Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Une gynarchie aristocratique — Chapitre 3 · Le pacte
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Une gynarchie aristocratique
Chapitre 3 · Le pacte
Que faire ? Deux simples mots, qui revêtent pourtant tant de difficultés. Le propre des dilemmes est qu'on y perd toujours. Celui-ci, aussi improbable et terrifiant puisse-t-il être, n'échappe en rien à la règle. C'est du moins ce que je me répète en boucle, bien malgré moi, depuis que je suis rentré de ce terrible rendez-vous, qui n'avait rien à envier au plus fatal des pièges.
Je fais les cent pas dans ma chambre depuis près de 30 minutes, écumant les possibilités se présentant à moi comme le capitaine d'une épave au milieu d'une tempête. Espérant tomber sur une solution prête à l'emploi au détour de mon bureau ou peut-être au croisement de ma commode, je ressemble à un chercheur de trésor au milieu du désert.
En parler à mes parents ? Ma mère a des préoccupations bien plus importantes en ce moment et ce serait la toucher en plein vol que de lui faire part de la situation. Ne parlons pas de mon père avec qui les relations sont toujours empreintes d'une incompréhension totale et d'une impossibilité mutuelle à s'écouter. Ne simplement pas y retourner et refuser son offre ? Assurément la solution la plus dangereuse, je me condamnerais et en ferais autant de ma mère par la même occasion. La piéger à son propre jeu ? Pourquoi pas, si je retourne la position de pouvoir en ma faveur je pourrais ressortir vainqueur de ce mauvais pas. Mais comment faire, comment inverser le courant pour qu'il me porte au lieu de me piéger comme c'est actuellement le cas ?
Cette dernière réflexion m'arrête dans mon inlassable marche. Sophie est de toute évidence très intelligente et expérimentée, notamment bien plus que je ne le suis, il y a donc fort à parier qu'elle ait anticipé un retournement de ce genre. Je vais devoir être prudent et patient si je veux avoir la moindre chance de remporter cette partie. Quelques enregistrements audio devraient me permettre d'avoir suffisamment de matière pour prendre le dessus et il n'y a rien d'alarmant à avoir mon téléphone à portée de main, voilà donc l'arme que je me dois d'utiliser.
Alors que je me réjouis intérieurement d'avoir enfin trouvé une ligne directrice à ma riposte, j'aperçois, posé sur mon bureau, le petit livre qui m'a été confié. Je l'observe du coin de l'œil comme on scruterait un charognard s'approchant un peu trop près. Pour autant, la curiosité l'emporte et je l'attrape pour en feuilleter les pages. Je tombe au hasard sur un passage évocateur où un personnage masculin se fait marcher dessus par ce qui semble être sa maîtresse dans un jeu de domination qui le porte à l'extase. Troublé, je ne peux m'empêcher de dévorer les mots qui décrivent la scène.
Sophie a vu juste, j'ai depuis toujours un fantasme de soumission inassouvi. Aussi loin que je m'en souvienne, la pornographie sadomasochiste a toujours fait partie de mes recherches les plus ardentes. Mes masturbations et jouissances les plus puissantes en sont d'ailleurs probablement la conséquence systématique. Par un pouvoir invisible, ces lignes remettent immédiatement en question la conclusion précédente. Après tout, cette femme m'offre la réalisation de mon plus grand fantasme sur un plateau, ne devrais-je pas simplement me saisir de l'occasion comme d'une chance se présentant à peu d'élus ?
Mon questionnement dépasse la frontière de la pensée pour se matérialiser en une érection ferme. D'une main possédée par le livre, je commence à caresser inconsciemment mon sexe à travers le tissu de mon pantalon. Je suis comme happé par ce récit, mon esprit se mêle à celui du personnage et je peux presque sentir les talons de sa tortionnaire se planter sur ma peau. Un désir brûlant envahit mon corps et je ne peux m'empêcher d'accélérer les mouvements de mes doigts autour de cette bosse déjà humide. Sentant le plaisir grandir à outrance, je m'arrête avant qu'il ne soit trop tard et lâche le petit ouvrage sur la table comme on jetterait un charbon ardent.
Si une douche froide aurait peut-être permis une redescente de ces émotions, ma décision se porte plutôt sur l'abandon au sommeil. Ou du moins une tentative pour le trouver. Sous la couette, je ne peux m'empêcher de me demander si elle avait aussi anticipé ma réaction, ce désir post-lecture insoutenable. La frustration combat le désir dans l'arène de mon cerveau. S'y battent également une peur et une anticipation de la journée de demain qui semblent régner en maîtresses sur tout autre aspect logique de ma perception.
Comme un brouillard mettant fin aux hostilités, le repos m'emporte finalement. Le répit n'est pourtant que partiel tant mes rêves s'agitent, formant un tourbillon de pensées dont je serais bien incapable de discerner le réel de l'imaginaire. J'arrête de compter mes réveils en sueur après deux heures du matin, ils ont eu raison de moi, elle a eu raison de moi. Je la vois partout dans ses songes, ses yeux bleus perçant le voile de Morphée. Elle me contrôle, se joue de moi, me possède, pour mon plus grand plaisir et mon plus grand malheur à la fois.
Quand la lumière du jour finit par poindre, mon réveil met en musique son arrivée impérieuse et inévitable. Ma première pensée va immanquablement et bien malgré moi à ce fantôme de la nuit qui semble s'enfuir dans un recoin de mon être en attendant de pouvoir resurgir à sa guise. Comme toujours, la journée de cours s'annonce laborieuse et exigeante, mais ce n'est qu'à sa suite que mes pensées s'accrochent. Elles ne lâcheront d'ailleurs pas prise du réveil jusqu'à la dernière heure de géopolitique, hantant chacune de mes réflexions dans l'intervalle. Je remets en question encore et encore ma décision, comme si la répétition du doute ferait fondre la carapace d'incertitude entourant mon choix. A mon grand regret, c'est loin d'être le cas et avant même de m'en rendre compte, j'arrive devant son immeuble sans avoir gagné la moindre certitude.
Le petit interphone doré, dont les boutons semblent s'agencer en un visage moqueur, trône devant la porte en témoin du choix que je m'apprête à faire. A l'instar de ma première visite, j'hésite un instant avant de sceller mon sort en appuyant mon index tremblant sur le numéro 5. Un profond malaise s'empare de moi. J'ai l'impression, pour ne pas dire la certitude, de me jeter dans la gueule du loup. La serrure claque et la porte s'ouvre. Derrière elle, le même couloir carrelé s'étend en longueur, inchangé depuis mon dernier passage. Pourtant, c'est comme si l'air qu'il contient était devenu électrique, vil, dangereux. Les couleurs et les reflets de la lumière contre la céramique me semblent plus froids, possédés par une âme machiavélique orchestrant ma chute. J'avance pourtant, pas après pas, derrière la grande porte cochère, me dirigeant vers les escaliers et l'appartement couronnant l'immeuble.
La montée des marches ressemble à une fenêtre sur le supplice de Sisyphe, poussant inexorablement son rocher jusqu'au sommet de la montagne avant de le voir chuter à nouveau. Mon ventre se tord à chaque enjambée.
Arrivé à la hauteur de l'entrée de l'appartement, je remarque que la lumière fuse au travers. En m'approchant, je découvre Sophie qui se tient triomphale dans l'embrasure de la porte. Elle est vêtue d'une veste et d'un pantalon de tailleur assortis. La taille haute se ceinture en un enchevêtrement de rubans satinés brillant sobrement et dont les passepoils de son haut se font l'écho. Comme encadré sous cette couche de noir, elle porte un chemisier fait d'un tissu blanc aussi fluide que de la soie. Elle m'attend avec le sourire d'un général acceptant la capitulation de son ennemi.
— Bonjour Antoine.
— Bonjour...
— Je suis ravie de te voir. Tu prends la bonne décision, crois-moi. Mais ne reste pas là, entre, je t'en prie. Retire tes chaussures avant ça.
— Bonjour...
— Je suis ravie de te voir. Tu prends la bonne décision, crois-moi. Mais ne reste pas là, entre, je t'en prie. Retire tes chaussures avant ça.
Surpris par cette demande qu'elle n'avait pourtant pas formulée lors de ma visite d'hier, je me penche pour défaire mes lacets et me déchausser. Elle se décale d'un pas et tend le bras en direction du salon pour m'y conduire. J'entends la porte claquer derrière moi alors que je m'y dirige tel un prisonnier vers sa cellule. A peine arrivée, me suivant de près, elle s'assoit sur le canapé, à l'endroit exact où elle se trouvait la veille.
— Sers-moi un verre de vin. Tu sais où ça se trouve désormais.
Je me tétanise un instant. Est-ce à nouveau le même piège que celui dans lequel je suis tombé hier ? Peut-être devrais-je lui montrer ma résistance afin qu'elle doute de ma servilité. Mais désobéir à ce stade ne serait-il pas pire ? Me coupant dans mes réflexions, elle ajoute.
— Ne fais pas l'effarouché, il est trop tard pour ça. Ce n'est plus un test, tu en as déjà donné le résultat. Alors ne me fais pas me répéter et obéis.
Prenant sa réponse comme mienne, je me retourne pour accéder au buffet et en sortir une bouteille ainsi qu'un verre que je remplis avant de lui apporter. Elle me toise du regard, les jambes croisées et ses poignets appuyés sur son genou. Je fuis ses yeux dans un mélange de crainte et de honte. Reculant ensuite pour atteindre le fauteuil que j'occupais lors de notre dernière rencontre, elle m'arrête dans mon mouvement.
— Ne t'assois pas, tu es bien debout.
Déstabilisé par cette consigne, je lui jette un regard pour vérifier qu'elle soit sérieuse avant de constater que tel est bien le cas. Dans un mouvement déséquilibré, je me redresse avant de toucher le fauteuil et reste bêtement debout ne sachant que faire de mes bras et du reste de mon corps.
— Recule un peu, plus loin que le fauteuil.
— ... Une légère volte-face me permet de m'éloigner comme demandé.
— Parfait, prononce-t-elle comme un « stop ». Ta génération ne connaît pas le service militaire qu'ont suivi maints et maints hommes avant toi. Vous n'êtes pas pliés à la discipline comme eux. Bien entendu, ne va pas croire que j'ai un attrait prononcé pour cet étalage ridicule de pratiques brutales héritées d'un mythe masculiniste guerrier. Mais je dois reconnaître que, malgré le manque de grâce et de charme de leurs conduites, j'apprécie l'idée de l'asservissement de ces hommes entre eux. Après tout, leurs pratiques de ce point de vue là ne diffèrent pas tant que ça des miennes. Je ne serais d'ailleurs pas surprise que ce soit là l'œuvre d'une femme de président ou de général joueuse ayant soufflé l'idée à son « illustre » mari pour savourer ensuite cette débauche d'autorité ritualisée, s'amuse-t-elle.
— ... Ne sachant quoi répondre, je reste muet, debout comme un benêt.
— Mais aujourd'hui ces pratiques martiales devraient nous inspirer, n'est-ce pas ? Alors allons-y : les mains dans le dos et écarte les jambes. Un peu plus, environ de la largeur de tes épaules.
— ... Je m'exécute, suivant ses ajustements et consignes sans broncher, faute de pouvoir rivaliser pour l'instant.
— Par-fait ! Un bon petit soldat. Dis-moi, as-tu lu La Vénus à la fourrure ? questionne-t-elle en prenant une gorgée de vin.
— Je l'ai parcouru, mais je n'ai pas encore eu le temps de le lire réellement.
— Allons bon. N'es-tu pas capable de lire suffisamment rapidement un ouvrage pourtant aussi court que celui-ci ? Comment feras-tu quand il s'agira d'absorber le contenu de dizaines de rapports pour le lendemain ? Tu diras à tes adversaires que « tu n'as pas eu le temps de réellement le lire » aussi ? Ironise-t-elle. Ou peut-être avais-tu l'esprit trop empêtré pour un peu de lecture ?
— ... Je me tais, me doutant que ces questions sont purement rhétoriques.
— Peut-être l'auras-tu compris au travers des quelques lignes que tu as parcourues, mais il s'agit donc du récit d'un homme soumis. Comme toi. Même si le narrateur est plus avancé dans sa quête de découverte de lui-même bien sûr.
— ... Une légère volte-face me permet de m'éloigner comme demandé.
— Parfait, prononce-t-elle comme un « stop ». Ta génération ne connaît pas le service militaire qu'ont suivi maints et maints hommes avant toi. Vous n'êtes pas pliés à la discipline comme eux. Bien entendu, ne va pas croire que j'ai un attrait prononcé pour cet étalage ridicule de pratiques brutales héritées d'un mythe masculiniste guerrier. Mais je dois reconnaître que, malgré le manque de grâce et de charme de leurs conduites, j'apprécie l'idée de l'asservissement de ces hommes entre eux. Après tout, leurs pratiques de ce point de vue là ne diffèrent pas tant que ça des miennes. Je ne serais d'ailleurs pas surprise que ce soit là l'œuvre d'une femme de président ou de général joueuse ayant soufflé l'idée à son « illustre » mari pour savourer ensuite cette débauche d'autorité ritualisée, s'amuse-t-elle.
— ... Ne sachant quoi répondre, je reste muet, debout comme un benêt.
— Mais aujourd'hui ces pratiques martiales devraient nous inspirer, n'est-ce pas ? Alors allons-y : les mains dans le dos et écarte les jambes. Un peu plus, environ de la largeur de tes épaules.
— ... Je m'exécute, suivant ses ajustements et consignes sans broncher, faute de pouvoir rivaliser pour l'instant.
— Par-fait ! Un bon petit soldat. Dis-moi, as-tu lu La Vénus à la fourrure ? questionne-t-elle en prenant une gorgée de vin.
— Je l'ai parcouru, mais je n'ai pas encore eu le temps de le lire réellement.
— Allons bon. N'es-tu pas capable de lire suffisamment rapidement un ouvrage pourtant aussi court que celui-ci ? Comment feras-tu quand il s'agira d'absorber le contenu de dizaines de rapports pour le lendemain ? Tu diras à tes adversaires que « tu n'as pas eu le temps de réellement le lire » aussi ? Ironise-t-elle. Ou peut-être avais-tu l'esprit trop empêtré pour un peu de lecture ?
— ... Je me tais, me doutant que ces questions sont purement rhétoriques.
— Peut-être l'auras-tu compris au travers des quelques lignes que tu as parcourues, mais il s'agit donc du récit d'un homme soumis. Comme toi. Même si le narrateur est plus avancé dans sa quête de découverte de lui-même bien sûr.
Elle reprend une gorgée avant de poser le verre sur la table et de se lever dans une ondulation majestueuse. Elle se dirige ensuite vers moi, lentement, pesant chacun de ses pas comme une lionne à travers les hautes herbes. S'arrêtant face à moi, elle me fixe droit dans les yeux et je baisse instinctivement le regard, ne cherchant pas à la provoquer. Je regarde avec crainte ses pieds, sublimés par des talons aussi noirs que la nuit, et je vois ses pas se diriger vers ma droite. L'air se plie à son passage, comme il se fend par le coup d'une lame. A peine sortie de mon champ de vision, sa présence m'enveloppe alors qu'elle me frôle. Je sens son souffle sur ma nuque. Délicieuse torture que de devoir rester de marbre alors qu'une chaleur aiguisée s'immisce par mon col pour conquérir tout mon être. Sans même me toucher, elle semble pourtant restreindre chaque tentative de mouvement que je pourrais imaginer faire. Mon rythme cardiaque s'emballe alors qu'elle me murmure.
— Vivre pour le plaisir de ses maîtresses. Les satisfaire en tout temps et en tout lieu au moindre de leurs commandements. Servir et appartenir. Sentir le fouet mordre sa peau. S'en remettre au jugement et aux ordres de celles qu'elle sert. Voilà le désir de ton engeance. Tout ce dont tu rêves secrètement, mais que tu ne peux me cacher à moi, souffle-t-elle à quelques millimètres de mon oreille.
Ce qui n'était qu'un trouble est désormais un bûcher consumant toute ma chair et mon esprit. J'ai l'impression de voir flou, comme si mon corps avait redirigé en urgence ses forces vers le maintien de ma posture. Tant bien que mal, je déploie ce qui me semble être un effort démesuré pour garder un peu de consistances. Mais ma tentative est vaine et ne trompe pas Sophie qui s'éloigne à nouveau en me contournant par la gauche. Elle rit.
— Chaque fibre de ton être tend vers ce désir et tu pourras essayer de me le cacher autant que tu le veux, tu n'y parviendras pas. D'ailleurs c'est peut-être à toi seul que tu essaies de le cacher. Au plus vite tu accepteras ce besoin, au plus simple ça sera pour l'un comme pour l'autre, dit-elle en se rasseyant à sa place. Enlève ta veste.
— ... Toujours silencieux, je retire sans hésiter mon blazer bleu que je dépose sur le fauteuil voisin.
— Dans ce livre, c'est ce cher Leopold von Sacher-Masoch qui conte l'histoire. Le pauvre homme ne parvient pas à masquer à travers son personnage ses propres désirs et ainsi naquit l'éponyme masochisme, commente-t-elle, narquoise. ,Mais ce point de vue n'est pas celui qui m'intéresse. C'est bien celui de Wanda, sa maîtresse, que je veux pour primordial. C'est autour d'elle que gravite le monde du narrateur, et pour cause, elle est absolue, divine, l'incarnation même d'un fantasme grec. Il la vénère et pourtant la contrôle, exigeant d'elle qu'elle fasse de lui le jouet de ses désirs. Ce ne sera pas le cas entre nous. Tu n'as et n'auras jamais aucune prise sur moi. Tout ce que je t'ordonnerai de faire sera pour mon propre désir et soyons honnêtes, je n'ai que faire du tien. Mais ne t'inquiète pas, à terme, ton plaisir sera conditionné au mien et il viendra de la joie que tu auras à me servir. Je vais remodeler ton besoin pour que la seule jouissance que tu puisses chercher soit celle de me donner satisfaction. Suis-je bien claire ?
— Oui...
— Retire ta chemise.
— ... Toujours silencieux, je retire sans hésiter mon blazer bleu que je dépose sur le fauteuil voisin.
— Dans ce livre, c'est ce cher Leopold von Sacher-Masoch qui conte l'histoire. Le pauvre homme ne parvient pas à masquer à travers son personnage ses propres désirs et ainsi naquit l'éponyme masochisme, commente-t-elle, narquoise. ,Mais ce point de vue n'est pas celui qui m'intéresse. C'est bien celui de Wanda, sa maîtresse, que je veux pour primordial. C'est autour d'elle que gravite le monde du narrateur, et pour cause, elle est absolue, divine, l'incarnation même d'un fantasme grec. Il la vénère et pourtant la contrôle, exigeant d'elle qu'elle fasse de lui le jouet de ses désirs. Ce ne sera pas le cas entre nous. Tu n'as et n'auras jamais aucune prise sur moi. Tout ce que je t'ordonnerai de faire sera pour mon propre désir et soyons honnêtes, je n'ai que faire du tien. Mais ne t'inquiète pas, à terme, ton plaisir sera conditionné au mien et il viendra de la joie que tu auras à me servir. Je vais remodeler ton besoin pour que la seule jouissance que tu puisses chercher soit celle de me donner satisfaction. Suis-je bien claire ?
— Oui...
— Retire ta chemise.
Plus hésitant que lors du précédent ordre, je commence néanmoins à déboutonner chaque attache centrale. Mes mains tremblent, ne me facilitant pas la tâche. Chacun des boutons décrochés révèle peu à peu la peau de mon torse puis celle de mon ventre. L'air chaud emprisonné sous le tissu s'évapore immédiatement me laissant en proie évidente à la fraîcheur de la pièce. La dernière rondelle en bois est finalement retirée et je tends légèrement la toile de ma chemise pour la glisser hors de mon pantalon avant de la retirer simplement de mes bras. Un frisson m'envahit. Me voici torse nu, au milieu de la pièce, face à Sophie qui n'en perd pas une miette. Inconsciemment je bande mes muscles pour lutter contre le froid et surtout pour tenter de me donner fière allure. Cette réaction ne lui échappe pas et elle éclate de rire avant de reprendre.
— Mais te rends-tu seulement compte de la scène Antoine ? Décidément, les hommes, vous êtes tous les mêmes. Tu es à ma merci, suivant mes consignes en sachant que tu es loin d'une position de force et pourtant tu roules du peu de mécaniques que tu as. Je me suis toujours demandé d'où vient cette manie de vouloir montrer vos muscles à longueur de temps. Est-ce là l'aveu non verbalisé que vous les considérez comme votre atout premier voire unique ? Ca expliquerait bien des choses à n'en pas douter, mais ça semble tellement stupide que je n'arrive pas à m'en convaincre ! Ne sois pas ridicule et arrête ce déballage pathétique d'une virilité dont tu ne peux de toute façon pas faire l'étalage. Prends un minimum de recul et ne sois pas le clown masculiniste qu'on attend que tu sois. Tu n'en seras pas plus bête, bien au contraire. D'ailleurs tu serais bien inspiré de ne plus reproduire ce genre de comportement, faute de quoi je t'inculquerai cette même leçon d'une bien différente manière. Enlève ton pantalon maintenant.
La vérité incisive qu'elle me jette au visage me laisse coi. Je me sens stupide, d'autant plus que je partage son avis sur la question, ce qui ne m'aura pas empêché de tomber dans ce réflexe primitif. Mon corps ne semble plus répondre aux commandes de mon cerveau et je ressemble à un poisson hors de l'eau pris de spasmes alors que je tente de relâcher mes muscles. Dans un ensemble désordonné de gestes, je commence à retirer mon bas qui glisse le long de mes jambes. L'un après l'autre, je fais passer mes pieds à travers les bourrelets de coton tombé à mes chevilles. Mon pantalon rejoint le reste de mes vêtements sur le fauteuil alors que je me redresse en prenant soin de ne pas solliciter le moindre muscle inutile. Mon caleçon est le dernier rempart avant ma nudité complète. Mécaniquement, je m'en retourne à ma position militaire, attendant la prochaine consigne avec appréhension et anxiété.
Visiblement satisfaite de constater que sa précédente menace a porté ses fruits, Sophie me scrute depuis le canapé en portant son verre à ses lèvres. Elle le pose à nouveau sur la table basse avant de se lever avec sa grâce habituelle. Sans un mot, elle me tourne autour, examinant chaque recoin de mon corps. Je sens son regard se poser sur moi aussi distinctement que je pourrais sentir la pointe d'un scalpel. Alors qu'elle passe dans mon dos, je sursaute. Le contact froid de son doigt contre ma peau me prend de court. Elle le fait glisser sur une parcelle de mon épaule, avant de tracer une ligne imaginaire du bout de l‘ongle sur mes côtes, provoquant en réponse un réflexe immédiat. Sa main s'éloigne et finit par resurgir sur l'arrière de ma tête.
Elle passe lentement ses doigts dans mes cheveux, les laissant grimper le long de ma peau avant de refermer sur le même rythme sa paume, saisissant une touffe amplement suffisante pour basculer en arrière mon visage qu'elle observe avec avidité.
Elle maintient sa prise quelques secondes avant de la relâcher sans plus d'impulsion. Continuant son observation, elle passe devant moi et cherche dans mon regard la crainte qu'elle m'inspire. Je fuis à nouveau ses yeux, ou du moins c'est ce que je tente de faire. Avec une fermeté autoritaire, elle se saisit de ma mâchoire, sans force, pour maintenir mon visage face à elle. Je n'ai d'autre choix que de tomber dans le lac bleu ciel de ses iris. De sa main gauche restée libre, elle pince sans violence mon téton droit qu'elle fait rouler entre ses doigts sans décrocher mes pupilles. Sa main glisse le long de mon buste et palpe ma peau durant de courtes secondes qui me donnent l'impression de ne jamais s'arrêter. Elle semble faire l'état des lieux de mon corps, en future propriétaire de son bien. Je reste immobile, sensible à la moindre de ses pressions comme une marchandise qu'elle examinerait.
Tournant finalement les talons, elle s'en retourne à sa place qu'elle réinvestit comme si de rien n’était avant d'ordonner :
— Enlève-le, ton caleçon.
Je suis tétanisé. Comme une abeille engluée dans du miel. Cet ordre ne me surprend pas, il n'est que le prolongement logique des précédents. Pourtant, ni mes mains ni mes bras n'y répondent. Mon esprit est enseveli sous les craintes, les questions, le doute, la peur, pris au piège dans les décombres de cette scène. Tout me semble irréel. C'est comme si le songe avait pris le pas sur l'espace et le temps. Une dissociation s'opère entre ma conscience et mon corps. Peut-être est-ce là une expérience de mort imminente, me dis-je dans une fraction de seconde de lucidité. Alors que j'ouvre la bouche sans savoir exactement quel son en sortira, elle ajoute :
— Tu es venu à moi en connaissance de cause. Tu savais à quoi t'attendre. Lors de notre dernière rencontre, je t'ai prévenu de l'ampleur du choix devant lequel tu te trouves. C'est en conscience de tout cela que tu es là aujourd'hui, face à moi. Tu sais et tu sens au fond de toi que c'est ce que tu veux, ce qui est juste, là où est ta place. Ça crève les yeux Antoine. Mais je te l'ai dit, rien ne t'oblige à suivre cette voie. Alors voilà ta dernière chance pour changer d'avis. Tu peux partir maintenant, seul en ayant perdu une chance et gagné une adversaire ou tu peux m'obéir et grandir sur bien des plans. Je t'ai laissé le temps de la réflexion, maintenant est venue l'heure de la décision. Quelle est ta réponse ?
Ses mots forment une rivière tourmentée par un courant d'une puissance insondable qui percute de plein fouet le barrage de mes pensées. Rien n'est plus puissant que l'eau. Elle trouve toujours un passage, transformant la moindre faille en un cratère avant même qu'on ne s'en rende compte.
— D'accord...
— Alors, enlève-le.
— Alors, enlève-le.
Cette fois le geste se joint à la parole. J'agrippe l'élastique serrant ma taille et l'abaisse jusqu'à mes pieds pour retirer le misérable morceau de tissu restant sur ma peau. Me voici nu. De corps et d'esprit. Sans défense aucune devant sa suprématie. Jamais de ma vie je ne m'étais senti aussi vulnérable qu'en cet instant précis, face à cette femme que je ne connaissais encore pas il y a quelques jours. Sans un mot, elle me dévore du regard. Passant ses yeux sur chaque centimètre de mon corps en suivant du doigt la ligne de son verre. Elle sourit, conquérante. Ses yeux se posent sur mon entrejambe qu'elle scrute un instant. Elle est impassible et pourtant je me sens infiniment ridicule. L'attention qu'elle porte à mon sexe semble le faire exister tant je n'avais jamais senti aussi distinctement son poids. J'aimerais le cacher de mes mains, me dissimuler tout entier, mais je sais pertinemment qu'il n'en est pas question.
— Tourne-toi.
Je pivote sur moi-même sans me faire prier, comme si fuir son regard le rendrait moins réel. Je me rends bien vite compte que ce n'est en rien un répit alors que c'est cette fois mes fesses que j'expose à sa vue. Quelle humiliation que de me tenir là, nu, offert à son vice. Pourtant la honte que je ressens n'a pas la même saveur que celle à laquelle je m'attendais. Elle est plus piquante, mais plus doucereuse à la fois, en opposition à l'amertume anticipée. Un met dur à avaler, mais qui saisit les sens dans un équilibre moins précaire qu'on ne pourrait le croire. Lui tournant toujours le dos, elle reprend :
— A partir de maintenant tu ne t'adresseras à moi que par « madame ». D'ailleurs dis-moi, connais-tu l'étymologie de ce mot ?
— Non... madame, ajouté-je après un temps d'hésitation.
— Il nous vient du latin, domina, la maîtresse. Ironique n'est-ce pas ? En tout cas, adapté à la situation. Tourne-toi.
— ... Je fais à nouveau demi-tour avec gêne.
— A genoux.
— Non... madame, ajouté-je après un temps d'hésitation.
— Il nous vient du latin, domina, la maîtresse. Ironique n'est-ce pas ? En tout cas, adapté à la situation. Tourne-toi.
— ... Je fais à nouveau demi-tour avec gêne.
— A genoux.
Je me plie pour suivre sa consigne. Le contact dur et froid du sol contre ma peau est désagréable, mais je vois en cette nouvelle posture l'occasion de cacher une plus grande partie de moi-même. Compromis acceptable en outre.
— Viens devant moi.
Mon buste se penche en avant pour toute réponse et je tends les mains pour avancer à quatre pattes. Je dois faire un bien curieux animal, me dis-je en entamant une démarche hasardeuse. Plus que tout, je me surprends moi-même dans ma docilité. Sans dire que tout cela ne m'est naturel d'aucune façon, je ne sens pourtant pas de réticence suprême ni d'aigreur sans fond. Une honte certaine m'enveloppe, mais ne m'arrête pas pour autant. Me voici à moins d'un pas d'elle. Je ne peux avancer plus sans rentrer dans ses genoux et m'immobilise donc, les yeux fixés sur le sol et ses pieds à quelques phalanges de mes mains. Nous restons un instant ainsi, sans un bruit. Puis ses jambes se soulèvent en une brève envolée. Elle croise ses genoux, plaçant son pied gauche à hauteur de mon visage.
— Lèche, ordonne-t-elle simplement, sur le ton d'une évidence.
J'inspecte en un regard sa chaussure noire à talon. Elle semble comme neuve ou du moins ne présente pas la moindre trace évidente de saleté, ce qui me convainc d'obéir sans plus de cérémonie. J'approche lentement ma bouche de l'escarpin et tire pudiquement la langue. La dissonance entre mon obéissance et le peu de dignité qu'il me reste en cet instant me fait tirer péniblement le cou pour atteindre l'objet de la consigne. J'entre finalement en contact avec la surface lisse et sans aspérité du cuir. Un goût tanné emplit ma bouche. Mon nez est presque collé à son pied et je sens l'odeur si spécifique du cuir neuf se répandre comme un parfum enivrant.
— Je savais que je ne regretterais pas de te proposer ce marché. Tu n'as pas idée de la satisfaction que représente ce spectacle à mes yeux. Toi, le fils de ta mère, cette chère Hélène, te voilà à mes pieds, dans tous les sens du terme. C'est comme une drogue à laquelle je vais m'accoutumer avec joie.
— ... J'essaie de faire fi de ses commentaires et de faire taire mes pensées du mieux que je le peux.
— Je vais te faire découvrir un monde de luxure servile dont tes rêves les plus fous n'auront pu s'approcher. Tu trouveras à mon service une vérité absolue sur toi-même et ton existence, comme un nouveau but à ta vie. Remodelé, utilisé, plié à mes désirs, comme l'argile dont tu es fait et qui sera le terreau de ta nouvelle existence. Je vais jouir de toi, de t'utiliser, encore et encore à ma guise. Mais avant d'atteindre le sommet de ce destin, je vais t'éduquer, te former à la docilité pour que tu sois l'instrument infaillible de mes envies, comme un outil à ma disposition.
— ... Je m'affaire, silencieux, défait, et continue mon effort pendant quelques secondes de silence.
— Bien, ça suffit. A genoux, dit-elle en retirant son pied. Tu vas rentrer chez toi maintenant, j'en ai assez vu. Tu seras pris jeudi soir. Je t'enverrai le détail de l'heure et l'endroit où aller par message. Tu peux t'en aller.
— ... J'essaie de faire fi de ses commentaires et de faire taire mes pensées du mieux que je le peux.
— Je vais te faire découvrir un monde de luxure servile dont tes rêves les plus fous n'auront pu s'approcher. Tu trouveras à mon service une vérité absolue sur toi-même et ton existence, comme un nouveau but à ta vie. Remodelé, utilisé, plié à mes désirs, comme l'argile dont tu es fait et qui sera le terreau de ta nouvelle existence. Je vais jouir de toi, de t'utiliser, encore et encore à ma guise. Mais avant d'atteindre le sommet de ce destin, je vais t'éduquer, te former à la docilité pour que tu sois l'instrument infaillible de mes envies, comme un outil à ma disposition.
— ... Je m'affaire, silencieux, défait, et continue mon effort pendant quelques secondes de silence.
— Bien, ça suffit. A genoux, dit-elle en retirant son pied. Tu vas rentrer chez toi maintenant, j'en ai assez vu. Tu seras pris jeudi soir. Je t'enverrai le détail de l'heure et l'endroit où aller par message. Tu peux t'en aller.
Sans ajouter un mot, trop soulagé que ce moment s'arrête pour risquer de le faire perdurer par un commentaire mal avisé, je me redresse sans croiser son regard et me dirige vers mes vêtements. Le petit tas qu'ils forment sur le fauteuil ressemble à une cruelle preuve de la défaite à laquelle je viens de consentir, comme les cadavres de bouteilles dans un lendemain de soirée douloureux. Je tends le bras pour attraper mon sous-vêtement quand je suis arrêté dans ma lancée.
— Non, ne te rhabille pas. Pas ici. Attrape tes affaires et suis-moi.
Surpris par cette nouvelle consigne alors que l'heure de ma libération semblait avoir sonné, je respecte néanmoins son ordre sans broncher, trop effrayé par les conséquences possibles d'une désobéissance. Je saisis le tas de mes affaires et regarde Sophie, me cachant avec crainte derrière les quelques couches de tissu entre mes bras. Elle a ce rictus mauvais qui accompagne visiblement ses moments de pouvoir. Se dirigeant vers l'entrée, accompagnée du claquement de ses talons contre le parquet, elle s'arrête devant mes chaussures qu'elle me pointe du doigt. Je comprends rapidement la consigne induite par ce geste et je me penche pour les récupérer de ma main libre.
Avant que j'ai eu le temps de me relever, elle ouvre la porte d'entrée et me pousse d'une main ferme en dehors de l'appartement, toujours nu. Le courant d'air froid qui s'engouffre dans la cage d'escalier recouvre tout mon corps sans défense. Mes testicules, transis par cette fraîcheur, se serrent immédiatement et je sens mes mamelons se figer en réponse alors que ma peau commence déjà à se consteller d'une chair de poule. Mon cœur semble s'arrêter, de crainte de tomber nez à nez avec un voisin. Je me retourne, les yeux exorbités, en direction de Sophie, comme pour lui demander sans parler si cet instant est réellement en train de se dérouler. Le plissement sadique de ses lèvres me le confirme alors qu'elle conclut :
— A jeudi Antoine. Rentre bien.
Elle disparaît derrière la porte qu'elle claque sans attendre de réponse de ma part. Je reste bouche bée une fraction de seconde avant de me précipiter, tremblant, sur mon caleçon que j'enfile difficilement dans la hâte. J'entends une autre porte claquer quelques étages plus bas, une clef tourner dans une serrure et des pas résonner contre les murs. Je sautille sur place, tentant d'enfiler efficacement mon pantalon puis ma chemise pour cacher ma nudité. Voici donc un échantillon de sa malveillance, me fis-je la remarque en reboutonnant ma chemise maladroitement. Un raclement de gorge se fait entendre pour accompagner les bruits de pas. Qui pourrait imaginer que quelques étages plus haut, un pauvre jeune homme vient de se faire jeter dehors, nu et humilié.
Mon rythme cardiaque s'apaise alors que j'enfile mon blazer puis mes chaussures. Je redescends l'escalier, absent de mes propres pensées, questionnant encore la réalité de cette nouvelle entrevue. Comme une illumination soudaine, je me rappelle de mon stratagème et sors mon téléphone de ma poche. L'enregistreur audio tourne encore, seul allié à ma disposition. J'appuie sur le petit carré rouge pour l'arrêter et enregistre la piste audio. « Première rencontre » précisé-je en titre. Combien d'autres enregistrements devront s'ajouter à celui-ci pour que je sois finalement en mesure de me battre avec mes propres armes ?
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Commentaires ()
D'ailleurs le personnage de Sophie en dominatrice impitoyable et distinguée rend le récit très agréable.
J'attends la suite !