L’effet Vitruve
Chapitre unique
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Couverture de L’effet Vitruve, par Etrenu
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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L’effet Vitruve — Chapitre unique

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Etrenu
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L’effet Vitruve

Chapitre unique

Je dois bien avouer que cette demande m'avait irrité. Mais que pouvais-je refuser à celle qui avait accompagné ma vocation de professeur ? D'autant plus que je pouvais le faire. D'autant plus que j'avais de la peine pour elle qui avait dû se mettre en arrêt pour la première fois de sa vie professionnelle afin de se faire opérer « d'un problème typiquement féminin ».
Inquiet, je lui avais demandé si c'était grave. Elle m'avait répondu qu'il y avait bien plus grave et que, si c'était cela ma question, elle s'en remettrait et reprendrait le chemin des salles de classe.
Sa demande était simple : la remplacer le lendemain et pour deux semaines d'affilée pour donner des cours de culture générale à des étudiants en génie civil. C'était logique, j'étais moi-même professeur de culture générale, mais en classes préparatoires. Elle était toujours principalement professeur d'université, mais donnait une pige de deux heures chaque semaine dans cette école.
Pour l'université, elle avait trouvé ses remplaçants. Mais, preuve d'une médiocre ouverture d'esprit, aucun n'avait accepté de la remplacer dans cette école technique. Moi seul, selon elle, pouvait le faire.
Je lui suis d'une éternelle reconnaissance, elle qui avait débloqué mes inhibitions en me disant un jour, cash comme souvent :
— Vous êtes peut-être fait gay, né gay, devenu gay, cela n'a aucune importance ! Luc, vous êtes fait pour être prof ! Un prof qui n'est pas là pour étaler son savoir, mais pour le faire passer. Un prof attentif et ouvert à l'autre. Un prof comme notre système scolaire et universitaire en a tant besoin ! Alors arrêtez de vous cacher derrière votre identité sexuelle ! Devenez ce que vous êtes ! Un prof ! P-R-O-F !
J'en avais été soufflé, scotché, vexé. Comment savait-elle que je suis homo ? Comment avait-elle pu voir que, oui, elle avait bien raison, je n'osais pas aller vers les autres pour cacher mon homosexualité, de peur qu'elle soit dévoilée. Totalement pédé. Obsédé du corps des hommes. Gay assumé avec une vie sexuelle intense, débridée. Un pédé connu des pédés, mais discret vis-à-vis du monde extérieur à la gaieté.
J'étais en troisième année d'université. Je ne savais pas quoi faire de ma passion pour l'art, la culture, la philosophie. Je voulais transmettre ce que j'avais compris. Je bassinais mes amants de propos intellos avant et après nos accouplements, ce qui plaisait rarement.
Oui, après une nuit blanche à méditer sur ce que je voulais vraiment, j'avais accepté d'être deviné en tant qu'homo tant que je pouvais continuer à découvrir les choses de l'esprit et à les transmettre.
Elle m'avait accompagné jusqu'à l'agrégation. Elle m'avait ensuite invité chez elle pour dîner, me prenant dans ses bras pour me féliciter et me dire combien elle était heureuse de ma réussite, me tutoyant pour la première fois en m'appelant « jeune collègue ».
Depuis ce jour, nous n'avions pas cessé d'échanger sur nos découvertes et sur nos cours, nous voyant régulièrement, nous lançant parfois dans des débats animés jusqu'au bout de la nuit.
Alors évidemment, je ne pouvais que lui rendre ce service.
Une annexe assez délabrée d'un vieux bâtiment en attendant la construction d'une nouvelle école. Un petit groupe d'une vingtaine d'étudiants de dernière année. Vingt-deux, vingt-trois ans, donc à peu près matures. Deux heures de cours sur l'homme de Vitruve de Léonard de Vinci.
J'avais demandé si je pouvais traiter d'un autre sujet. Elle avait insisté. Je m'étais incliné.
Un membre de l'administration m'avait conduit dans une salle de classe qu'il m'avait ouverte. Il m'avait demandé de refermer et de ramener la clef ensuite, l'annexe étant quasi vide.
À l'heure dite, une petite vingtaine d'étudiants était rentrée dans la salle, étonnés de me voir. Une fois installés, je démarrai.
— Que des jeunes hommes ! J'aurais dû m'en douter, dans une école technique. Moi qui enseigne dans des classes comprenant plus de jeunes femmes que de jeunes hommes, il va falloir que je m'adapte.
Bonjour à tous. Je m'appelle Samuel Maréchal. Madame Lecoeur qui a été mon professeur avant d'être une collègue et amie a un problème de santé sérieux qui va la tenir éloignée de ses cours pendant une quinzaine de jours. Elle reviendra en pleine forme ensuite. Je vais essayer de la remplacer du mieux possible, même si, vous le savez autant que moi, elle est irremplaçable.
Je fus coupé par celui qui était probablement la grande gueule du groupe, un grand et beau gars brun à la mâchoire carrée.
— Comment cela, élève, collègue et ami ? Nous aussi on aimerait bien franchir ces étapes ! Comment avez-vous fait ?
— Comment j'ai fait ? D'abord en étant courtois. Elle aime la courtoisie, le reflet du cœur, dit souvent Madame Lecoeur. Vous êtes ? Comment vous prénommez-vous ?
— Pardon ! Moi c'est Paul. Désolé si je vous ai semblé discourtois. C'est que nous sommes tous attachés à elle. La savoir hors-jeu est perturbant !
— Paul, vous êtes le délégué de classe ?
— Hein ? Non. Il n'y a pas de délégué de classe. Nous ne sommes plus au lycée.
— C'est amusant parce qu'il y a quinze ans j'ai vécu la même scène avec Madame Lecoeur. Elle avait répliqué, de son ton sans appel que vous devez connaître…
Un bruissement d'approbation amusée se fit entendre.
— … que déjà s'exprimer en son nom propre est une gageure, alors évitez de prendre le groupe à partie, il ne vous a rien demandé.
Mi penaud, mi amusé, Paul rentra dans le rang. J'expliquai en quelques mots ma relation avec leur professeure, ce qui eut, comme anticipé, l'effet immédiat de créer une complicité entre le groupe et moi. Puisque nous apprécions la même personne, alors nous étions frères.
Après les préalables habituels, j'en vins à l'objet du cours.
— Madame Lecoeur avait prévu aujourd'hui d'évoquer l'homme de Vitruve.
— Qui ça ? demanda Paul.
— L'homme de Vitruve. Quelqu'un le connaît-il ?
Devant les négations de la classe, après avoir affirmé que pourtant tous le connaissaient, je fis apparaître le dessin de Léonard de Vinci.
Un brouhaha d'abord surpris, puis rigolard, se fit entendre. Je regardai chacun, jaugeant des réactions.
— Mais, il est à poil ! dit un étudiant.
— Vous avez le droit de projeter l'image d'un mec à poil dans une école ? demanda un autre.
— Si tu veux vraiment voir un mec à poil, va sur YouPorn ! lança un crétin qui fit rire tout le monde.
— Ou regarde-toi dans le miroir ! dit un jeune gars assis à côté de Paul.
Tout son contraire. Autant Paul semblait musclé et athlétique, autant celui-là était petit et fin. Fin mais pas gringalet. Plutôt du genre à faire des trucs de fou en escalade de parois rocheuses.
Après quelques autres réactions du même acabit, je leur demandai si c'était enfin fini. Ils acquiescèrent.
— Y a-t-il un mineur parmi vous ? Vous avez raison, j'aurais dû m'en assurer avant.
— Ça ne va pas, non ? On a tous largement plus de vingt ans.
— Ah ? Tant mieux. Vous avez donc, au cours de votre vie, eu des cours de science et biologie et vous connaissez l'anatomie humaine, masculine ou féminine. Effectivement, comme le suggérait l'un de vous, je vous recommande de vous observer nu dans le miroir car le « connais-toi toi-même » de Socrate est la plus belle des philosophies de vie. Dans le prolongement « aime-toi toi-même » est également utile car on ne peut pas aimer autrui si on ne s'aime pas soi-même. Pas trop quand même, juste ce qu'il faut. C'est une extension de la pensée socratique qui est la base de toutes les pratiques de développement personnel.
— Au point de se donner du plaisir personnel ? demande Paul sur un ton provocateur.
— Vous connaissez aussi bien que chacun de nous la réponse, Paul ! La masturbation est un bienfait pour le corps et pour l'âme. C'est scientifiquement prouvé autant que personnellement éprouvé par vous comme vos camarades. Mais là encore, il ne faut point abuser des bonnes choses ! Donc, pour revenir à notre sujet, oui cet homme est nu, ou plus exactement la représentation de cet homme. "Ceci n'est pas une pipe" de René Magritte. Vous avez la réf ? Oui ? Oui, Léonard de Vinci nous montre son cou, ses épaules, ses bras, ses genoux, ses pieds, son nombril… Son pénis et ses testicules également. La belle affaire ! Oui cet homme a un pénis et des bourses. Comme près de quatre milliards d'humains et bien plus encore de mammifères. Ne vous êtes-vous jamais interrogé sur le sens de ce que l'on nomme les « attributs masculins » ? Réfléchissez, au-delà du débat sociétal actuel sur le genre dans lequel je ne rentrerai pas... Ne pensez-vous pas que ce sont ce pénis et ces testicules qui permettent d'attribuer ce corps à la gente masculine ?
Le groupe est pour certains gêné par le sujet, pour d'autres amusé.
— Sauf que, même si vous ne voulez pas en parler, il y a… Pardon, je me prénomme Adam… il y a des hommes qui se sentent enfermés dans un corps de femme et des femmes qui se sentent enfermées dans un corps d'homme.
Le jeune homme tout fin à côté de Paul semblait bouleversé par son propos.
— Vous avez tout à fait raison, Adam, le premier homme… Et cela pour des raisons d'ordre psychologique et d'autres d'ordre hormonal, ce qui forme un tout complexe pour lequel l'absence de jugement et la compréhension sont les seules réponses dignes de l'humanité, des lumières, de la vie. Mais ce n'est pas mon sujet.
Néanmoins, est-ce que cette image choque vraiment quelqu'un ?
— Non. On l'a vu cent fois ! réplique Paul.
— Les autres ? Ce n'est pas parce que votre délégué autoproclamé le dit que vous le pensez. Y a-t-il quelqu'un de choqué ? Non ? Sûr ? Je continue donc, en précisant que ce qui nous intéresse n'est pas sa nudité mais sa géométrie.
“L'Homme de Vitruve » de Leonardo da Vinci a été créé vers 1490. Ce n'est pas simplement un dessin ; c'est une étude méticuleuse des proportions du corps humain au sein de formes géométriques, une synthèse de l'expression artistique et de la précision scientifique. Une étude si pertinente qu'elle continue de captiver et d'inspirer.
Quelques mots d'abord sur l'homme qui a réalisé ce chef-d'œuvre : Leonardo da Vinci. Né à Vinci en Italie en 1452, Léonard n'était pas un artiste ordinaire. Bien sûr, il savait peindre comme personne d'autre. Mais sa curiosité était hors norme.
Chose amusante : Leonardo da Vinci était ambidextre. Il pouvait même écrire d'une main tout en dessinant de l'autre. En même temps ! Il écrivait aussi beaucoup de ses notes en écriture miroir (à l'envers), peut-être pour garder ses idées secrètes ou simplement parce qu'il trouvait cela plus facile.
Formé par le plus grand artiste de son époque, Andrea Del Verrocchio, il a commencé par la peinture mais s'est rapidement éloigné des sentiers battus. On dit de lui qu'il a procédé à des dissections de cadavres pour mieux comprendre l'anatomie. Ses carnets étaient un mélange sauvage de croquis, de réflexions scientifiques et d'idées qui couvraient tout, de l'anatomie aux machines volantes.
Voilà pour le contexte autour de l'auteur de cet « homme de Vitruve ». Concernant l'œuvre en tant que telle, quand vous regardez ce dessin, vous vous dites peut-être : « Cool, un gars dans des formes. » D'accord. Mais si vous le voulez bien, creusons un peu. Ce n'est pas simplement un gribouillage ; c'est une exploration scientifique des proportions du corps humain. Leonardo n'improvisait pas ; il visait la précision. Ces membres tendus ? Ils correspondent parfaitement au carré et au cercle, grâce aux mesures méticuleuses de Léonardo et à sa plongée profonde dans le fonctionnement du corps humain.
C'est cela qui est passionnant dans cet homme de Vitruve : ce n'est pas seulement de l'art, même si c'est une œuvre magnifique ; c'est de la science. Leonardo a été un des premiers architectes du corps humain, découpant des cadavres pour comprendre ce qui le fait fonctionner. Chaque trait de sa plume n'est pas juste une ligne ; c'est un voyage dans les recoins de nos muscles et de nos articulations. Léonardo était un Sherlock Holmes du monde de l'art. Sauf qu'au lieu de résoudre des crimes, il résolvait le mystère de la forme humaine en disséquant le bras, la tête, la main, la jambe, etc.
Et ce dessin, observez-le attentivement, comporte des détails géniaux. Lesquels ?
Je les laissai observer, réagir, oser s'exprimer, partager des idées. À ma grande satisfaction, le groupe ne jouait plus mais restait concentré sur mon sujet. À les voir étudier cette œuvre, je réalisai que, comme par magie, la nudité de l'homme de Vitruve n'existait plus. Pas de propos grivois. Pas de focale sur le sexe de l'homme. Non, des propos aussi intelligents que pertinents autour de la géométrie du corps humain.
Après un long échange libre, je fis la synthèse :
— Ce que vous avez remarqué dans les détails, c'est d'abord que Léonardo ne se contente pas de dessiner une image idéale. Vous avez raison, il construit pratiquement une carte d'un corps humain parfait. Muscles, os, articulations, tout est là, disposé avec la précision d'un neurochirurgien. Et ces formes géométriques ? Elles ne sont pas là juste pour faire joli. Elles sont un guide, un clin d'œil à une sagesse architecturale ancienne de Vitruve.
C'est comme si Léonardo disait, « Eh bien, regardez, le corps humain est un chef-d'œuvre, et il s'insère parfaitement dans la grande conception de l'univers. » Le carré et le cercle ne sont pas juste des formes. Ce sont des symboles de perfection et d'unité, capturant l'essence même de ce qui nous définit.
C'est d'ailleurs pour cela que l'artiste a été à l'époque en délicatesse avec l'Église. Croyait-il en Dieu ? Croyait-il que Dieu ait créé le monde ? Peut-être. Peut-être pas. Il ne vivait assurément pas comme un bon chrétien de l'époque mais comme un mécréant. Il croyait en « le grand univers », créé ou non par Dieu. Et cela c'était sulfureux. Heureusement, il avait ses détracteurs et ses supporters, dont nombre de gens d'Église qui partageaient sa passion pour le corps humain...
Cette époque que nous appelons la Renaissance est en soi une révolution. Cela faisait des siècles que le corps humain était caché. Alors que la nudité, masculine ou féminine, avait pleinement fait partie des sociétés gréco-romaines, l'expansion du christianisme avait depuis caché le corps, dont la représentation était considérée comme œuvre du malin. Une sorte de retour de balancier après l'affirmation de beauté anatomique chez les Grecs et les Romains.
Vous noterez au passage la contradiction de notre monde dit « moderne » : si le libre arbitre, la liberté sexuelle, l'acceptation de toutes les orientations sexuelles, le culte de la santé et de la forme n'ont cessé de progresser, le nu reste exclu de notre environnement visuel.
— Je ne suis pas d'accord ! L'homophobie est pourtant toujours présente ! Me coupa Adam. Les homos sont pourchassés, maltraités. Et ceux qui ne se situent ni dans le masculin ni dans le féminin sont ostracisés ! Je ne vois pas bien où est le progrès ! Il valait mieux être homo à l'époque de Léonardo !
— Pour être brûlé comme sodomite ? Rappelez-vous que l'homosexualité n'a été définitivement dépénalisée en France par une loi du 4 août 1982. Sans préjuger de l'évolution future ! Sachez qu'elle a connu une première dépénalisation en 1791 sous la Révolution française, avant un rétablissement d'infractions pénales par une loi du régime de Vichy du 6 août 1942. L'extrême droite et l'homosexualité n'ont jamais fait bon ménage. Je dis cela, ce n'est qu'une remarque d'historien…
Le groupe s'amusa de mon propos partisan, ma détestation de l'extrême droite étant sans doute partagée. Cela calma Adam qui, après quelques échanges, reconnut que nous connaissions beaucoup de progrès mais qu'il en restait pas mal à accomplir.
— Donc je faisais cette simple remarque que notre société connaît un paradoxe entre une liberté de mœurs, une érotisation de la publicité, mais un affaiblissement de la nudité. Il n'est que de constater vos propres réactions quand j'ai affiché cette image pour le démontrer… Je vous invite à réfléchir à cela.
— Pourtant, dit Paul soudain sérieux, avec le développement du sport dans la société, l'occasion de se mettre nu devant les autres, dans les vestiaires et sous les douches, ça se développe, non ?
— Oui et non. Oui pour les sports collectifs et la natation. C'est moins vrai pour les autres sports. Oui pour la pratique sportive dans de vieilles infrastructures. Non dans des récentes, la loi ayant supprimé les douches collectives au profit de cabines individuelles.
— Hein ? Pourquoi ?
— That is the question, my dear ! Un retour de la pudibonderie et de l'ordre moral dans une société en demande d'ordre tout court. La conséquence des abus sexuels sur mineurs par des pseudo éducateurs sportifs. Allez savoir.
— C'est nul ! Parce qu'un tout petit nombre commet des abus, tout le monde est restreint ? demande Adam.
— Cela s'appelle la société médiatique ! Réagir à chaque « fait divers ».
— Ou l'inconsistance des hommes politiques, non ? demande Paul.
— Je vous laisse libre de votre propos. C'est toute la difficulté de la pensée humaniste : ne pas tout généraliser tout en s'intéressant à l'individu. Tous les hommes et toutes les femmes politiques sont-ils inconsistants ? Bien sûr que non. Mais la politique française est-elle inconsistante ? C'est à vous, citoyens engagés, de répondre. Prenez vos copies. Vous avez quatre heures.
Le groupe éclata de rire. J'étais heureux. Nous allions d'aparté en aparté, mais c'était cela le charme de ce type de cours : de la culture, de la réflexion philosophique, de l'histoire, de la sociologie, tout cela entremêlé.
— Vous voyez où ce dessin d'un homme nu placé dans des formes géométriques nous entraîne ? C'est fou, non, l'effet magique de cet homme de Vitruve, de Léonardo da Vinci ! Vos réactions sont la démonstration que « L'homme de Vitruve » n'est pas juste un succès éphémère. C'est comme le joyau de la couronne dans l'héritage de Léonardo Da Vinci. Son influence n'a pas été qu'un feu de paille. Elle a résonné à travers les siècles, inspirant tout le monde, des artistes aux scientifiques en passant par vos professeurs qui, nous en avons parfois parlé avec Madame Lecoeur, nous entraîne à chaque fois dans des chemins aussi divers que passionnants.
Les notes de notre grand artiste n'ont pas pris la poussière ; elles suscitent encore aujourd'hui l'inspiration. De tous temps des artistes ont voulu copier sa technique. Les scientifiques se sont inclinés devant ses idées anatomiques. Les inventeurs se disaient, « Oui, je vais prendre un peu de cette pensée fraîche, novatrice, régénératrice. » Léonardo Da Vinci n'a pas été juste un artiste ; il est le modèle le plus abouti du génie de la Renaissance.
Je fus heureux de constater que tous approuvaient, hochaient la tête en signe de respect pour le grand Léonard.
— Donc « L'homme de Vitruve » n'est pas juste un dessin ; c'est une ambiance. Il capture l'essence de la Renaissance – ce moment où l'art et la science se sont serré la main et ont créé quelque chose d'épique. Ce n'est pas juste une question de proportions d'un homme dans un dessin ; c'est l'affirmation de l'interconnexion du tout.
Léonardo disait, « Eh bien, l'art et la science ne sont pas des ennemis jurés ; ce sont des meilleurs amis. » Le dessin n'est pas juste une jolie image ; c'est un symbole de perfection, d'équilibre, et de la croyance folle que tout dans l'univers est connecté. C'est cela que vous devez retenir dans cette œuvre.
Alors parlons maintenant de mathématiques. Vous savez qu'il n'existe que deux matières permettant de formater et de développer l'esprit : la philosophie et les mathématiques. C'est pourquoi dans l'Antiquité grecque tous les philosophes étaient mathématiciens et tous les mathématiciens étaient philosophes. Chose qui n'a pas plu à l'Église, le Christianisme se sentant sans cesse menacé et par l'un, et par l'autre. Quelle stupidité !
Vous êtes-vous déjà demandé quelle géométrie parfaite se cachait dans vos propres membres ? Léonardo Da Vinci si ! Dans son étude méticuleuse, il a découvert une corrélation excentrique. Si vous ouvrez suffisamment vos jambes pour que votre tête soit abaissée de 1/14 de votre hauteur et que vous levez simultanément vos bras jusqu'à ce que vos doigts étendus touchent la ligne du haut de votre tête, une magie particulière se produit. Le centre des extrémités de vos membres ouverts s'alignera parfaitement avec votre nombril, et l'espace entre vos jambes formera magiquement un triangle équilatéral. C'est comme si votre corps cachait secrètement son propre code mathématique. Léonardo Da Vinci a été le génie qui l'a craqué ! Qui aurait pensé que votre étirement du matin pourrait révéler de telles merveilles géométriques ?
Je pris un bon moment pour faire mettre chaque étudiant, habillé, contre une cloison blanche dans la position de l'homme de Vitruve, corrigeant les postures, démontrant l'exactitude des calculs de l'artiste. Le groupe participa de bonne grâce, estimant les mesures, validant l'équilibre du corps avant que je ne leur donne d'autres données mathématiques à travailler.
À la fin des travaux pratiques, Paul demanda si Léonardo avait démontré la symétrie du corps.
— Quelle symétrie ? demandai-je.
— Eh bien, tout le corps est symétrique : deux bras, deux jambes, deux yeux…
— Ah oui, cette symétrie-là. Qui n'est qu'une illusion. Parce que, messieurs, n'avez-vous jamais remarqué que la symétrie humaine est très approximative ? N'avez-vous jamais croisé un homme avec un œil légèrement différent en termes de couleur, un qui est plus haut, plus sur le côté, sans parler de strabisme, plus ou moins fermé ? Savez-vous que vingt pour cent au moins de la population a besoin de semelles orthopédiques car elle a une jambe plus courte que l'autre ce qui déclenche des maux de dos ? Croyez-vous que nos deux oreilles soient identiques ? Il y en a une toujours plus décollée que l'autre. Nos pointures de chaussure ? Regardez bien quand vous prendrez des mesures chez un chausseur ou un magasin de sport : nous avons tous un pied légèrement plus long que l'autre, légèrement plus large, légèrement plus haut. Et que dire, puisque vous avez un modèle nu sous les yeux, de nos testicules. Ils sont tous deux différents.
— Elles sont toutes deux différentes, me reprend un grand malin en rigolant.
— Non, mec, le corrige Paul. C'est une couille et un testicule. Eh oui, il faut se cultiver ! Testicule, comme cul, c'est un mot masculin.
— Vous cultiver. C'est pour cela que vous êtes là. Mais, je vous vois dubitatifs, vous ne saviez pas que nous en avons tous une qui pend plus que l'autre ?
Le visage des étudiants montre de l'embarras face à leur ignorance anatomique.
— Eh bien voilà au moins une information que vous pouvez conserver, et vérifier ce soir nu devant un miroir si vous avez un doute. Tout cela grâce à Léonardo et à son « homme de Vitruve ». C'est une vérité anatomique. Eh oui, jeunes gens, sachez qu'à l'âge adulte, un testicule mesure en moyenne trois à quatre centimètres de haut, deux à deux virgule cinq centimètres de large et pèse environ dix-huit grammes. Sa taille peut légèrement varier au cours de la journée. En effet, sous l'effet de certains phénomènes, comme le stress, un rapport sexuel ou des variations de température, les testicules peuvent bouger et changer de volume. Mais rassurez-vous, leur forme et leur grosseur n'ont aucune influence sur la fertilité masculine ! Ouf ! En fonction de leur taille et de la gravité terrestre, il est normal qu'un des deux testicules soit plus bas que l'autre : et c'est le testicule gauche qui est en général situé un peu plus bas que le testicule droit. Cela se remarque y compris sur les statues gréco-romaines.
Dans la Grèce ancienne, certains penseurs déduisaient de cette inégale balance génitale un système de hiérarchie plus global. Aristote rapporte qu'Anaxagoras pensait que la masculinité dépendait de l'origine du sperme. Le sperme venant du testicule droit (plus gros, plus haut) était considéré comme un « sperme mâle ». Le sperme venant du testicule gauche, comme un « sperme femelle ». Par ailleurs, si le testicule droit du fœtus était le premier à se développer, le fœtus devenait mâle. Si le testicule gauche se développait le premier, le fœtus devenait femelle… Ces fœtus, une fois différenciés, ne pouvaient pas se développer dans les mêmes parties du corps humain : les fœtus femelles restaient confinés dans la partie gauche de l'utérus, par opposition aux fœtus mâles qui logeaient à droite. Tout cela n'est évidemment que fariboles, mais vous constatez que ce sujet existentiel préoccupait déjà dans l'Antiquité !
Ainsi donc plusieurs chercheurs se sont lancés dans de passionnantes études qui arrivent à peu près au même résultat : deux-tiers des hommes ont le testicule gauche plus bas que le droit, un quart le droit plus bas que le gauche…
— Et les autres n'ont pas de couilles ? demande un rigolo.
— Et les autres sont très harmonieux en termes de hauteur !
— C'est dingue ça ! s'extasie Paul. La gauche est plus lourde que la droite !
— Vous ne parlez pas de politique, j'espère ! Eh bien vous avez tout faux, c'est exactement l'inverse. Chez la plupart des humains, le cerveau qui n'est pas plus symétrique que les autres organes du corps est dominé par la masse cérébrale du côté gauche, là où se trouve le centre du langage. Or c'est le côté gauche du cerveau qui commande la partie droite du corps, et donc qui détermine la prédominance des droitiers dans le monde. Aussi les hommes possèdent en majorité un testicule droit plus développé, plus gros, plus lourd et placé plus haut, comme pour marquer un triomphe. Le testicule gauche, de taille inférieure, situé légèrement dessous, ressemble donc à un petit frère qui se cacherait timidement à l'ombre de son aîné…
Donc, pour finir de répondre à votre question, Paul, Léonardo Da Vinci a fait une démonstration géométrique mais, lui qui était un expert de l'anatomie humaine, n'a rien dit sur la symétrie du corps, sans doute parce qu'il n'y a rien à en dire car elle n'existe pas.
La fin du cours approchait. Je décidai d'élargir encore le propos aux matières les plus actuelles.
— Le carré et le cercle entourant la figure sont devenus des symboles de symétrie et d'équilibre, deux composants essentiels du design graphique. De plus, en encourageant les concepteurs à comprendre et à apprécier la forme humaine, l'homme de Vitruve contribue à la création de designs plus compatissants et centrés sur l'utilisateur. L'art graphique numérique qui, de plus, explose avec l'intelligence artificielle, est basé sur les calculs de l'homme de Vitruve. Quelle que soit la matière, vous n'y échapperez pas.
En synthèse pour la fin de ce cours, je vous dirais que « L'homme de Vitruve » est plus qu'un dessin ; c'est un voyage sauvage dans l'esprit de Léonardo Da Vinci. À travers ce chef-d'œuvre, il ne s'est pas contenté de dessiner un gars dans quelques formes ; il a fusionné l'art et la science, laissant une empreinte sur les deux qui résonne encore aujourd'hui. Alors, la prochaine fois que vous verrez un homme se prélasser dans un carré et un cercle, rappelez-vous, ce n'est pas juste un gribouillage – c'est la Renaissance qui crie, « Nous sommes tous ensemble là-dedans ! »
Un tonnerre d'applaudissements conclut le cours. Les étudiants me remercièrent et se montrèrent impatients de me revoir la semaine suivante. Ils sortirent les uns après les autres.
C'était la fin de journée, j'étais content de moi.
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