Réel
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Une rencontre comme aucune autre — Chapitre 1
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Une rencontre comme aucune autre
Chapitre 1
Attendre. Pour la jouissance de ce moment, je n'ai fait qu'attendre. Un simple écart de temps qui saisit l'horizon l'imprègne de ces couleurs éclatantes qui font envie, comme si chaque degré de saturation s'enrichissait d'une nouvelle teinte, donnant vie à un mélange unique, propre aux amants.
Je me tiens immobile sur les marches de l'escalier mécanique, la main légère sur la rambarde, tout entier bercé par les vibrations ronronnantes de ma lente ascension. Le mouvement s'anime d'un souffle léger, empreint d'indulgence pour ce qui m'attend en haut. Le bruit glissé du roulement, par sa régularité, apporte, dans le clivage d'un mitan séparé, un silence assourdissant aux imprécations de la gare. C'est à peine si l'on perçoit encore, en tendant l'oreille, quelque monotone et lointaine clameur humaine.
Attendre, encore. Voilà qui résume l'état de mes pensées ces dernières semaines : une feuille épaisse d'attente brute que l'on lamine entre les deux cylindres chauffés d'une calandre, jusqu'à ce qu'elle se cambre au supplice et se lisse convenablement, expiant sa plus exquise goutte d'impatience. Il n'en subsiste plus que le passage invariable des jours qui se compte froidement, malgré l'entêtante odeur de leur anticipation.
J'arrive bientôt. J'entends le vacarme qui me guette à quelques pas, tapis dans le sifflement des trains, le raclement des valises sur le sol, le grésillement des téléphones qui se croisent. Je savoure ces derniers instants de calme, dans une conscience à moitié assoupie, avant que l'escalator ne me rejette dans la foule, comme on rendrait un poisson à ses semblables.
Attendre, toujours. Une rencontre. La rencontre qui fait languir mon cœur esseulé. Celle qui répond d'une impérieuse nécessité de réel, d'une projection inassouvie dans l'avenir. Mais celle aussi qui fige l'élan amoureux devant l'objet qu'il brûle d'atteindre : vais-je lui plaire ?
Avec un automatisme las, l'escalier me déverse dans le grand hall des arrivées, au bord de la cohue des heures de pointe, là où le monde acquiert une présence grouillante avec son lot d'empressements et de piétinements. L'effervescence me submerge comme une marée. Elle déferle sur ma peau, suinte de mes pores, m'enveloppant de sa chaleur moite et doucereuse. Autour de moi, tout Gare de Lyon bruisse du grondement d'une houle bien enflée, lourde, charriant par ses grandes bouches de métal une masse informe et flottante de gens venus d'ici et d'ailleurs, un océan de visages indécis, perdus dans la révolution industrielle qui les engloutit. Des poutres métalliques sillonnent le bâtiment en verre, surgissant comme des bras tentaculaires au milieu de ces vagues à taille humaine qui s'épanchent et se succèdent, se dressent puis s'éteignent contre les trains à quai, véritables brisants des temps modernes.
Il y a mieux comme cadre pour un premier rendez-vous...
La gare n'offre aucune intimité, aucun charme, nulle alcôve où se retirer. Le mouvement, incessant, inonde chaque recoin. Les bancs, agréments d'un repos dérisoire, délimitent des couloirs de passage secondaire, ceux qu'empruntent les plus hardis, aussitôt imités par les suivants, fuyant un temps le tumulte stationnaire pour le retrouver, à quelques mètres de là, d'autant plus découragés. Le tableau d'une embrassade, d'un au revoir se noie dans ce courant qui emporte tout, jusqu'à la dernière miette d'humanité. Les gens piaffent d'impatience, ballottés les uns contre les autres sur l'écume des plaintes. Certains gémissent à la nouvelle d'un train retardé. D'autres mugissent, la voix chargée d'un désespoir sonore. Beaucoup se résignent à leur sort, mendiant ici et là le signe d'une quelconque avancée.
La gare n'offre aucune intimité, aucun charme, nulle alcôve où se retirer. Le mouvement, incessant, inonde chaque recoin. Les bancs, agréments d'un repos dérisoire, délimitent des couloirs de passage secondaire, ceux qu'empruntent les plus hardis, aussitôt imités par les suivants, fuyant un temps le tumulte stationnaire pour le retrouver, à quelques mètres de là, d'autant plus découragés. Le tableau d'une embrassade, d'un au revoir se noie dans ce courant qui emporte tout, jusqu'à la dernière miette d'humanité. Les gens piaffent d'impatience, ballottés les uns contre les autres sur l'écume des plaintes. Certains gémissent à la nouvelle d'un train retardé. D'autres mugissent, la voix chargée d'un désespoir sonore. Beaucoup se résignent à leur sort, mendiant ici et là le signe d'une quelconque avancée.
Et puis il y a tous les laissés-pour-compte de ce moutonnement infernal, les essoufflés de la première charge, les sceptiques du dernier arrivage, ceux qui, pour le troupeau, ne sont déjà plus que les débris d'un naufrage. Mais qu'importe le lieu ! J'ai attendu un certain temps, longtemps à vrai dire...
Juste ce qu'il faut pour imaginer encore et encore la venue de cet instant, si proche à présent. Je n'ai qu'un désir en tête : la voir, la sentir, la toucher. Maintenant.
Je devine le tableau d'affichage au loin. Il se repère facilement aux visages, avides d'information, agglutinées en dessous. Je prends mentalement note de son emplacement et plonge d'un pas résolu au cœur de la foule. Je me démène contre le ressac, je joue des coudes, bouscule des épaules un rien prétentieuses, distribuant des excuses à la ronde dans cette mer de sourcils interloqués. Paris défile à mes côtés, empressée, haletante, avec la pâmoison hypocrite de ceux qui se plient à l'injonction du paraître : ici, une toilette luisante que l'on rafraîchit ; là, une peau grasse que l'on farde. Un relent de moiteur, comme une odeur fade de bordel mal tenu, exhale des vêtements, tièdes et humides, qui se plissent, collent, alourdis par les émanations musquées des maquillages et déodorants bon marché. Mon regard glisse d'un bord à l'autre de ces tenues enduites d'une crasse futile et agitée.
Je devine le tableau d'affichage au loin. Il se repère facilement aux visages, avides d'information, agglutinées en dessous. Je prends mentalement note de son emplacement et plonge d'un pas résolu au cœur de la foule. Je me démène contre le ressac, je joue des coudes, bouscule des épaules un rien prétentieuses, distribuant des excuses à la ronde dans cette mer de sourcils interloqués. Paris défile à mes côtés, empressée, haletante, avec la pâmoison hypocrite de ceux qui se plient à l'injonction du paraître : ici, une toilette luisante que l'on rafraîchit ; là, une peau grasse que l'on farde. Un relent de moiteur, comme une odeur fade de bordel mal tenu, exhale des vêtements, tièdes et humides, qui se plissent, collent, alourdis par les émanations musquées des maquillages et déodorants bon marché. Mon regard glisse d'un bord à l'autre de ces tenues enduites d'une crasse futile et agitée.
Le vernis craque, les boutons enflent, les ceintures se tendent, la coquetterie respire au grand jour, transpirante, monstrueuse dans ses goûts et sa perversion. Elle se pavane en maîtresse, jubilant des coups d'œil, soupirs, fantasmes qu'elle laisse sur son passage, l'air complice et entendu, comme si, en cette besogneuse après-midi de semaine, il était déjà l'heure de la curée du samedi soir. Je la sens, elle monte à la tête, chaude et épaisse, minaudant de sa bouche fielleuse combien le monde est apparence et la quête de l'être, vaine.
L'écran des arrivées apparaît enfin au-dessus de moi. Je ne perds pas de temps. Sur mon téléphone, je confirme le numéro de son train puis le reporte sur la ligne correspondante du tableau d'affichage. Je lis : « Quai L ». J'en ris intérieurement. Quelle délicieuse coïncidence. Une simple lettre qui, au fil de nos discussions, était devenue un lieu commun de notre humour, une récurrence convenue pour sourire des parcours littéraires, de leur malaise au sein d'un monde qui a fait de la croissance une fin en soi.
Mais, à côté du numéro de quai, c'est le message clignotant qui retient mon attention : « train à l'approche ». Attendre, encore un peu, quelques minutes, à peine. J'essaie déjà d'imaginer notre premier contact, notre premier échange galant... Mon téléphone vibre. Elle m'écrit : « j'arrive, j'ai hâte ». Un message simple, d'une concision assez timide, sans doute par peur de ce qu'il peut advenir si l'un de nous est déçu. Pourrait-il en être ainsi ? Après tout, un appel, fut-il en vidéo, n'est jamais qu'une parcelle de vérité, une facette que l'on choisit de montrer. Elle a pris un risque en acceptant de me rencontrer ici, à Paris, loin de chez elle, un risque calculé, certes, mais un risque tout de même. Elle ne connaît de moi que le ton badin des messages, le visage souriant de la séduction. Les journaux regorgent de faits divers à ce sujet, qui ne plaident pas en faveur de la gent masculine. Comment leur en vouloir ?
Un bref regard alentour suffit à leur donner matière à écrire, les hommes se tiennent là, en équilibre sur un désir bancal, les pupilles dilatées, enivrés tous autant qu'ils sont par la persuasion commerciale des grandes enseignes, ces écrans aux lumières sucrées qui projettent, comme des friandises géantes, des métonymies du corps des femmes presque toujours concentrées sur l'image de leur sexe. Je pourrais être l'un de ces hommes. Je le suis peut-être déjà...
Le quai L se trouve à une dizaine de pas. Je me positionne non loin, mais pas trop proche non plus, je tiens à conserver une vision d'ensemble des voyageurs qui en sortiront. Je veux l'apercevoir en premier, la détailler sans qu'elle n'y réfléchisse, avant que calculs et déductions ne président chacun de ses gestes. C'est ainsi que s'est toujours présentée la séduction à mes yeux, quoi qu'en disent les contes de fées. Sous le faux-semblant des propos galants, perce toujours, pour qui tend l'oreille, le doute d'une interprétation, l'essai d'une spéculation. Amour courtois, marivaudage, flirt : le langage reste le même, un code à déchiffrer, une clé pour acculer l'autre. Et, pourtant... Avec elle, tout semble différent, plus spontané, comme si l'écriture de nos échanges se faisait sans encre, sans analyse venant noircir notre page immaculée.
Une voix au timbre clair, faussement agréable, résonne dans les haut-parleurs du hall, annonçant l'entrée en gare d'un train, celui que j'attends. Son arrivée se fait dans un grand bruit de ferraille au supplice. Les freins poussent leur hurlement aigu, les moteurs expirent bruyamment, la locomotive s'arrête dans un concert de grincements. Mes oreilles grimacent. Les portes s'ouvrent avec fracas, cédant sous un flot amer de voyageurs qui, encore à moitié abrutis des heures de trajet, goûtent tout juste à l'enfer immobile du quai bondé, la plaie routinière d'une Babylone moderne. Une foule s'y amoncelle et s'en écoule péniblement. Je vois le temps goûter le long de leurs membres agacés, un désir salé qui courent à fleur de peau, celui de ne pas s'enliser dans l'insatisfaction, d'espérer toujours, de vaincre l'ennui, le trop tard, le si peu, le nulle part de l'existence moyenne.
J'en profite pour corriger ma posture. Je compense un buste droit par une ligne d'épaules détendues. J'attrape ma veste d'une main leste, laissant l'autre négligemment posée sur ma ceinture. Je transfère mon poids du côté vers lequel ma tête s'incline légèrement. Je sais l'effet que cette attitude dégage, une sorte de fierté avenante, je l'ai suffisamment travaillée, et j'y ajoute quelques détails charmeurs : ici, les veines saillantes de mon bras que je contracte ; là, mes lèvres souriantes que je laisse entrouvertes. Je suis satisfait de cette première image que je compte renvoyer, la plus importante. Elle éveille le désir d'un simple coup d'œil, je le constate dans ceux, plus ou moins discrets, que je récolte autour de moi.
Les premiers groupes commencent à quitter le quai, sans doute les privilégiés de la 1re classe ou les plus rapides de la 2nd. Je l'exclus automatiquement de ces deux catégories : elle voyage sur le maigre budget d'une étudiante et se montrer pantelante desservirait ses intérêts. Mes yeux se reportent donc sur les groupes qui suivent. Je scrute chaque figure, à la recherche d'un signe qui trahirait sa présence. Dans mon esprit, l'image de ses traits, étonnamment, n'est pas si nette, elle flotte vaguement avec la certitude de me plaire, comme une douce réminiscence qui éblouit mes pensées. C'est notre rencontre en ligne qui donne au papier ce grain trop léger, cette épaisseur encore friable, comme si, à n'importe quel moment, l'un comme l'autre, nous pouvions tout effacer, oublier cette histoire qui, jusqu'à présent, n'est pas plus qu'un échange virtuel.
A ce stade, les pigments ne se fixent pas vraiment, le dessin se limite à une esquisse au crayon, la promesse en croquis de détails suggestifs, rien de plus.
Soudain, un regard accroche le mien, l'azur clair d'un éclat fugace, là, si proche et en même temps si loin. Je cligne des yeux. Il se dévoile à peine, de manière irrégulière, presque incertaine, entre les mines grisonnes de la foule. Je me concentre dessus. Il réapparaît plus longtemps, plusieurs fois, coupant par intermittence les bruits de la gare, comme un songe viendrait, en saccades, s'épancher dans le monde réel. Est-ce elle ? Peut-être bien, je n'en sais rien. Ce n'est qu'une impression visuelle, sans doute trompée par la demi-clarté ambiante, le jeu des ombres allant et venant autour de nous. On dirait l'un de ces rêves qui laissent l'esprit flotter sur un univers étrange, poreux, à l'étanchéité suspecte. Pourtant, indéniablement, ce bleu sidéral, presque pâle, ne me lâche pas, il se rapproche, condensant tout l'imaginaire de notre rencontre entre ses cils couleur de nuit.
Soudain, un regard accroche le mien, l'azur clair d'un éclat fugace, là, si proche et en même temps si loin. Je cligne des yeux. Il se dévoile à peine, de manière irrégulière, presque incertaine, entre les mines grisonnes de la foule. Je me concentre dessus. Il réapparaît plus longtemps, plusieurs fois, coupant par intermittence les bruits de la gare, comme un songe viendrait, en saccades, s'épancher dans le monde réel. Est-ce elle ? Peut-être bien, je n'en sais rien. Ce n'est qu'une impression visuelle, sans doute trompée par la demi-clarté ambiante, le jeu des ombres allant et venant autour de nous. On dirait l'un de ces rêves qui laissent l'esprit flotter sur un univers étrange, poreux, à l'étanchéité suspecte. Pourtant, indéniablement, ce bleu sidéral, presque pâle, ne me lâche pas, il se rapproche, condensant tout l'imaginaire de notre rencontre entre ses cils couleur de nuit.
Je suis absorbé, perdu à moi-même et aux autres, au fond de ces prunelles de faïence qui me dévisagent à faire naître des chimères. J'ai le sentiment que c'est elle...
Quelque part dans mon esprit, je suis déjà dans un ailleurs lagunaire, allongé en face de ces deux aigues-marines d'une clarté si singulière. L'effervescence des voyageurs n'est plus qu'une information secondaire, un flux indistinct qui se forme en marge de ma rétine.
Je distingue enfin sa silhouette, à une dizaine de mètres, au gré des manteaux sombres qui se pressent sur ses pas. Il n'y a plus de doute possible, elle se dirige droit vers moi. Je dévore chaque détail comme il se montre, à travers l'esquisse d'un geste ou l'ébauche d'un mouvement. Elle tente de se tenir, gracieuse, malgré la marée humaine qui la chahute, telle une ballerine en vrille au moment de sa possible chute. Je l'observe évoluer, étincelante, au milieu de la chorégraphie routinière du quotidien, elle détonne avec les poses, vives et langoureuses à la fois, qu'elle enchaîne sans le vouloir, de-ci de-là, à chaque arrêt. Mes yeux enregistrent chaque instant de ce ballet au rythme populaire que, manifestement, je suis le seul à avoir découvert.
Elle se démène, je la vois, pour s'extirper de l'attroupement du quai qui, agacé, l'éjecte d'une poussée précipitée. Un rayon de soleil, réfracté par le toit en verre, illumine sa sortie soudaine d'une lueur capiteuse, presque curieuse, aux accents pourpres des écrans publicitaires. Elle se retrouve brusquement dépouillée, seule sous ce projecteur inattendu, sans le rideau rassurant de la foule qui, à présent, l'épie sans gêne, comme si son haut en dentelle n'était qu'une espèce de déshabillé de toute sa personne. L'instant semble se suspendre, la gare ralentit sa course, tout émoustillée à la vue de cette peau d'un blanc lustré, cette chair nue, exposée à tous, sur laquelle les imaginations échauffées glissent comme une étoffe moirée.
Je remarque son malaise, elle avance, embarrassée, tâchant d'ignorer les regards alentour qui, cachés dans la multitude, prennent leurs aises aux premières loges et lorgnent, à chaque mouvement, les plis de sa jupe au vent. L'air s'alourdit d'haleines brûlantes, de respirations fortes, de babines écumantes qui soufflent, par hoquets torves, leur désir à peine voilé. La moiteur ambiante ajoute encore à cette atmosphère lourde et saturée, collant un peu plus le tissu à ses courbes, offrant au moindre plissement de ses bas une bouffée âpre d'intimité humide, un goût de débauche qui reste sur la langue. Les gens se retournent, tirés de leur torpeur habituelle, le nez levé, sur chacune de ces exquises foulées, à la manière de clients surpris de croiser, à cette heure, le sillage tout frais d'une marquise des hauts trottoirs.
Le visage empourpré, elle n'ose pas s'arrêter sur ces appétits charnels à trois sous qui rodent autour d'elle, féroces et excités, sans la moindre pudeur. Il y a dans sa démarche hésitante une vulnérabilité d'une insupportable beauté. J'entends à chaque pas les battements affolés de son cœur, la confession tambourinante d'une femme confuse, inconsciente du rut qui monte d'elle, épais et entêtant, et se répand, tel un cri d'appel à la curée, sous les narines ouvertes et reniflantes des hommes.
Elle se rapproche de moi. Je suis à portée de voix pour la saluer, c'est ce que je devrais faire, mais je nage en plein fantasme. Tout son être s'offre à ma conscience comme proie désirable. De la délinéation fine de sa gorge émane une fragilité licencieuse, je le lis dans ses yeux faussement ingénus, chargés de promesses silencieuses, ainsi que sur sa bouche, étroite et pulpeuse, qu'elle semble avoir trempée dans un carmin d'une insolence délicieuse. La lumière joue sur les mèches qui s'échappent de sa chevelure, rehaussant ici et là leur châtain d'une teinte plus claire, comme autant de délicats rubans sublimant son cou, des rubans que je voudrais du même rouge que ses joues, un rouge sang en velours bien serré, une invitation personnelle à oublier les tendres égards.
J'observe tout de même, au moins en apparence, une certaine réserve. Je me retiens d'interroger du regard ce corps qui embrase mes nuits. Je ne laisse pas non plus transparaître mon émoi, les besoins sombres et impérieux qu'elle fait naître en moi. Je lui témoigne le respect galant qui lui est dû, cherchant sans doute à lui montrer naïvement que, non, nous ne sommes pas tous les mêmes.
Subitement, elle se trouve dans mon espace intime, elle l'occupe, pleinement, irrévocablement. Son odeur, comme une fragrance de patchouli par-dessus le fumet animal des voyeurs, imprègne mes sens, caresse mon cœur. Je sens fleurir à nouveau les roses heureuses de l'adolescence, ce parfum du toujours que dégage la rencontre amoureuse.
Sans plus faire de mouvements que l'indispensable, elle se hisse sur la pointe des pieds et vient déposer un baiser sur mes lèvres alanguies. C'est un baiser chaste, un effleurement à peine vécu, un presque rien qui aiguise le manque, mais je le savoure joyeusement, car il a la saveur précieuse de l'amour naissant. Elle s'empresse de justifier sa retenue d'un geste désignant ce qui nous entoure, le vacarme ambiant, le genre humain, tout ce qui, en bref, nous prive d'un semblant d'intimité. D'une moue contrite, elle me promet un plus tard langoureux, un bien assez tôt plus sensuel. J'acquiesce par un sourire tranquille, plein de compréhension, tout en affirmant ma main au creux de son dos pour la rassurer. Sa présence est déjà ce qu'il faut, tout ce qu'il me faut.
Avant que nous ne repartions, je lui pose une question dont il lui appartient de déterminer le sens au regard de tout ce que, ensemble, nous vivons :
— Le voyage a-t-il été agréable jusqu'à présent ?
— Le voyage a-t-il été agréable jusqu'à présent ?
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