Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Une gynarchie aristocratique — Chapitre 2 · L'entretien
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Une gynarchie aristocratique
Chapitre 2 · L'entretien
J'entrouvre un œil, réveillé par des bruits sourds provenant du rez-de-chaussée. Encore fatigué par cette nuit décalée, je roule dans le lit en pestant, enfonçant mon visage dans l'oreiller. La lumière du jour a déjà envahi la pièce. Les volets battants, agissant comme un seau percé, ne semblent pas changer grand-chose à l'avancée inexorable de la matinée. Il doit au moins être 10 heures, me dis-je d'une réflexion tout aussi pâteuse que l'est ma bouche. Un très léger mal de crâne résonne dans ma tête, conséquence attendue d'une coupe de champagne de trop, sous les coups de 2 heures. Mon corps se refuse à m'obéir, à moins que ma volonté ne soit simplement aux prises avec ma paresse. En bas, le vacarme continue, accentué de-ci, de-là par des pointes de volume plus métalliques. Ma curiosité finit par l'emporter et j'étire péniblement une jambe, puis un bras, les yeux toujours fermés.
Roulant à nouveau pour rejoindre la bordure du lit, je tente d'ouvrir mes yeux avec succès découvrant ainsi l'heure affichée sur mon téléphone. « 11H23 ».
Soufflant d'agacement, je sors à contrecœur un pied des draps. La chaleur du lit le quitte immédiatement. Un élan de motivation finit par me soulever pour m'extraire du lit. J'attrape rapidement un pantalon et un tee-shirt que j'enfile avant de me diriger vers l'escalier. Sous mes pieds, les lattes du parquet grincent doucement, comme un léger râle de douleur en réponse à chaque appui. A mesure que je m'approche, le bruit se fait plus distinct. Des sons de pas en nombre me font deviner la présence d'employés rangeant vivement le salon. Le verre s'entrechoque et le métal des plats résonne dans le couloir. Passant l'angle de la porte, je constate que mon hypothèse est la bonne alors qu'un ballet de nettoyeurs s'affaire pour remettre en ordre la salle.
De doux effluves de café flottent dans l'air. Attiré par ces dernières comme un ours par le miel, mon nez emporte mon corps vers la cuisine où mon père et ma mère finissent leur petit-déjeuner en lisant les journaux.
— Tiens ! Le prince au bois dormant est parmi nous ! s’esclaffe mon père.
— Bonjour... marmonné-je en retour sans beaucoup de fantaisie.
— Si jeune et déjà si fatigué. La suite promet d'être fameuse !
— ...
— Si tu veux faire de la politique, tu as intérêt à t'entraîner à faire des nuits plus courtes, sinon tes adversaires auront fini leurs campagnes que tu n'auras pas commencées la tienne.
— Il reste du café si tu veux, Déclare ma mère sans relever les yeux de son article.
— Bonjour... marmonné-je en retour sans beaucoup de fantaisie.
— Si jeune et déjà si fatigué. La suite promet d'être fameuse !
— ...
— Si tu veux faire de la politique, tu as intérêt à t'entraîner à faire des nuits plus courtes, sinon tes adversaires auront fini leurs campagnes que tu n'auras pas commencées la tienne.
— Il reste du café si tu veux, Déclare ma mère sans relever les yeux de son article.
Sans prêter plus d'attention aux déclarations moralisatrices de mon père, je traîne des pieds pour rejoindre le comptoir où la cafetière ronronne paisiblement. Alors que j'attrape une tasse pour me servir, ma mère annonce :
— Je vais devoir partir dans la journée finalement. Ils ont avancé mon vol suite à un nouvel épisode de douleur de l'ambassadeur.
— A quelle heure part l'avion déjà ? interroge mon père.
— 16 heures, je dois être à l'aéroport à 14 heures, ça me laisse un peu plus d'une heure pour finir ma valise.
— Ils sont gonflés quand même. Vous n'étiez pas non plus à un jour près, si ?
— Henri, l'Espagne est un des plus gros partenaires économiques du pays. On ne peut pas se permettre de laisser l'ambassade vide, même pour un jour.
— Oui enfin elle n'est pas vide non plus, ce n'est pas un mirador pour une personne. Il doit bien y avoir une armée de génies de Science Po prêts à répondre à toutes les caméras en cas de besoin non ?
— Bien sûr, quelle idée brillante, comme ça Timothée, le petit stagiaire, pourra ruiner en moins de trente secondes le travail de vingt ans de diplomatie ! Ironise-t-elle.
— Humm. Et tu sais quand tu reviendras en France ?
— Bien sûr que non. En politique, on ne sait jamais où on sera le lendemain, tu le sais pertinemment.
— J'aurais essayé, on ne sait jamais.
— Antoine, n'oublie pas d'envoyer un message à Sophie. Elle va te donner un avantage considérable pour ton devoir, dit ma mère en reposant le journal pour se lever.
— A quelle heure part l'avion déjà ? interroge mon père.
— 16 heures, je dois être à l'aéroport à 14 heures, ça me laisse un peu plus d'une heure pour finir ma valise.
— Ils sont gonflés quand même. Vous n'étiez pas non plus à un jour près, si ?
— Henri, l'Espagne est un des plus gros partenaires économiques du pays. On ne peut pas se permettre de laisser l'ambassade vide, même pour un jour.
— Oui enfin elle n'est pas vide non plus, ce n'est pas un mirador pour une personne. Il doit bien y avoir une armée de génies de Science Po prêts à répondre à toutes les caméras en cas de besoin non ?
— Bien sûr, quelle idée brillante, comme ça Timothée, le petit stagiaire, pourra ruiner en moins de trente secondes le travail de vingt ans de diplomatie ! Ironise-t-elle.
— Humm. Et tu sais quand tu reviendras en France ?
— Bien sûr que non. En politique, on ne sait jamais où on sera le lendemain, tu le sais pertinemment.
— J'aurais essayé, on ne sait jamais.
— Antoine, n'oublie pas d'envoyer un message à Sophie. Elle va te donner un avantage considérable pour ton devoir, dit ma mère en reposant le journal pour se lever.
J'en avais presque oublié cette femme. La simple évocation de son nom me fit frissonner malgré le café brûlant que j'ingurgitais. Les yeux dans le vide, je repense alors à la scène d'hier, à son comportement, sa personnalité changeante. Ne prêtant pas attention ni à mon silence ni à mon regard perplexe, la future ambassadrice, déjà vêtue d'une veste noire et d'un pantalon de tailleur gris passe devant moi pour quitter la pièce. Ses talons claquent dans le couloir, puis dans l'escalier avant que leur bruit sourd ne résonne au-dessus de nos têtes. Comme un branle-bas de combat, mon père se lève à son tour, attrapant à la volée la tasse de ma mère et la sienne pour les mettre dans le lave-vaisselle. Sans un mot à mon attention, il sort à son tour pour rejoindre le salon où le nettoyage touche visiblement à sa fin. Je reste debout, adossé au comptoir, tentant de réunir mes pensées en un axe de décision efficace.
Après avoir avalé le restant de mon café, je m'élance à mon tour vers l'escalier et ma chambre. Sans perdre un instant de plus, j'allume mon ordinateur et commence ma recherche. Je tape d'abord son nom. Rien. Le nom de son cabinet. Pas plus. Tentons son numéro de téléphone. Sans beaucoup de surprise, le moteur de recherche ne donne pas de résultat. Je me remémore alors l'une des phrases favorites de ma mère : « En politique, ceux qu'on ne voit pas sont toujours les plus dangereux. »
Bien décidé à en savoir plus, je tente une recherche ciblée sur les spécialistes de la politique du bassin méditerranéen. Cette fois une pléthore de résultats s'affiche, aussi variés et vagues que l'on peut l'imaginer. J'ouvre au hasard plusieurs liens, fouillant du regard chaque photo pour tenter d'apercevoir le spectre blond. Aucune trace de Sophie. M'adossant à mon siège, je prends une profonde inspiration, comme pour tenter de trouver une réponse dans l'oxygène de la pièce. Comment est-il possible qu'on ne trouve pas la moindre mention de son nom sur internet ?
Une exclamation dans le couloir mit fin à mon questionnement : « Antoine ! Viens m'aider à descendre ma valise s'il te plaît ! » ordonne ma mère dans le couloir. Reportant à plus tard ma recherche, aussi vaine soit-elle, je me lève et sors de ma chambre pour accomplir mon devoir de fils, ou du moins de mule. L'énorme valise que je découvre alors pèse une tonne et j'ai le plus grand mal à passer chaque marche sans chuter de tout mon long. Une fois arrivé par miracle en bas en un seul morceau, j'accompagne ma mère jusqu'à la voiture noire qui l'attend à l'entrée. Un homme charpenté, en costume, l'attend devant la voiture et s'empresse de récupérer la valise en la voyant, sans déployer la moindre fraction des efforts qui me furent nécessaires. Mon père est là, lui aussi, il embrasse ma mère et la prend dans ses bras.
— Bon voyage ma chérie, tu vas nous manquer.
— Vous allez me manquer aussi, mais vous pouvez venir me rendre visite quand vous voudrez.
— Tu parles, on t'apercevrait à peine.
— C'est sûrement probable oui...
— Fais attention à toi, je n'ai aucune confiance en tous ces requins.
— Henri, si je suis nommée à ce poste c'est précisément parce que c'est moi le requin, dit ma mère en pouffant avant de se tourner vers moi en m'embrassant. Quant à toi, travaille bien. N'oublie pas que tu joues gros pendant tes études pour la suite de ton avenir. Et pense à envoyer un message à Sophie si ce n'est pas déjà fait ! Tu la remercieras pour moi en attendant que je puisse le faire.
— Je m'en occupe juste après, promis.
— Vous allez me manquer aussi, mais vous pouvez venir me rendre visite quand vous voudrez.
— Tu parles, on t'apercevrait à peine.
— C'est sûrement probable oui...
— Fais attention à toi, je n'ai aucune confiance en tous ces requins.
— Henri, si je suis nommée à ce poste c'est précisément parce que c'est moi le requin, dit ma mère en pouffant avant de se tourner vers moi en m'embrassant. Quant à toi, travaille bien. N'oublie pas que tu joues gros pendant tes études pour la suite de ton avenir. Et pense à envoyer un message à Sophie si ce n'est pas déjà fait ! Tu la remercieras pour moi en attendant que je puisse le faire.
— Je m'en occupe juste après, promis.
Sur ces mots, elle descend les marches à toute vitesse et s'engouffre dans la berline qui démarre presque aussitôt. Sans plus attendre, je remonte dans ma chambre et attrape la petite carte de visite argentée. Une hésitation s'empare de mon corps, puis après une courte réflexion, je tape finalement son numéro pour composer un nouveau message :
« Bonjour Madame Olssen,
Comme convenu hier soir, je me permets de revenir vers vous pour connaître vos disponibilités afin que nous puissions échanger au sujet des rapports sino-mongols. Je suis bien sûr à votre entière disposition pour m'adapter à votre convenance.
Comme convenu hier soir, je me permets de revenir vers vous pour connaître vos disponibilités afin que nous puissions échanger au sujet des rapports sino-mongols. Je suis bien sûr à votre entière disposition pour m'adapter à votre convenance.
Cordialement,
Antoine Vilpières »
Antoine Vilpières »
Après une demi-douzaine de relectures, je finis par appuyer sur le bouton d'envoi. Mon rythme cardiaque a accéléré, ce que je sens très distinctement. Le ridicule de la situation ne m'échappe pas. Ce n'était qu'un message pour une entrevue convenue la veille avec une ancienne collègue de ma mère pour parler d'un sujet d'étude. Rien d'extraordinaire, malgré la personnalité insaisissable de cette drôle de spécialiste. Je tente alors de me ressaisir en secouant la tête et en faisant de petits bonds sur place, comme pour évacuer la tension accumulée en moi. Reprenant mon calme, je me remets au travail, il me reste encore à regrouper beaucoup d'éléments bibliographiques. Je me plonge à nouveau dans mes cours, mais ma concentration est de courte durée. Deux brèves vibrations font trembler le bureau et les stylos posés dessus.
Feignant l'indifférence comme pour me convaincre moi-même que je ne suis nullement impatient d'avoir son retour, je cède finalement à la tentation presque instantanément. J'attrape mon téléphone dans un geste faussement nonchalant et allume l'écran. C'est bien un message de Sophie : « Bonjour Antoine, lundi 19H, 36 rue des Sablons, Appt 5. »
Décidément, même ses messages ne sont pas empreints d'une quelconque forme de politesse, me dis-je avec une pointe de vexation. S'il est courant que les politiques et affiliés soient avares de messages bien construits, ils font en général l'effort de soigner leur premier contact, ce qui ne semble donc pas la concerner. Un peu piqué au vif, je réfléchis une seconde pour prendre du recul. Après tout, nous sommes vendredi et elle a indiqué hier avoir une réunion dans la matinée. Il est donc probable qu'elle vienne de la finir et qu'elle soit en plein milieu du feu de son travail. Je devrais en somme m'estimer heureux d'avoir eu une réponse aussi rapide, conclus-je finalement. Convaincu par cette hypothèse, je réponds par l'affirmative à sa proposition avant de reposer mon téléphone et de me concentrer à nouveau sur mon étude.
La journée se déroule ainsi que le week-end sans que beaucoup d'animation ne vienne les perturber. Je passe mon temps à mon bureau, préparant mes devoirs de philosophie, de science et d'économie, ne m'arrêtant que pour manger, dormir et me laver. Mon père, pendant ce temps, profite de sa liberté retrouvée pour faire des allers-retours entre le golf et les restaurants avec ses amis et collègues. Lui et moi n'avons jamais été très proches. Je me suis toujours demandé ce que ma mère pouvait bien lui avoir trouvé. Sans doute, le temps avait dû le transformer en un homme cochant un à un l'ensemble des clichés du bon bourgeois, effaçant au passage ses qualités. C'est à peine si nous avons échangé une discussion au cours de ces deux jours et demi. Pour autant, la cohabitation n'en a pas été plus désagréable. Ne pas se croiser est le meilleur moyen d'éviter les sources de conflit et je crois deviner que lui comme moi appliquons tacitement ce principe de précaution.
Ainsi la journée du lundi arrive à grands pas. J'ai travaillé d'arrache-pied sur mon étude pour pouvoir être le plus au courant que possible de l'ensemble des sujets liés de près ou de loin à mon thème.
Répétant mentalement les chiffres clés les plus importants, je me dirige, comme à l'accoutumée vers Science Po. Le trajet est l'occasion de cogiter en laissant virevolter mon esprit. J'ai conscience que j'aurai quoi qu'il arrive affaire à une experte bien plus chevronnée que moi et que mes recherches ne pourront pas se montrer à la hauteur de ses connaissances. Cette réflexion m'emplit d'amertume, alors que les dernières 48 heures ont été sacrifiées sur l'autel de l'étude des relations sino-mongoles.
Répétant mentalement les chiffres clés les plus importants, je me dirige, comme à l'accoutumée vers Science Po. Le trajet est l'occasion de cogiter en laissant virevolter mon esprit. J'ai conscience que j'aurai quoi qu'il arrive affaire à une experte bien plus chevronnée que moi et que mes recherches ne pourront pas se montrer à la hauteur de ses connaissances. Cette réflexion m'emplit d'amertume, alors que les dernières 48 heures ont été sacrifiées sur l'autel de l'étude des relations sino-mongoles.
Les cours s'enchaînent tout au long de la journée. Mon rendez-vous de ce soir se dissipe petit à petit de mes pensées, sans jamais en disparaître réellement. Comme un goût acide restant en bouche. L'effort intellectuel intense que demande pour autant la compréhension des conférences me contraint à rester focalisé sur l'instant présent en reportant à plus tard tout ce qui peut l'être. La sonnerie retentit finalement et avec elle la fin de mon dernier TD. Il est 18 heures passées. Une petite demi-heure de transports devrait me suffire pour relier l'adresse que Sophie m'a donnée. La crainte que cette rencontre génère en moi contrebalance avec l'envie d'en découvrir plus sur cette mystérieuse femme. L'impossibilité de savoir à quoi m'attendre me tend terriblement et je me retrouve ainsi à attendre le bus, tournant sur moi-même. Aux aguets, je trépigne et piétine comme si cela pourrait évacuer la moindre tension, c'est tout l'inverse.
Le bus arrive enfin. Le décor urbain défile sous mes yeux comme un océan de bitume. Nous passons devant l'Assemblée que je contemple avec envie avant de longer la Seine et d'arriver devant les jardins du Trocadéro. Il est temps de descendre, j'arrive à destination.
Au pied du numéro 36, je contemple la façade haussmannienne qui se dresse avec fierté. L'immeuble est impeccable. Pas une trace ne semble lui faire l'affront de l'atteindre. Rien de bien étonnant dans ce quartier où les bâtiments sont tout aussi propres sur eux que leurs occupants. M'approchant de la grande porte en bois massif à doubles battants, j'observe le petit interphone doré avec un moment d'hésitation avant d'appuyer finalement sur le bouton numéro cinq. Une courte attente s'ensuit. Quelques secondes d'apnée au cours desquelles mon cœur tambourine contre ma poitrine pour exprimer son désir de fuite. Puis un son de serrure qui claque de l'autre côté de l'entrée résonne. La porte s'ouvre automatiquement, tractée par un mécanisme quasiment silencieux. Un couloir carrelé de motifs noirs et blancs se découvre alors, illuminé par deux petits lustres en verre.
Une cage d'escalier s'offre aux visiteurs après deux larges marches surélevant le niveau du sol, avant l'ascension vers les étages. L'appartement numéro 5 est le dernier de l'immeuble.
Arrivé en haut, je découvre un palier orné de grandes plantes vertes, se nourrissant de la lumière s'engouffrant par une petite fenêtre au-dessus d'elles. La porte d'entrée, à peine plus petite que celle offrant accès au bâtiment en lui-même, est entrouverte, signe d'une invitation à entrer. Je sonne néanmoins par précaution, sans obtenir plus de réponses en retour. Délicatement et avec prudence, je la pousse pour me frayer un chemin. « Bonjour Madame Olssen ! C'est Antoine ! » dis-je distinctement pour annoncer mon arrivée. « Bonjour Antoine ! Entre, je suis dans le salon », déclare en écho une voix sur ma gauche.
L'appartement est magnifique. Les murs sont couverts d'un papier peint aux motifs floraux verts, s'élevant avec grâce vers le plafond, au moins trois mètres plus haut. Le parquet de lattes sombres, entrecroisées en un maillage savant, s'étend au sol comme dans un palais andalou. Tout est d'un extrême raffinement. Les œuvres d'art côtoient les bibliothèques, chargées de pléiades et de livres de collection. Même les vases, débordants de bouquets fournis semblent issus d'un passé prestigieux. En tournant la tête vers l'origine de l'appel, je découvre une vaste pièce éclairée par la lumière éclatante du jour. Au sol, un tapis oriental recouvre le bois en le sublimant de sa présence. Un canapé et des sièges d'un même tissu vert forêt trônent en maîtres, laissant apparaître entre eux une longue table basse où plusieurs livres tiennent en formant une tour d'une étonnante stabilité.
Je m'y dirige, d'une démarche peu confiante, comme si chaque pas pourrait être un outrage à la maîtresse des lieux. Un luminaire moderne en non-tissé sombre pend depuis le centre du plafond, orné d'une multitude de moulures. Un long balcon court tout le long des fenêtres à gauche de la pièce, laissant dépasser quelques feuilles des plantes extérieures. D'imposants voilages blancs flottent en bordure des vitres, comme les voiles d'un navire au port. Une odeur sucrée de fleur d'oranger flotte dans l'air. En fermant les yeux, on pourrait se croire dans l'Alhambra de Grenade.
Du coin de l'œil, je découvre sur ma droite Sophie, accaparée par un document qu'elle lit avec intérêt à côté d'un bureau en marqueterie.
Du coin de l'œil, je découvre sur ma droite Sophie, accaparée par un document qu'elle lit avec intérêt à côté d'un bureau en marqueterie.
— Bonjour, redis-je en m'hasardant à lui tendre la main.
— Bonjour Antoine, j'espère que les marches ne t'ont pas trop fatigué. Cet escalier est interminable, répond-elle en me serrant la main d'une poigne plus douce que lors de notre première rencontre.
— Pas du tout, l'immeuble est magnifique et votre appartement l'est encore plus.
— Effectivement, c'est un très beau bâtiment, je m'y plais beaucoup. Ravie de voir qu'il te séduit aussi. Installons-nous, j'ai préparé quelques ouvrages qui devraient t'intéresser.
— Bonjour Antoine, j'espère que les marches ne t'ont pas trop fatigué. Cet escalier est interminable, répond-elle en me serrant la main d'une poigne plus douce que lors de notre première rencontre.
— Pas du tout, l'immeuble est magnifique et votre appartement l'est encore plus.
— Effectivement, c'est un très beau bâtiment, je m'y plais beaucoup. Ravie de voir qu'il te séduit aussi. Installons-nous, j'ai préparé quelques ouvrages qui devraient t'intéresser.
Me pointant du doigt le fauteuil le plus proche, elle accompagne son indication d'une main sur mon épaule. Ce simple contact me fait l'effet d'une décharge électrique que je prends soin de ne pas montrer. Je remarque avec un temps de retard qu'elle me tutoie, contrairement à l'autre soir. Je ne suis que peu surpris par le fait qu'elle prenne cette liberté étant donné notre différence d'âge et surtout son caractère visiblement peu enclin à l'étiquette. Alors que je m'assois, elle se dirige vers le canapé face à moi et reprend :
— La Mongolie contemporaine.
— Une histoire générale des Mongols.
— Voyage à travers la Mongolie et la Chine, énumère-t-elle en montrant d'épais ouvrages, et ici tu as des études plus ciblées sur les échanges commerciaux, l'influence sur le marché noir, l'infiltration de l'administration mongole par la Chine et je t'ai aussi mis quelques textes sur la relation du pays avec la Russie, au cas où tu pourrais en avoir l'utilité.
— Une histoire générale des Mongols.
— Voyage à travers la Mongolie et la Chine, énumère-t-elle en montrant d'épais ouvrages, et ici tu as des études plus ciblées sur les échanges commerciaux, l'influence sur le marché noir, l'infiltration de l'administration mongole par la Chine et je t'ai aussi mis quelques textes sur la relation du pays avec la Russie, au cas où tu pourrais en avoir l'utilité.
— C'est extraordinaire, en six mois de recherches je n'aurais peut-être pas trouvé autant de bibliographie aussi pointue... Surtout ces études, je n'en avais jamais entendu parler. Est-ce qu'elles proviennent de votre cabinet ?
— C'est bien ça. Nous avions creusé le sujet pour une demande spécifique il y a quelques années. Les informations sont peut-être à actualiser, ou du moins à lire par le prisme des derniers évènements mondiaux, mais dans l'ensemble il est dur de trouver plus précis dans la littérature publique.
— Cela ne posera pas de problème de confidentialité ?
— Je crains que tu surestimes la portée de ton auditoire, pouffe-t-elle avec dédain. Ton travail, aussi intéressant puisse-t-il être, n'arrivera sûrement jamais entre les mains de ceux qui pourraient en prendre ombrage. Et même si c'était le cas, ça ne serait sûrement plus un problème.
— Parfait. J'aimerais justement les citer comme sources, soufflé-je avec un brin de pincement.
— Je t'en prie, fais donc. Je ne serai pas celle qui t'empêchera de nommer des sources claires et fiables !
— Je vois que vous avez personnellement apporté votre contribution à certains d'entre eux. Pour autant, la carte que vous m'avez donnée mentionne une spécialité tournée vers la Méditerranée. Est-ce un changement d'intérêt récent ?
— Pas vraiment non. J'ai toujours été plus intéressée par le bassin méditerranéen, mais les aléas des opportunités font loi, surtout dans ce milieu. Quand on débute sa carrière, on prend surtout ce qu'on nous donne. Sinon on finit comme le héron de La Fontaine.
— J'en prends bonne note pour la suite...
— Voilà qui est judicieux.
— C'est bien ça. Nous avions creusé le sujet pour une demande spécifique il y a quelques années. Les informations sont peut-être à actualiser, ou du moins à lire par le prisme des derniers évènements mondiaux, mais dans l'ensemble il est dur de trouver plus précis dans la littérature publique.
— Cela ne posera pas de problème de confidentialité ?
— Je crains que tu surestimes la portée de ton auditoire, pouffe-t-elle avec dédain. Ton travail, aussi intéressant puisse-t-il être, n'arrivera sûrement jamais entre les mains de ceux qui pourraient en prendre ombrage. Et même si c'était le cas, ça ne serait sûrement plus un problème.
— Parfait. J'aimerais justement les citer comme sources, soufflé-je avec un brin de pincement.
— Je t'en prie, fais donc. Je ne serai pas celle qui t'empêchera de nommer des sources claires et fiables !
— Je vois que vous avez personnellement apporté votre contribution à certains d'entre eux. Pour autant, la carte que vous m'avez donnée mentionne une spécialité tournée vers la Méditerranée. Est-ce un changement d'intérêt récent ?
— Pas vraiment non. J'ai toujours été plus intéressée par le bassin méditerranéen, mais les aléas des opportunités font loi, surtout dans ce milieu. Quand on débute sa carrière, on prend surtout ce qu'on nous donne. Sinon on finit comme le héron de La Fontaine.
— J'en prends bonne note pour la suite...
— Voilà qui est judicieux.
Chacune de ses réponses semble renfermer une part impalpable de mystère froid. À l'instar de notre première rencontre, cette même sensation désagréable de passer à côté d'un élément crucial m'envahit à nouveau. Ses yeux azuréens me transpercent l'âme et le corps, comme pour fouiller en moi une réponse ou quelque chose d'autre que je ne saurais définir. Ne sachant quoi répondre à ce qui ressemble à un astucieux mélange de menace et de conseil, je finis par reprendre après une courte pause :
— Grâce à ces documents, je vais pouvoir clore mon étude avec un niveau de précision que je n'espérais même pas atteindre ! Je ne sais comment vous remercier.
— Humm. Je suis sûre que nous trouverons bien quelque chose. Mais pour commencer, prenons un verre, j'aimerais que tu me parles de toi. Tu vois le meuble en bois à gauche de la porte ? demande-t-elle en pointant un vaisselier bas sur lequel reposent des coupes finement ciselées. Ouvre-le et sers-nous un verre de vin.
— Humm. Je suis sûre que nous trouverons bien quelque chose. Mais pour commencer, prenons un verre, j'aimerais que tu me parles de toi. Tu vois le meuble en bois à gauche de la porte ? demande-t-elle en pointant un vaisselier bas sur lequel reposent des coupes finement ciselées. Ouvre-le et sers-nous un verre de vin.
Un peu interloqué par cette demande, une fois de plus, peu conventionnelle, je m'y dirige néanmoins avec hâte pour ne pas manquer de politesse. En ouvrant la porte du meuble, une collection de carafes moulées et décorées s'offre à moi. Elles contiennent toutes des liquides aux couleurs chatoyantes. Je distingue parmi elles une bouteille de vin rouge que je m'empresse de sortir et d'ouvrir avant de remplir deux verres avec son contenu. Me retournant pour lui apporter, je distingue un sourire narquois et satisfait sur son visage alors qu'elle m'observe toujours comme un chat guettant une souris. Sans attendre que je me rassoie, elle continue son interrogatoire :
— Dis-moi, quel âge as-tu Antoine ?
— Vingt-deux ans. Je suis en dernière année de master.
— Et alors que penses-tu de tes études ? Est-ce que tu te plais à Science Po ?
— Oui beaucoup, c'est une chance de pouvoir en faire partie. Les cours sont passionnants et les intervenants sont tous des experts chevronnés. Je ne pense pas pouvoir obtenir de meilleur enseignement académique que dans cet établissement. Mais, j'ai hâte de terminer mes études pour sauter dans le grand bain.
— Je vois. Tu sais qu'avec ce plongeon viendront plus de contraintes, n'est-ce pas ? Ta vie changera drastiquement, avec des choix et des sacrifices à faire. Tu devras te plier aux ordres et au bon vouloir de chefs tyranniques et de supérieurs exigeants, prédit-elle en portant son verre aux lèvres.
— Bien sûr. Je pense être capable de faire la part des choses et il me semble avoir suffisamment d'humilité pour l'accepter. De toute façon, je n'ai jamais eu un caractère très belliqueux, dis-je d'un rire gêné pendant qu'une intense sensation d'inquiétude commence à former comme une boule entre ma gorge et mes poumons.
— Vingt-deux ans. Je suis en dernière année de master.
— Et alors que penses-tu de tes études ? Est-ce que tu te plais à Science Po ?
— Oui beaucoup, c'est une chance de pouvoir en faire partie. Les cours sont passionnants et les intervenants sont tous des experts chevronnés. Je ne pense pas pouvoir obtenir de meilleur enseignement académique que dans cet établissement. Mais, j'ai hâte de terminer mes études pour sauter dans le grand bain.
— Je vois. Tu sais qu'avec ce plongeon viendront plus de contraintes, n'est-ce pas ? Ta vie changera drastiquement, avec des choix et des sacrifices à faire. Tu devras te plier aux ordres et au bon vouloir de chefs tyranniques et de supérieurs exigeants, prédit-elle en portant son verre aux lèvres.
— Bien sûr. Je pense être capable de faire la part des choses et il me semble avoir suffisamment d'humilité pour l'accepter. De toute façon, je n'ai jamais eu un caractère très belliqueux, dis-je d'un rire gêné pendant qu'une intense sensation d'inquiétude commence à former comme une boule entre ma gorge et mes poumons.
Un sourire entendu vient accueillir ma réponse alors que sa main s'abaisse pour éloigner de sa bouche le vin qu'elle tient entre ses doigts longilignes. Elle me toise du regard sans un mot, dans une attente implicite d'une réponse plus développée.
— Je crois aussi que c'est malheureusement le jeu du hasard lorsque l'on commence un poste. Rien ne nous garantit jamais d'être épanoui et encore moins de rencontrer des gens louables. Cet aléa me semble être le lot inévitable de chaque carrière, indépendamment de nombreux autres critères d'ailleurs... C'est assez indiscret de ma part et je vous prie de m'excuser si ma question est déplacée, mais vous semblez parler en connaissance de cause, avez-vous déjà rencontré des relations hiérarchiques aussi complexes que celles que vous décrivez ?
— C'est le passage obligé pour toute personne travaillant de près ou de loin dans la politique, oui. Force est de reconnaître qu'il ne s'agit pas d'un domaine de spécialisation comme les autres. La compétition y est exacerbée, le conflit omniprésent, les attentes sont gigantesques et tout est toujours à faire pour la veille. Dans ce milieu, soit on montre les dents soit on perd. En tant qu'étudiants, vous observez tout cela de loin, depuis un promontoire au-dessus de tout danger. On vous protège, on vous choie, on vous nourrit voire vous gave jusqu'à ce que vous soyez suffisamment forts pour résister à la chute que vous subissez en tombant de votre nid. Mais il n'y a pas de proie plus facile qu'un petit oisillon pour les loups et les renards. Donc de deux choses l'une, soit vous réussissez à vous envoler avant de toucher le sol, soit vous vous condamnez à une fin douloureuse. Elle reprend une gorgée avant de continuer, profitant de mon silence angoissé. Qu'est-ce que tu souhaites faire exactement après tes études ?
— Eh bien... j'ai en tête de devenir assistant-parlementaire, mais je ne me ferme pas de portes. Peut-être qu'une autre opportunité pourrait prendre le dessus.
— Prendre le dessus tu dis, relève-t-elle en souriant. Je vois, tu es donc malgré tout assez indécis. Tu feras face à des gens autrement plus déterminés dans cette compétition Antoine.
— Avez-vous également fait Science Po avant de débuter votre carrière ?
— Absolument. J'ai moi aussi été étudiante de notre chère fabrique des élites. Sauf que je n'ai jamais été un oisillon sans défense. J'avais un objectif et je me suis toujours donné les moyens d'y parvenir.
— Quel était cet objectif ? me hasardé-je pour tenter de sortir de cette comparaison aviaire peu flatteuse.
— Je vais te montrer, ça sera plus parlant.
— C'est le passage obligé pour toute personne travaillant de près ou de loin dans la politique, oui. Force est de reconnaître qu'il ne s'agit pas d'un domaine de spécialisation comme les autres. La compétition y est exacerbée, le conflit omniprésent, les attentes sont gigantesques et tout est toujours à faire pour la veille. Dans ce milieu, soit on montre les dents soit on perd. En tant qu'étudiants, vous observez tout cela de loin, depuis un promontoire au-dessus de tout danger. On vous protège, on vous choie, on vous nourrit voire vous gave jusqu'à ce que vous soyez suffisamment forts pour résister à la chute que vous subissez en tombant de votre nid. Mais il n'y a pas de proie plus facile qu'un petit oisillon pour les loups et les renards. Donc de deux choses l'une, soit vous réussissez à vous envoler avant de toucher le sol, soit vous vous condamnez à une fin douloureuse. Elle reprend une gorgée avant de continuer, profitant de mon silence angoissé. Qu'est-ce que tu souhaites faire exactement après tes études ?
— Eh bien... j'ai en tête de devenir assistant-parlementaire, mais je ne me ferme pas de portes. Peut-être qu'une autre opportunité pourrait prendre le dessus.
— Prendre le dessus tu dis, relève-t-elle en souriant. Je vois, tu es donc malgré tout assez indécis. Tu feras face à des gens autrement plus déterminés dans cette compétition Antoine.
— Avez-vous également fait Science Po avant de débuter votre carrière ?
— Absolument. J'ai moi aussi été étudiante de notre chère fabrique des élites. Sauf que je n'ai jamais été un oisillon sans défense. J'avais un objectif et je me suis toujours donné les moyens d'y parvenir.
— Quel était cet objectif ? me hasardé-je pour tenter de sortir de cette comparaison aviaire peu flatteuse.
— Je vais te montrer, ça sera plus parlant.
Sans ajouter quoi que ce soit, elle dépose son verre sur la table d'appoint à côté d'elle et décroise ses jambes glabres qui dépassent d'une robe gris clair ornée de dentelle. Je la suis des yeux alors qu'elle se lève et se dirige vers la bibliothèque au fond de la pièce. Ses talons claquent sur le parquet dans un son clair, emplissant le salon de l'écho de son passage. Je me lève à mon tour pour la rejoindre. Elle est immobile, contemplant un petit cadre posé sur la rangée centrale du meuble.
A l'intérieur, une photo sur laquelle on observe plusieurs rangées d'étudiants en costumes et tenues de soirée. Leurs écharpes autour du cou ainsi que les feuilles tenues par chacun laissent penser à une immortalisation de leur remise des diplômes. Au centre du cliché, un vieil homme affiche un sourire professoral en serrant la main d'une jeune femme, visiblement au comble du bonheur. Le grain de la photographie ainsi que la distance séparant le groupe de l'objectif rendent difficile l'identification précise des visages. Pour autant je devine rapidement l'identité du personnage central. Il s'agit évidemment de Sophie, rajeunie et dotée d'un regard chaleureux que je ne lui ai jamais vu. Elle exulte en silence sur cet instant figé dans le temps, comme un fragment de joie piégé dans l'ambre.
— J'ai grandi dans une famille stricte où l'excellence n'était pas un objectif, mais un devoir. Mes parents nous ont inculqué, à mes sœurs et moi, dès notre plus jeune âge le goût et le sens de la compétition. « Être meilleures ou l'infamie » aurait sûrement pu faire office de devise, s'amuse-t-elle en laissant transparaître une pointe de mélancolie. En tout cas, elle est devenue la mienne et j'y suis restée fidèle depuis tout ce temps. Année après année, classe après classe, j'étais la première en tout. Là aussi, à Science Po, je l'ai été malgré la concurrence exceptionnellement rude.
— Vous avez donc été major de votre promotion ? soufflé-je avec admiration.
— Oui. Ce n'aura pas été de tout repos. Plutôt habituée à survoler le reste de mes petits camarades, il y avait cette fois des adversaires d'un même métal que celui qui me compose. A commencer par ta mère.
— Vous avez donc été major de votre promotion ? soufflé-je avec admiration.
— Oui. Ce n'aura pas été de tout repos. Plutôt habituée à survoler le reste de mes petits camarades, il y avait cette fois des adversaires d'un même métal que celui qui me compose. A commencer par ta mère.
Interloqué par cette réponse, je balaye à nouveau du regard la photographie à la recherche d'un visage familier. Si j'étais bien sûr au courant que ma mère était aussi passée par ces études, je ne savais pas qu'elles avaient été dans la même promotion et encore moins en concurrence. Avant que je ne finisse l'inspection de chaque rangée, Sophie pointe du doigt une silhouette sur la droite, à cinq ou six têtes de son jeune double. Aucun doute possible, malgré une frange cachant son front, les traits de ma mère me sautent tout d'un coup aux yeux. Elle arbore un sourire que je lui connais bien, ce sourire jaune si caractéristique qu'elle revêt quand la colère et la déception l'envahissent, mais que sa pudeur ou sa fierté les contiennent.
— Dès le premier jour, nous nous sommes soupesées mutuellement, cherchant en l'autre une faille, une faiblesse, un morceau d'argile à frapper pour faire s'écrouler tout l'édifice. Ce petit jeu a duré longtemps, au moins jusqu'à cet instant précis. Je m'en souviens comme si c'était la veille. Juste après que cette photo ait été prise, elle est venue me voir et m'a tendu la main. En trois ans, nous ne nous étions pas adressé une seule fois la parole malgré tous les regards de défis partagés chaque jour. J'étais convaincue, arrivée à ce moment de notre scolarité, que ça resterait le cas à jamais. Une rivalité froide, silencieuse et distante. Pourtant elle était là, face à moi, et j'ai saisi sa main sans savoir si je devais parler ou non. Puis un seul mot est sorti de sa bouche : « Félicitations ». J'étais loin d'imaginer à quel point elle me ferait ensuite payer ces quelques syllabes.
— Comment ça ?
— Comment ça ?
Son visage pivote dans ma direction sans me faire face. Ses traits ne m'avaient jamais paru aussi affûtés qu'en cet instant précis. La pente abrupte de son nez et la finesse de sa mâchoire peuvent s'apparenter au tranchant d'une lame qui ressemble de plus en plus à une épée de Damoclès. Elle pince les lèvres avec une telle vigueur que la peau qui les compose blanchit, comme si un fantôme les avait faites siennes.
— Que ta mère t'a-t-elle dit sur moi ?
— Eh bien... à vrai dire, peu de choses, elle a dû partir précipitamment pour l'Espagne et nous n'avons pas eu beaucoup de temps pour discuter. Mais elle a affirmé que vous étiez une spécialiste de renom et peut-être même la meilleure en ce qui concerne mon sujet d'étude.
— Quoi d'autre ?
— Pas plus... dis-je après un temps de réflexion. Elle vous porte visiblement en haute estime.
— Ha ! s’esclaffe-t-elle d'un air mauvais en réponse. En haute estime tu dis. Ta naïveté te fait défaut. Mais je ne peux pas te le reprocher, elle m'a moi-même bernée à l'époque alors que je m'en méfiais comme de la peste.
— Je ne comprends pas...
— Alors tu ne sais rien de la suite de l'histoire ?
— Non, du moins je ne crois pas, à part que vous avez ensuite travaillé ensemble en cabinet de conseil.
— C'est exact. Nous avons toutes les deux étés recrutées à la sortie d'école pour travailler justement sur les enjeux stratégiques asiatiques. Je n'étais franchement pas ravie de la voir me suivre après trois ans passés à la surveiller du coin de l'œil, mais elle s'est montrée très différente de ce qu'elle avait pu être à Science Po. Beaucoup plus amicale, désintéressée, presque généreuse. J'ai petit à petit baissé ma garde, pensant que l'âge de la guerre froide arrivait à sa fin et que celui de l'amitié était presque à son apogée. Une part de moi continuait pourtant de me murmurer à l'oreille de me méfier, de garder mes distances. Ses yeux se plissent, anticipant une chute visiblement douloureuse.
— A-t-elle fait quelque chose pour vous contrarier ?
— C'est le moins qu'on puisse dire. Environ deux ans après notre démarrage, on nous avait enfin confié le pilotage complet d'une commande du gouvernement. Nous arrivions à la fin de notre étude, après de longs mois de travail acharné, menés en binôme. Tout était prêt, les sources documentées avec soins, les liens entre les différents dossiers méticuleusement soulignés, les leviers d'actions mis en évidence. La date de remise de nos travaux approchait. Ta mère a voulu faire une ultime vérification et nous nous sommes réparti le travail. Mais cet excès de zèle n'était qu'une façade pour son vrai objectif.
— Que s'est-il passé ? dis-je alors que ma voix se mue en un filet d'air à peine audible.
— Elle a profité de mon report d'attention pour fixer une date de réunion avec tous les dirigeants du cabinet sans me prévenir, évidemment. Pendant que je repassais au peigne fin chaque information de notre dossier, en vain, elle présentait devant tout le bureau exécutif notre étude, probablement sans me mentionner une seule fois. Elle a dû néanmoins profiter de l'occasion pour souligner mon absence hautement remarquée, puisque mes supérieurs se sont unanimement surpris de ne pas me voir. Lorsque je m'en suis finalement rendu compte, il était trop tard, la sentence était tombée. J'étais hors de moi, mais rien n'y faisait désormais. Dans le mois qui suivit, elle a reçu une promotion et notre binôme fut bien sûr dissous alors qu'elle montait dans les échelons. Il ne me restait plus qu'à observer son ascension en me mordant les doigts d'avoir, moi aussi, été aussi naïve.
— Eh bien... à vrai dire, peu de choses, elle a dû partir précipitamment pour l'Espagne et nous n'avons pas eu beaucoup de temps pour discuter. Mais elle a affirmé que vous étiez une spécialiste de renom et peut-être même la meilleure en ce qui concerne mon sujet d'étude.
— Quoi d'autre ?
— Pas plus... dis-je après un temps de réflexion. Elle vous porte visiblement en haute estime.
— Ha ! s’esclaffe-t-elle d'un air mauvais en réponse. En haute estime tu dis. Ta naïveté te fait défaut. Mais je ne peux pas te le reprocher, elle m'a moi-même bernée à l'époque alors que je m'en méfiais comme de la peste.
— Je ne comprends pas...
— Alors tu ne sais rien de la suite de l'histoire ?
— Non, du moins je ne crois pas, à part que vous avez ensuite travaillé ensemble en cabinet de conseil.
— C'est exact. Nous avons toutes les deux étés recrutées à la sortie d'école pour travailler justement sur les enjeux stratégiques asiatiques. Je n'étais franchement pas ravie de la voir me suivre après trois ans passés à la surveiller du coin de l'œil, mais elle s'est montrée très différente de ce qu'elle avait pu être à Science Po. Beaucoup plus amicale, désintéressée, presque généreuse. J'ai petit à petit baissé ma garde, pensant que l'âge de la guerre froide arrivait à sa fin et que celui de l'amitié était presque à son apogée. Une part de moi continuait pourtant de me murmurer à l'oreille de me méfier, de garder mes distances. Ses yeux se plissent, anticipant une chute visiblement douloureuse.
— A-t-elle fait quelque chose pour vous contrarier ?
— C'est le moins qu'on puisse dire. Environ deux ans après notre démarrage, on nous avait enfin confié le pilotage complet d'une commande du gouvernement. Nous arrivions à la fin de notre étude, après de longs mois de travail acharné, menés en binôme. Tout était prêt, les sources documentées avec soins, les liens entre les différents dossiers méticuleusement soulignés, les leviers d'actions mis en évidence. La date de remise de nos travaux approchait. Ta mère a voulu faire une ultime vérification et nous nous sommes réparti le travail. Mais cet excès de zèle n'était qu'une façade pour son vrai objectif.
— Que s'est-il passé ? dis-je alors que ma voix se mue en un filet d'air à peine audible.
— Elle a profité de mon report d'attention pour fixer une date de réunion avec tous les dirigeants du cabinet sans me prévenir, évidemment. Pendant que je repassais au peigne fin chaque information de notre dossier, en vain, elle présentait devant tout le bureau exécutif notre étude, probablement sans me mentionner une seule fois. Elle a dû néanmoins profiter de l'occasion pour souligner mon absence hautement remarquée, puisque mes supérieurs se sont unanimement surpris de ne pas me voir. Lorsque je m'en suis finalement rendu compte, il était trop tard, la sentence était tombée. J'étais hors de moi, mais rien n'y faisait désormais. Dans le mois qui suivit, elle a reçu une promotion et notre binôme fut bien sûr dissous alors qu'elle montait dans les échelons. Il ne me restait plus qu'à observer son ascension en me mordant les doigts d'avoir, moi aussi, été aussi naïve.
A l'écoute de ce récit, je manque de m'étrangler avec mes mots.
‐ Je suis profondément navré, je n'étais pas au courant de la situation...
— Malgré tout ce que cet épisode a pu me coûter, il m'a aussi appris une leçon importante. Depuis ce jour, je n'ai jamais plus laissé qui que ce soit me berner à nouveau. Une leçon que tu devrais toi aussi retenir, dit-elle en me faisant cette fois-ci face.
— ...
— Est-ce que je te fais peur Antoine ?
— Non bien sûr, je tentais de trouver les mots, un sens à tout cela...
— Tu devrais pourtant. À ton avis, pourquoi est-ce que ta mère t'envoie aujourd'hui me voir ?
— Peut-être est-ce là une tentative pour renouer un lien et s'excuser ? murmuré-je alors que de grosses gouttes de sueur commencent à couler à la surface de ma peau.
— Je te l'ai dit, ta naïveté te perdra. Elle n'a aucunement l'intention de s'excuser, d'ailleurs je ne veux pas de ses excuses. Au contraire elle enfonce un peu plus le couteau dans la plaie, me ramenant à cet instant où elle a précipité ma chute. Elle veut me rappeler qu'elle m'a battu et m'humilier encore un peu plus en m'offrant le rôle de consultante pour son propre fils sur le même sujet qui a causé ma perte.
— Ce n'est pas du tout ainsi que j'envisageais la chose, bien au contraire, j'ai un grand respect pour vous et votre travail et je n'oserais pas...
— Laisse-moi être franche avec toi Antoine, me coupe-t-elle sèchement. Je te reconnais une chose, tu es tout à fait inconscient et tu sembles de bonne foi. Tu te fais manipuler comme elle l'a fait avec moi. Depuis le jour de sa trahison, je me suis juré de me venger et pour tout te dire, mon premier plan était de le faire à travers toi.
— C'est-à-dire ?
— J'avais initialement prévu de te détruire. Pas physiquement bien sûr, mais de briser ta vie d'une façon ou d'une autre, de tuer ta carrière dans l'œuf, comme elle avait pu le faire à cette époque. L'occasion est trop belle, dans son arrogance elle te jette entre mes crocs. Sûrement sont-ce ses nouvelles responsabilités qui lui montent à la tête et elle en oublie sa vulnérabilité. Tu es ce fameux morceau d'argile dans son talon. La zone de frappe qui permet de l'abattre. Mais j'ai vu en toi quelque chose d'autre, de plus intéressant encore, à cette soirée.
— Et puis-je vous demander de quoi il s'agit ?
— Malgré tout ce que cet épisode a pu me coûter, il m'a aussi appris une leçon importante. Depuis ce jour, je n'ai jamais plus laissé qui que ce soit me berner à nouveau. Une leçon que tu devrais toi aussi retenir, dit-elle en me faisant cette fois-ci face.
— ...
— Est-ce que je te fais peur Antoine ?
— Non bien sûr, je tentais de trouver les mots, un sens à tout cela...
— Tu devrais pourtant. À ton avis, pourquoi est-ce que ta mère t'envoie aujourd'hui me voir ?
— Peut-être est-ce là une tentative pour renouer un lien et s'excuser ? murmuré-je alors que de grosses gouttes de sueur commencent à couler à la surface de ma peau.
— Je te l'ai dit, ta naïveté te perdra. Elle n'a aucunement l'intention de s'excuser, d'ailleurs je ne veux pas de ses excuses. Au contraire elle enfonce un peu plus le couteau dans la plaie, me ramenant à cet instant où elle a précipité ma chute. Elle veut me rappeler qu'elle m'a battu et m'humilier encore un peu plus en m'offrant le rôle de consultante pour son propre fils sur le même sujet qui a causé ma perte.
— Ce n'est pas du tout ainsi que j'envisageais la chose, bien au contraire, j'ai un grand respect pour vous et votre travail et je n'oserais pas...
— Laisse-moi être franche avec toi Antoine, me coupe-t-elle sèchement. Je te reconnais une chose, tu es tout à fait inconscient et tu sembles de bonne foi. Tu te fais manipuler comme elle l'a fait avec moi. Depuis le jour de sa trahison, je me suis juré de me venger et pour tout te dire, mon premier plan était de le faire à travers toi.
— C'est-à-dire ?
— J'avais initialement prévu de te détruire. Pas physiquement bien sûr, mais de briser ta vie d'une façon ou d'une autre, de tuer ta carrière dans l'œuf, comme elle avait pu le faire à cette époque. L'occasion est trop belle, dans son arrogance elle te jette entre mes crocs. Sûrement sont-ce ses nouvelles responsabilités qui lui montent à la tête et elle en oublie sa vulnérabilité. Tu es ce fameux morceau d'argile dans son talon. La zone de frappe qui permet de l'abattre. Mais j'ai vu en toi quelque chose d'autre, de plus intéressant encore, à cette soirée.
— Et puis-je vous demander de quoi il s'agit ?
Tout mon corps est saisi d'une fièvre intense. J'alterne les bouffées de chaleur et les frissons, tentant de garder tant bien que mal une contenance face au péril imminent qui me menace. En aucun cas je n'avais senti les ficelles se resserrer autour de mes bras et de mes jambes, pour me guider tel un pantin dans ce piège. Me voici là, face à cette femme avide de vengeance, enragée par la soif de justice que le pion que je suis lui inspire. Comme embrumé, mon esprit tente de trouver des réponses à bien des questions, sans pouvoir approcher du moindre résultat. Elle prend son temps, me fixe de son regard acéré comme elle l'a déjà fait à plusieurs reprises. Elle ressemble à une vipère, lovée sur elle-même et prête à dévorer le rongeur face à elle au moindre faux pas. Son regard venimeux sonde mon être pour y déloger une chose qui m'est inconnue.
— J'ai vu de l'intelligence et de la culture, ce qui en soit n'a pas grand-chose de surprenant au vu des privilèges de ta condition. Mais j'ai aussi observé un manque d'ambition et une lassitude face aux jeux du pouvoir. Ton désintérêt mal dissimulé sautait aux yeux. J'ai vu ton regard fuir les discussions avant que ton corps en fasse de même. Alors je me suis demandé où pourrait emmener un tel esprit si on le laissait divaguer.
Elle se tourne alors à nouveau vers la bibliothèque en bois foncé et porte son regard vers le haut du meuble. D'un déplacement imperceptible, son épaule s'est rapprochée de moi, frôlant ma peau avec le tissu fin de sa robe. Une caresse aussi délicate qu'empoisonnante pour mon esprit déjà à vif qui ne supporte plus la moindre sollicitation tant il est torturé. Son bras s'élève dans un mouvement plein de grâce et elle s'empare d'un petit livre intercalé parmi tant d'autres.
— As-tu déjà entendu parler de Leopold von Sacher-Masoch ?
— Je ne crois pas non. Qui est-ce ?
— Je ne crois pas non. Qui est-ce ?
Elle sourit. :
— Un auteur qui m'est cher. En voici une de ses œuvres, La Vénus à la fourrure.
— De quoi parle-t-elle ?
— De toi, en quelque sorte.
— De moi vous dites ?
— En politique il existe trois types de personnes. Les Alliés, déjà acquis à ta cause, les ennemis, qui ne le seront jamais, puis les autres, les plus importants. Ceux qui oscillent de part et d'autre de l'axe, potentiellement du côté que l'on souhaite ou de l'autre. Si on reconnaît vite un ennemi ou un allié, il est souvent plus complexe d'analyser cette troisième catégorie et de savoir si on peut les compter parmi ses soutiens ou ses détracteurs. Alors pour les débusquer on les soumet à un test, en fonction de leur réaction, on sait à quoi s'en tenir.
— De quoi parle-t-elle ?
— De toi, en quelque sorte.
— De moi vous dites ?
— En politique il existe trois types de personnes. Les Alliés, déjà acquis à ta cause, les ennemis, qui ne le seront jamais, puis les autres, les plus importants. Ceux qui oscillent de part et d'autre de l'axe, potentiellement du côté que l'on souhaite ou de l'autre. Si on reconnaît vite un ennemi ou un allié, il est souvent plus complexe d'analyser cette troisième catégorie et de savoir si on peut les compter parmi ses soutiens ou ses détracteurs. Alors pour les débusquer on les soumet à un test, en fonction de leur réaction, on sait à quoi s'en tenir.
Je réfléchis un instant avant de tenter ma chance. :
— Il s'agit donc d'un philosophe ?
— Haha on pourrait presque dire ça oui, répond-elle sans que je sache si elle se moque de moi ou non. Tu vois les verres de vin posés sur la table ?
— Eh bien, oui ... hésité-je.
— Il s'agit du test que je t'ai présenté pour te débusquer. Tu m'as donné la réponse à laquelle je m'attendais.
— Je ne suis pas sûr de comprendre.
— Je ne t'ai pas demandé de nous servir ces verres. Du moins pas tout à fait, à condition de faire une distinction importante. Une demande se caractérise en général par une question, souvent accompagnée d'une politesse. Je ne t'ai pas posé de question en l'occurrence et je n'ai pas émis la moindre politesse non plus. Alors qu'est-ce qu'une demande lorsqu'elle n'en est pas une ?
— Haha on pourrait presque dire ça oui, répond-elle sans que je sache si elle se moque de moi ou non. Tu vois les verres de vin posés sur la table ?
— Eh bien, oui ... hésité-je.
— Il s'agit du test que je t'ai présenté pour te débusquer. Tu m'as donné la réponse à laquelle je m'attendais.
— Je ne suis pas sûr de comprendre.
— Je ne t'ai pas demandé de nous servir ces verres. Du moins pas tout à fait, à condition de faire une distinction importante. Une demande se caractérise en général par une question, souvent accompagnée d'une politesse. Je ne t'ai pas posé de question en l'occurrence et je n'ai pas émis la moindre politesse non plus. Alors qu'est-ce qu'une demande lorsqu'elle n'en est pas une ?
Je fronce les sourcils en penchant légèrement la tête pour marquer mon incompréhension persistante.
— Une injonction. Un ordre, que tu t'es empressé de suivre. Alors bien sûr, tu me diras que ce n'était que de la politesse et que tu n'allais pas te révolter face à ma consigne. C'est peut-être, voire sûrement vrai, mais le diable se cache dans les détails. Là où tu t'es exécuté promptement, un autre aurait pris le temps de marquer sa surprise ou aurait même exprimé d'une façon ou d'une autre son mécontentement. Elle se rapproche d'un pas, réduisant l'espace nous séparant à moins d'un bras. J'ai connu beaucoup d'hommes comme toi. Vous avez tous un point commun.
— Lequel ? demandé-je en déglutissant difficilement.
— Votre docilité. Un trait de personnalité que j'apprécie et que je recherche. Ses pupilles dilatées plantées dans les miennes semblent vouloir m'engloutir. Alors j'ai une proposition à te faire. De toute évidence, tu n'as pas ce qu'il faut pour rentrer dans le monde auquel tu aspires. Tu te ferais dévorer et recracher en miettes immédiatement. Donc je t'offre mes conseils, ma formation, mon aide dans cette voie. Je te ferai grandir jusqu'à ce que tu aies les atouts nécessaires pour réussir.
— Je croyais que vous souhaitiez plutôt me détruire pour atteindre ma mère ? me risqué-je à rétorquer.
— C'est vrai, mais comme je te le disais, une meilleure idée s'est imposée à moi. Je vais prendre la revanche que j'attends depuis si longtemps et ce sera effectivement à travers toi. En échange de ma formation et de tous les bénéfices que tu en tireras, tu seras mien, corps et âme, à mon service et soumis à mon bon vouloir. Car comme l'aurait presque dit La Fontaine, « si ce n'est toi c'est donc ta mère », ricane-t-elle, « On me l'a dit : il faut que je me venge ».
— Lequel ? demandé-je en déglutissant difficilement.
— Votre docilité. Un trait de personnalité que j'apprécie et que je recherche. Ses pupilles dilatées plantées dans les miennes semblent vouloir m'engloutir. Alors j'ai une proposition à te faire. De toute évidence, tu n'as pas ce qu'il faut pour rentrer dans le monde auquel tu aspires. Tu te ferais dévorer et recracher en miettes immédiatement. Donc je t'offre mes conseils, ma formation, mon aide dans cette voie. Je te ferai grandir jusqu'à ce que tu aies les atouts nécessaires pour réussir.
— Je croyais que vous souhaitiez plutôt me détruire pour atteindre ma mère ? me risqué-je à rétorquer.
— C'est vrai, mais comme je te le disais, une meilleure idée s'est imposée à moi. Je vais prendre la revanche que j'attends depuis si longtemps et ce sera effectivement à travers toi. En échange de ma formation et de tous les bénéfices que tu en tireras, tu seras mien, corps et âme, à mon service et soumis à mon bon vouloir. Car comme l'aurait presque dit La Fontaine, « si ce n'est toi c'est donc ta mère », ricane-t-elle, « On me l'a dit : il faut que je me venge ».
Je manque de défaillir. Ses mots frappent ma conscience comme un millier de marteaux contre l'enclume de mon cerveau. L'idée de me pincer pour vérifier que ce ne soit pas un rêve me traverse l'esprit, mais je n'ai pas le temps de la mettre en œuvre qu'elle reprend.
— Je n'attends pas de toi une réponse tout de suite. Tu m'as demandé tout à l'heure comment me remercier pour mon aide. Alors pour ce faire, tu vas rentrer chez toi, prendre le temps d'analyser la situation, réfléchir longuement puis tu reviendras me voir demain à la même heure. Là, tu me donneras ta décision. Je te disais plus tôt que tu aurais des choix et des décisions difficiles à prendre, en voici une qui déterminera le cours de ta vie. Si j'étais toi, je ne la prendrais pas à la légère. Sache que si tu ne viens pas, je prendrais ça pour un refus définitif et tu pourras dès lors me considérer comme ton ennemie. Mais si tu décides de revenir, nous pourrons discuter plus précisément de la suite. Est-ce bien clair ?
— ... Oui... Enfin...
— Parfait. Oh, j'oubliais, prends le livre, ce sera plus intéressant que les rapports sur la Mongolie et ça te donnera une idée de ce qui est endormi en toi, dit-elle en me tendant La Vénus à la fourrure, que je prends par réflexe. Maintenant récupère tes affaires et va-t'en.
— ... Oui... Enfin...
— Parfait. Oh, j'oubliais, prends le livre, ce sera plus intéressant que les rapports sur la Mongolie et ça te donnera une idée de ce qui est endormi en toi, dit-elle en me tendant La Vénus à la fourrure, que je prends par réflexe. Maintenant récupère tes affaires et va-t'en.
À ce signal, je fais volte-face et me dirige à grandes enjambées vers la table basse où sont restés les livres sur mon sujet d'étude. Les verres de vin sont toujours à côté, gardiens de ce qu'il vient de se passer, coupables du piège dans lequel je suis tombé. Mes yeux ont du mal à les quitter, comme s'ils avaient besoin de les examiner après coup pour distinguer dans leur reflet mon aveuglement. Mécaniquement, je saisis un à un les ouvrages et les propulse dans mon sac aussi vite que je le peux. Je sens le regard de Sophie dans mon dos. Je devine son sourire satisfait en observant le trouble provoqué en moi par son offre.
Sans demander mon reste, je détale rapidement vers la porte d'entrée que j'ouvre maladroitement. Dans un dernier regard avant de m'enfuir, je vois ses yeux toujours posés sur moi et ses lèvres figées dans un rictus amusé. Après avoir claqué la porte, je me précipite dans les escaliers, manquant de peu un enchaînement de chutes à chaque marche franchie. Je cours, survole le sol carrelé, comme un enfant apeuré fuyant l'obscurité d'un couloir dans la nuit. Ma respiration est bloquée, résultat d'un sprint endiablé qui ne manque pas d'accroître mon rythme cardiaque et ma température corporelle. Me voici finalement devant mon dernier obstacle qui se dresse fièrement face à moi. La grande porte cochère m'apparaît comme la grille d'un château fort, l'ultime pont-levis avant de rejoindre la liberté. J'écrase ma main contre le bouton d'ouverture, ce qui déclenche le mécanisme d'une lenteur insupportable pour le fugitif que j'ai l'impression d'être.
La lumière fuse dans l'entrebâillement de l'entrée et l'air frais s'engouffre, souffle d'un extérieur où je ne serais plus une proie ni un pion. Dans un bon de cabris, me voici enfin hors de ces murs.
Sur la route du retour, je me rejoue en boucle cette rencontre. J'entends encore et encore ses mots qui résonnent en moi sans trouver le moindre obstacle à leur propagation. Une onde insubmersible de pensées qui percute chaque recoin de mon être. Comment tout cela pouvait m'arriver ? Pourquoi à moi, qui passe pourtant mon temps à me faire discret ? Que faire face à cette femme ? Dois-je d'ailleurs lui faire face ? En ai-je seulement envie ? Autant de questions qui ne trouvent aucune réponse, seulement une paroi cérébrale sur laquelle venir s'écraser. Il faudra pourtant bien que j'y parvienne avant demain. Je regarde mon téléphone, vingt heures passées. La course contre la montre est lancée...
Ce chapitre vous a plu ? Encouragez l'auteur en un geste.
J'aime
ou laissez un mot
Restez informé des nouvelles histoires
Recevez les dernières publications directement dans votre boîte mail
Explorez les catégories
Parcourez notre vaste sélection d'histoires érotiques classées par catégories pour trouver exactement ce qui éveille votre désir
Ce chapitre vous a plu ?
Vous venez de le lire en entier. Prenez un instant pour encourager l'auteur : un petit geste qui fait toujours plaisir et donne envie d'écrire la suite.
Laissez une réaction
Commentaires ()
La suite promet d'être intéressante : comment Antoine va survivre et évoluer entre les griffes de Sophie
Le jeune homme est naïf, vulnérable et une bonne partie de sa vulnérabilité vient de son attirance pour cette femme (sûr qu'il est puceau...)
Merci !
Captivant !