Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Une gynarchie aristocratique — Chapitre 1 · La réception
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Une gynarchie aristocratique
Chapitre 1 · La réception
Les évènements mondains ont toujours eu l'extraordinaire pouvoir de m'assommer d'ennui. Chacun d'entre eux est l'occasion pour moi de mettre à l'épreuve ma capacité à dormir les yeux ouverts. Un savoir-faire utile, mais délicat, qui peut vous mener aussi bien à votre perte qu'à la plus paisible des siestes selon votre talent. A mon grand regret, c'est bien plus souvent la première option qui l'emporte dans mon cas. Pourtant, je ne peux pas dire que je manque d'entraînement dans ce domaine. Depuis près de vingt ans, je travaille sans relâche, bien malgré moi, cet art du « je-m'en-foutisme invisible ». Relevant plus de la nécessité que du plaisir ou même du goût du risque, il s'agit là de l'inévitable et ancestrale compétence développée par tous ceux qui ont la chance de naître avec une cuillère en argent dans la bouche.
Né d'une mère diplomate et d'un père directeur juridique d'une multinationale, vous imaginerez sans trop d'hésitation que je fais partie de cette catégorie. Je suis un de ces enfants privilégiés, ne se souciant aucunement du moindre nuage financier qui pourrait voler au-dessus de leurs têtes. Un de ceux qui ont eu un accès presque illimité à tout ce qui pouvait leur chanter durant leur courte vie. Un de ceux-là, qui passent entre les mains des meilleures écoles, des meilleurs enseignants, des meilleurs coachs sportifs, des meilleurs virtuoses du conservatoire. Oui, je suis de cette classe au-delà de la bourgeoisie qui se roule dans l'opulence et dans l'entre-soi. Ces gens pour qui rien n'est jamais trop beau, jamais trop cher ou jamais trop bien. Et je me déteste pour cela.
Jour après jour, réception après réception, je vois défiler devant moi un bal sans fin de politiciens, de cadres commerciaux, de chefs d'entreprise, d'avocats, et ce depuis mon plus jeune âge. Une chose reste invariable depuis tout ce temps : leur ambition débordante. Chacun d'entre eux veut se tailler la plus grosse part du gâteau. Ils pensent tous faire preuve d'une subtilité infaillible, mais l'évidence de leur objectif rend le spectacle grotesque. Et devinez quoi ? Je suis souvent au cœur de leurs stratagèmes pour courtiser mes parents. Ainsi, on m'offrit pour mes 4 ans une magnifique chaîne en or fin, pour mes 8 ans un stylo de luxe, pour mes 18 ans une montre hors de prix et j'en passe. Mais ne vous y méprenez pas, personne n'est dupe et il ne s'agit ici que de la comédie humaine dans toute sa grandeur, ou devrais-je dire, dans toute sa laideur. Mes parents, conscients de la valeur symbolique de ces présents s'empressaient de répondre en retour aux desiderata de leurs invités.
Puis ces derniers les remerciaient à nouveau avec d'autres cadeaux, créant ainsi un cercle vicieux de redevance. Bien loin de l'image d'une élite intellectuelle redoublant de créativité, il s'agit en réalité d'un univers ridicule où le seul point commun entre tous ses membres est leur matérialisme.
Alors que je médite sur le sujet avec amertume, un coup de coude me sort de mes réflexions pour me ramener brutalement à la réalité. Je sens quatre paires d'yeux braqués sur moi. Trop tard. Je comprends qu'une fois de plus, on m'a pris la main dans le sac.
— Tout va bien Antoine ?
— Bien sûr, je vous prie de m'excuser, la journée a été longue, j'ai eu une absence.
— Je disais justement que tu t'intéresses en ce moment à la situation géopolitique entre la Mongolie et la Chine pour ton cours, déclare ma mère avec un regard accusateur, consciente de mon énième échec à conserver les apparences en public.
— Effectivement ! On a toujours tendance à observer les rapports du géant chinois avec l'Inde ou encore le Japon, ses deux voisins les plus puissants. Mais il me semble que la Mongolie pourrait avoir un rôle à jouer dans les prochaines années malgré sa situation géographique complexe. Être coincé entre la Russie et la Chine n'est sûrement pas une situation des plus permissives quant au développement de son activité économique. Pour autant, la superficie du pays et ses ressources naturelles pourraient constituer un atout. En tout cas c'est ce que je vais essayer de démontrer.
— C'est une approche passionnante ! s'empresse alors de commenter ma voisine de droite.
— Tout à fait, c'est d'ailleurs pour cela que nous avons récemment décidé de travailler plus en amont avec leur gouvernement pour améliorer le réseau ferré. Saviez-vous que les trains de marchandises sont obligés de changer d'essieux à la frontière sino-mongole ? C'est complètement insensé de nos jours, quelle perte d'efficacité et d'argent monumentale ! ajoute le directeur d'une entreprise majeure de transport, sans faire beaucoup d'effort pour camoufler le peu d'intérêt qu'il me porte.
— Bien sûr, je vous prie de m'excuser, la journée a été longue, j'ai eu une absence.
— Je disais justement que tu t'intéresses en ce moment à la situation géopolitique entre la Mongolie et la Chine pour ton cours, déclare ma mère avec un regard accusateur, consciente de mon énième échec à conserver les apparences en public.
— Effectivement ! On a toujours tendance à observer les rapports du géant chinois avec l'Inde ou encore le Japon, ses deux voisins les plus puissants. Mais il me semble que la Mongolie pourrait avoir un rôle à jouer dans les prochaines années malgré sa situation géographique complexe. Être coincé entre la Russie et la Chine n'est sûrement pas une situation des plus permissives quant au développement de son activité économique. Pour autant, la superficie du pays et ses ressources naturelles pourraient constituer un atout. En tout cas c'est ce que je vais essayer de démontrer.
— C'est une approche passionnante ! s'empresse alors de commenter ma voisine de droite.
— Tout à fait, c'est d'ailleurs pour cela que nous avons récemment décidé de travailler plus en amont avec leur gouvernement pour améliorer le réseau ferré. Saviez-vous que les trains de marchandises sont obligés de changer d'essieux à la frontière sino-mongole ? C'est complètement insensé de nos jours, quelle perte d'efficacité et d'argent monumentale ! ajoute le directeur d'une entreprise majeure de transport, sans faire beaucoup d'effort pour camoufler le peu d'intérêt qu'il me porte.
M'apprêtant à rebondir sur le sujet, j'ai le plaisir d'être interrompu par le tintement caractéristique du métal sur un verre. Les têtes se tournent vers l'origine du bruit et peu à peu le volume sonore diminue pour s'évanouir complètement. Mon père se tient entre le piano à queue et le saxophoniste qui se sont tus pour laisser la vedette à mon géniteur. Prenant un temps de pause pour s'assurer d'avoir l'attention de la totalité de l'assemblée, il entame finalement son discours :
— Chers amis, Hélène et moi sommes ravis de vous accueillir ce soir pour ce cocktail. Comme vous le savez, nous fêtons une grande nouvelle ! Ma très chère et extrêmement talentueuse femme vient de décrocher un poste d'ambassadrice à Madrid. Un tonnerre d'applaudissements et de « bravo, se fait entendre aussitôt. Si je ne la connaissais pas aussi bien, je dirais que les Espagnols sont chanceux de pouvoir bientôt la compter parmi eux, mais étant donné que je la côtoie depuis plus de 26 ans désormais, j'aurais plutôt tendance à leur souhaiter bonne chance. C'est cette fois un rire unanime qui saisit l'assemblée. Une chose est sûre, notre pays et nos intérêts ne seront jamais aussi bien défendus que par Hélène et je crois que pour cela, comme pour le reste, nous te sommes tous infiniment reconnaissants ma chérie. Nouvelle salve d'applaudissement. Pour te témoigner cette gratitude et pour que tu gardes un bout de chez toi, loin derrière les Pyrénées, nous t'avons préparé une petite surprise !
Deux employés gantés font irruption dans la pièce, portant avec la plus grande des prudences, un objet recouvert d'un drap blanc. Le déposant à côté de mon père, ils font immédiatement demi-tour et disparaissent comme ils sont apparus. Un brouhaha ambiant se fait immédiatement l'écho de cette apparition. Il s'agit à l'évidence d'un chevalet, laissant peu de doute sur la nature artistique du cadeau. S'extirpant de la foule, ma mère rejoint le nouveau centre névralgique de la pièce en arborant un sourire ému. D'une subtile caresse sur le poignet de l'orateur, elle lui fait comprendre sa satisfaction avant de se tourner vers sa surprise. Doucement et par un mouvement de bras théâtral, elle retire le drap pour laisser apparaître une petite toile encadrée d'une boiserie brune enluminée. L'air de surprise sincère naissant sur son visage annonce déjà un chef d'œuvre. Ne laissant pas plus longtemps le suspens s'installer, mon père reprend :
— Pour nos invités les plus éloignés de la toile, il s'agit d'une œuvre de Paul Cézanne, le peintre préféré d'Hélène. Elle s'intitule « Campagne provençale ». Vous aurez bien sûr l'occasion de la voir de plus près au cours de la soirée, ne vous en faites pas. »
Un nouveau tonnerre d'applaudissements remplit la pièce, accompagné de toute sorte d'onomatopées admiratives ou surprises. Prenant un instant pour admirer la toile, ma mère se retourne finalement vers mon père. Elle serre ses mains dans les siennes, les yeux brillants, et l'embrasse amoureusement, quoique pudiquement, sur la joue avant de se tourner vers les invités.
— Merci à tous pour ce merveilleux tableau. Ce soir, je peux sans crainte affirmer que je suis comblée et surtout gâtée. Beaucoup de travail m'attend pour cette nouvelle aventure, mais rien ne sera insurmontable lorsque je regarderai cette œuvre. Trêve de discours désormais ! Vous entendez suffisamment les miens ou ceux d'Henri tout au long de l'année pour que ce soit encore le cas ce soir ! Je vous en prie, servez-vous, profitez de tout ce que cette maison peut vous offrir et profitons ensemble de la musique !
Sur ces mots, une ultime ovation vient approuver la proposition dans un vacarme dépassant tous les précédents. Les musiciens reprennent à ce signal leur morceau, alors que les discussions repartent de plus belle. Profitant de la confusion rebattant la composition des groupes de conversation, je m'éclipse discrètement vers le buffet le moins occupé de la pièce. Trois malheureux toasts de fromage frais et de saumon trônent sur un plat en argent, tels les ultimes survivants d'un naufrage. J'en saisis un avant de m'emparer d'une coupe de champagne voisine. Me tournant, lassé, vers le reste de la pièce, j'aperçois au loin ma mère s'affairant devant sa nouvelle acquisition. Entourée d'au moins six convives, commentant les courbes des arbres, le choix des couleurs ou tout autre détail scénaristique de la toile. Dans le même temps, mon père échange des poignées de mains pleines d'hypocrisie avec deux vieux hommes, probablement actionnaires de son entreprise.
Un spectacle affligeant me laissant de marbre.
Mon attention me porte finalement vers le pianiste. Comme aspiré dans un autre monde par son morceau, il fait glisser ses doigts sur le clavier avec une grâce et une facilité saisissante. Enchaînant accords, montées d'octaves et sauts de notes, rien ne semble perturber son jeu. Les touches blanches et noires s'abaissent et se relèvent en rythme, dans une harmonie parfaite avec le saxophoniste et la batterie derrière eux. Omniprésents et pourtant presque invisibles aux yeux des convives, les musiciens relèvent à eux seuls l'intérêt de cette soirée à mon sens. Une frénésie hypnotique d'arpèges accapare le restant d'attention que je n'ai pas encore dédié à leur jeu.
— Il est des gens qui n'ont d'yeux que pour l'art, même si le monde ne se tourne que vers les vivants. Vous semblez de ceux-là si je ne m'abuse ?
Un imperceptible sursaut me sort immédiatement de ma torpeur musicale. Comme un chant onirique accompagnant la tonalité du morceau, la douce voix qui vient de se manifester semble vouloir s'envoler avec les notes. Tournant vivement la tête, je découvre à moins d'une coudée sur ma droite une silhouette élancée, balayée par une longue chevelure blonde, semblable à la couleur des champs de blé à la naissance de l'été. Cette cascade d'or recouvre une longue robe noire satinée, ornée de délicates broderies florales courant sur toute la hauteur du vêtement. Les manches coupées telles de grandes feuilles tropicales laissent poindre une peau d'un blanc laiteux, entrecroisée au poignet de bracelets d'or et de perles. Rabattant une mèche de cheveux derrière son oreille, elle fait apparaître les traits de son visage fin, marqué par de rares et délicates rides à peine naissantes. Deux perles grises cerclées d'or, elles aussi, pendent à ses oreilles.
Son regard fixé, comme le mien il y a un instant, vers la foule ne semble pas vouloir se donner la peine de se poser sur moi. Un verre de champagne à la main, elle observe le spectacle avec un détachement rare dans ce type de soirée. Reprenant mes esprits après une seconde de flottement je réplique finalement :
— Je crois que l'art est la plus vivante des manifestations de ce monde précisément.
— C'est un point de vue intéressant, qui n'est pas nécessairement partagé dans cette pièce, répond-elle en laissant apparaître un très léger sourire au coin de la lèvre.
— J'ose imaginer que les multiples voyages dont tous les invités nous font régulièrement part ont aussi pour objectif de découvrir l'art sous toutes ses formes à travers le monde. Ne pensez-vous pas ?
— Certainement. Pour autant, il ne faudrait pas confondre la découverte et l'intérêt ou même la passion.
— C'est un point de vue intéressant, qui n'est pas nécessairement partagé dans cette pièce, répond-elle en laissant apparaître un très léger sourire au coin de la lèvre.
— J'ose imaginer que les multiples voyages dont tous les invités nous font régulièrement part ont aussi pour objectif de découvrir l'art sous toutes ses formes à travers le monde. Ne pensez-vous pas ?
— Certainement. Pour autant, il ne faudrait pas confondre la découverte et l'intérêt ou même la passion.
Quelque peu désarçonné par ses réponses presque cryptées, je mobilise l'ensemble de mes neurones pour tenter d'en trouver le sens. Serais-je en train de répondre tout à fait à côté de la question ? Un désagréable sentiment de maladresse m'envahit soudain, à l'image de ce que l'on ressent lors d'un contresens total. Levant son verre pour le porter à ses lèvres, elle m'offre une seconde supplémentaire de réflexion avant de renchérir, les yeux toujours rivés vers la foule amassée autour du cadeau de ma mère.
— Que pensez-vous de cette toile ?
— Elle est particulièrement réussie, je trouve très intéressant le travail sur l'équilibre des couleurs entre le bleu-gris du ciel et l'ocre des champs.
— Mais encore ?
— Je crois qu'elle plaît beaucoup à ma mère également.
— Cela ne m'en dit pas beaucoup plus sur votre avis à propos de l'œuvre.
— ... Elle semble refléter la dualité qui s'exerce entre l'agriculture et la nature sauvage. L'époque de Cézanne voit naître l'essor de l'industrialisation et avec elle la mécanisation des métiers de la terre. J'y vois donc un des derniers témoins de cette époque préindustrielle. Comme le crépuscule d'une ère. Pour autant, la Sainte-Victoire se dresse en fond, comme un défi de la terre face à l'audace paysanne. Elle est bordée d'arbres et son sommet se confond avec le ciel, comme si elle se perdait dans son infinité. Diluée dans les nuages.
— Voilà une analyse déjà plus pertinente.
— Et vous, qu'en pensez-vous ?
— Je ne l'aime pas.
— Elle est particulièrement réussie, je trouve très intéressant le travail sur l'équilibre des couleurs entre le bleu-gris du ciel et l'ocre des champs.
— Mais encore ?
— Je crois qu'elle plaît beaucoup à ma mère également.
— Cela ne m'en dit pas beaucoup plus sur votre avis à propos de l'œuvre.
— ... Elle semble refléter la dualité qui s'exerce entre l'agriculture et la nature sauvage. L'époque de Cézanne voit naître l'essor de l'industrialisation et avec elle la mécanisation des métiers de la terre. J'y vois donc un des derniers témoins de cette époque préindustrielle. Comme le crépuscule d'une ère. Pour autant, la Sainte-Victoire se dresse en fond, comme un défi de la terre face à l'audace paysanne. Elle est bordée d'arbres et son sommet se confond avec le ciel, comme si elle se perdait dans son infinité. Diluée dans les nuages.
— Voilà une analyse déjà plus pertinente.
— Et vous, qu'en pensez-vous ?
— Je ne l'aime pas.
Avant que je puisse répondre quoi que ce soit, une exclamation se fait entendre à l'autre bout de la pièce dans notre direction. « Sophie ! », s'exclame mon père tout sourire en regardant ma voisine sans le moindre intérêt ni pour moi, ni pour le respect de la discussion que nous entretenions. Accompagnant son appel d'une mine réjouie et d'un signe de main pour lui demander de s'approcher, il n'a pas à attendre longtemps avant de voir le visage de mon interlocutrice s'illuminer en retour d'un sourire légèrement moins marqué. Sans un mot à mon attention, elle se met en mouvement. Elle ondule entre les invités comme un serpent. D'un pas léger, mais ferme, elle se fraie un passage dans la salle bondée sans le moindre effort. Là où la plupart auraient déjà renversé leur verre, poussé deux ou trois épaules, voire abandonné, elle avance avec une aisance animale. Quant à moi, je reste coi. Muet face à l'impertinence de cette réponse pourtant si assurée.
Jamais je n'avais été témoin d'un tel acte de défiance envers la sacro-sainte étiquette, dictant les dires et les gestes à adopter en société. Elle dégage une telle confiance en elle, pourtant commune à ce milieu prétentieux, mais en réalité tout à fait différente de ce que l'on peut voir habituellement.
Il ne s'agissait pas là d'une volonté de s'affirmer face à un autre. Aucune envie d'autopromotion ne luisait dans ses yeux. Non. Ce n'était ici que le témoignage d'un désintérêt nullement compétitif. Pourtant son questionnement préalable me laisse perplexe. Pourquoi m'avoir demandé avec autant d'insistance mon point de vue pour le balayer finalement avec si peu de mots. Si je n'ai pas encore maîtrisé l'art de me désintéresser subtilement des conversations, j'ai en revanche appris depuis longtemps à repérer les personnes cherchant à m'évaluer. Néanmoins, les situations sont en général plus lisibles. La désinvolture dont elle fait preuve en l'occurrence fausse complètement mon jugement. Je maudis intérieurement mon père d'avoir interrompu notre échange avant que je ne puisse avoir le fin mot de l'histoire. Sous mon regard hagard, elle atteint finalement celui-ci qui l'accueille chaudement avec une bise affectueuse et une main amicale sur son bras.
Tout à fait différente avec lui qu'elle ne le fut avec moi, elle rit, se prend au jeu de la discussion, tant et si bien que ma mère s'en alerte. Sous son apparente carapace d'indifférence et d'invulnérabilité, elle est une femme jalouse. N'appréciant que moyennement le caractère extraverti pour ne pas dire taquin de son époux avec la gent féminine, elle le surveille souvent d'un œil réprobateur et il est rare qu'une concurrente lui fasse de l'ombre bien longtemps. Je n'ai jamais su si cette surveillance était le fruit d'un passé tumultueux ou simplement d'un caractère peu enclin au partage. A vrai dire, je ne me suis jamais posé suffisamment la question pour creuser le sujet profondément. Quoi qu'il en soit, il ne lui faut pas longtemps pour se retirer du petit groupe dans lequel elle se trouve et pour se frayer un passage jusqu'à mon père et cette femme. « Sophie ».
Masquant sans difficulté son air grave, elle s'insère dans la discussion en saluant chaleureusement et avec une hypocrisie palpable l'invitée, mettant fin par la même occasion à la discussion en cours. Un vague sentiment de justice rendue m'envahit, comme une douce vengeance contre l'interruption que j'eus moi-même à subir. Sans pouvoir entendre le moindre mot sortant de leurs bouches dans le brouhaha de la pièce, je devine pour autant les échanges classiques de mondanités et de politesses. La mystérieuse femme semble une fois de plus avoir changé de personnalité à l'arrivée de ma mère, prenant cette fois l'attitude d'une personne modérée et politiquement démonstrative. Mon père a, par la même occasion, perdu toute idée de démonstration d'affection trop marquée, sans beaucoup de surprise.
Ricanant intérieurement à la vue de cette scène, je chasse rapidement cette idée de mon esprit alors que ma mère se tourne à son tour vers moi en m'indiquant par un geste rapide de la main de les rejoindre. Quoiqu'un peu tendu à l'idée d'échanger à nouveau avec cet étrange personnage, je me réjouis à l'idée de pouvoir finalement découvrir l'identité de cette critique d'art si peu enclin au compliment.
M'élançant à mon tour dans la foule pour traverser la pièce, j'ai beaucoup plus de difficultés à me frayer un chemin. Après de multiples efforts, j'arrive finalement face à mes parents et Sophie. Cette fois-ci, ses deux yeux d'un bleu perçant se posent instantanément sur moi. Nos regards se croisent pour la première fois, pendant deux secondes qui me semblent être une éternité. Elle arbore ce même sourire que celui qu'elle avait lors de notre court échange. Un plissement de lèvre très léger, à peine suffisant pour qu'on puisse le qualifier de sourire. Elle est d'une telle pâleur que je ne serais que modérément surpris de voir une dentition vampirique en dépasser. Tentant d'abord d'affronter son regard pour en sonder sa contenance, je suis très rapidement convaincu que c'est bien elle qui se sert de mes pupilles pour pénétrer mes pensées, et non l'inverse. Instinctivement, je détourne les yeux pour les diriger vers ma mère qui profite de mon arrivée pour me présenter.
— Ah ! Sophie, je vous présente Antoine, notre fils dont je vous parlais à l'instant.
— Enchantée de faire officiellement votre connaissance, Antoine, dit-elle de sa voix mielleuse, sans relâcher son regard.
— Tout le plaisir est pour moi.
— Vous vous étiez déjà rencontré auparavant ? s'enquiert ma mère.
— Effectivement, nous discutions d'art. Votre fils semble être un passionné.
— C'est certain, en baignant depuis tout petit dans la culture, il ne pouvait que se passionner pour l'art sous toutes ses formes.
— Sous toutes ses formes dites-vous ?
— Bien sûr. C'est simple, nous l'avons emmené dans tous les plus grands musées d'Europe. Enfin, je devrais plutôt dire que c'est lui qui nous y emmenait, étant donné la fougue avec laquelle il parcourait leurs salles. S'amuse-t-elle.
— Voyez-vous ça. J'imagine qu'en tant que passionné, une discipline doit tenir plus de place dans son cœur que les autres n'est-ce pas ? Interroge-t-elle en scrutant la plus imperceptible de mes réactions.
— A vrai dire oui. Je ne sais pas si je dois en être fière ou dépitée, mais il semble avoir hérité de mon goût pour l'art de la langue de bois, notre forme d'art commune, n'est-ce pas ? répond ma mère à demi-voix, en coulant un regard faussement complice pour Sophie, qui lui rend avec un soupçon de pincement.
— Il faut croire que la génétique ne tire pas toujours les meilleures cartes, qui que l'on soit, réplique-t-elle en souriant.
— Tu te souviens probablement des péripéties que je te racontais Antoine. Sophie était ma collègue à l'époque où je travaillais au cabinet de conseil. Nous étions en binôme sur plusieurs dossiers. D'ailleurs, nous avons étudié ensemble les enjeux stratégiques asiatiques et Sophie était en charge de la question des rapports entre la Russie et la Chine. Tu pourrais apprendre beaucoup de choses à son contact. C'est une des expertes les plus pointues sur le sujet. Je pense notamment à ton projet d'étude du moment.
— Que de flatteries ! Je connais un peu la question effectivement, mais peut-être pas de là à devenir maître de conférences. Quel est donc ce fameux projet d'étude Antoine ?
— J'étudie les rapports de force, passés et présents, que la Chine entretient avec la Mongolie. Mon approche consiste à mettre en lumière les atouts du David mongol contre le Goliath chinois.
— Je vois. C'est intéressant. Peu de personnes se penchent sur la question en ce moment étant donné la configuration actuelle de la géopolitique locale. Ceci étant dit, il me semble avoir en ma possession quelques études datant d'un an ou deux et traitant du même thème. L'objet premier de ces thèses vous mènera peut-être vers des digressions, mais elles pourraient vous être utiles.
— Enchantée de faire officiellement votre connaissance, Antoine, dit-elle de sa voix mielleuse, sans relâcher son regard.
— Tout le plaisir est pour moi.
— Vous vous étiez déjà rencontré auparavant ? s'enquiert ma mère.
— Effectivement, nous discutions d'art. Votre fils semble être un passionné.
— C'est certain, en baignant depuis tout petit dans la culture, il ne pouvait que se passionner pour l'art sous toutes ses formes.
— Sous toutes ses formes dites-vous ?
— Bien sûr. C'est simple, nous l'avons emmené dans tous les plus grands musées d'Europe. Enfin, je devrais plutôt dire que c'est lui qui nous y emmenait, étant donné la fougue avec laquelle il parcourait leurs salles. S'amuse-t-elle.
— Voyez-vous ça. J'imagine qu'en tant que passionné, une discipline doit tenir plus de place dans son cœur que les autres n'est-ce pas ? Interroge-t-elle en scrutant la plus imperceptible de mes réactions.
— A vrai dire oui. Je ne sais pas si je dois en être fière ou dépitée, mais il semble avoir hérité de mon goût pour l'art de la langue de bois, notre forme d'art commune, n'est-ce pas ? répond ma mère à demi-voix, en coulant un regard faussement complice pour Sophie, qui lui rend avec un soupçon de pincement.
— Il faut croire que la génétique ne tire pas toujours les meilleures cartes, qui que l'on soit, réplique-t-elle en souriant.
— Tu te souviens probablement des péripéties que je te racontais Antoine. Sophie était ma collègue à l'époque où je travaillais au cabinet de conseil. Nous étions en binôme sur plusieurs dossiers. D'ailleurs, nous avons étudié ensemble les enjeux stratégiques asiatiques et Sophie était en charge de la question des rapports entre la Russie et la Chine. Tu pourrais apprendre beaucoup de choses à son contact. C'est une des expertes les plus pointues sur le sujet. Je pense notamment à ton projet d'étude du moment.
— Que de flatteries ! Je connais un peu la question effectivement, mais peut-être pas de là à devenir maître de conférences. Quel est donc ce fameux projet d'étude Antoine ?
— J'étudie les rapports de force, passés et présents, que la Chine entretient avec la Mongolie. Mon approche consiste à mettre en lumière les atouts du David mongol contre le Goliath chinois.
— Je vois. C'est intéressant. Peu de personnes se penchent sur la question en ce moment étant donné la configuration actuelle de la géopolitique locale. Ceci étant dit, il me semble avoir en ma possession quelques études datant d'un an ou deux et traitant du même thème. L'objet premier de ces thèses vous mènera peut-être vers des digressions, mais elles pourraient vous être utiles.
Brisant enfin son étreinte oculaire, elle fait coulisser une fine bandoulière noire au bout de laquelle pend un petit sac qu'elle entrouvre avant de fouiller son contenu. Après une courte recherche, elle tire finalement une carte de visite argentée qu'elle me tend.
— Voici mon numéro personnel. Quand vous vous sentirez prêt, envoyez-moi un texto pour que nous puissions organiser une séance d'étude, reprend-elle en accrochant à nouveau son regard froid dans le mien.
— C'est très aimable de votre part Sophie. J'y pense, vous devriez venir me voir à Madrid une fois que je serai en poste. Ce sera l'occasion pour moi de vous remercier et aussi de se remémorer la grande époque de notre coopération ! s'exclame ma mère, visiblement ravie de voir que sa stratégie pour détourner l'attention de son ex-collègue pour son mari vers la dissertation de son fils de 22 ans fonctionne à merveille.
— La proposition est particulièrement tentante et je l'accepterai volontiers. Quand partez-vous vers cette nouvelle page de votre carrière ?
— Dès lundi. Ma prise de poste a été organisée en urgence après le départ de l'ambassadeur actuel. Le pauvre homme vient de découvrir qu'un cancer attaque son rein et, sans lui souhaiter le pire bien sûr, je crains qu'il ne soit bientôt plus capable de tenir une discussion sans se plier de douleur. Le ministère lui trouvera un poste à Paris une fois sa période de convalescence passée. Mais vous connaissez comme moi la politique, elle se nourrit du malheur des autres et nous ne pouvons attendre sans procéder à un changement.
— Il va sans dire. Je ne doute pas que vous saurez être la femme de la situation, répond Sophie avec un sourire de plus en plus pincé. Je vois l'heure tourner et je crains d'avoir le déplaisir de devoir m'en aller. Une réunion avec le cabinet du chef de l'État m'attend demain et il serait de mauvais goût de ne pas être suffisamment réveillée ! Merci encore pour votre invitation et pour cette merveilleuse soirée. Hélène, je vous souhaite le meilleur pour l'Espagne, dit-elle en l'embrassant avant de se tourner vers moi en me tendant sa main. Quant à vous Antoine, j'attendrai donc votre confirmation pour notre première collaboration avec impatience.
— Je ne manquerai pas de vous contacter dans les plus brefs délais, dis-je sérieusement en tendant à mon tour la main.
— C'est très aimable de votre part Sophie. J'y pense, vous devriez venir me voir à Madrid une fois que je serai en poste. Ce sera l'occasion pour moi de vous remercier et aussi de se remémorer la grande époque de notre coopération ! s'exclame ma mère, visiblement ravie de voir que sa stratégie pour détourner l'attention de son ex-collègue pour son mari vers la dissertation de son fils de 22 ans fonctionne à merveille.
— La proposition est particulièrement tentante et je l'accepterai volontiers. Quand partez-vous vers cette nouvelle page de votre carrière ?
— Dès lundi. Ma prise de poste a été organisée en urgence après le départ de l'ambassadeur actuel. Le pauvre homme vient de découvrir qu'un cancer attaque son rein et, sans lui souhaiter le pire bien sûr, je crains qu'il ne soit bientôt plus capable de tenir une discussion sans se plier de douleur. Le ministère lui trouvera un poste à Paris une fois sa période de convalescence passée. Mais vous connaissez comme moi la politique, elle se nourrit du malheur des autres et nous ne pouvons attendre sans procéder à un changement.
— Il va sans dire. Je ne doute pas que vous saurez être la femme de la situation, répond Sophie avec un sourire de plus en plus pincé. Je vois l'heure tourner et je crains d'avoir le déplaisir de devoir m'en aller. Une réunion avec le cabinet du chef de l'État m'attend demain et il serait de mauvais goût de ne pas être suffisamment réveillée ! Merci encore pour votre invitation et pour cette merveilleuse soirée. Hélène, je vous souhaite le meilleur pour l'Espagne, dit-elle en l'embrassant avant de se tourner vers moi en me tendant sa main. Quant à vous Antoine, j'attendrai donc votre confirmation pour notre première collaboration avec impatience.
— Je ne manquerai pas de vous contacter dans les plus brefs délais, dis-je sérieusement en tendant à mon tour la main.
Le contact froid de sa peau contre la mienne provoque un frisson tout le long de ma colonne vertébrale. Je suis saisi par la fermeté de sa poigne, tranchant avec la douceur de sa peau. Ma main se contracte légèrement sous sa pression, alors que ses grands yeux bleus fixent les miens. Je déglutis difficilement, me sentant maintenant envahi par une vague de chaleur, comme une réplique face à ce séisme glacial. Alors qu'elle se tourne vers mon père pour lui faire une dernière bise, je vois ma mère serrer la mâchoire à la vue de cet acte. Puis, comme elle l'avait fait plus tôt, Sophie disparaît à nouveau dans la foule avec une grâce féline. Un sentiment flou prend possession de ma capacité de réflexion. C'est comme si je venais d'assister au passage d'un fantôme. Elle a en elle, dans ses yeux, dans sa voix, l'amertume de cent poisons, contrastant avec la beauté sans faille d'un joyau brillant de mille feux.
Jamais je n'avais été témoin d'une telle apparition, à la frontière du surnaturel. Cet instant, suspendu dans le temps, prend fin avec la scission de notre petit groupe. Ma mère, satisfaite de sa stratégie, quoiqu'un peu agacée, se retourne pour rejoindre à nouveau les convives proches du Cézanne, alors que mon père s'en va vers un buffet un peu plus loin. Je me retrouve ainsi seul. Entouré d'invités échangeant bruyamment tout autour de moi. Isolé, comme seul témoin de l'étrangeté de cet épisode social pour le moins surprenant.
Les musiciens s'évertuent à continuer leur jeu malgré le chahut ambiant. Probablement habitués à ce genre d'évènements, ils ne semblent pas le moins du monde gênés ou même vexés par l'évidente indifférence de leur public. La soirée se poursuit jusqu'à trois heures du matin. L'assemblée se clairsème au fur et à mesure du temps. Ne pouvant échapper indéfiniment à mes obligations sociales, je suis ainsi contraint de m'intéresser alternativement aux derniers voyages d'un vieux couple, au placement en bourse désastreux d'un ami de mon père ou encore au délire paranoïaque d'un quarantenaire, convaincu que sa lignée lui permettrait un jour de prétendre au titre de roi d'Angleterre, à condition que la moitié de la famille couronnée disparaisse au préalable. J'écoute chacune de ces discussions sans pouvoir sortir de mon esprit les yeux bleus glacier qui m'ont tant troublé.
Une fois les derniers convives partis, je file discrètement dans ma chambre, profitant d'un répit tellement désiré. J'investis mes dernières forces pour passer sous une douche rapide, comme pour recharger avec de l'eau chaude ma batterie sociale, épuisée depuis plusieurs heures. Encore humide, je me glisse dans mes draps, hantée par ce spectre blond. La petite carte de visite argentée posée sur ma table de chevet m'attire irrésistiblement. La saisissant du bout des doigts, je la retourne face texte. « Sophie Olsson – Spécialiste politique bassin méditerranéen ». D'abord surpris de ne pas découvrir une spécialisation orientée vers l'Asie, la fatigue prend rapidement le dessus pour me contraindre à reporter à plus tard une recherche approfondie. Les bras de Morphée m'entourent, alors que je sombre dans le sommeil.
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Commentaires ()
Le décor est planté avec une rivalité ou conflit sous jacent, entre les deux femmes.
Est-ce que Antoine va se faire broyer ou manipuler ?
je vais de ce pas lire le chapitre suivant