
Antoine prit un air d’une gravité presque solennelle.
— Si j’étais sélectionneur, je ferais jouer Zico.
Alexandre le fixa, incrédule.
— Mais… il est brésilien.
Un silence accueillit la réponse avant que plusieurs sourires n’apparaissent autour de la table.
Antoine conserva son sérieux une seconde encore.
— C’est probablement ce qui explique pourquoi personne ne me demande jamais mon avis.
Même Henri laissa échapper un sourire.
May secoua doucement la tête.
— Tu ne changeras donc jamais.
— J’espère bien que non.
Les conversations reprirent aussitôt, comme si cette parenthèse n’avait été qu’une respiration parmi d’autres. Danielle évoqua une exposition qui devait ouvrir à Paris à l’automne. Henri interrogea Vincent sur l’avancement d’un programme chez Dassault. Madeleine demanda à Jeanne de resservir discrètement les légumes sans interrompre les échanges.
Sous la table, Éléonore balançait doucement ses jambes tandis qu’Alexandre découpait son veau avec toute l’application dont un garçon de son âge était capable.
Vincent observa un instant Françoise.
Elle riait à une remarque de Danielle, répondait à une question de May, veillait distraitement à ce qu’Éléonore ne renverse pas son verre et, d’un simple regard, rappelait à Alexandre d’attendre que son grand-père ait terminé avant de reprendre la parole.
Rien de spectaculaire.
Rien que des attentions si discrètes qu’elles en devenaient presque invisibles.
C’était sans doute pour cette raison que personne ne les remarquait plus.
L’équilibre d’une famille tient rarement aux grands événements.
Le plus souvent, il repose sur une multitude de gestes auxquels on ne pense jamais.
Et, chez les Dumarais, Françoise était devenue depuis longtemps l’un de ces gestes.
Jeanne revint proposer un second service. Henri accepta un peu de sauce, Danielle réclama deux pommes duchesse supplémentaires en assurant qu’il serait parfaitement inconvenant de laisser repartir un tel plat vers la cuisine, ce qui fit lever les yeux au ciel de Madeleine. Antoine, lui, demanda s’il pouvait se resservir avant même que Jeanne n’ait terminé le tour de table.
— Tu vois, dit May en souriant, tu n’as même plus la patience d’attendre.
— Les bonnes habitudes ne se perdent pas.
— Les mauvaises non plus, glissa Henri.
Quelques rires accueillirent la remarque. Antoine inclina légèrement la tête comme un acteur saluant son public avant de tendre son assiette à Jeanne.
La conversation reprit aussitôt, sans véritable sujet commun. Danielle évoquait déjà une exposition annoncée au Grand Palais tandis qu’Henri demandait à Vincent où en était l’étude sur laquelle son équipe travaillait depuis plusieurs mois. Vincent répondit avec mesure, suffisamment précis pour satisfaire son beau-père, suffisamment discret pour ne pas transformer le déjeuner familial en réunion de travail.
Pendant ce temps, Françoise aidait Éléonore à découper sa viande tout en répondant à une question de May sur les vacances d’été. Alexandre, lui, tentait d’obtenir l’autorisation de reprendre une seconde pomme duchesse.
— Une seule, trancha Madeleine.
— Deux, Mamie…
— Une.
Henri observa la négociation avec un sourire amusé.
— Tu apprendras, Alexandre, qu’il est parfois inutile d’insister.
Le garçon soupira théâtralement.
— Comme avec Papa ?
Vincent éclata de rire.
— Exactement comme avec Mamie.
Même Madeleine ne put retenir un sourire.
Jeanne poursuivait son service lorsqu’elle s’arrêta un instant derrière Françoise.
— Madame…
Françoise leva les yeux, surprise.
— Vous n’avez presque rien mangé.
Elle baissa instinctivement les yeux vers son assiette. Entre les conversations, les enfants et les sollicitations de chacun, il restait effectivement plus de la moitié de son repas.
Avant même qu’elle n’ait le temps de répondre, Vincent fit doucement glisser vers elle la corbeille de pain, puis rapprocha son verre que les différents plats avaient peu à peu éloigné de sa main.
— Mange un peu tant que c’est chaud.
Il avait prononcé ces quelques mots avec la simplicité des habitudes anciennes.
Françoise lui adressa un sourire discret.
— Merci.
Elle reprit enfin quelques bouchées pendant que la discussion dérivait déjà vers les prochaines vacances. Danielle plaidait pour Deauville, Antoine rêvait de quelques jours en Italie, Henri assurait qu’il ne comprenait toujours pas l’intérêt de traverser les Alpes quand la France offrait tout ce dont on pouvait avoir besoin.
Le veau Orloff disparut peu à peu des assiettes. Jeanne et la gouvernante entreprirent de débarrasser la table avec cette efficacité silencieuse qui semblait faire partie de la maison depuis toujours. Quelques miettes de pain, deux verres à remplir de nouveau, une serviette tombée qu’Éléonore s’empressa de ramasser avant que Madeleine n’ait eu le temps de le lui demander. Le repas ralentissait naturellement. Les voix se faisaient moins vives, plus posées, comme si chacun acceptait que le dimanche prenne le temps de s’installer.
Quelques minutes plus tard, Jeanne reparut avec un vaste plateau de fromages. Un brie de Meaux parfaitement affiné, un comté à la pâte dorée, un chèvre cendré, un roquefort et un saint-nectaire dont Antoine déclara aussitôt qu’il méritait à lui seul de renoncer à tous les régimes du monde.
— Tu en renonces déjà à suffisamment, répondit May.
— C’est précisément ce qui me permet de garder une ligne aussi remarquable.
Danielle éclata de rire.
— Antoine, tu es le seul homme capable de parler de sa ligne en se resservant de fromage.
— Parce que je suis un optimiste.
Henri se contenta de secouer doucement la tête avant de couper un morceau de comté.
Vincent regarda Françoise. Cette fois, elle prenait enfin le temps de manger. Il n’en demanda pas davantage. Il remplit simplement son verre avant de reprendre le fil d’une conversation avec Henri, satisfait de la voir, pour quelques minutes au moins, cesser de prendre soin des autres pour s’accorder le droit d’être, elle aussi, simplement l’une des convives.
Jeanne reparut quelques minutes plus tard, suivie de Madeleine qui portait elle-même le fraisier. Les conversations s’interrompirent naturellement tandis qu’elle le déposait au centre de la table. Les premières fraises de la saison formaient une couronne irrégulière autour d’une fine couche de crème légèrement vanillée.
— Maman, si tu continues à nous recevoir comme ça, nous finirons tous par ne plus rentrer dans nos vêtements.
Madeleine leva les yeux vers sa benjamine avec ce demi-sourire dont il était parfois difficile de savoir s’il annonçait une tendresse ou une réplique.
— Je croyais que tu dînais déjà suffisamment en ville pour apprendre à te montrer raisonnable.
Danielle éclata de rire.
— Je constate que ma réputation me précède jusque chez mes parents.
— Elle t’accompagne surtout partout où tu vas.
Henri secoua imperceptiblement la tête en reprenant son verre pendant que Jeanne découpait les premières parts.
Antoine tendit aussitôt son assiette.
— Je préfère prévenir : si jamais il reste une part, je suis prêt à faire l’effort nécessaire.
— C’est admirable, répondit May sans lever les yeux de son assiette. Tu transformes toujours ton appétit en devoir civique.
Quelques rires accueillirent la remarque.
Antoine porta une main sur son cœur.
— Je ne fais que servir l’intérêt général.
— Tu confonds surtout très souvent intérêt général et intérêt personnel.
— La frontière est parfois ténue.
— Uniquement dans ton cas.
Même Henri esquissa un sourire.
Les enfants riaient davantage des réponses de May que des plaisanteries d’Antoine lui-même. Celui-ci l’acceptait avec une résignation amusée qui disait assez qu’ils jouaient cette scène depuis longtemps.
Le dessert fit peu à peu taire les conversations. Alexandre expliquait qu’il mangerait volontiers des fraises tous les jours de l’année si l’on cessait de lui rappeler qu’elles avaient une saison. Éléonore annonçait qu’elle aussi saurait bientôt préparer un gâteau comme Mamie. Madeleine lui répondit qu’il lui faudrait d’abord apprendre à casser des œufs sans y laisser les coquilles, ce qui provoqua une protestation indignée de la fillette.
Françoise écoutait chacun tour à tour tout en oubliant une nouvelle fois son assiette. Vincent attendit qu’elle détourne les yeux quelques secondes pour rapprocher discrètement la sienne et couper une bouchée qu’il déposa devant elle.
— Vincent…
— Mange.
Elle sourit.
— Tu es impossible.
— Non. Prévisible.
Elle céda avec un léger mouvement de tête avant de goûter enfin son dessert.
Quelques minutes plus tard, Alexandre regarda successivement son grand-père puis sa grand-mère.
— On peut aller jouer dans le jardin ?
Madeleine posa aussitôt sa fourchette.
— Vous avez oublié quelque chose.
Les deux enfants échangèrent un regard.
— Merci, Mamie… merci, Jeanne.
La gouvernante leur adressa un sourire discret.
Henri fit un signe de la main.
— Allez.
Les chaises raclèrent doucement le parquet avant que les enfants ne disparaissent presque en courant vers les grandes portes-fenêtres ouvertes sur le jardin. Leurs voix s’éloignèrent aussitôt, remplacées par le bruissement des arbres et les derniers chants d’oiseaux de l’après-midi.
Jeanne débarrassa les assiettes de dessert avant de revenir avec un plateau d’argent où fumaient les tasses de café. Henri attendit que chacun soit servi pour allumer un cigare. L’odeur du tabac se mêla quelques instants à celle du café fraîchement passé.
La conversation reprit sans véritable rupture. Antoine évoqua les carnets de commandes de l’entreprise. Henri répondit que plusieurs industriels semblaient retrouver un peu d’optimisme. Danielle observa que le pays en aurait bien besoin. On parla des investissements qui tardaient encore, des hésitations des banques, puis, presque sans que personne ne s’en aperçoive, des grands groupes industriels et des choix du gouvernement. Les privatisations annoncées, les arbitrages de Matignon, les rapports de force entre ministères. Chacun avait son avis. Personne ne cherchait réellement à convaincre les autres.
Vincent intervenait peu. Lorsqu’il le faisait, c’était toujours pour ramener la discussion à des considérations techniques ou industrielles. Henri l’écoutait sans jamais l’interrompre.
Le café était presque terminé lorsque Jeanne revint chercher les dernières tasses.
Henri attendit que le silence revienne quelques secondes.
— Vincent.
Celui-ci leva les yeux.
Henri faisait lentement tourner sa cuillère dans sa tasse.
— Serge Dassault m’a fait lire votre dernière note sur les essais d’intégration du calculateur moteur.
Vincent demeura un instant surpris.
— Je ne pensais pas qu’elle circulerait jusque-là.
— Les bonnes notes circulent toujours.
Henri releva enfin les yeux.
— C’était du bon travail.
Vincent inclina simplement la tête.
— Merci.
Henri acquiesça à son tour et porta sa tasse à ses lèvres. Le sujet était clos.
À quelques mètres de là, Françoise discutait encore avec Danielle en aidant Jeanne à rassembler les dernières assiettes. Elle aperçut son père retenir Vincent un bref instant, puis les deux hommes échanger ce signe de tête presque imperceptible qui suffisait parfois à dire davantage qu’un long discours. Elle n’entendit pas leurs paroles. Elle n’en éprouva pas le besoin.
Dehors, Alexandre appelait déjà sa sœur depuis le fond du jardin. Antoine se leva le premier en annonçant qu’il allait vérifier, selon ses propres termes, que les enfants ne transformaient pas les massifs de roses en terrain de football. May lui emboîta le pas en lui rappelant qu’il serait sans doute plus utile de les surveiller que de participer au match. Danielle éclata de rire. Madeleine leva les yeux au ciel. Henri écrasa lentement son cigare avant de se lever à son tour.
Le dimanche poursuivait tranquillement son cours, avec cette évidence rassurante des journées dont personne n’imagine encore qu’elles puissent, un jour, appartenir au passé.
⸻
La semaine qui suivit le repas dominical chez les Dumarais, Françoise et Vincent reprirent leur quotidien. Comme d’habitude.
Les réveils à six heures trente, les petits-déjeuners en famille, les cartables oubliés sur une chaise, les lacets qu’il fallait refaire, les trajets jusqu’à l’école avant de rejoindre chacun son travail, les appels échangés entre deux réunions, les dîners où les enfants racontaient leur journée avec l’enthousiasme des petites victoires, les devoirs surveillés par Vincent pendant que Françoise terminait de ranger la cuisine, les soirées passées côte à côte devant un livre ou un film, les lumières qui s’éteignaient, leurs mains qui se cherchaient dans l’obscurité, leurs corps qui s’aimaient avec cette tendresse tranquille que les années n’avaient jamais altérée.
Comme d’habitude.
Le jeudi matin ne semblait pas devoir échapper à cette règle.
La maison s’éveilla dans le désordre joyeux propre aux familles. Les enfants se chamaillèrent pour la dernière tartine grillée avant de se réconcilier aussitôt devant un bol de chocolat. Vincent retrouva le cahier de poésie de leur fils sous le canapé tandis que Françoise aidait leur fille à refaire une queue-de-cheval qui ne lui convenait jamais du premier coup.
— Dépêchez-vous, sinon on va encore arriver après la sonnerie, lança Vincent en consultant sa montre.
— C’est lui qui prend toute la salle de bains ! protesta sa sœur.
— Même pas vrai !
Françoise échangea un sourire avec son mari. Chaque matin ressemblait au précédent, et cette répétition avait quelque chose de rassurant.
Quelques minutes plus tard, la maison retrouva son calme.
Les enfants déposés à l’école, Vincent reprit la route en direction de Saint-Cloud.
— Tu es sûre que tu n’as besoin de rien ? demanda-t-il en jetant un coup d’œil à Françoise.
— Rien du tout.
— Tu déjeunes sur place ?
— Probablement. J’ai deux visites cet après-midi. L’agence en a ajouté une troisième si j’ai le temps.
— À Suresnes ?
Elle acquiesça.
— Ils pensent avoir trouvé un immeuble qui pourrait convenir à la Fondation.
Vincent hocha simplement la tête.
— Tu me raconteras.
Il marqua une courte pause avant d’ajouter, comme il le faisait presque chaque matin :
— Et si tu finis tard, appelle-moi. Je passerai chercher les enfants.
— Je sais.
— Je préfère te le redire.
Elle posa une main sur son avant-bras.
— C’est aussi pour ça que je t’aime.
Il sourit sans répondre.
Arrivés près du pont de Saint-Cloud, leurs routes se séparèrent.
Vincent continua vers les bureaux de Dassault.
Françoise bifurqua en direction de Suresnes.
La circulation ralentit quelques instants derrière un camion Calberson qui patientait devant le portail d’un atelier de mécanique. Plus loin, des ouvriers en bleu de travail sortaient d’un café, casque sous le bras, pendant qu’un chariot élévateur déchargeait des palettes dans une cour voisine. Quelques centaines de mètres après, un vaste terrain ceinturé de palissades rompait brusquement l’alignement des bâtiments. Une grande affiche colorée promettait l’ouverture prochaine d’un ensemble de bureaux modernes.
La circulation ralentit quelques instants derrière un camion Calberson qui patientait devant le portail d’un atelier de mécanique. Plus loin, des ouvriers en bleu de travail sortaient d’un café, casque sous le bras, pendant qu’un chariot élévateur déchargeait des palettes dans une cour voisine. Quelques centaines de mètres après, un vaste terrain ceinturé de palissades rompait brusquement l’alignement des bâtiments. Une grande affiche colorée promettait l’ouverture prochaine d’un ensemble de bureaux modernes.
Françoise connaissait bien ce secteur. Depuis plusieurs mois, elle y revenait régulièrement. Les agences immobilières parlaient toutes des mêmes projets, des mêmes investisseurs, des mêmes entreprises désireuses de quitter Paris sans trop s’en éloigner. Les visites s’enchaînaient, les plans s’empilaient sur son bureau, mais elle n’avait pas encore trouvé les locaux qu’elle imaginait pour la future Fondation Spittrain.
Elle s’arrêta à un feu rouge.
Sur le siège passager reposait une chemise cartonnée où dépassaient plusieurs plans d’étage annotés de sa main. En haut de la pile figurait l’adresse de son premier rendez-vous. Le second se trouvait à quelques rues de là. Quant au troisième, ajouté la veille par une agence, elle hésitait encore à le maintenir. Les premières informations ne l’avaient guère convaincue.
Le feu passa au vert.
Françoise remonta l’avenue à allure réduite, attentive aux numéros qui défilaient sur les façades.
Suresnes s’éveillait doucement.
Françoise passa la plus grande partie de la matinée d’une rue à l’autre.
Le premier immeuble, avenue Franklin-Roosevelt, offrait des bureaux lumineux mais trop compartimentés. Le second, à quelques minutes de la rue de Verdun, disposait d’un vaste plateau qui aurait convenu aux futurs services administratifs de la Fondation, mais le propriétaire refusait d’envisager les aménagements qu’elle jugeait indispensables. Elle prit quelques notes, remercia poliment l’agent immobilier et reprit sa voiture.
Suresnes révélait peu à peu ses contrastes. Au détour d’une rue, une vieille maison en meulière résistait encore entre deux immeubles plus récents. Un garage Citroën exposait fièrement une BX flambant neuve derrière sa vitrine tandis qu’un peu plus loin, une pelleteuse demeurait immobile derrière une clôture fraîchement installée. À quelques mètres, la vitrine d’une agence immobilière affichait des plans d’étage et plusieurs annonces promettant des « bureaux disponibles », preuve que le quartier attirait désormais autant les entreprises que les artisans.
À midi, Françoise referma son dossier avec un léger soupir.
Rien de convaincant.
Elle gara sa Renault sur quelques places en épi, à l’ombre de jeunes platanes encore maigres. La matinée avait été plus longue que prévu. Avant de reprendre son dernier rendez-vous, elle décida de s’accorder quelques minutes.
Elle sortit de son sac un paquet de Gauloises Blondes, en tira une cigarette et l’alluma d’un geste machinal. La première bouffée lui arracha un discret soupir de soulagement.
Autour d’elle, la rue poursuivait sa vie ordinaire.
Une secrétaire pressée traversa avec une pile de dossiers serrée contre elle. Deux employés en blouse grise plaisantaient devant une camionnette EDF-GDF garée en double file pendant qu’un coursier descendait d’un Peugeot J9 chargé de cartons destinés à une imprimerie voisine. Un autobus freina dans un souffle d’air comprimé avant de repartir.
Françoise laissa son regard errer de l’autre côté de la chaussée.
Une femme venait de sortir d’une agence immobilière.
Élégante sans ostentation, un porte-documents en cuir sous le bras, elle échangea quelques mots avec un homme resté sur le seuil avant de s’éloigner d’un pas assuré.
Françoise fronça légèrement les sourcils.
Ce visage…
Elle eut cette étrange sensation que l’on éprouve devant une photographie oubliée. Les années avaient naturellement fait leur œuvre, mais quelque chose demeurait. Une façon de relever les cheveux derrière l’oreille. Une démarche. Un sourire esquissé en saluant quelqu’un.
Son esprit remonta d’un seul coup près de quinze ans en arrière.
Les couloirs d’un internat féminin.
Les chambres alignées.
Les études du soir.
Les chuchotements après l’extinction des feux.
Une camarade de promotion…
Impossible.
Ou peut-être bien que si.
La femme poursuivit son chemin jusqu’à une Peugeot 205 gris métallisé garée quelques mètres plus loin.
Françoise continua de la suivre du regard, cherchant obstinément où elle avait déjà vu ce visage.
Au moment d’introduire sa clé dans la serrure, la jeune femme releva machinalement la tête.
Leurs regards se croisèrent.
Elle demeura immobile une fraction de seconde.
Son front se plissa légèrement, comme si elle feuilletait à toute vitesse un album de souvenirs.
Puis son expression changea.
Ses yeux s’ouvrirent un peu plus grands.
Un sourire incrédule se dessina.
— Françoise ?
Françoise sentit le même éclair de compréhension la traverser.
— Sylvie ?
Quelques secondes plus tard, elles éclataient de rire en se rejoignant au milieu du trottoir.
— Ça alors… Combien de temps ça fait ?
— Bien quinze ans… peut-être plus.
Elles s’embrassèrent avec cette spontanéité propre aux personnes qui avaient partagé une partie de leur jeunesse sans jamais imaginer se revoir.
— Tu n’as presque pas changé, lança Sylvie.
— Toi non plus… enfin… j’ai mis un moment à te reconnaître.
— Les années sont passées par là.
Elles échangèrent les premières nouvelles avec la facilité retrouvée des anciennes camarades.
Françoise apprit que Sylvie travaillait désormais dans l’immobilier d’entreprise.
Sylvie sourit en apprenant que Françoise participait à la création de la future Fondation Spittrain.
— Et toi ? demanda Françoise. Tu es toujours mariée ?
Le sourire de Sylvie vacilla à peine.
— Non… plus depuis quelques mois.
Françoise baissa instinctivement les yeux.
— Oh… je suis désolée, je ne savais pas.
— Ce n’est rien. Il fallait que ça arrive.
Puis, presque aussitôt, Sylvie retrouva son sourire.
— Mais Serge Junior, lui, va très bien. Il grandit beaucoup trop vite.
— Tu as un garçon ?
— Huit ans. Il ne pense qu’au football.
Françoise sourit à son tour.
Les prénoms d’anciennes camarades revinrent naturellement dans la conversation.
— Tu te souviens de Catherine ?
— Celle qui cachait une lampe de poche sous sa couverture pour lire après l’extinction des feux ?
— C’est elle.
— Et Isabelle ?
— Partie vivre à Lyon, il paraît.
Elles rirent encore en évoquant une surveillante dont la sévérité les faisait trembler autrefois.
Le temps semblait avoir raccourci ces quinze années à quelques souvenirs partagés.
Le temps semblait avoir raccourci ces quinze années à quelques souvenirs partagés.
Sylvie fouilla dans son sac et en sortit un petit carnet à la couverture bleue.
— Tu as de quoi noter ?
Françoise ouvrit son agenda.
— Vas-y.
— Quarante-sept… vingt-huit… quinze… trente-six.
Le stylo s’arrêta.
— Attends… vingt-huit ou trente-huit ?
— Vingt-huit.
— Ah oui… vingt-huit.
Françoise termina de noter le numéro avant de dicter le sien.
Cette fois, ce fut Sylvie qui le répéta une seconde fois en suivant les chiffres du doigt pour s’assurer de n’en avoir oublié aucun.
Elle referma son carnet avec un sourire.
— Cette fois, on ne laissera pas passer quinze ans.
— Promis.
Elles s’embrassèrent une dernière fois avant de reprendre chacune leur chemin.
Françoise consulta sa montre. Encore un rendez-vous avant de rentrer. Elle s’arrêta quelques minutes dans une brasserie, commanda un croque-monsieur et un café, relut distraitement le dossier de la fondation puis reprit la direction de la rue Ledru-Rollin.
L’agent immobilier l’attendait déjà devant l’immeuble.
Les bureaux occupaient le deuxième étage d’un bâtiment en retrait de la rue. Les pièces étaient vastes, lumineuses, facilement aménageables. Alors que l’agent détaillait les possibilités de cloisonnement, sa vision fut attirée vers la baie vitrée.
Une silhouette familière venait de s’engager sur le trottoir.
Sylvie. Drôle de hasard. Elle l’avait quittée moins d’une heure plus tôt.
Elle la suivit machinalement des yeux. Son ancienne camarade ralentit devant un salon de coiffure, le dépassa, contourna le bâtiment et disparut par une porte de service.
Elle travaillait peut-être là.
— …et si vous préférez des bureaux individuels, cette cloison peut être déposée…
Françoise reporta son attention sur l’agent.
Du moins essaya.
Alors qu’elle tentait de se reconcentrer sur la visite, un mouvement dans sa vision périphérique attira de nouveau son regard.
Une berline venait de s’arrêter.
Alain Vasseur et Thierry Roussel en descendirent. Les supérieurs de Vincent chez Dassault. Elle les avait déjà reçus à dîner avec leurs épouses. Sans hésiter, ils empruntèrent la même porte de service.
À partir de cet instant, l’attention de Françoise fut définitivement perdue pour la visite. Son regard revenait sans cesse vers cette porte tandis que l’agent poursuivait ses explications.
La visite s’acheva.
Françoise serra distraitement la main de l’agent, récupéra son dossier et redescendit dans la rue.
Elle regagna sa Renault, s’installa derrière le volant sans mettre le contact et tourna naturellement les yeux vers l’entrée de service.
Françoise resta quelques instants immobile derrière son volant.
Ils allaient bien finir par ressortir.
Cinq minutes.
Personne.
Elle observa distraitement les passants qui entraient dans la boulangerie, un livreur qui déchargeait quelques cartons devant le pressing, une mère tenant son fils par la main.
Dix minutes.
Toujours rien.
Tiens… il y avait peut-être beaucoup de monde chez le coiffeur en pleine journée.
Quinze.
Puis vingt.
Elle se redressa légèrement sur son siège.
Tout de même…
Vingt-cinq.
Elle consulta machinalement sa montre avant de reporter les yeux sur la porte.
Trente.
À présent, ce n’était plus vraiment de la curiosité. C’était l’absence d’explication qui la retenait.
Trente-cinq.
La porte s’ouvrit enfin.
Sylvie apparut la première.
Elle rejoignit tranquillement sa Peugeot, comme elle l’aurait fait en sortant de n’importe quel rendez-vous. Même démarche, même visage, même discrétion. Sylvie était égale à elle-même.
Quelques minutes plus tard, Alain Vasseur franchit le seuil.
Il échangea quelques mots avec Thierry Roussel qui le rejoignait déjà.
Tous deux affichaient une décontraction inhabituelle. Les épaules relâchées, le sourire facile, ils semblaient avoir laissé derrière eux le poids de leur journée. Ils regagnèrent leur berline avec cette légèreté de ceux à qui tout paraît soudain plus simple.
Françoise les suivit du regard jusqu’à ce que la voiture disparaisse au coin de la rue.
Elle resta encore quelques secondes sans bouger.
Puis une pensée lui traversa l’esprit.
Pourquoi aller chez le coiffeur, y rester près d’une heure… et en ressortir avec la même tête ?
Elle esquissa un sourire, mit enfin le contact et s’engagea dans la circulation, sans imaginer une seule seconde que, pendant tout ce temps, quelqu’un l’avait observée derrière les rideaux d’une fenêtre donnant sur la cour intérieure.
Françoise y pensait encore.
Assise devant le plan de travail de la cuisine, un verre de rosé à la main, quelques rondelles de saucisson et des dés de comté entre eux, elle écoutait Vincent lui raconter sa journée.
— …on a enfin terminé la revue de conception…
Elle acquiesça machinalement.
Même porte.
Vincent attrapa un morceau de fromage.
— Roussel est passé dans l’après-midi. Il était de bonne humeur, pour une fois.
Roussel.
La même porte de service.
Presque une heure.
Sans changer de coiffure.
Vincent poursuivait sans remarquer qu’elle n’écoutait déjà plus vraiment.
— Vasseur aussi avait l’air particulièrement détendu. Tant mieux, ça nous changera un peu.
Françoise leva enfin les yeux vers lui.
Elle pouvait lui raconter.
Lui dire qu’elle les avait vus.
Lui demander ce qu’ils faisaient tous les deux dans ce salon de coiffure de la rue Ledru-Rollin.
La question lui vint jusqu’au bord des lèvres.
Puis elle la ravala.
Non.
Après tout, cela ne la regardait pas.
Peut-être existait-il une explication parfaitement simple.
Elle prit une gorgée de rosé.
— Et toi ? demanda Vincent. Tes visites ?
Elle esquissa un sourire.
— Plutôt intéressantes.
Les jours suivants, Françoise reprit le cours de ses recherches pour la future fondation Spittrain. Les propositions continuaient d’arriver sur son bureau : un ancien cabinet d’architectes à Rueil-Malmaison, des bureaux trop exigus à Puteaux, un hôtel particulier à Nanterre dont les propriétaires envisageaient de se séparer. Le secteur de Suresnes revenait régulièrement dans les dossiers. Il présentait bien des avantages : facilement accessible, vivant, suffisamment proche de Paris tout en offrant des surfaces encore abordables. Lorsqu’une visite y était programmée, elle ne cherchait plus vraiment à la remplacer par une autre.
À la fin de la première, elle rallongea simplement son trajet de quelques centaines de mètres et gara sa Renault à proximité de la rue Ledru-Rollin. Elle n’attendait rien de précis. Peut-être seulement de vérifier que tout cela était aussi banal que cela en avait l’air. Cinq minutes passèrent, puis dix. La porte de service resta close. Elle repartit en souriant de sa propre curiosité. Le soir, lorsque Vincent lui demanda comment s’était passée sa journée, elle répondit que les locaux visités ne convenaient pas aux besoins de la fondation. C’était parfaitement exact. Elle ne jugea simplement pas utile d’ajouter qu’elle avait perdu dix minutes devant un salon de coiffure.
Quelques jours plus tard, une autre visite la ramena dans le quartier. Un ancien siège social dont les volumes étaient intéressants mais qui nécessitait des travaux beaucoup trop importants. Cette fois, elle rejoignit la rue Ledru-Rollin presque machinalement. Même place, même porte. Les minutes s’écoulèrent avec la même lenteur. Cinq. Puis dix. Puis quinze. Elle observa les allées et venues du quartier, le livreur de la boulangerie, une mère pressée qui tirait son fils par la main, un employé municipal qui changeait une corbeille. Rien ne bougea derrière cette porte. En reprenant le volant, elle éprouva une irritation qu’elle eut du mal à s’expliquer. Cette histoire n’avait probablement aucune importance. Alors pourquoi revenait-elle ?
À la maison, les journées continuaient de se ressembler. Vincent parlait de réunions, d’échéances, de décisions qui tardaient à être prises. Françoise évoquait les bâtiments qu’elle avait visités, les propriétaires trop gourmands, les surfaces mal adaptées au projet de la fondation. Elle pensa plusieurs fois à lui raconter ce salon de coiffure où elle avait aperçu Sylvie, puis Alain Vasseur et Thierry Roussel. Chaque fois, elle y renonça. Elle n’avait rien à raconter, au fond. Deux cadres de Dassault entrant chez un coiffeur ne constituaient pas une information. Peut-être avaient-ils simplement leurs habitudes dans ce salon. Peut-être y venait-on de loin pour une excellente coloriste. L’idée lui arracha presque un sourire. Pourquoi aller chez le coiffeur, y rester près d’une heure et en ressortir exactement avec la même tête ?
La semaine suivante, aucun rendez-vous n’était prévu à Suresnes. Françoise en décala un au lendemain. Le propriétaire s’était montré disponible ; personne ne verrait d’inconvénient à ce changement. Le matin même, Vincent lui demanda si elle partait dans l’ouest parisien. Elle répondit oui. Il acquiesça simplement avant de terminer son café. La conversation passa à autre chose.
Une heure plus tard, la Renault retrouvait la place qu’elle occupait désormais presque naturellement. Françoise coupa le moteur et laissa son regard se poser sur la porte de service. Les premières minutes s’écoulèrent sans qu’elle quitte vraiment des yeux le bâtiment. Elle finit par consulter sa montre. Si rien ne se produisait aujourd’hui, elle se promit de ne plus revenir. Cette curiosité commençait à tourner à l’obsession, et elle se trouvait un peu ridicule.
C’est alors qu’elle aperçut Sylvie.
Comme la première fois, son ancienne camarade arriva seule. Elle marcha d’un pas tranquille jusqu’au salon, le dépassa sans ralentir, contourna le bâtiment et disparut par la porte de service.
Quelques minutes plus tard, une grosse berline noire s’immobilisa devant le salon. Les deux hommes en descendirent, échangèrent quelques mots avant de contourner tranquillement le bâtiment. Françoise attendit qu’ils disparaissent à leur tour puis, pour la première fois, sortit de sa Renault. Elle remonta le trottoir sans bruit jusqu’à l’angle de l’immeuble. De là, elle distinguait enfin cette mystérieuse porte de service. Elle fit encore un pas, davantage par curiosité que par véritable intention d’aller plus loin.
— Je crois que vous trouverez difficilement ce que vous cherchez en restant ici.
La voix était douce.
Françoise se retourna aussitôt.
La femme qui lui faisait face approchait de la soixantaine. Élégante sans ostentation, elle affichait un sourire paisible qui contrastait avec l’assurance de son regard.
— Excusez-moi… je…
— Vous n’avez pas à vous excuser.
Un léger silence s’installa.
— Je manque à tous mes devoirs. Hélène de Vries.
Elle tendit la main. Françoise hésita un instant avant de la serrer.
— Vous habitez toujours Rueil-Malmaison ? demanda simplement Madame de Vries.
La question surprit Françoise.
— Oui…
— C’est une ville où il doit faire bon vivre.
Elle sourit avec la même douceur.
— Jean-Marc vous a-t-il finalement trouvé un local susceptible de convenir à votre fondation ou poursuit-il encore ses recherches ?
Françoise sentit sa surprise laisser place à une réelle inquiétude.
— Vous connaissez Jean-Marc ?
— Depuis longtemps.
Madame de Vries répondit cela comme on aurait parlé d’un boulanger ou d’un pharmacien du quartier.
— Dans mon activité, il faut avoir un peu de ressource. À force, on finit par connaître les commerçants, les élus, les policiers… et beaucoup d’autres personnes. Au bout de quelques années, on connaît presque tout le monde. Vraiment tout le monde.
Elle laissa cette phrase s’installer sans chercher à en accentuer la portée.
— Rassurez-vous, si je vous avais prise pour une journaliste, cette conversation n’aurait probablement jamais eu lieu.
Françoise ne répondit rien.
— Deux de mes collaborateurs seraient venus vous saluer à ma place. D’anciens parachutistes. Des hommes très polis, mais qui préfèrent généralement les conversations courtes.
Elle eut un sourire presque amusé.
— Heureusement, ce n’est pas votre métier.
De nouveau, elle changea de sujet avec un naturel déconcertant.
— En revanche, je crois comprendre ce qui vous amène ici. Votre ancienne camarade d’internat… puis deux hommes qui ont partagé votre table il y a précisément vingt-deux jours… je reconnais volontiers que cela peut éveiller une certaine curiosité.
Françoise sentit qu’il devenait inutile de nier.
— Je me pose simplement quelques questions…
— Je m’en doute.
Madame de Vries désigna discrètement la porte de service.
— Et je crois que vous avez compris qu’aucune réponse ne se trouve de ce côté-ci du trottoir.
Elle s’effaça légèrement.
— Si vous disposez d’un peu de temps, entrez donc prendre un café. Vous repartirez avec les réponses que vous êtes venue chercher… ou avec davantage de questions. Cela arrive aussi.
Madame de Vries ouvrit la porte de service et invita Françoise à entrer d’un simple geste de la main. Le contraste avec la rue fut immédiat. Derrière cette entrée discrète, un petit vestibule distribuait deux espaces distincts. Sur la gauche, une large baie intérieure donnait sur ce qui semblait être un salon de coiffure parfaitement ordinaire. Quelques clientes feuilletaient des magazines pendant qu’une coiffeuse terminait un brushing. Les miroirs reflétaient les fauteuils, les sèche-cheveux, les conversations anodines. Rien ne distinguait l’endroit de n’importe quel salon de quartier et, depuis cette pièce, il était impossible de deviner qu’une seconde porte existait à quelques mètres seulement.
Madame de Vries prit naturellement le couloir de droite. Une première porte s’ouvrit sur un passage aux boiseries claires où flottait un parfum discret de thé et de cire d’abeille. Quelques gravures anciennes alternaient avec des toiles représentant des silhouettes féminines à demi voilées, jamais vulgaires, mais suffisamment suggestives pour troubler le regard. Au fond, une seconde porte donnait accès à un vaste palier où deux hommes en costume sombre se levèrent presque simultanément à leur approche. Ils n’avaient rien de spectaculaire. Cinquante ans passés, cheveux courts, maintien impeccable. Ils saluèrent Madame de Vries d’un simple signe de tête avant de détailler Françoise avec une politesse parfaitement neutre. Sans un mot, ils s’effacèrent pour leur laisser le passage.
Derrière eux, un escalier partageait l’espace. Quelques marches montaient vers l’étage tandis qu’un second escalier disparaissait sous le bâtiment. Au moment où Madame de Vries s’engageait vers le bas, Françoise leva machinalement les yeux. Une porte venait de s’ouvrir à l’étage. Une jeune femme traversa rapidement le palier. Elle portait un déshabillé de soie ivoire noué à la taille et disparut presque aussitôt derrière une autre porte. L’image n’avait duré qu’une seconde. Pourtant, Françoise sentit une gêne diffuse l’envahir. Pas une gêne morale. Plutôt l’impression d’avoir surpris une intimité qui ne lui appartenait pas. Quelque chose d’autre l’interpellait également, sans qu’elle parvienne encore à mettre un nom dessus.
L’escalier descendait vers un niveau entièrement enterré. L’atmosphère changeait de nouveau. Les murs étaient tendus d’un tissu clair, les appliques diffusaient une lumière chaude, des consoles en acajou supportaient des bouquets de fleurs fraîches et un léger parfum de bergamote flottait dans l’air. Rien n’évoquait un sous-sol. L’endroit ressemblait davantage aux salons feutrés d’un grand hôtel particulier qu’aux dépendances d’un commerce.
Madame de Vries emprunta un couloir silencieux et s’arrêta devant la troisième porte.
— Nous serons plus tranquilles ici.
La pièce était vaste, richement décorée sans ostentation. Deux profonds fauteuils de cuir faisaient face à un canapé, autour d’une table basse sur laquelle reposait déjà un service à thé en porcelaine. Mais le regard de Françoise fut immédiatement attiré par l’immense miroir qui occupait tout un pan de mur. Il s’étendait du parquet au plafond, parfaitement lisse, parfaitement immobile.
Sans qu’elle sache pourquoi, elle eut aussitôt la certitude qu’il ne s’agissait pas d’un miroir.
Françoise se retourna légèrement et eut envie de demander confirmation à madame De Vries, mais celle-ci s’asseyait déjà dans l’un des fauteuils et lui désignait la glace du regard.
Poussée par la même curiosité qui l’avait conduite jusque dans cette pièce, Françoise reporta les yeux vers le miroir. Comme elle s’en était douté, il ne reflétait rien. De l’autre côté s’étendait une pièce en tout point semblable à celle où elle se trouvait, mais inversée, comme si un monde parallèle s’y déroulait.
Dans l’un des fauteuils, Alain Vasseur savourait un cognac en tirant sur un cigare épais. À ses côtés, Thierry Roussel observait la jeune femme agenouillée devant lui. Sylvie portait une tenue légère qui laissait deviner ses formes et, avec une assurance troublante, s’appliquait à le satisfaire de sa bouche.
Françoise demeura immobile. Elle aurait dû détourner les yeux, appeler madame De Vries ou feindre de n’avoir rien compris. Pourtant, aucune de ces réactions ne lui vint. Elle resta là, les mains jointes devant elle, incapable de rompre le charme de cette vision.
Elle n’avait jamais rien vu de semblable. Dans son esprit, les hommes et les femmes se tenaient à distance des convenances, derrière des portes closes, dans le secret des chambres conjugales. Même avec Vincent, son mari, elle n’aurait jamais osé imaginer une telle scène. Et pourtant, à mesure que les secondes passaient, sa répulsion première cédait la place à une curiosité plus insistante.
Elle ne pouvait détacher ses yeux de la chevelure broussailleuse qui montait et descendait à une vitesse ahurissante, ni de ses coups de langue que son ancienne copine de chambrée prodiguait au directeur adjoint.
Sans qu’elle sache pourquoi, elle eut aussitôt la certitude qu’il ne s’agissait pas d’un miroir.
Françoise se retourna légèrement et eut envie de demander confirmation à madame De Vries, mais celle-ci s’asseyait déjà dans l’un des fauteuils et lui désignait la glace du regard.
Poussée par la même curiosité qui l’avait conduite jusque dans cette pièce, Françoise reporta les yeux vers le miroir. Comme elle s’en était douté, il ne reflétait rien. De l’autre côté s’étendait une pièce en tout point semblable à celle où elle se trouvait, mais inversée, comme si un monde parallèle s’y déroulait.
Dans l’un des fauteuils, Alain Vasseur savourait un cognac en tirant sur un cigare épais. À ses côtés, Thierry Roussel observait la jeune femme agenouillée devant lui. Sylvie portait une tenue légère qui laissait deviner ses formes et, avec une assurance troublante, s’appliquait à le satisfaire de sa bouche.
Françoise demeura immobile. Elle aurait dû détourner les yeux, appeler madame De Vries ou feindre de n’avoir rien compris. Pourtant, aucune de ces réactions ne lui vint. Elle resta là, les mains jointes devant elle, incapable de rompre le charme de cette vision.
Elle n’avait jamais rien vu de semblable. Dans son esprit, les hommes et les femmes se tenaient à distance des convenances, derrière des portes closes, dans le secret des chambres conjugales. Même avec Vincent, son mari, elle n’aurait jamais osé imaginer une telle scène. Et pourtant, à mesure que les secondes passaient, sa répulsion première cédait la place à une curiosité plus insistante.
Elle ne pouvait détacher ses yeux de la chevelure broussailleuse qui montait et descendait à une vitesse ahurissante, ni de ses coups de langue que son ancienne copine de chambrée prodiguait au directeur adjoint.
Ce dernier arrivait malgré tout à boire son cognac en tirant sur sa cigarette. Il échangeait aussi quelques mots avec Vasseur, qui penchait de plus en plus la tête pour mieux suivre les mouvements de tête de Sylvie.
Françoise ne savait pas pourquoi, mais Roussel rejetait régulièrement la tête en arrière tout en caressant les cheveux de Sylvie, comme il l’aurait fait avec son chien. Par moments, la jeune femme interrompait ses gestes pour lui caresser le torse, , par moment elle laissait aussi des ongles y courir puis reprenait son manège avec une application qui troublait Françoise.
La jeune épouse était quelque peu gênée : c’était la première fois depuis son mariage qu’elle voyait un autre homme dans une situation aussi intime.
Au bout d’un moment qui lui parut interminable, Sylvie se redressa lentement. Roussel posa une main sur sa nuque et lui murmura quelques mots. Elle lui répondit par un sourire, puis se dirigea vers Vasseur.
La musique, jusque-là presque imperceptible, sembla gagner en présence. La jeune femme fit glisser une bretelle de son vêtement et commença à danser devant les deux hommes.
Françoise sentit la chaleur lui monter au visage. Elle aurait voulu se convaincre qu’elle ne regardait que par hasard, mais son attention suivait chacun des mouvements de Sylvie. Le balancement de ses hanches, le mouvement hypnotisant de ses deux seins qui rebondissait libère de toute entrave, la lenteur calculée de ses gestes, la façon dont elle approchait des hommes avant de s’éloigner aussitôt : tout semblait destiné à retenir leur regard.
Peu à peu, Françoise cessa de penser à ce qu’elle aurait dû ressentir. Elle ne se demanda plus si cette scène était indécente, ni ce que Vincent aurait pensé s’il avait pu la voir. Une sensation confuse s’installait en elle, faite de honte, de fascination et d’un trouble qu’elle ne parvenait plus à repousser.
Sylvie fit quelques pas vers Roussel, puis se retourna pour faire face à Vasseur. Elle dansait désormais entre eux, comme si elle les invitait à choisir leur place. Les deux hommes échangèrent un regard amusé. Roussel se leva, tandis que Vasseur posait son verre sur la table basse.
Le plus vieux des deux prit la main de Sylvie et lui fit faire un tour sur elle-même. Vasseur sembla apprécier, car Françoise le vit effectuer de la bouche le mouvement d’un sifflement admiratif. Puis il la dirigea vers un fauteuil, où elle s’allongea dans une posture volontairement provocante.
Les deux hommes savourèrent la vue. Alain s’agenouilla ensuite près d’elle, tandis que Roussel demeurait à ses côtés. La scène prit une tournure plus intime encore quand le plus vieux vint s’abreuver à la source de la jeune femme, et cette luxure désarçonna Françoise.
Elle se mit à imaginer Vincent à la place de l’un des deux hommes. Puis, sans qu’elle puisse contrôler son esprit, un autre homme apparut dans ses pensées, aux cheveux bien plus longs que ceux de son mari. Cette idée la troubla profondément.
Elle ne savait pas pourquoi, mais elle ne parvenait plus à détourner les yeux. Perdue dans son trouble, Françoise ne s’interdisait plus de regarder la scène en détail.
Une autre idée, plus dérangeante encore, lui vint à l’esprit. Ce fut comme si d’intenses décharges remontaient de ses orteils jusqu’à ses oreilles.
S’il n’y avait pas eu madame De Vries, elle aurait probablement passé une main sous le haut de son chemisier pour caresser sa poitrine, de plus en plus tendue.
Elle revint à l’instant présent lorsque Vasseur releva Sylvie et la dirigea vers Roussel, qui s’apprêtait à l’accueillir. Vasseur la suivait de près, dans son dos.
Françoise retint son souffle. Elle comprit ce qui allait se produire et, malgré la honte qui lui brûlait le visage, ne parvint pas à détourner les yeux.
À cet instant, madame De Vries posa doucement une main sur son épaule.
— Cela suffit pour aujourd’hui, dit-elle.
Françoise sursauta et se retourna vivement. Lorsqu’elle regarda de nouveau vers le miroir, la scène se poursuivait toujours dans la pièce inversée, mais elle n’en distinguait plus les détails. Madame De Vries s’était placée entre elle et la glace.
Françoise resta silencieuse, incapable de savoir si elle éprouvait du soulagement ou de la déception.
Madame De Vries l’observait avec un léger sourire.
— Vous avez compris, maintenant, pourquoi ce miroir ne doit pas être regardé trop longtemps.
Françoise baissa les yeux. Elle aurait voulu répondre qu’elle n’avait rien compris. Pourtant, au fond d’elle-même, elle savait que ce n’était pas vrai.
Le plus troublant n’était pas seulement ce qu’elle avait vu, mais le fait qu’elle aurait voulu continuer à regarder.
Françoise ne savait pas pourquoi, mais Roussel rejetait régulièrement la tête en arrière tout en caressant les cheveux de Sylvie, comme il l’aurait fait avec son chien. Par moments, la jeune femme interrompait ses gestes pour lui caresser le torse, , par moment elle laissait aussi des ongles y courir puis reprenait son manège avec une application qui troublait Françoise.
La jeune épouse était quelque peu gênée : c’était la première fois depuis son mariage qu’elle voyait un autre homme dans une situation aussi intime.
Au bout d’un moment qui lui parut interminable, Sylvie se redressa lentement. Roussel posa une main sur sa nuque et lui murmura quelques mots. Elle lui répondit par un sourire, puis se dirigea vers Vasseur.
La musique, jusque-là presque imperceptible, sembla gagner en présence. La jeune femme fit glisser une bretelle de son vêtement et commença à danser devant les deux hommes.
Françoise sentit la chaleur lui monter au visage. Elle aurait voulu se convaincre qu’elle ne regardait que par hasard, mais son attention suivait chacun des mouvements de Sylvie. Le balancement de ses hanches, le mouvement hypnotisant de ses deux seins qui rebondissait libère de toute entrave, la lenteur calculée de ses gestes, la façon dont elle approchait des hommes avant de s’éloigner aussitôt : tout semblait destiné à retenir leur regard.
Peu à peu, Françoise cessa de penser à ce qu’elle aurait dû ressentir. Elle ne se demanda plus si cette scène était indécente, ni ce que Vincent aurait pensé s’il avait pu la voir. Une sensation confuse s’installait en elle, faite de honte, de fascination et d’un trouble qu’elle ne parvenait plus à repousser.
Sylvie fit quelques pas vers Roussel, puis se retourna pour faire face à Vasseur. Elle dansait désormais entre eux, comme si elle les invitait à choisir leur place. Les deux hommes échangèrent un regard amusé. Roussel se leva, tandis que Vasseur posait son verre sur la table basse.
Le plus vieux des deux prit la main de Sylvie et lui fit faire un tour sur elle-même. Vasseur sembla apprécier, car Françoise le vit effectuer de la bouche le mouvement d’un sifflement admiratif. Puis il la dirigea vers un fauteuil, où elle s’allongea dans une posture volontairement provocante.
Les deux hommes savourèrent la vue. Alain s’agenouilla ensuite près d’elle, tandis que Roussel demeurait à ses côtés. La scène prit une tournure plus intime encore quand le plus vieux vint s’abreuver à la source de la jeune femme, et cette luxure désarçonna Françoise.
Elle se mit à imaginer Vincent à la place de l’un des deux hommes. Puis, sans qu’elle puisse contrôler son esprit, un autre homme apparut dans ses pensées, aux cheveux bien plus longs que ceux de son mari. Cette idée la troubla profondément.
Elle ne savait pas pourquoi, mais elle ne parvenait plus à détourner les yeux. Perdue dans son trouble, Françoise ne s’interdisait plus de regarder la scène en détail.
Une autre idée, plus dérangeante encore, lui vint à l’esprit. Ce fut comme si d’intenses décharges remontaient de ses orteils jusqu’à ses oreilles.
S’il n’y avait pas eu madame De Vries, elle aurait probablement passé une main sous le haut de son chemisier pour caresser sa poitrine, de plus en plus tendue.
Elle revint à l’instant présent lorsque Vasseur releva Sylvie et la dirigea vers Roussel, qui s’apprêtait à l’accueillir. Vasseur la suivait de près, dans son dos.
Françoise retint son souffle. Elle comprit ce qui allait se produire et, malgré la honte qui lui brûlait le visage, ne parvint pas à détourner les yeux.
À cet instant, madame De Vries posa doucement une main sur son épaule.
— Cela suffit pour aujourd’hui, dit-elle.
Françoise sursauta et se retourna vivement. Lorsqu’elle regarda de nouveau vers le miroir, la scène se poursuivait toujours dans la pièce inversée, mais elle n’en distinguait plus les détails. Madame De Vries s’était placée entre elle et la glace.
Françoise resta silencieuse, incapable de savoir si elle éprouvait du soulagement ou de la déception.
Madame De Vries l’observait avec un léger sourire.
— Vous avez compris, maintenant, pourquoi ce miroir ne doit pas être regardé trop longtemps.
Françoise baissa les yeux. Elle aurait voulu répondre qu’elle n’avait rien compris. Pourtant, au fond d’elle-même, elle savait que ce n’était pas vrai.
Le plus troublant n’était pas seulement ce qu’elle avait vu, mais le fait qu’elle aurait voulu continuer à regarder.
Madame de Vries attendit que Françoise retrouve son souffle avant de reprendre place dans le fauteuil. Elle ne paraissait ni satisfaite ni surprise. Elle versa simplement une tasse de thé et la fit glisser vers son invitée.
— Buvez quelques gorgées. Vous en avez besoin.
Françoise obéit presque machinalement. La chaleur de la porcelaine entre ses mains lui rendit peu à peu conscience de l’endroit où elle se trouvait. Derrière le grand miroir, elle savait que la scène continuait, mais elle ne pouvait plus en distinguer que des silhouettes indistinctes.
Le silence dura près d’une minute.
— Je suppose que vous me trouvez monstrueuse, finit par dire Madame de Vries.
Françoise releva aussitôt la tête.
— Non… je…
— Vous ne savez pas encore ce que vous pensez.
La phrase n’avait rien d’une question. Madame de Vries reprit calmement :
— Ce que vous venez de ressentir est beaucoup plus courant que vous ne l’imaginez.
Françoise baissa les yeux vers sa tasse.
— Je ne me reconnais pas.
— C’est précisément ce que me disent la plupart des femmes qui franchissent cette porte pour la première fois.
Aucune accusation. Aucun sourire triomphant. Seulement un constat.
— Elles repartent persuadées d’avoir trahi leurs principes. Elles se promettent de ne jamais revenir. Certaines tiennent parole. D’autres reviennent quelques jours plus tard. D’autres encore plusieurs années après. Chacune suit son propre chemin.
Françoise serrait sa tasse entre ses mains.
— Je ne suis pas comme elles.
Madame de Vries inclina légèrement la tête.
— Je ne vous ai jamais dit que vous l’étiez.
Le silence retomba.
— En revanche, je crois pouvoir affirmer une chose.
Françoise leva lentement les yeux.
— La femme qui est entrée ici il y a une heure n’est déjà plus tout à fait celle qui me fait face.
Ces mots semblèrent suspendre le temps.
— Ne vous méprenez pas. Je ne parle pas de morale. Je parle de connaissance de soi. Vous venez de découvrir une partie de vous-même dont vous ignoriez jusqu’à l’existence. Vous pourrez choisir de l’ignorer. Beaucoup le font. Mais il vous sera désormais impossible de prétendre qu’elle n’existe pas.
Françoise demeurait silencieuse.
Madame de Vries se leva et contourna lentement la table basse.
— Nous passons notre vie à croire que nous sommes une seule et même personne. C’est rassurant. Pourtant, il arrive qu’une rencontre, un lieu ou un simple instant fasse apparaître une autre possibilité.
Elle ouvrit la porte.
— Je ne vous demanderai jamais de revenir.
Puis, avant que Françoise ne quitte la pièce, elle ajouta d’une voix presque douce :
— Ne soyez pas trop pressée de décider qui vous êtes. Il arrive qu’une femme découvre, au détour d’une journée ordinaire, qu’elle aurait pu devenir quelqu’un d’autre.
Le soir même Lorsqu’elle se glissa dans le lit, Vincent dormait encore à moitié. Il ouvrit les yeux en la sentant s’allonger près de lui, l’attira contre lui avec cette tendresse familière qui appartenait à leur vie depuis des années, et ils firent l’amour comme ils l’avaient toujours fait. Ce fut simple, doux, presque rassurant. Lorsqu’il s’endormit quelques minutes plus tard, Françoise demeura pourtant les yeux ouverts, incapable de retrouver le sommeil.
Pour tenter d’apaiser son esprit, elle alluma sa lampe de chevet et tendit la main vers le livre qui ne quittait presque jamais sa table de nuit : Guerre et Paix. Elle l’ouvrit au hasard, sans véritablement lire les premières lignes. Son regard glissa distraitement sur la page avant de s’immobiliser sur un prénom.
Natacha.
Elle relut le mot une seconde fois.
Referma lentement le livre.
Éteignit la lampe.
Dans l’obscurité de la chambre, un seul prénom continuait de résonner en elle.
Natacha.
Quelques jours plus tôt…
Le bureau baignait dans une lumière feutrée. Derrière son secrétaire en acajou, Madame de Vries referma le livre qu’elle consultait lorsqu’on frappa discrètement à la porte.
— Entrez.
L’homme prit place en face d’elle avec l’aisance de quelqu’un qui connaissait les lieux depuis longtemps.
On n’apercevait de lui que ses mains. À l’annulaire gauche brillait une lourde chevalière dont il faisait distraitement tourner la pierre sous son pouce.
Il tira une chemise cartonnée de sa serviette et la fit glisser sur le bureau.
— Notre ami Raffaeli s’est montré particulièrement efficace.
Madame de Vries ouvrit le dossier.
— Brigadier consciencieux… ou ami fidèle ?
Un léger rire lui répondit.
— Les deux ne sont pas incompatibles. Les hommes efficaces sont rares. Quand j’en rencontre un, j’évite de le perdre.
Elle parcourut les premières lignes.
— Françoise Claudel… née Dumarais…
Une page tournée.
— Mariée depuis huit ans…
Une autre.
— Bénévole aux œuvres caritatives de la paroisse Saint-Pierre–Saint-Paul de Rueil-Malmaison…
Elle poursuivit sa lecture.
— Visites hebdomadaires au foyer des Tarâtres…
Encore une page.
— Chorale paroissiale…
Elle referma doucement le dossier.
— Une vie entière passée à faire ce qu’on attendait d’elle…
L’homme se pencha légèrement pour apercevoir la photographie agrafée à la première page.
— Une vie qui ne demande qu’à être… agrémentée.
Son index effleura le cliché.
— Enfin… cette pouliche, j’en ferais volontiers mon cinq à sept. Avec une croupe callipyge pareille, il faudrait être moine pour rester de marbre.
Madame de Vries leva les yeux vers lui.
Un sourire amusé éclairait son visage.
— Tu ne changeras donc jamais.
— Pourquoi renoncer aux belles choses ?
— Parce que tu les regardes toujours comme un collectionneur regarde un trophée.
Il haussa les épaules.
— Et toi comme une œuvre d’art.
— Ce qui explique sans doute pourquoi nous ne sommes jamais vraiment tombés d’accord.
Le silence qui suivit n’avait rien d’embarrassé.
Il était ancien.
Familier.
— Tu vois… c’est ce genre de phrase qui me rappelle pourquoi je reviens toujours te voir.
Elle esquissa un sourire.
— Je croyais que c’était pour Madeleine.
— Madeleine est une excellente raison de rester.
Il marqua une courte pause.
— Toi, tu es une excellente raison de revenir.
Le sourire de Madame de Vries s’élargit imperceptiblement.
— Tu continues donc à confondre fidélité et nostalgie.
— Non. Je sais parfaitement faire la différence. Je préfère simplement ne pas choisir.
Il ouvrit une dernière fois sa serviette.
Cette fois, il en sortit une seconde chemise cartonnée.
Plus épaisse.
Il la posa devant Madame de Vries sans lui laisser le temps d’en lire la couverture.
Un sourire goguenard fendit son visage.
— Tu sais… le hasard est parfois une très bonne amie.
Madame de Vries posa lentement la main sur le nouveau dossier.
Son regard resta quelques instants sur la couverture.
Puis elle releva les yeux vers son visiteur.
Dassault-Breguet Aviation
Lundi 30 juin 1986 – Saint-Cloud
Le bâtiment de Dassault-Breguet dominait les quais de Seine avec cette sobriété propre aux grands groupes industriels français. Derrière les façades de verre fumé, les bureaux d’études avaient déjà retrouvé leur agitation coutumière. On déroulait des plans, on comparait des notes de calcul, on débattait autour de tableaux couverts de chiffres.
Vincent posa son crayon.
— Si on conserve cette implantation, on dépasse les contraintes thermiques de presque quinze pour cent.
Gérard Lenoir se pencha sur le plan.
— Tu en es certain ?
Vincent fit glisser son doigt sur le schéma.
— Regarde. Si l’on déplace le calculateur ici, on libère le flux d’air. Le problème disparaît.
Quelques secondes de silence.
Lenoir hocha lentement la tête.
— Tu viens de nous éviter une belle réunion.
— Surtout une belle remarque du client, répondit Vincent.
Les visages se détendirent.
La porte s’ouvrit brusquement.
— Messieurs !
Philippe Deschamps entra avec un large sourire et une sacoche en bandoulière.
— Toulouse est de retour.
Michel Aubry leva les yeux.
— On croyait pourtant que Toulouse t’avait adopté.
— Elle a essayé.
Deschamps retira sa veste.
— Mais je suis resté fidèle à l’entreprise.
Aubry ricana.
— Pas aux Toulousaines, j’espère.
— Une seule.
Il prit un air faussement sérieux.
— Enfin… une seule par soir.
Les éclats de rire fusèrent.
Lenoir secoua doucement la tête.
— Tu finiras par comprendre qu’une femme n’est pas un trophée.
— Pourquoi me priverais-je d’admirer la création du Seigneur ?
— Parce qu’il serait peut-être temps que tu t’intéresses aussi à leur prénom.
Deschamps leva les mains.
— Je connais toujours leur prénom.
— Le lendemain ?
Le bureau éclata de rire une seconde fois.
Aubry désigna alors Samuel Diop du menton.
— Et toi, Samuel… toujours fidèle à la même ou tu nous caches quelques Antillaises ?
Diop releva lentement les yeux.
— Pourquoi est-ce que vous imaginez toujours que je trompe forcément ma femme ?
Aubry haussa les épaules.
— J’imagine rien.
— Si.
Sa voix demeurait calme.
— À chaque fois que le sujet revient, on finit toujours par me prêter une maîtresse.
Un léger silence s’installa.
Deschamps sourit.
— Pour une fois que ce n’est pas de moi qu’on parle…
Vincent referma tranquillement son dossier.
— C’est peut-être parce que, contrairement à Philippe, Samuel ne rédige pas un compte rendu hebdomadaire de sa vie sentimentale.
Même Diop esquissa un sourire.
— Merci.
L’atmosphère retrouva aussitôt sa légèreté.
Deschamps attrapa une tasse de café.
— Au fait… vous avez entendu la dernière sur Beschler ?
Aubry souffla.
— Laquelle ? Il en sort une nouvelle chaque semaine.
— Il paraît qu’il va encore monter d’un étage.
— À ce rythme-là, il finira directement dans le bureau de Serge Dassault.
Lenoir leva les yeux de ses plans.
— Vous racontez n’importe quoi.
— Ah bon ? répondit Aubry. Tu connais la vraie histoire de son arrivée ?
— Mon cousin affirme qu’il a été repéré sur un programme militaire.
— Le mien dit qu’il est arrivé ici parce qu’un directeur lui devait un service.
— Moi, reprit Deschamps, j’ai entendu qu’il était sorti major de Polytechnique.
Vincent sourit.
— C’est amusant… je crois avoir entendu au moins dix versions différentes.
— Normal, répondit Aubry. Personne ne connaît la vraie.
Deschamps porta sa tasse à ses lèvres.
— Une chose est sûre…
Il marqua une pause.
— Quand Beschler sourit, ses dents raclent déjà le bureau du directeur.
Les rires reprirent.
À cet instant, la secrétaire de direction apparut dans l’encadrement de la porte.
— Monsieur Claudel ?
Vincent leva la tête.
— Oui ?
— Monsieur Beschler souhaiterait vous voir dans son bureau.
Le silence retomba presque aussitôt.
Vincent referma son dossier.
En se levant, il entendit Aubry murmurer derrière lui :
— Bon courage…
Il attendit une seconde avant d’ajouter :
— L’Œil de Moscou ne convoque jamais pour offrir des chocolats.
Deschamps sourit.
— S’il ne revient pas dans une demi-heure, je récupère son bureau.
Quelques rires accompagnèrent Vincent tandis qu’il quittait le service et refermait doucement la porte derrière lui.
À chaque porte franchie, le vacarme des ateliers s’éloignait un peu plus. L’odeur d’huile disparaissait au profit de celle du papier ciré. Le béton faisait place à une moquette épaisse. Ici, les conversations étaient plus basses, les pas plus lents.
Une secrétaire traversa le couloir sans lever les yeux de son dossier. Deux cadres interrompirent leur discussion le temps de le regarder passer.
Au fond, une plaque en laiton annonçait simplement :
Simon Beschler
Directeur des Programmes
Directeur des Programmes
Vincent rajusta sa cravate et frappa.
— Entrez.
Il poussa la porte.
Vincent prit place.
Beschler resta quelques secondes debout avant de contourner son bureau.
Il ouvrit un dossier.
— Vos responsables disent beaucoup de bien de vous.
Vincent ne répondit pas.
Beschler leva les yeux.
— Vous trouvez cela embarrassant ?
— Les compliments engagent davantage ceux qui les prononcent que ceux qui les reçoivent.
Un sourire discret passa sur le visage de Beschler.
— Intéressant.
Il referma le dossier sans en consulter une seule ligne.
— Savez-vous pourquoi je vous ai fait venir ?
— Non, Monsieur.
— Tant mieux.
Il s’adossa à son fauteuil.
— Les hommes qui arrivent ici avec une réponse toute prête sont rarement ceux que je préfère écouter.
Un silence.
— Dites-moi… lorsqu’un problème se présente à vous, quelle est votre première réaction ?
Vincent réfléchit.
— Comprendre pourquoi il existe.
— Pas comment le résoudre ?
— Si je comprends son origine, la solution vient souvent d’elle-même.
Beschler acquiesça lentement.
— Vous raisonnez en causes. Beaucoup raisonnent en conséquences.
Il se leva et rejoignit la baie vitrée.
Un Falcon terminait ses essais sur le taxiway.
— Une entreprise ressemble beaucoup à un avion.
Vincent attendit la suite.
— Tout le monde admire la vitesse, les performances, les records. Très peu s’intéressent aux milliers de pièces invisibles qui permettent simplement à l’ensemble de tenir.
Il observa quelques instants l’appareil.
— Les organisations humaines fonctionnent exactement de la même façon.
Il se retourna.
— Les meilleurs dirigeants ne sont pas ceux qui parlent le plus. Ce sont ceux qui savent quelles pièces remplacer avant qu’elles ne cassent.
Il marqua une pause.
— Henri Dumarais comprend cela mieux que quiconque.
Vincent acquiesça.
— Oui.
Beschler nota cette réponse sans la commenter.
— Vous aurez l’occasion de travailler avec des personnalités très différentes au cours de votre carrière. Certaines impressionnent dès qu’elles entrent dans une pièce. D’autres n’élèvent jamais la voix et pourtant tout le monde finit par suivre leur décision.
Il reprit place.
— À votre avis… lesquelles sont les plus dangereuses ?
— Les secondes.
Beschler ne répondit pas immédiatement.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elles n’ont pas besoin d’impressionner pour être suivies.
Un silence.
Beschler acquiesça.
— Exact.
Il se leva et rejoignit la baie vitrée.
— Les hommes les plus dangereux sont rarement les plus visibles.
Il observa quelques instants les ateliers.
— Ceux qui parlent le plus cherchent souvent à convaincre. Ceux qui détiennent réellement le pouvoir n’en éprouvent pas le besoin.
Il se retourna.
— Retenez une chose, Monsieur Claudel.
Sa voix demeurait calme.
— Le véritable pouvoir est celui qui devient presque invisible. Le jour où vous devrez le montrer, c’est que vous aurez déjà commencé à le perdre.
Il revint lentement vers son bureau.
— Les organisations sont faites de procédures.
Un temps.
— Les hommes, eux, fonctionnent par influence.
Il posa une main sur le dossier de son fauteuil.
— Et sous la pression, ils reviennent toujours à leur véritable nature.
Il regarda Vincent.
— Certains deviennent autoritaires. D’autres perdent leurs moyens. Quelques-uns cherchent un responsable.
Un silence.
— Les meilleurs commencent par se maîtriser eux-mêmes.
Il laissa passer quelques secondes.
— Et vous, Monsieur Claudel… comment réagissez-vous lorsqu’on vous met sous pression ?
Vincent réfléchit avant de répondre.
— J’essaie de ralentir.
Beschler leva légèrement un sourcil.
— Ralentir ?
— Plus les autres s’agitent, plus j’ai besoin de remettre les choses dans l’ordre. Si je vais à leur rythme, je finis par penser comme eux.
Le silence s’installa de nouveau.
— Continuez.
— Je préfère perdre une minute à réfléchir qu’une semaine à corriger une mauvaise décision.
Cette fois, Beschler sourit franchement.
— Voilà une réponse que l’on entend rarement.
Il attrapa sa veste.
— Les gens imaginent qu’un dirigeant doit aller vite.
Il enfila son manteau.
— En réalité, il doit surtout empêcher les autres de céder à la panique.
Il ouvrit la porte.
— Si vous perdez votre sang-froid, vos collaborateurs ne retiendront qu’une seule chose : vous leur avez donné une raison de perdre le leur.
Vincent se leva.
— Nous déjeunons.
— Monsieur, je…
Beschler coupa court d’un geste.
— Les meilleures leçons ne se donnent jamais derrière un bureau.
Il attendit que Vincent le rejoigne.
— La première commence maintenant.
Une heure plus tard, ils quittèrent le restaurant.
Simon Beschler avait choisi une sole meunière, Vincent un faux-filet accompagné de haricots verts. À la surprise du jeune ingénieur, les discussions avaient presque entièrement délaissé Dassault. Ils avaient parlé de littérature, des transformations de Paris, de leurs années de service militaire respectives et même, à plusieurs reprises, de leurs familles. Beschler écoutait davantage qu’il ne parlait. Il relançait rarement une réponse, mais semblait retenir le moindre détail. Vincent eut le sentiment étrange qu’en une heure de déjeuner, son supérieur avait appris davantage sur lui qu’au cours de toute leur matinée de travail.
Sur le parking, Simon reprit place au volant de sa Renault 25.
En s’installant côté passager, Vincent remarqua ce qui lui avait échappé quelques heures plus tôt. La sellerie en velours gris ne portait presque aucune marque d’usure. La serviette en cuir brun, soigneusement retenue par la ceinture arrière, occupait toujours la même place. Dans le vide-poches de la portière, quelques cassettes audio étaient rangées par ordre de taille. Rien n’était laissé au hasard. Sans ostentation, la voiture ressemblait à son propriétaire.
Le moteur démarra dans un murmure feutré.
Pendant quelques minutes, ils roulèrent en silence.
Vincent regardait Paris défiler derrière le pare-brise. Les bureaux cédaient progressivement la place aux commerces. Une banque succédait à un concessionnaire automobile, puis à une librairie, une boulangerie, un marchand de journaux. Des employés regagnaient leur poste d’un pas rapide tandis que deux coursiers en mobylette remontaient la file de voitures immobilisées au feu rouge.
— Qu’est-ce que vous voyez ? demanda Simon.
Vincent observa de nouveau la rue.
— Des commerces.
— Continuez.
— Des gens qui travaillent.
Simon acquiesça légèrement.
— Mieux.
Il désigna les vitrines d’un léger mouvement de la main.
— Chaque commerce est une décision. Quelqu’un a choisi de s’installer ici plutôt qu’ailleurs. Quelqu’un a accepté un risque. Derrière chaque devanture, il y a une histoire que personne ne lit plus.
Vincent suivit son regard.
Quelques instants plus tôt, il n’avait vu qu’une succession de boutiques.
— On croit regarder une ville, poursuivit Simon. En réalité, on regarde des choix.
Un camion de livraison bloqua soudain toute la circulation.
Plusieurs conducteurs manifestèrent aussitôt leur impatience.
Simon, lui, ne bougea pas.
Ses mains restaient posées avec calme sur le volant.
— Regardez.
Le chauffeur déchargeait méthodiquement ses colis.
— Lui travaille.
Puis Simon désigna d’un signe de tête les voitures arrêtées derrière.
— Eux attendent.
Il laissa passer quelques secondes.
— Un dirigeant doit toujours savoir dans quelle catégorie il se trouve.
La circulation reprit.
Les rues devinrent progressivement plus étroites. Les grandes enseignes laissèrent place à des commerces de quartier. Un artisan repliait l’auvent de sa camionnette. Plus loin, un fleuriste installait quelques seaux sur le trottoir pendant qu’une vieille dame examinait les bouquets.
Simon observa un instant la circulation avant de reprendre la parole.
— Vous voyez pourquoi je préfère souvent la voiture au bureau ?
Vincent secoua la tête.
— Dans un bureau, un téléphone sonne. Quelqu’un frappe à la porte. Une urgence interrompt une idée. Ici…
Il esquissa un sourire.
— Ici, il ne reste que deux personnes… et le temps.
Vincent sourit malgré lui.
Depuis le début de la journée, il croyait participer à une série de conversations. Peu à peu, il comprenait qu’elles formaient en réalité une seule et même leçon.
Quelques minutes plus tard, Simon ralentit à l’approche d’un carrefour.
Vincent leva machinalement les yeux vers les deux plaques émaillées fixées à l’angle d’un immeuble.
L’une indiquait le boulevard Henri-Sellier.
L’autre, la rue Ledru-Rollin.
Sans modifier le ton de la conversation, Simon tourna dans cette dernière. Quelques dizaines de mètres plus loin, il gara la Renault le long du trottoir, coupa le contact et descendit.
— Venez.
Vincent referma la portière derrière lui et suivit Simon. Ils parcoururent la rue en silence jusqu’à hauteur d’un salon de coiffure. Simon ralentit sans s’arrêter tout de suite, promenant simplement son regard sur les façades voisines avant de s’immobiliser.
— Que voyez-vous ?
Vincent observa rapidement les alentours.
— Des bureaux, un arrêt d’autobus, une boulangerie, quelques passants… un salon de coiffure.
— Continuez.
Vincent chercha ce qu’il avait pu oublier. Une cabine téléphonique. Des voitures en stationnement. Un feu tricolore au carrefour. Rien qui lui paraisse mériter leur présence.
— Je ne vois rien d’autre.
Simon hocha légèrement la tête.
— Alors regardez.
Ils restèrent là, côte à côte. Vincent finit par porter davantage d’attention aux allées et venues qu’au décor lui-même. Les gens passaient sans se regarder. Une employée ressortit de la boulangerie avec un sac en papier. Un autobus s’arrêta quelques secondes avant de repartir. Une mère tira son fils par la main pour traverser. Puis une jeune femme apparut au bout de la rue, un porte-documents en cuir serré contre elle.
— Ne la quittez pas des yeux, dit Simon.
La jeune femme poursuivit son chemin sans hésiter. Elle dépassa le salon de coiffure, contourna le bâtiment et disparut.
— Où est-elle entrée ?
— Derrière le salon.
— Vous l’avez vu ou vous le supposez ?
— Je l’ai vu.
Simon ne répondit pas. Il continua simplement d’observer la rue.
Au bout d’un moment, Vincent finit par demander :
— Qu’attend-on ?
Simon esquissa un sourire.
— Vous posez déjà la mauvaise question.
Vincent s’apprêtait à répondre lorsqu’une berline sombre se gara quelques mètres plus loin. Deux hommes en descendirent presque simultanément. Vincent les reconnut aussitôt. Alain Vasseur et Thierry Roussel. Les deux supérieurs directs de Simon. Les voir ici, ensemble, le surprit suffisamment pour qu’il oublie la remarque de son mentor.
— Qu’est-ce qu’ils font là ?
Simon ne répondit toujours pas.
Les deux dirigeants échangèrent quelques mots sans s’attarder, dépassèrent le salon de coiffure comme l’avait fait la jeune femme quelques instants plus tôt, puis contournèrent le bâtiment avant de disparaître à leur tour.
— Vous avez votre réponse, dit simplement Simon.
Les deux hommes reparurent près d’une heure plus tard.
Vincent les observa aussitôt.
Même costume.
Même cravate.
Même maintien.
Rien.
Absolument rien ne permettait de deviner où ils venaient de passer l’heure écoulée.
Vasseur échangea quelques mots avec Roussel. Tous deux regagnèrent leur voiture avec le même naturel qu’à leur arrivée. La berline s’éloigna sans précipitation et disparut au bout de la rue.
Vincent continua de fixer le carrefour quelques secondes.
— Qu’avez-vous vu ? demanda Simon.
— Ils ne sont pas allés chez le coiffeur.
— Non.
— Ils connaissaient l’endroit.
— Oui.
Vincent hésita avant d’aller plus loin.
— Et vous aussi.
Simon se contenta d’un léger sourire.
— C’est tout ce que vous retenez ?
Vincent baissa les yeux un instant.
Non.
Ce n’était pas tout.
Depuis le début, une idée refusait de le quitter. Elle lui paraissait à la fois évidente et presque indécente. Il revit malgré lui le dîner organisé quelques jours plus tôt. Les conversations. Les éclats de rire. Les épouses assises à la même table. Puis il revit Vasseur et Roussel disparaître derrière ce banal salon de coiffure avant d’en ressortir une heure plus tard, sans qu’aucun détail ne trahisse leur passage.
La conclusion s’imposait d’elle-même.
Ou du moins, elle essayait de s’imposer.
Ils avaient peut-être une autre femme.
Cette pensée lui laissa un goût amer.
Il la repoussa aussitôt.
Parce qu’il refusait d’y croire.
Parce qu’il ne connaissait rien de leur vie.
Parce qu’une accusation née d’une heure d’observation n’était peut-être qu’une facilité.
Mais le doute, lui, demeura.
Simon observait toujours la rue.
— Rentrons.
Vincent monta dans la Renault sans répondre.
Pendant tout le trajet du retour, il regarda défiler les rues de Suresnes sans vraiment les voir.
Pour la première fois depuis son arrivée chez Dassault-Breguet, il se demanda s’il connaissait réellement les hommes avec lesquels il travaillait.
Vincent déboucha la bouteille de rosé pour Françoise avant d’ouvrir une bière pour lui. Il déposa sur la table les carrés de Comté, quelques rondelles de saucisson sec et prit place en face d’elle. Françoise entreprit aussitôt de lui raconter sa journée. Vincent l’écoutait avec attention. Ou plutôt, il s’efforçait de l’écouter. Depuis leur mariage, il avait toujours aimé ces moments où chacun racontait sa journée à l’autre. Il ne voulait pas que celui-ci soit différent.
— Moi, rien de particulier. Roussel est passé dans l’après-midi. Il était de bonne humeur, pour une fois.
La phrase lui était venue naturellement. Elle faisait désormais partie de cette journée qu’il avait reconstruite pour lui-même, une journée où il était resté au bureau, où Simon ne l’avait emmené nulle part et où la rue Ledru-Rollin n’existait pas. Françoise poursuivit son récit sans relever cette remarque. Vincent but une gorgée de bière et s’obligea à suivre ce qu’elle lui racontait, mais son esprit revenait inlassablement à Suresnes. Il revoyait Vasseur et Roussel disparaître derrière ce banal salon de coiffure avant d’en ressortir près d’une heure plus tard avec le même calme, les mêmes costumes impeccables et cette même assurance qui ne laissait rien deviner.
Malgré lui, le dîner organisé quelques jours plus tôt s’imposa à son esprit. Les conversations, les rires, puis les places autour de la table. Mathilde et Josette lui revinrent en mémoire avec une précision qui le surprit. Il se demanda fugitivement si elles connaissaient seulement l’existence de cet endroit, avant de repousser aussitôt cette idée. Il allait beaucoup trop vite. Il n’avait rien vu qui permette de tirer une telle conclusion. Seulement deux dirigeants entrant dans un lieu discret dont il ignorait tout. Depuis cet après-midi-là, pourtant, il ne parvenait plus à regarder Vasseur et Roussel de la même manière, et il détestait cette impression de construire des hypothèses sur un vide.
Il releva les yeux vers Françoise. Elle poursuivait toujours le récit de sa visite des bureaux avec le même enthousiasme. Vincent lui sourit, reprit un morceau de Comté et se força à revenir à ses paroles. Il se promit de ne rien lui dire. Pas avant d’avoir compris lui-même ce que Simon avait réellement voulu lui montrer.
Ces doutes le suivirent chez Dassault pendant plusieurs jours. Ils surgissaient chaque fois que Vincent apercevait Simon Beschler au détour d’un couloir ou qu’il croisait Alain Vasseur dans les ateliers. Il lui arrivait même de tendre l’oreille lorsqu’il entendait prononcer le nom de Thierry Roussel dans une conversation. Pourtant, rien ne semblait avoir changé. Les réunions se succédaient, les études avançaient, les plaisanteries continuaient de fuser entre deux dossiers et les trois hommes se comportaient avec la même assurance que d’habitude. Si Simon attendait une réaction de sa part, il n’en laissait rien paraître.
Vincent avait d’abord tenté de chasser cette histoire de son esprit. Il s’était convaincu qu’il finirait bien par oublier ce faux salon de coiffure de la rue Ledru-Rollin. C’était tout le contraire qui se produisait. Plus les jours passaient, plus cette heure passée à observer une porte anodine prenait de place dans son esprit. Sans même s’en rendre compte, il surprit bientôt ses propres conversations à dériver vers des sujets qu’il n’abordait jamais. Il ne parlait ni du Salon d’Ambre, ni de Suresnes, ni même d’infidélité. Il se contentait d’évoquer le mariage, les concessions qu’il imposait, la difficulté de concilier vie professionnelle et vie familiale. Il lançait une remarque en apparence anodine, puis laissait son interlocuteur parler. Il cherchait moins des réponses qu’une façon de comprendre ce qui lui échappait encore.
La première discussion qui le marqua fut celle qu’il eut avec Jean Lenoir. Tous deux venaient de quitter une réunion technique lorsqu’ils décidèrent de prendre un café avant de regagner leurs bureaux. La conversation dériva naturellement sur leurs familles. Vincent évoqua Françoise, leurs projets, puis demanda presque innocemment :
— Vous êtes marié depuis longtemps, Jean ?
— Dix-sept ans.
— Ça ne vous est jamais arrivé de vous demander si on pouvait aimer quelqu’un d’autre au cours d’une vie ?
Lenoir leva lentement les yeux vers lui.
— Bien sûr que si. Nous sommes des hommes, pas des saints.
Cette réponse surprit Vincent. Il s’attendait à un refus catégorique.
— Mais justement, reprit Lenoir, c’est là que commence la fidélité. Elle ne consiste pas à ne jamais être tenté. Elle consiste à choisir son épouse malgré la tentation.
Il remua son café quelques instants avant d’ajouter :
— Tu connais les Dix Commandements ?
Vincent acquiesça.
— Tu ne commettras pas d’adultère. Beaucoup croient que cela ne concerne que l’acte. Je ne le pense pas. Le Christ va plus loin. Il dit que celui qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère dans son cœur. La fidélité commence dans les pensées, bien avant les gestes.
Vincent demeura silencieux.
— Nous vivons tous avec des désirs, poursuivit Lenoir. La question n’est pas de savoir s’ils existent. La question est de savoir ce que nous décidons d’en faire. Le mariage est une promesse. Une promesse ne vaut que si elle résiste aux circonstances.
Il esquissa un léger sourire.
— Enfin… c’est ma manière de voir les choses.
Ils terminèrent leur café en parlant d’autre chose. Vincent regagna son bureau avec un sentiment qu’il n’attendait pas. L’entretien ne lui avait appris ni pourquoi deux hommes pouvaient disparaître pendant une heure derrière un banal salon de coiffure, ni ce que Simon avait voulu lui montrer à Suresnes. En revanche, il repartait avec une impression désagréable. Les paroles de Lenoir l’avaient amené à examiner ses propres pensées. Depuis plusieurs jours, il soupçonnait deux collègues sans disposer du moindre élément tangible. Si la fidélité commençait réellement dans le cœur, comme le prétendait Jean, alors lui-même venait peut-être de franchir une limite qu’il ne s’était jamais imaginé pouvoir atteindre. Cette idée le troubla davantage encore. Pour la première fois depuis cette étrange après-midi passée avec Simon, Vincent se demanda si le problème ne venait pas autant de son regard que de ce qu’il croyait avoir vu.
Les paroles de Jean Lenoir continuèrent longtemps à résonner dans l’esprit de Vincent. Pourtant, plus il y réfléchissait, plus elles lui semblaient incomplètes. Elles disaient ce qu’un homme devait faire, jamais ce qu’il faisait réellement. Quelques jours plus tard, l’occasion se présenta d’aborder le sujet avec Michel Aubry. Tous deux terminaient une intervention dans un atelier lorsqu’ils s’arrêtèrent quelques minutes près d’un distributeur de boissons. Michel, fidèle à lui-même, râlait contre la chaleur, la machine qui refusait sa monnaie et la direction qui, selon lui, trouvait toujours le moyen de faire des économies sur le mauvais poste.
Vincent attendit que la conversation s’essouffle avant de lancer, d’un ton qui se voulait détaché :
— Dis-moi, Michel… avec tous les déplacements qu’on fait, les salons, les missions… ça n’a jamais compliqué ta vie de famille ?
Michel éclata d’un rire sonore.
— Oh, mon p’tit, si tu savais…
Il prit une gorgée de café avant de reprendre.
— Tu sais combien d’mariages j’ai flingués, moi ? Trois. Trois ! À courir après tout c’qui portait une jupe. J’me croyais plus malin qu’les autres. Résultat : trois divorces, un paquet d’pognon chez les avocats, des pensions à n’en plus finir et des gamins qui ont rien demandé à personne. J’ai fait l’con, y a pas d’autre mot.
Vincent ne s’attendait pas à une telle franchise.
— Et pourtant, aujourd’hui, t’as l’air…
— Heureux ?
Michel termina sa phrase à sa place.
— Ouais. Parce qu’avec Josiane, c’est plus pareil.
Il posa son gobelet sur le rebord de la machine.
— Tu vois l’p’tit qui est venu ramoner la cheminée cet hiver ? Un gamin… vingt balais à tout casser. Le matin, Josiane m’dit : “Tu peux monter voir si cette p’tite tenue me va encore ?” J’lève les yeux… Nom de Dieu ! On s’croyait dans Histoire d’O ! Trois bouts d’dentelle qui s’battaient en duel. J’lui dis : “Ma vieille, si tu continues, tu vas nous faire exploser la chaudière.”
Michel éclata de rire avant de se pencher vers Vincent avec un clin d’œil tellement appuyé qu’il en devenait presque grotesque.
— Enfin… l’p’tit, il a pas ramoné qu’la cheminée, hein !
Il ponctua sa phrase d’un coup de coude dans les côtes de Vincent avant de repartir de plus belle.
— Le soir, elle m’a tout raconté. Même les détails, la bougresse ! Et tu sais quoi ? Ben c’soir-là… c’était golo-golo !
Vincent resta quelques secondes interdit. Michel, lui, retrouvait déjà son sérieux.
— Tu trouves sûrement qu’on est cinglés.
Vincent hésita.
— Disons… que c’est pas très courant.
— Ah ça, j’te l’fais pas dire ! Mais écoute-moi bien. Mes trois premières femmes, j’les ai trompées. Elles l’ont appris autrement que par moi. Y avait des mensonges, des planques, des excuses à deux balles. C’était ça qui détruisait tout. Avec Josiane, y a plus d’cache-cache. Si y a quelque chose à dire, on s’le dit. Si y a une envie, on en parle avant. Ça plaît à personne ? Tant pis. C’est notre vie, pas celle du voisin.
Il haussa les épaules.
— Tu sais c’qui est marrant ? Les gens pensent qu’on s’aime moins parce qu’on vit comme ça. C’est l’inverse. J’ai jamais autant eu confiance dans une femme qu’depuis que j’ai arrêté d’essayer d’la posséder.
La sonnerie annonçant la reprise du travail retentit dans l’atelier.
Michel vida son café d’une traite.
— Enfin bon… fais pas comme moi avec mes trois premières, hein. Ça, c’était vraiment des conneries.
Il s’éloigna en sifflotant.
Vincent le regarda disparaître entre les établis. Cette conversation le troublait bien davantage que celle qu’il avait eue avec Lenoir. Il n’adhérait pas à ce que Michel venait de lui raconter. Une partie de lui le trouvait même profondément dérangeant. Pourtant, il lui était impossible de balayer ses paroles d’un revers de main. Derrière la vulgarité, les plaisanteries douteuses et les clins d’œil appuyés, Michel ne cherchait ni à se vanter ni à provoquer. Il parlait avec une sincérité désarmante d’un équilibre qu’il avait fini par trouver après avoir détruit trois mariages. Vincent comprit alors que deux hommes pouvaient employer le même mot — fidélité — sans parler de la même chose. Et cette découverte le déstabilisa presque autant que la porte du faux salon de coiffure de la rue Ledru-Rollin.
Les jours continuaient de s’écouler sans que Vincent parvienne à oublier Suresnes. Les conversations qu’il provoquait ne répondaient jamais à la question qu’il n’osait poser, mais chacune semblait déplacer un peu plus les contours du problème. Après Lenoir et Aubry, ce fut presque par hasard qu’il se retrouva seul avec Philippe Deschamps. Ils rentraient d’une réunion lorsqu’ils décidèrent de terminer le trajet à pied jusqu’au bâtiment des études. Philippe marchait les mains dans les poches, saluant au passage une secrétaire, une dessinatrice et deux techniciennes avec la même aisance désinvolte.
Vincent ne put s’empêcher de sourire.
— T’as l’air de connaître tout le personnel féminin de la boîte.
Philippe éclata de rire.
— J’fais c’que j’peux pour maintenir de bonnes relations avec les autres services.
— Ça marche plutôt bien, on dirait.
— Faut croire.
Ils poursuivirent quelques mètres en silence.
— T’as toujours été comme ça ?
— Avec les femmes ?
Vincent acquiesça.
— Aussi loin que j’m’en souvienne. Mon père était pareil. Il disait toujours qu’une journée sans sourire d’une jolie femme, c’était une journée foutue.
Il sourit à ce souvenir.
— Il avait une façon de leur parler… J’l’ai jamais vu repartir bredouille bien longtemps.
Il raconta quelques anecdotes sans conséquence, une hôtesse rencontrée lors d’un salon aéronautique, une réception à Toulouse, une interprète italienne incapable de prononcer correctement son nom. Il en parlait avec amusement, sans chercher à embellir les choses. Vincent retrouvait exactement le personnage qu’il imaginait : charmeur, léger, presque insouciant.
Il attendit quelques instants avant de poser sa question.
— Et… ça t’est déjà arrivé avec une femme mariée ?
Philippe s’arrêta net.
Son sourire disparut.
Il fixa Vincent quelques secondes.
— Non.
La réponse était tombée sèchement.
— Jamais ?
— J’ai dit non.
Vincent sentit aussitôt qu’il venait de franchir une limite.
— Excuse-moi… j’voulais pas…
Philippe reprit sa marche.
— Pour qui tu m’prends ?
Le silence qui suivit pesa quelques instants.
Puis Philippe soupira.
— J’aime les femmes, c’est vrai. J’ai jamais prétendu le contraire. Mais une femme mariée… non.
— Pourquoi ?
Philippe resta quelques secondes sans répondre.
— Parce que j’ai déjà vu c’que ça faisait.
Il parlait désormais sans regarder Vincent.
— Mon père trompait régulièrement ma mère.
Vincent ne dit rien.
— Tu sais l’plus drôle ?
Il eut un sourire amer.
— Il l’aimait, j’en suis persuadé. Il rentrait à la maison, il était gentil avec elle, il s’occupait de nous… et malgré ça, il allait voir ailleurs.
Il marqua une pause.
— Tu sais qui ramassait les morceaux après leurs disputes ? Pas lui. Moi.
Vincent tourna lentement la tête vers lui.
— J’entendais ma mère pleurer dans la cuisine. J’l’ai vue attendre des nuits entières sans savoir où il était. J’l’ai vue essayer d’faire comme si tout allait bien devant nous. Tu comprends… ça marque un gosse.
Ils traversèrent la cour sans parler.
Philippe finit par reprendre d’une voix plus calme.
— Alors une célibataire… si elle a envie d’passer un moment avec moi, c’est son affaire. Une divorcée… pareil. Une veuve… pareil. Mais une femme mariée… non. J’veux pas être celui qui fout une famille en l’air. J’sais trop c’que ça coûte à ceux qui restent à la maison.
Ils arrivèrent devant le bâtiment des études.
Philippe posa la main sur la poignée avant de se retourner.
— J’ai les défauts d’mon père. J’essaie juste d’pas avoir ceux qui lui ont fait le plus de mal.
Il disparut dans le couloir, laissant Vincent seul quelques instants.
En regagnant son bureau, Vincent repensa longuement à cette conversation. Jusqu’alors, il avait cru que chacun construisait sa conception de la fidélité à partir de principes ou de choix personnels. Philippe venait de lui montrer qu’elle pouvait aussi naître d’une blessure ancienne, d’une enfance passée à observer un couple se fissurer sans pouvoir rien y changer. Pour la première fois depuis le début de ces discussions, Vincent ne réfléchissait plus seulement aux actes. Il commençait à se demander d’où venaient les convictions qui les précédaient. Et cette question, plus encore que les précédentes, continua de l’accompagner lorsqu’il entendit, quelques minutes plus tard, Simon Beschler appeler Alain Vasseur depuis le fond du bureau.
Les jours continuaient de s’écouler et, contre toute attente, Vincent ne se rapprochait d’aucune certitude. Chaque conversation semblait au contraire lui faire découvrir une nouvelle manière d’envisager la fidélité. Là où Jean Lenoir lui avait parlé de devoir, Michel Aubry de confiance et Philippe Deschamps des blessures de l’enfance, aucune de ces réponses ne ressemblait à la précédente. Plus Vincent cherchait une vérité commune, plus elle lui échappait.
Un midi, il déjeuna avec Samuel Diop à la cantine. Ils se connaissaient depuis plusieurs années sans jamais avoir réellement pris le temps de parler d’autre chose que du travail. Samuel était un homme discret. Il parlait peu de lui, riait facilement, mais donnait toujours l’impression de choisir ses mots avec soin.
La conversation dériva naturellement vers leurs familles.
— Ça fait longtemps que t’es marié avec Clarisse ?
Samuel sourit.
— Treize ans.
— C’est un beau parcours.
Samuel hocha doucement la tête.
— Aujourd’hui, oui.
Vincent remarqua aussitôt la nuance.
— Aujourd’hui ?
Samuel resta silencieux quelques secondes avant de reposer sa fourchette.
— J’ai failli tout perdre.
Vincent ne répondit rien.
— J’ai trompé Clarisse.
Il le disait sans détour, sans chercher à minimiser les faits.
— Une seule fois.
Il baissa les yeux vers son plateau.
— Une seule fois… mais une fois de trop.
Après quelques instants, il reprit.
— J’aurais pu lui cacher. Elle ne l’aurait probablement jamais su. Mais chaque fois que je la regardais, j’avais l’impression de lui mentir encore un peu plus. Alors un soir, je lui ai tout raconté.
— Elle a réagi comment ?
Samuel esquissa un sourire fatigué.
— Comme tu peux l’imaginer. Elle a pleuré. Elle m’a demandé de partir quelques jours. Franchement, je pensais que c’était terminé.
Il resta quelques secondes silencieux.
— Puis elle m’a rappelé.
Vincent attendait la suite.
— Elle m’a dit qu’elle voulait égaliser.
Le mot surprit Vincent.
— Égaliser ?
Samuel acquiesça.
— C’est exactement celui qu’elle a employé.
— J’comprends pas.
— Moi non plus, sur le moment.
Il prit une gorgée d’eau.
— Elle m’a dit qu’elle m’aimait toujours. Qu’elle voulait continuer avec moi. Mais qu’elle ne voulait plus que je sois le seul à savoir ce que ça faisait.
Vincent fronça les sourcils.
— Quelques semaines plus tard, elle a rencontré un homme.
Il laissa cette phrase flotter quelques instants.
— Une seule fois.
Vincent resta interdit.
— Elle me l’a raconté le soir même.
Samuel parlait avec un calme qui désarmait Vincent.
— Elle ne cherchait pas à me faire souffrir. Elle ne se vengeait pas. Elle voulait simplement que nous repartions du même endroit.
— Et… t’as accepté ça ?
Samuel eut un léger sourire.
— Accepter n’est pas le mot. J’ai souffert. Énormément. Cette nuit-là, j’ai compris ce que je lui avais infligé. Pas en théorie. Vraiment.
Il croisa les mains devant lui.
— Le lendemain, elle m’a dit : “Maintenant, c’est terminé. Il n’y aura plus jamais personne d’autre. Ni pour toi, ni pour moi.”
Vincent demeurait silencieux.
— Et elle a tenu parole. Moi aussi.
Samuel sourit pour la première fois depuis le début de la conversation.
— Tu sais ce qui est le plus étrange ?
Vincent secoua la tête.
— Notre couple n’a jamais été aussi solide qu’après ça.
Vincent le regarda avec incrédulité.
— Je sais ce que tu penses.
— J’avoue que…
Samuel l’interrompit doucement.
— Tu te dis que deux infidélités ne peuvent pas réparer la première.
Vincent acquiesça.
— Moi aussi, j’aurais pensé ça avant.
Il prit son plateau vide.
— Je ne dis pas que c’est un exemple à suivre. Je ne le conseillerais à personne. Je te raconte seulement ce que nous avons vécu. Pour nous, ça a marché. Clarisse ne voulait plus être la victime et moi le coupable. Elle voulait qu’on redevienne un mari et une femme. À égalité.
Ils quittèrent la cantine sans presque parler. Vincent accompagna Samuel jusqu’au bâtiment des études avant de poursuivre seul vers son bureau. Les mots qu’il venait d’entendre continuaient de tourner dans son esprit. Depuis plusieurs jours, quatre hommes lui avaient parlé de fidélité. Aucun n’en donnait la même définition. Pour Jean Lenoir, elle relevait d’un engagement moral. Pour Michel Aubry, d’un pacte librement consenti. Pour Philippe Deschamps, d’une blessure qu’il refusait de transmettre. Pour Samuel Diop enfin, elle était devenue le fruit d’une épreuve traversée à deux.
Vincent comprit alors qu’il n’existait peut-être pas une seule manière d’être fidèle. Cette idée le dérangeait profondément. Elle ne répondait toujours pas à la question que Simon lui avait laissée en héritage devant ce faux salon de coiffure de la rue Ledru-Rollin. Mais elle avait fissuré quelque chose de beaucoup plus solide : la certitude qu’il croyait avoir de comprendre les autres avant même de les connaître.
Le lendemain, Vincent se retrouva une nouvelle fois devant ce banal salon de coiffure de la rue Ledru-Rollin.
Simon poussa la porte sans ralentir.
À leur gauche, plusieurs clientes feuilletaient distraitement des magazines tandis que deux coiffeuses s’affairaient autour d’elles. Les miroirs, les sèche-cheveux, les conversations anodines et l’odeur des produits capillaires composaient le décor ordinaire d’un salon de quartier. Vincent n’y prêta pourtant qu’une attention distraite. Son regard se porta presque aussitôt sur l’agencement des lieux. Rien, dans la disposition de la pièce, ne semblait attirer l’œil vers la porte située à droite. Tout paraissait conçu pour que les clients ne voient qu’un salon de coiffure. Ils ignoraient sans doute qu’à quelques mètres d’eux commençait un tout autre univers.
Simon ouvrit la porte de droite et invita Vincent à le suivre.
Derrière cette entrée discrète, un petit vestibule distribuait deux espaces distincts. Sur la gauche, une large baie intérieure donnait sur ce qui semblait être un salon de coiffure parfaitement ordinaire. Quelques clientes feuilletaient des magazines pendant qu’une coiffeuse terminait un brushing. Les miroirs reflétaient les fauteuils, les sèche-cheveux, les conversations anodines. Rien ne distinguait l’endroit de n’importe quel salon de quartier et, depuis cette pièce, il était impossible de deviner qu’une seconde porte existait à quelques mètres seulement.
Vincent remarqua surtout l’organisation des lieux. Les deux salons coexistaient sans jamais pouvoir se voir. Depuis la rue, personne n’aurait imaginé ce vestibule. Depuis ce vestibule, il devenait tout aussi impossible de comprendre comment le bâtiment s’articulait. Chaque espace semblait avoir été pensé pour isoler le précédent.
Simon prit naturellement le couloir de droite.
Une première porte s’ouvrit sur un passage aux boiseries claires où flottait un parfum discret de thé et de cire d’abeille. Quelques gravures anciennes alternaient avec des toiles représentant des silhouettes féminines à demi voilées, jamais vulgaires, mais suffisamment suggestives pour troubler le regard. Au fond, une seconde porte donnait accès à un vaste palier où deux hommes en costume sombre se levèrent presque simultanément à leur approche. Ils n’avaient rien de spectaculaire. Cinquante ans passés, cheveux courts, maintien impeccable.
— Bonjour, Monsieur Beschler.
L’un des deux hommes inclina respectueusement la tête tandis que l’autre ouvrait déjà la porte suivante.
Simon répondit d’un simple signe de tête.
Avant d’avancer, il leva brièvement les yeux vers la galerie qui dominait le hall. Son regard sembla s’y attarder quelques secondes, comme s’il vérifiait une présence. Les deux hommes demeurèrent immobiles, attendant qu’il reprenne sa marche. Intrigué, Vincent suivit instinctivement son regard.
Il ne vit rien.
Derrière eux, un escalier partageait l’espace. Quelques marches montaient vers l’étage tandis qu’un second escalier disparaissait sous le bâtiment. Au moment où Simon s’engageait vers le bas, Vincent leva machinalement les yeux vers la galerie. Elle semblait vide. Pourtant, il demeurait convaincu que Simon n’avait pas levé les yeux par hasard. Quelque chose lui échappait, sans qu’il sache encore quoi.
L’escalier descendait vers un niveau entièrement enterré. L’atmosphère changeait de nouveau. Les murs étaient tendus d’un tissu clair, les appliques diffusaient une lumière chaude, des consoles en acajou supportaient des bouquets de fleurs fraîches et un léger parfum de bergamote flottait dans l’air. Rien n’évoquait un sous-sol. L’endroit ressemblait davantage aux salons feutrés d’un grand hôtel particulier qu’aux dépendances d’un commerce. Natacha, de 14h à 17h .txt
Vincent observait moins la décoration que la manière dont les lieux avaient été conçus. Depuis leur entrée, ils avaient franchi plusieurs portes, changé de niveau et modifié deux fois de direction. À aucun moment il n’avait pu conserver une vision d’ensemble du bâtiment. Chaque espace effaçait le précédent. Le parcours lui évoquait ces installations industrielles où l’on compartimentait les ateliers afin que personne ne puisse embrasser l’ensemble du procédé de fabrication. Ici, le procédé n’était pas industriel. Il était humain.
Simon emprunta le couloir silencieux.
Deux autres portes étaient visibles sur la gauche, un peu plus loin.
Sans ralentir, il ouvrit la première.
Une discrète plaque de laiton indiquait simplement :
Salon n°1.
Simon s’effaça.
— Après vous.
Vincent franchit le seuil.
La pièce était vaste, richement décorée sans ostentation. Deux profonds fauteuils de cuir faisaient face à un canapé, autour d’une table basse sur laquelle reposait déjà un service à thé en porcelaine. Mais son regard fut immédiatement attiré par l’immense miroir qui occupait tout un pan de mur. Il s’étendait du parquet au plafond, parfaitement lisse, parfaitement immobile.
Sans qu’il sache pourquoi, il eut aussitôt la certitude qu’il ne s’agissait pas d’un miroir.
Simon prit place dans l’un des fauteuils, croisa sa jambe gauche sur la droite et se servit, de la main gauche, un thé à la bergamote. Puis il désigna le miroir du menton. Vincent suivit son regard et ce fut comme s’il était revenu des années en arrière, à l’époque où il se glissait en douce dans les cinémas pour voir Emmanuelle.
C’était ce même type de scènes que jouaient les protagonistes : la femme qu’il avait beaucoup observée ces derniers jours, à demi nue entre Vasseur et Roussel.
Là, le doute ne fut plus permis. Pauvre Josette, pauvre Mathilde ! Il n’en revenait pas de ces infidélités en cascade. La femme embrassait Vasseur, puis livrait son corps aux deux hommes, avant de recommencer avec Roussel. Les positions étaient tout droit sorties, pour Vincent, d’un livre tantrique. Il ne savait pas que les femmes et les hommes pouvaient aimer passer ailleurs que par l’avant.
Vincent aurait dû claquer la porte et traiter Simon de dépravé dès les premières secondes. C’était sûrement ce qu’aurait fait le diacre qui lui avait enseigné le catéchisme. Mais alors que son directeur s’allumait une cigarette, lui restait les pieds comme collés au ciment. Il se demanda ce qu’aurait fait ou dit Françoise.
Mais dès que l’image de Françoise s’imposa à son esprit, d’autres images surgirent à sa suite : lui allant et venant derrière son épouse tout en lui tirant les cheveux en arrière, comme Vasseur le faisait avec cette femme ; Vincent prenant Françoise sur le côté, dans une position qui ne laissait aucun doute sur la voie empruntée, exactement comme Roussel venait de le faire.
Bientôt, Vincent ne contrôla plus rien. Des myriades d’images lui traversèrent l’esprit, peuplées de femmes imaginaires et de corps offerts à ses fantasmes.
Il aurait pu sortir de la pièce et aller les rejoindre, mais Simon intervint heureusement à cet instant :
Simon prit place dans l’un des fauteuils, croisa sa jambe gauche sur la droite et se servit, de la main gauche, un thé à la bergamote. Puis il désigna le miroir du menton. Vincent suivit son regard et ce fut comme s’il était revenu des années en arrière, à l’époque où il se glissait en douce dans les cinémas pour voir Emmanuelle.
C’était ce même type de scènes que jouaient les protagonistes : la femme qu’il avait beaucoup observée ces derniers jours, à demi nue entre Vasseur et Roussel.
Là, le doute ne fut plus permis. Pauvre Josette, pauvre Mathilde ! Il n’en revenait pas de ces infidélités en cascade. La femme embrassait Vasseur, puis livrait son corps aux deux hommes, avant de recommencer avec Roussel. Les positions étaient tout droit sorties, pour Vincent, d’un livre tantrique. Il ne savait pas que les femmes et les hommes pouvaient aimer passer ailleurs que par l’avant.
Vincent aurait dû claquer la porte et traiter Simon de dépravé dès les premières secondes. C’était sûrement ce qu’aurait fait le diacre qui lui avait enseigné le catéchisme. Mais alors que son directeur s’allumait une cigarette, lui restait les pieds comme collés au ciment. Il se demanda ce qu’aurait fait ou dit Françoise.
Mais dès que l’image de Françoise s’imposa à son esprit, d’autres images surgirent à sa suite : lui allant et venant derrière son épouse tout en lui tirant les cheveux en arrière, comme Vasseur le faisait avec cette femme ; Vincent prenant Françoise sur le côté, dans une position qui ne laissait aucun doute sur la voie empruntée, exactement comme Roussel venait de le faire.
Bientôt, Vincent ne contrôla plus rien. Des myriades d’images lui traversèrent l’esprit, peuplées de femmes imaginaires et de corps offerts à ses fantasmes.
Il aurait pu sortir de la pièce et aller les rejoindre, mais Simon intervint heureusement à cet instant :
Simon laissa s’écouler quelques secondes. Il écrasa sa cigarette avec lenteur, comme s’il voulait laisser à Vincent le temps de reprendre pied.
— Asseyez-vous, Vincent.
Vincent ne répondit pas. Son regard demeurait fixé sur le miroir.
— Asseyez-vous.
Le ton n’était ni autoritaire ni impatient. Il ressemblait davantage à celui d’un père qui attend que son fils cesse de s’agiter avant de lui parler.
Vincent finit par s’exécuter.
Simon lui servit une tasse de thé avant d’en pousser délicatement la soucoupe vers lui.
— Je comprends.
Vincent releva brusquement les yeux.
— Si, je comprends. J’ai vu cette réaction des dizaines de fois. Vous avez l’impression d’avoir découvert un monde de débauche. Vous vous demandez comment des gens que vous côtoyez chaque jour peuvent vivre cela. Vous êtes probablement en train de vous demander ce que vous faites ici… et ce que je fais ici.
Vincent ne dit rien.
— C’est normal.
Simon marqua une pause.
— Mais permettez-moi de vous poser une question d’ingénieur.
Le mot fit enfin détourner le regard de Vincent.
— Lorsque vous examinez une pièce mécanique démontée sur un établi, concluez-vous immédiatement qu’elle est défectueuse ?
Vincent fronça légèrement les sourcils.
— Non…
— Pourquoi ?
— Parce qu’il manque le contexte.
Simon esquissa un léger sourire.
— Exactement. Une pièce sortie de son ensemble peut raconter n’importe quoi. Elle ne prend son sens que lorsqu’on comprend la fonction de l’ensemble.
Il désigna le miroir d’un mouvement de tête.
— Ce que vous venez de voir est une pièce. Pas la machine.
Le silence retomba.
— Je ne vous ai jamais dit que vous deviez tromper votre épouse, Vincent.
La phrase tomba avec une simplicité désarmante.
— Ce n’est pas ce que je vous demande. Ce n’est même pas le sujet.
Simon reprit calmement :
— En revanche, le poste que vous vous apprêtez à occuper va exercer sur vous une pression que vous n’imaginez pas encore. Une pression permanente. Des responsabilités. Des secrets. Des décisions dont dépendront des milliers de personnes. Vous connaîtrez des journées où vous aurez le sentiment que tout repose sur vos épaules.
Il joignit les mains.
— Certains craquent.
Son regard resta posé sur Vincent.
— Certains rentrent chez eux sans parvenir à parler à leur femme. Certains vident une bouteille. D’autres prennent leur voiture et roulent jusqu’à ne plus savoir où ils vont. Et certains… envisagent des solutions plus définitives.
Sa voix demeurait douce.
— Sauter d’un pont au-dessus de la Seine… ou se jeter sur la voie du métro. Vous seriez surpris du nombre d’hommes brillants qui ont pensé que c’était une issue.
Vincent sentit un frisson lui parcourir l’échine.
— Vasseur et Roussel n’ont pas trouvé une solution parce qu’ils étaient incapables d’aimer leur épouse.
Simon secoua lentement la tête.
— Ils ont trouvé une solution pour que cette pression ne leur explose pas au visage.
Il se pencha légèrement.
— Vous rendrez service à votre famille… mais surtout à l’entreprise.
Vincent ouvrit la bouche, sans trouver de réponse.
Simon poursuivit avec une sérénité presque déconcertante.
— Vous pouvez être Vincent Barre, un neveu de l’ancien Premier ministre…
Il laissa passer une seconde.
— …ou encore Vincent Reagan, un cousin du président des États-Unis.
Son regard ne quittait pas celui de Vincent.
— Les noms impressionnent les journalistes. Les fonctions impressionnent les actionnaires. Mais le cerveau, lui, ignore les patronymes. Il fatigue, il doute, il s’épuise de la même manière chez tous les hommes.
Il désigna une nouvelle fois le miroir.
— Ce que vous avez vu n’est pas une invitation. C’est une réponse. Et avant de décider si cette réponse est bonne ou mauvaise… un ingénieur commence toujours par comprendre le problème auquel elle répond.
Lorsque Françoise se glissa sous les draps, Vincent dormait déjà. Ou plutôt il faisait semblant d’y parvenir. Depuis son retour, les images du Salon d’Ambre revenaient par vagues, mêlées aux paroles de Simon. Il sentit la chaleur familière de son épouse contre lui, ouvrit à peine les yeux et la serra contre lui sans réfléchir. Ce geste-là, personne ne le lui avait appris. Il appartenait à leur histoire. Ils s’aimèrent avec cette simplicité tranquille qui les accompagnait depuis leur mariage. Rien n’avait changé. Ou du moins, Vincent voulait croire que rien n’avait changé. Quelques minutes plus tard, sa respiration retrouva un rythme régulier, mais le sommeil ne fut qu’une halte.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, la maison était silencieuse. La lueur du réveil dessinait un quatre rouge sur le cadran. À côté de lui, Françoise dormait profondément. Vincent resta immobile quelques instants avant de repousser doucement la couverture. Il enfila son peignoir, sortit de la chambre et referma la porte avec précaution. Le parquet craquait toujours au même endroit. Il sourit malgré lui.
Dans la chambre d’Alexandre, la veilleuse diffusait une faible lumière bleutée. Son fils dormait sur le dos, une couverture rejetée jusqu’aux genoux. Une petite voiture était restée coincée sous son bras. Vincent la dégagea délicatement. Le garçon ne bougea pas. Il resta quelques secondes à le regarder.
Vous rendrez service à votre famille… mais surtout à l’entreprise.
La phrase de Simon lui revint sans prévenir.
Il referma doucement la porte.
Plus loin, la porte de la chambre d’Éléonore était entrouverte. Une lumière ambrée baignait la pièce. Sa fille dormait profondément, les cheveux répandus sur l’oreiller. Depuis le seuil, Vincent aperçut les jouets qu’elle avait abandonnés sur le tapis avant de s’endormir. Deux Barbie entouraient un Ken. Il demeura immobile. Son premier réflexe fut de sourire.
Puis une autre phrase de Simon remonta lentement à sa mémoire.
« Vous pouvez être Vincent Barre, un neveu de l’ancien Premier ministre… ou encore Vincent Reagan, un cousin du président américain. »
Reagan.
L’Amérique.
Le Texas.
Son regard revint sur le petit personnage de plastique.
Ken…
Ou plutôt…
Kenneth.
Aussitôt, son imagination lui dessina un homme coiffé d’un Stetson, une cravate texane nouée sous le col, avec ce sourire parfait des publicités américaines qui semblait dire que rien ne pouvait l’atteindre. Il se surprit à imaginer qu’Éléonore avait peut-être donné un prénom à chacun de ses jouets. Kenneth n’était peut-être ni le mari de l’une, ni celui de l’autre. Il était simplement Kenneth, un personnage parmi les autres, auquel deux Barbie pouvaient parler, rire ou raconter leurs histoires sans que cela ne paraisse étrange à une enfant.
Vincent resta longtemps sur le seuil.
Pour la première fois depuis son entretien avec Simon, il ne regardait plus seulement ce qu’il croyait voir.
Il essayait de comprendre ce qu’il regardait.
Puis il referma doucement la porte et regagna sa chambre.
En se glissant de nouveau sous les draps auprès de Françoise, un seul prénom continuait de résonner dans son esprit.
Kenneth.
13 juillet 1986
La France s’apprêtait à célébrer sa fête nationale. Depuis quelques mois, François Mitterrand partageait le pouvoir avec Jacques Chirac dans une première cohabitation que les éditorialistes continuaient de disséquer chaque matin. À Washington comme à Moscou, Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev poursuivaient leur prudent dialogue, sans que personne ne sache encore jusqu’où il pourrait mener. Trois semaines plus tôt, Diego Maradona avait offert la Coupe du monde à l’Argentine, et les cafés parisiens parlaient encore de sa « main de Dieu » presque autant que de son génie. Pourtant, chaque après-midi, derrière la devanture anonyme d’un salon de coiffure de l’ouest parisien, ces grands événements perdaient soudain toute importance.
À quatorze heures trois, une femme descendit d’une Peugeot 305 grise qui s’éloigna aussitôt. Son manteau sombre tombait droit jusqu’aux genoux. Une paire de larges lunettes noires dissimulait une partie de son visage, tandis qu’un carré noir impeccable, coupé dans le style que l’on voyait alors sur Mireille Mathieu, encadrait ses traits. Personne n’aurait prêté attention à cette silhouette discrète qui traversa le trottoir sans hâter le pas.
Elle ne tourna même pas la tête vers la vitrine du salon de coiffure.
Quelques mètres plus loin, une porte de service s’entrouvrit presque au moment où elle levait la main.
Mme de Vries l’attendait.
Les deux femmes échangèrent un simple regard. Un très léger mouvement de tête suffit. Aucun sourire. Aucun mot. Elles se connaissaient trop bien pour avoir encore besoin des politesses des premières rencontres.
Natacha Petrova franchit le seuil et poursuivit sa route sans ralentir.
Le couloir lui était devenu aussi familier que celui de son propre immeuble. Les tissus tendus sur les murs, le parfum discret de bergamote, les boiseries soigneusement cirées, tout appartenait désormais à un rituel qu’elle accomplissait plusieurs fois par semaine depuis bientôt quinze jours. Arrivée au palier, elle ignora l’escalier qui montait et descendit directement vers le niveau souterrain. Les deux hommes en costume lui ouvrirent la porte avec une courtoisie silencieuse. Elle leur répondit d’un imperceptible signe de tête avant de tourner à droite.
Quelques mètres plus loin, une plaque de laiton indiquait simplement :
Salon n°5.
Elle entra.
Comme chaque fois, la pièce baignait dans une lumière si douce qu’il était impossible de deviner si le soleil brillait encore dehors ou si les nuages avaient envahi le ciel. De hautes appliques coiffées d’abat-jour ambrés diffusaient une clarté feutrée qui absorbait les ombres sans jamais véritablement éclairer la pièce. Les rideaux épais condamnaient toute ouverture sur l’extérieur. Il n’y avait ni fenêtre visible, ni horloge, ni aucun objet permettant de mesurer le temps. Seuls demeuraient les fauteuils de cuir, la table basse, le service à thé déjà dressé et l’immense miroir qui occupait tout un pan de mur.
Natacha posa son sac, retira lentement ses lunettes puis s’installa dans le fauteuil qu’elle occupait toujours.
À quatorze heures dix-huit exactement, la porte du salon de coiffure s’ouvrit avec davantage d’assurance.
Un homme d’une quarantaine d’années entra d’un pas souple, un Stetson clair à la main. Son costume, parfaitement coupé, contrastait avec une large cravate texane dont personne, en France, n’aurait osé choisir les couleurs. Avant même d’avoir franchi deux mètres, il adressa un sourire aux clientes, salua les coiffeuses d’un chaleureux « Ladies! » et envoya du bout des doigts un baiser théâtral qui fit lever les yeux au ciel à l’une d’elles tandis qu’une autre éclatait de rire.
Kenneth Reagan était attendu.
Il traversa le salon comme s’il y venait depuis toujours, poussa la porte de droite sans ralentir et retrouva Mme de Vries.
— Good afternoon, Elisabeth.
Elle lui répondit par un sourire amusé.
Kenneth saisit délicatement sa main et y déposa un baiser avant de reprendre sa marche. Au bas de l’escalier, les deux hommes en costume lui tendirent successivement la main. Les poignées furent franches, énergiques, presque complices. Kenneth leur adressa un clin d’œil, remit son Stetson sous le bras et tourna à droite.
Il s’arrêta devant la plaque de laiton.
Salon n°5.
Il s’arrêta devant la plaque de laiton.
Salon n°5.
Sans frapper, il ouvrit la porte.
Dès le pas de la porte franchi, les notes de Moonlight Shadow emplirent la pièce. Le son semblait sortir des boiseries, mais semblait se répercuter sur chaque mur.
Comme d’habitude, Natacha l’attendait, accoudée au mur. Elle s’avança vers lui et lui tendit sa main gantée, sur laquelle il fit un baise-main très sonore qui les fit rire tous les deux.
Puis, comme les autres fois, Kenneth servit deux whiskys sur glace. Il garda le sien dans sa main, puis tendit de sa main droite celui de Natacha, qui le prit.
Ils trinquèrent, les yeux dans les yeux, sans échanger le moindre mot. Cela aurait été bien inutile, car ils ne parlaient pas la même langue.
Ils burent chacun leur verre puis, toujours le verre à la main, Kenneth tendit sa main gauche au-dessus de la tête de la femme russe pour la faire tournoyer au son de la musique.
Cela dura quelques instants précieux, puis la femme du diplomate russe vint se coller contre l’industriel américain et se mit à onduler du bassin, comme à chaque fois. Complètement subjugué, celui-ci n’hésita pas à lui embrasser la clavicule puis le cou, tout en l’enserrant de son bras droit au rythme de la musique entêtante.
Natacha Petrova passa alors sa main gauche dans les cheveux de l’homme qui la faisait vibrer depuis déjà une quinzaine de jours.
Instinctivement, comme à son habitude désormais, sa main droite vint chercher les attributs de Kenneth et les frotta de haut en bas sous les « Yeah » de l’Américain.
Au bout d’un autre moment et, comme d’habitude depuis ce premier jour du mois de juillet, elle se tourna et se posa à genoux entre les jambes de l’Américain pour extraire un membre bien tendu. Elle lui sourit avant de commencer à donner de lents coups de langue bien placés.
Elle s’en sortait déjà mieux, trouvait-elle, que la toute première fois. Elle voulait surtout reproduire ce qu’elle avait vu d’autres femmes faire dans ce salon, mais apparemment, les dents qui avaient, par moments, raclé le bout hypersensible de Ken ne l’avaient pas dérangé. Malgré qu’il l’en ait prévenue, elle avait tenu à aller jusqu’au bout, sans s’attendre à la quantité de sperme qu’il lâcha dans sa bouche.
Ne pouvant tout retenir, elle en avala une bonne partie pour la première fois et, finalement, ne trouva pas cela si mauvais. Mais surtout, le sourire de l’Américain au-dessus d’elle valait bien ce goût un peu âcre.
Cette fois-ci, Kenneth ne chercha même pas à se retenir et, après avoir utilisé sa bouche comme un réceptacle, lâcha tout, à leur plus grand bonheur à tous les deux. Vu la façon dont Natacha continuait pour ne rien perdre, c’était certain. Il lui caressa la joue, puis elle se releva pour l’enlacer.
Il n’y avait jamais de baiser entre eux. C’était une règle tacite qu’ils s’étaient fixée.
La jeune femme se saisit de son verre de whisky qu’elle porta à sa bouche, autant pour apprécier ce breuvage que pour enlever les derniers relents âcres.
Elle se tourna, mais Kenneth était déjà derrière elle et lui tendit la main, comme à chaque fois. Natacha la prit, toute excitée par la suite du programme.
Il la conduisit jusqu’à l’un des canapés en cuir, où il l’installa confortablement et, comme elle l’avait fait précédemment avec lui, passa sa tête entre ses jambes. Il écarta son slip pour pouvoir lui donner du plaisir avec sa bouche. Natacha resserra ses jambes autour de sa tête et lui massa les cheveux pendant que lui la faisait grimper au rideau avec sa bouche, sa langue et ses doigts.
Elle atteignit l’orgasme en se mordant les lèvres pour retenir son cri de dépravée pendant que Ken s’abreuvait de son nectar.
Il se releva ensuite et, pendant que la femme russe récupérait, commença à frotter son membre contre sa muqueuse, d’abord légèrement puis de façon plus appuyée, si bien qu’il finit par entrer en elle.
Kenneth prit tout de suite un rythme régulier, comme le tangage d’un bateau : avancée, reculée, et ainsi de suite.
Si des personnes avaient regardé cette scène, elles auraient vu un coït d’un érotisme inouï. Lui, le pantalon et le slip à peine baissés sur les hanches ; elle, la robe noire retroussée sur le côté, tout comme son slip, subissait les assauts virils de son amant.
Comme d’habitude, elle le repoussa pour passer sur lui et contrôler le rythme des entrées et des sorties. Comme à chaque fois, elle savait, depuis leur troisième rendez-vous, ce qu’il allait faire après. Il enduisit de salive son auriculaire droit, qui trouva sa place habituelle dans le trou interdit par la morale.
Pour Natacha, c’était un plaisir incroyable de profiter de ce membre puissant qui la ramonait et de ce doigt qui fouillait son trou le plus intime pour mieux la préparer à l’intermède de tout à l’heure.
Kenneth était aussi si doué pour lui donner du plaisir en léchant ses seins qu’il mordait ou pinçait.
Au bout d’un autre long moment, il inclina légèrement le menton vers la gauche. C’était le signal pour la suite.
Elle se désarçonna dans un grand « plop », puis attendit qu’il se relève avant de prendre sa place, les mains bien à plat sur le haut du fauteuil et les jambes posées de part et d’autre, dans une posture bien tentante pour l’Américain.
Kenneth ne se lasserait jamais de cette vue qui, malgré la pénombre, lui permettait de bien distinguer cette croupe qui n’attendait que lui. Il lui caressa du revers de la main le fessier avant de lui donner une claque sur la fesse droite, puis de s’introduire en elle et de la prendre très virilement.
Il ne perdit pas de temps, cette fois-ci, et commença à lui introduire deux doigts dans son fondement le plus étroit.
Natacha remuait de plus en plus, preuve qu’elle appréciait ce traitement. Bientôt, il en fallut davantage à Kenneth. Il se retira alors pour appuyer sa pointe sur son étoile, un peu plus haut. Il joua avec quelques secondes pour la faire languir, puis entra d’abord avec la pointe, avant, après plusieurs essais, de s’introduire sur toute sa longueur.
Jamais Natacha et Kenneth n’avaient connu un tel bonheur. C’était transgressif, mais tellement jouissif. Ken allait et venait désormais avec une telle facilité dans ce fourreau si étroit et chaud. Il tendit le bras et, comme ce fut le cas à chaque fois, attrapa les cheveux de Natacha qu’il roula en boule dans son poing.
Cela accentua encore la cambrure des reins de la Russe, qui sentit son amant américain comme jamais.
Au bout d’un autre long moment, Natacha comprit à ses soubresauts qu’il allait jouir et sentit bientôt un geyser de semence inonder sa matrice, emportant avec lui, telle une vague, sa propre jouissance, les doigts plantés dans le cuir du fauteuil.
Kenneth attendit que la dernière goutte soit extraite de lui avant de saisir Natacha sous le ventre pour l’allonger contre lui sur le fauteuil.
Ce moment était le meilleur de la journée pour Natacha et Kenneth. Au-delà de l’intense partie de sexe qu’ils venaient de vivre, celui où tout revenait au calme, lovés l’un contre l’autre, était un délice des sens, car plus aucun son, hormis la radio et le rythme de leurs respirations, ne subsistait.
C’était un moment hors du temps avant que chacun ne retrouve son quotidien. Ils choisissaient de le savourer jusqu’au dernier instant.
Puis, comme d’habitude, vint le rituel de l’habillage et, depuis leur toute première fois, ils avaient choisi de se rhabiller mutuellement afin de profiter encore un peu du corps de l’autre.
Par moments, cela avait entraîné des instants imprévus, comme la fois où Kenneth avait retroussé la robe de Natacha pour la prendre à la hussarde contre le miroir, ou une autre où Natacha avait attiré Kenneth contre la porte en bois jusqu’à ce qu’il vienne au fond de sa gorge.
Mais cette fois-ci, cette partie les avait épuisés et ils restèrent sages jusqu’à la sortie où, comme une chorégraphie parfaitement exécutée, Natacha quitta le salon n°5 la première, après s’être rajustée en se regardant dans le grand miroir, suivie quatre minutes plus tard par Kenneth qui, lui aussi, regarda ce grand miroir avant de sortir à son tour.
La garden-party battait déjà son plein lorsque Danielle consulta discrètement sa montre. Treize heures trente-cinq. Les Claudel étaient en retard. Cinq minutes seulement, mais cinq minutes qui n’appartenaient pas à Vincent. Depuis près de dix ans qu’elle le connaissait, il arrivait toujours parmi les premiers. Antoine, occupé à faire rire un dirigeant de Matra et son épouse, remarqua son regard vers le portail. Il leva interrogativement son verre. Danielle répondit par un léger haussement d’épaules avant de descendre les marches du perron.
La Renault grise apparut enfin au bout de l’allée bordée de tilleuls. Elle roulait lentement, sans la moindre hâte. Danielle sentit aussitôt son inquiétude laisser place à la curiosité. Vincent coupa le moteur, resta un instant immobile puis descendit. Il contourna tranquillement la voiture, ouvrit la portière à son épouse et attendit qu’elle sorte. Françoise repoussa machinalement une mèche de cheveux derrière son oreille. Vincent lui souffla quelques mots. Elle éclata d’un petit rire avant de lui répondre. Puis ils échangèrent un regard. Danielle resta immobile. Voilà près de dix ans qu’elle n’avait plus revu ce regard. Celui que sa grande sœur rapportait autrefois de chacun de ses rendez-vous avec Vincent avant de tout raconter à sa petite sœur jusque tard dans la nuit.
Françoise leva enfin les yeux vers le perron. Son visage s’illumina aussitôt. Elle monta presque les marches en courant. Danielle descendit les deux dernières pour aller à sa rencontre. Les deux sœurs s’enlacèrent longuement. Danielle sentit immédiatement que quelque chose avait changé. Elle ne savait pas quoi. Elle retrouvait simplement sa grande sœur telle qu’elle l’avait connue avant le mariage, avant Alexandre, avant Éléonore, lorsqu’elle semblait persuadée que rien de mauvais ne pouvait lui arriver tant que Vincent lui tenait la main.
Antoine attendit que Vincent arrive à sa hauteur avant de lui tendre la main.
— Alors, Claudel… tu nous fais attendre maintenant ?
D’ordinaire, Vincent se serait aussitôt excusé ou aurait invoqué un embouteillage. Cette fois, il haussa simplement les épaules avec un sourire.
— Il paraît que les meilleurs arrivent toujours les derniers.
Antoine resta interdit une fraction de seconde avant d’éclater franchement de rire.
— Celle-là, je ne te l’avais encore jamais entendue !
Vincent rit avec lui. Pas ce rire discret qu’Antoine lui connaissait depuis près de dix ans. Un vrai rire. Antoine passa instinctivement un bras autour de ses épaules pour l’entraîner vers les invités. Il retrouvait soudain un homme plus léger, plus joueur, presque plus audacieux. Pas un autre Vincent. Le même… débarrassé d’un poids dont Antoine n’avait jamais soupçonné l’existence.
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Depuis les portes-fenêtres du grand salon, Madeleine laissa Danielle accueillir sa sœur sans intervenir. Ce n’est qu’une fois les embrassades terminées que Françoise remonta lentement vers la terrasse. Une mère regarde toujours ses filles. Pourtant, ce jour-là, son regard revenait sans cesse vers son aînée. Dès les premiers pas, Madeleine sentit qu’il s’était passé quelque chose. Son visage paraissait plus reposé. Son sourire venait naturellement. Mais ce qui la troubla davantage fut autre chose. Françoise semblait avoir retrouvé le plaisir d’être regardée. Pas celui de séduire. Celui, plus simple, d’avoir de nouveau envie de plaire. Madeleine ne s’expliquait pas cette impression. Elle constatait seulement que sa fille paraissait plus femme qu’elle ne l’avait vue depuis bien longtemps.
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Alexandre passait la semaine chez Papy Henri et Mamie Madeleine avec Éléonore pendant que Papa et Maman travaillaient. Henri lui avait appris à reconnaître plusieurs arbres du parc, Jeanne lui avait confié quelques petites missions dont il était très fier et il attendait leur arrivée depuis le début de l’après-midi. Lorsqu’il aperçut enfin la Renault remonter l’allée, il courut prévenir Éléonore avant de revenir vers le perron. Maman se jeta aussitôt dans les bras de Tatie Danielle pendant que Tonton Antoine entraînait déjà Papa vers les invités. Alexandre les observa quelques secondes. C’était étrange. Même séparés, Papa et Maman continuaient à se chercher du regard, comme s’ils poursuivaient une conversation que personne d’autre ne pouvait entendre. Éléonore arriva enfin en courant. Alexandre repartit aussitôt avec elle vers le jardin, sans comprendre pourquoi cette image lui paraissait si inhabituelle.
Henri observait la réception avec la satisfaction tranquille d’un chef d’orchestre dont chaque musicien connaissait sa partition. Serge Dassault échangeait quelques mots avec Jean-Luc Lagardère devant les massifs de roses pendant qu’Ambroise Roux évoquait les premières privatisations avec un secrétaire d’État. Plus loin, Francis Bouygues riait d’une anecdote racontée par Antoine. Henri se surprit pourtant à quitter plusieurs fois les conversations du regard. Ses yeux revenaient toujours vers sa fille et son gendre. Il les avait vus traverser la pelouse sans jamais réellement se quitter. Vincent ralentissait imperceptiblement lorsque Françoise s’arrêtait pour saluer quelqu’un. Françoise, elle, reprenait naturellement sa marche dès que Vincent revenait à sa hauteur. Aucun geste spectaculaire. Aucune démonstration. Seulement cette impression qu’ils avançaient désormais au même rythme. Henri esquissa un sourire. Depuis dix ans, il avait vu son gendre devenir un excellent ingénieur, un père irréprochable et un mari attentif. Aujourd’hui, il découvrait un homme qui semblait de nouveau heureux auprès de sa femme. Il ignorait ce qui avait changé. Il constatait simplement que sa fille n’avait jamais paru aussi sereine.
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Jeanne traversait la terrasse avec un plateau de coupes de champagne. Depuis près de trente ans qu’elle servait la famille, elle connaissait les habitudes de chacun mieux qu’ils ne les connaissaient eux-mêmes. Elle déposa une coupe devant Monsieur Dassault, une autre devant Madame Lagardère puis poursuivit sa tournée. En passant près des Claudel, elle ralentit presque malgré elle. D’ordinaire, Monsieur Claudel s’assurait toujours que son épouse ne manquait de rien. Cette fois, les rôles semblaient s’être inversés. Madame Claudel lui tendit naturellement une serviette lorsqu’il renversa quelques gouttes de champagne sur ses doigts, lui prit ensuite sa coupe vide sans même interrompre sa conversation puis revint quelques instants plus tard avec un verre d’eau fraîche. Le tout avec une évidence désarmante. Jeanne poursuivit son chemin en souriant discrètement. Voilà longtemps qu’elle n’avait plus vu Monsieur et Madame Claudel prendre autant soin l’un de l’autre.
May passa plusieurs fois près des Claudel au cours de l’après-midi sans jamais réellement s’arrêter auprès d’eux. Une épouse remarque d’abord les autres épouses. Elle surprit Françoise glisser quelques mots à l’oreille de Vincent avant de sourire à sa réaction. Un peu plus tard, elle les vit échanger un regard complice au milieu d’une conversation sans que personne d’autre ne semble s’en apercevoir. Puis, alors que les invités se dirigeaient lentement vers la pelouse pour assister au feu d’artifice, Vincent déposa distraitement un baiser sur l’épaule nue de son épouse. Le geste dura moins d’une seconde. Françoise ne se retourna même pas. Elle inclina simplement la tête contre lui comme si ce geste allait de soi depuis toujours. May sentit un sourire lui venir. Voilà longtemps qu’elle n’avait plus vu Françoise aussi disponible pour son mari. D’ordinaire, elle appartenait à tout le monde. Aujourd’hui, elle semblait d’abord appartenir un peu à Vincent.
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Alexandre s’était installé dans l’herbe avec Éléonore pour regarder le feu d’artifice. Au moment où les premières fusées illuminèrent le ciel, Papa et Maman vinrent s’asseoir derrière eux. Alexandre leva plusieurs fois les yeux vers les explosions colorées puis, sans trop savoir pourquoi, vers ses parents. Ils se tenaient la main. Toujours. Même lorsque Papa montrait une fusée du doigt. Même lorsque Maman applaudissait les plus belles gerbes de lumière. Leurs doigts se retrouvaient aussitôt. Alexandre fronça légèrement les sourcils. Il ne se souvenait pas les avoir déjà vus ainsi. Il finit par regarder de nouveau le ciel. Les couleurs étaient plus faciles à comprendre que les grandes personnes.
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Les derniers invités quittaient peu à peu la propriété. Danielle referma doucement la porte-fenêtre donnant sur la terrasse avant de traverser la galerie pour rejoindre l’entrée. En passant devant la roseraie, elle aperçut deux silhouettes qu’elle reconnut aussitôt. Vincent et Françoise pensaient être seuls. Ils se tenaient simplement enlacés, immobiles, comme si la journée refusait de s’achever. Vincent disait quelque chose que Danielle n’entendit pas. Françoise leva lentement les yeux vers lui. Elle se hissa légèrement sur la pointe des pieds et déposa un très léger baiser au coin de ses lèvres. Puis elle resta là, sans bouger, les yeux plongés dans les siens. Danielle sentit son souffle se suspendre. Elle connaissait ce regard. Dix ans plus tôt, il annonçait toujours la même chose : la soirée ne faisait que commencer. Elle détourna aussitôt les yeux et reprit silencieusement son chemin. Certaines promesses n’appartenaient qu’à ceux qui les échangeaient.
Depuis la garden-party des Dumarais, les matinées des Claudel semblaient retrouver une douceur qu’ils croyaient perdue depuis longtemps. Vincent préparait le café pendant que Françoise finissait de se maquiller. Lorsqu’elle entra dans la cuisine, il vint naturellement l’embrasser. Un vrai baiser cette fois, interrompu seulement par le rire de Françoise qui posa une main contre sa poitrine pour le repousser doucement.
— Je crois que tu en as déjà assez eu ces deux derniers jours…
Elle lui sourit avant d’ajouter à voix plus basse :
— Arrête… j’entends déjà notre fille.
Comme pour lui donner raison, les petits pas d’Éléonore résonnèrent aussitôt dans l’escalier. Vincent recula avec un sourire coupable pendant que Françoise attrapait deux bols dans le buffet comme si rien ne s’était passé. Alexandre descendit à son tour quelques instants plus tard en traînant son cartable derrière lui. La matinée reprit son cours avec ses tartines oubliées, ses lacets à refaire, un cahier de poésie introuvable et les recommandations habituelles avant de quitter la maison.
Vincent ajustait sa veste dans l’entrée lorsque Françoise s’approcha pour lui redresser sa cravate. Elle prit son temps, lissa doucement le tissu du revers de la main puis recula d’un pas pour l’observer.
— Voilà… beaucoup mieux.
Vincent lui adressa ce sourire qu’elle connaissait désormais par cœur.
— Tu rentres tard ce soir ?
— J’ai rendez-vous avec le décorateur des futurs bureaux de Suresnes. Avec un peu de chance, j’en ai jusqu’à dix-sept heures.
C’était vrai. En partie.
Vincent acquiesça naturellement.
— Moi, j’ai une réunion avec Morel. Ça risque aussi de durer jusqu’à dix-sept heures.
C’était vrai. En partie, lui aussi.
Ils échangèrent un regard amusé dont eux seuls connaissaient désormais le secret. Éléonore les rappela déjà depuis la voiture. Françoise embrassa rapidement les deux enfants puis ouvrit la portière arrière. Vincent chargea les cartables dans le coffre avant de contourner discrètement le véhicule. Sans qu’elle le voie, il s’approcha derrière elle et déposa un léger baiser dans son cou. Françoise sursauta à peine. Elle leva simplement les yeux au ciel avec un sourire.
— Décidément…
Elle ouvrit la portière conducteur sans parvenir à effacer ce sourire. Vincent attendit qu’elle s’installe avant de contourner la voiture à son tour. Quelques minutes plus tard, les enfants franchissaient le portail de l’école. Comme chaque matin, Vincent attendit qu’Éléonore se retourne une dernière fois pour leur adresser un signe de la main. Ils s’embrassèrent rapidement au milieu du parking puis chacun prit la direction de son travail, persuadé qu’il retrouverait l’autre à dix-sept heures.
La matinée s’écoula sans incident jusqu’à ce que le téléphone sonne.
— Madame Claudel ? Excusez-nous de vous déranger. C’est la directrice de l’école maternelle. Éléonore se plaint d’avoir mal au ventre depuis la récréation. Rien d’inquiétant, mais elle réclame sa maman.
Françoise consulta instinctivement sa montre. Elle s’excusa auprès de la personne avec qui elle travaillait sur les plans des futurs bureaux de Suresnes, rassembla rapidement ses dossiers et quitta les lieux. Lorsqu’elle arriva à l’école, Éléonore avait déjà retrouvé des couleurs. Assise à côté de la directrice, elle dessinait tranquillement. En apercevant sa mère, elle accourut aussitôt dans ses bras. Quelques questions, un verre d’eau, un peu de repos… tout semblait déjà rentré dans l’ordre. La directrice la rassura avec un sourire.
— Je crois surtout que nous avons eu une grosse frayeur pour rien.
Françoise sourit à son tour, remercia chaleureusement l’équipe puis reprit la route avec sa fille. Elle déposa finalement Éléonore chez Madeleine, qui accepta naturellement de la garder le reste de l’après-midi. En remontant dans sa voiture, son regard tomba sur l’horloge du tableau de bord.
Quatorze heures dix-sept.
Son cœur se serra aussitôt.
Quelques centaines de mètres plus loin, un ralentissement à hauteur du pont de Suresnes acheva de ruiner ses derniers espoirs.
— Ce n’est pas possible…
Quatorze heures vingt-six.
Pour la première fois depuis le début du mois de juillet, elle comprit qu’elle serait en retard.
Kenneth consulta sa montre. Quatorze heures dix-sept. Comme chaque jour depuis le début du mois de juillet, il retira son Stetson, le posa sur le portemanteau puis se dirigea vers le petit meuble où reposaient la bouteille de whisky et le seau à glace. Il déposa deux glaçons dans chacun des verres avant d’y verser lentement l’ambre du whisky. Il garda le premier dans sa main. Le second attendrait Natacha. Les premières notes de Moonlight Shadow emplirent doucement le salon n°5. Kenneth esquissa un sourire. Dans quelques instants, elle pousserait la porte, lui tendrait sa main gantée et il y déposerait ce baisemain volontairement sonore qui les faisait rire tous les deux.
Quatorze heures vingt-deux. Kenneth but une première gorgée sans quitter la porte des yeux. Les glaçons du second verre commençaient à s’arrondir. Il imagina Natacha retenue quelques instants par Madame de Vries ou obligée d’attendre qu’une cliente quitte le salon de coiffure avant de rejoindre discrètement la porte de service. Cinq minutes de retard n’avaient rien d’inquiétant. Il se rassit, laissant la musique emplir la pièce.
Quatorze heures vingt-sept. Le second verre demeurait intact. Kenneth se leva, contourna lentement le canapé de cuir puis s’arrêta devant le grand miroir sans tain. Son reflet lui renvoya l’image d’un homme qu’il ne connaissait pas encore quelques semaines plus tôt. Ce n’était pas le corps de Natacha qu’il attendait. C’était son sourire lorsqu’elle retirait son gant, la chaleur de sa main lorsqu’elle acceptait son verre, cette façon qu’elle avait de ne jamais prononcer un mot et de tout dire avec ses yeux. Pour la première fois depuis le début du mois de juillet, il sentit naître une légère inquiétude.
Quatorze heures trente-deux. Kenneth consulta une dernière fois sa montre. Les glaçons du second verre avaient presque entièrement fondu. Il vida lentement son whisky, remit la bouteille à sa place puis reprit son Stetson sans le remettre sur sa tête. Aujourd’hui, elle ne viendrait sans doute pas. Il ouvrit la porte du salon n°5, la referma doucement derrière lui puis remonta le couloir. Il laissa l’escalier des salons sur sa droite, traversa le salon d’Ambre où Madame de Vries leva brièvement les yeux de son registre et lui adressa un sourire auquel il répondit machinalement, puis les deux videurs lui ouvrirent respectueusement la porte de service.
Au moment où il franchissait le seuil, une femme entra précipitamment. Légèrement essoufflée, elle ouvrit son sac et en sortit une perruque noire. Kenneth s’immobilisa. Cette silhouette… cette façon de relever légèrement le menton… de tenir son sac contre elle… Il sentit son cœur manquer un battement. La femme leva enfin les yeux. Vincent reconnut instantanément le regard de Françoise. Dans le même instant, elle s’arrêta à son tour. Ses yeux glissèrent du visage de Kenneth vers le Stetson qu’il tenait à la main, remontèrent lentement jusqu’à ses yeux et ne les quittèrent plus. La perruque noire demeura suspendue entre ses doigts. Vincent sentit les siens se desserrer autour de son chapeau. Aucun mot ne fut échangé. Aucun n’aurait pu expliquer ce qu’ils venaient de comprendre. Vincent n’avait plus devant lui une inconnue. Il venait de reconnaître, sous cette perruque noire, le regard de la femme qu’il aimait depuis plus de dix ans. Et il comprit, dans la même seconde, que Natacha n’avait jamais été une autre femme.
Vincent ne savait plus lequel des deux avait fait le premier pas. Quelques secondes plus tard, ils se retrouvaient pourtant assis dans la Renault, comme des milliers de fois auparavant. Françoise avait repris place côté passager. La perruque noire reposait dans son sac. Le Stetson était posé sur la banquette arrière. Vincent introduisit la clé dans le contact sans parvenir à regarder son épouse. Le moteur se mit doucement à ronronner. Il quitta la rue du salon d’Ambre, traversa Suresnes puis s’engagea en direction de Rueil-Malmaison. Aucun des deux ne prononça un mot. Le clignotant, les changements de vitesse et le bruit régulier des pneus sur la chaussée semblaient désormais couvrir tout le reste. Vincent gardait les yeux fixés sur la route. Chaque feu rouge lui paraissait durer une éternité. Plusieurs fois, il sentit la présence de Françoise à côté de lui sans trouver le courage de tourner la tête. Il ignorait si elle le regardait ou si, comme lui, elle contemplait simplement le paysage qui défilait derrière le pare-brise. Il revoyait sans cesse la perruque noire apparaître hors du sac de son épouse, puis ce regard. Ce même regard qu’il connaissait depuis plus de dix ans. Celui qu’il croyait avoir laissé quelques minutes plus tôt au salon n°5. Plus ils approchaient de leur maison, plus une certitude s’imposait à lui. Aucun mensonge ne résisterait encore longtemps à ce silence. Pourtant, il ne ressentait ni colère, ni jalousie. Seulement une immense incompréhension mêlée à un soulagement tout aussi immense. La femme dont il était tombé amoureux quinze jours plus tôt n’avait jamais cessé d’être la sienne. Le portail de la maison apparut enfin au bout de la rue. Vincent coupa le moteur. Aucun des deux ne bougea. Le silence de la Renault était devenu celui d’une cathédrale.
Pendant près d’une heure, ils parlèrent presque sans s’interrompre. Il n’y eut ni colère, ni reproche. Seulement deux récits qui finirent par n’en former qu’un. Sylvie. Simon Beschler. Madame de Vries. Le salon d’Ambre. Le miroir sans tain. Vasseur. Roussel. Le salon n°3. Le salon n°1. Kenneth. Natacha. Les whisky. Moonlight Shadow. Les silences. Les regards. À mesure que Vincent parlait, Françoise revivait les quinze derniers jours sous un jour entièrement nouveau. Chaque absence retrouvait sa raison. Chaque mensonge sa destination. Chaque geste tendre prenait soudain un sens différent. Ils ne découvraient pas une trahison. Ils découvraient qu’ils avaient vécu exactement la même histoire. Vincent demeura silencieux quelques instants avant de relever les yeux vers elle.
— Quand est-ce que ça a changé pour toi ?
Françoise n’eut pas besoin de réfléchir.
— Le vingt-neuf juin.
Vincent acquiesça lentement.
— Tu étais dans l’autre pièce… c’est ça ?
Elle hocha simplement la tête.
— Le salon numéro 3.
Il esquissa un sourire incrédule.
— Moi… le numéro 1.
Ils restèrent quelques secondes à se regarder, comme si cette simple réponse suffisait à expliquer les quinze derniers jours. Puis Vincent lui raconta Simon Beschler. La découverte du miroir sans tain. Le salon numéro 1. La proposition. Les longues explications sur les responsabilités qui l’attendaient. La direction qu’on lui promettait. Le salaire qui changerait leur quotidien. Les voyages. Les nouvelles responsabilités. La Fondation Spittrain qui bénéficierait d’un interlocuteur privilégié chez Dassault. Et surtout cette phrase que Simon lui avait répétée avant de quitter le salon :
— Vous rendrez service à votre famille… mais surtout à l’entreprise.
Françoise ne put retenir un sourire. Elle regardait son mari autrement. Non pas parce qu’il avait été Kenneth. Parce qu’elle découvrait jusqu’où les dirigeants de Dassault étaient prêts à aller pour retenir un homme en qui ils voyaient déjà un futur directeur. Une immense fierté l’envahit. Henri ne s’était pas trompé. Elle non plus. Vincent était en train de devenir exactement l’homme qu’ils avaient toujours pressenti.
Le silence revint naturellement entre eux. Ni Vincent ni Françoise ne semblaient éprouver le besoin de le rompre. Tout avait été dit. Ou presque. Françoise observait son mari sans vraiment le regarder. Elle revoyait Kenneth. Puis Vincent. Les deux visages ne formaient plus qu’un. Elle inspira profondément avant de rompre le silence.
— Tu l’as désirée ?
Vincent baissa les yeux quelques secondes. Il aurait pu mentir. Pour la première fois depuis quinze jours, il n’en avait plus aucune raison.
— Oui.
Françoise acquiesça lentement, comme si cette réponse était celle qu’elle attendait depuis le début.
— Moi aussi.
Leurs regards se retrouvèrent.
Aucun reproche.
Aucune jalousie.
Seulement deux vérités qui venaient enfin de se rejoindre.
Vincent esquissa un sourire presque incrédule.
— C’était toi…
Françoise lui rendit ce sourire.
— Oui.
Elle laissa passer quelques secondes avant d’ajouter doucement :
— Et pourtant… je ne t’ai jamais autant désiré que ces quinze derniers jours.
Vincent sentit sa gorge se nouer.
— Moi non plus.
Ils comprirent alors que rien de ce qu’ils avaient vécu ne s’opposait à leur mariage. Tout, au contraire, les y avait ramenés. Kenneth n’avait jamais pris la place de Vincent. Natacha n’avait jamais effacé Françoise. Ils avaient simplement révélé une part d’eux-mêmes qu’ils n’avaient jamais osé montrer à l’autre.
Alors après avoir regardé la cravate dénoué de son époux, Françoise prot la perruque noir qu’elle avait entre les mains et la replaça sur sa tête, puis elle prit le Stetson qui reposait sur le canapé et le remit en place sur la tête de Vincent et comme elle l’avait fait le matin même avec sa cravate traditionnel, elle lui resserra sa cravate texane.
Natacha put donc regarder Kenneth pour la première fois en pleine lumière, elle avança toujours sans un son sa main vers la braguette de Kenneth et sorti l’objet de ses désirs. Elle le fit monter à la main pendant quelques torturantes secondes sous le regard plein de désir de l’américain.
Elle se baissa légèrement fit quelques allers retours avec sa bouche avant de se remettre au niveau du cousin Reagan, elle écarta sa robe sur le côté puis son slip et monta sur cette homme qu’elle connaissait désormais par cœur.
Ella ne savait pas s’il faisait l’amour ou si c’était autre chose mais c’était tellement fort ce qu’il vivait, chaque coup de bite de Kenneth la faisait monter toujours plus haut tout comme chacun de ses coups sa langue sur ses seins hypertendus.
Kenneth non plus n’avais jamais rien senti d’aussi fort, la façon qu’elle avait de bouger son bassin en cadence, le faisait pousser des « Yeah » beaucoup plus fort, il était pas loin de la rupture mais il voulait qu’elle vienne ne même temps que lui.
Il lui fit lécher deux de ses doigts et comme habitude les introduits dans son trou interdit la faisant remuer encore plus fort sur lui.
Kenneth non plus n’avais jamais rien senti d’aussi fort, la façon qu’elle avait de bouger son bassin en cadence, le faisait pousser des « Yeah » beaucoup plus fort, il était pas loin de la rupture mais il voulait qu’elle vienne ne même temps que lui.
Il lui fit lécher deux de ses doigts et comme habitude les introduits dans son trou interdit la faisant remuer encore plus fort sur lui.
Les choses deviennent totalement erratiques et tandis que Natacha crier sa jouissance sans retenue en psalmodiant des mots sans aucun sens en russe, Kenneth lâcher sa semence au fond du ventre de sa maîtresse en hurlant des « Yeah Baby » à tout va.
Au bout d’un long moment et sans qu’aucun n’eut envie de se désarçonnée, Kenneth regarda sa maîtresse et lui dit pour la première fois :
— Mon cousin le président américain sera à Genève la semaine prochaine, je vais l’y accompagner.
— Mon époux sera dans la délégation soviétique lui répondit Natacha
— Donc on se voit à l’Intercontinental.
Natacha sourit et regarda l’horloge qui affichait 16h28 et sentit sous elle que Kenneth reprenait de la vigueur, elle retira sa perruque, le Stetson et desserra la cravate avant de recommencer à bouger son fessier en cadence sur Vincent qui posa machinalement ses mains sur les fesses de son épouse Françoise.
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Commentaires ()
Merci pour votre commentaire et puis cela fait plaisir que les gens regardent les détails. Oui c’est vrai cela semblera bien curieux mais je pense que si notre esprit nous dis que c’est pas possible « Françoise » ne ferait pas ceci ou « Vincent ne viendrait jamais ici » eh bien on finit par se dire pour s’imprégner de cette fausse vérité.