Fiction
Lesbiennes
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
La Croix et le Kimono — Chapitre 1 · L'arrivée et le premier regard
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteurs
La Croix et le Kimono
Chapitre 1 · L'arrivée et le premier regard
Le vapeur City of Peking fendit les eaux troubles de la baie de Yokohama avec un râle métallique qui résonna longtemps dans la poitrine de Mary-Elizabeth. C'était le 12 mai 1873. Elle se tenait accoudée à la rambarde de tribord, le vent salé lui fouettant le visage, faisant voleter les rubans de son chapeau de paille noire. À vingt-huit ans, elle était plus mince que la moyenne des femmes de Nouvelle-Angleterre, presque anguleuse sous sa robe de serge grise aux manches longues et au col montant amidonné. Ses cheveux châtain clair, tirés en un chignon sévère, ne laissaient échapper aucune mèche indisciplinée – du moins pas encore.
Elle serrait contre sa poitrine une petite bible reliée de cuir noir, les coins usés par des années de lectures nocturnes à la chandelle. C'était son talisman, son ancre. Elle avait quitté Boston six mois plus tôt, après une formation accélérée au séminaire presbytérien pour femmes missionnaires, convaincue que Dieu l'appelait à porter la lumière du Christ dans cet empire païen récemment ouvert aux étrangers. Mais à mesure que le quai s'approchait, hérissé de mâts occidentaux et de toits de tuiles incurvées, une peur sourde lui nouait l'estomac. Elle était seule. Aucune compagne, aucun pasteur pour la guider. Juste elle, sa foi, et un mandat écrit sur du papier officiel : ouvrir une école pour filles japonaises à Yokohama.
Le débarquement fut chaotique. Des coolies en pagne criaient des ordres en japonais guttural, des marchands européens en redingote noire négociaient bruyamment avec des intermédiaires nippons, des enfants demi-nus couraient entre les jambes des porteurs. Mary descendit la passerelle la dernière, ses bottines à talons plats claquant sur le bois humide. Elle garda les yeux baissés, fixés sur les lattes disjointes, évitant de croiser les regards curieux qui se posaient sur elle – cette étrangère grande, pâle, vêtue comme une veuve puritaine au milieu d'un été japonais naissant.
Pourtant, malgré sa résolution, son regard glissa parfois malgré elle. Sur une femme en kimono indigo qui portait un panier de poisson frais sur la tête, la nuque découverte révélant une peau lisse et dorée. Sur un jeune homme torse nu sous une veste de coton ouverte, les muscles saillants luisant de sueur. Sur les enfants aux cheveux noirs coupés au bol, riant en courant. Tout cela lui semblait à la fois barbare et étrangement beau – une beauté qu'elle n'avait jamais vue dans les rues grises de Boston ni dans les champs austères du Vermont. Elle se reprit, murmura un pardonne-moi, Seigneur silencieux, et pressa le pas.
Un rickshaw l'attendait, envoyé par la petite communauté missionnaire. Le tireur, un homme maigre aux jambes arquées, s'inclina profondément avant de l'inviter à monter. Mary s'assit avec précaution sur le siège étroit, sa bible toujours serrée contre elle comme un enfant. Le trajet jusqu'à la colline fut cahoteux : ruelles étroites bordées de boutiques ouvertes sur la rue, odeurs mêlées de sauce soja, d'encens, de poisson grillé et d'égouts. Des lanternes de papier rouge pendaient déjà aux avant-toits malgré l'heure matinale. Des regards la suivaient depuis les seuils : curieux, méfiants, parfois amusés.
La maison missionnaire était une bâtisse modeste à deux niveaux, mi-occidentale, mi-japonaise : murs de bois peints en blanc, véranda couverte d'un auvent de tuiles, shojis en papier de riz aux fenêtres du rez-de-chaussée. Une vieille Japonaise nommée O-Hana, engagée comme domestique, l'accueillit avec un sourire édenté et une profonde révérence. Elle parlait un anglais hésitant appris auprès des marins britanniques.
— Miss Mary-san, yoroshiku. Chambre prête. Thé ?
Mary hocha la tête, épuisée. O-Hana la guida jusqu'à une petite pièce à l'étage : tatami propre, un futon roulé dans un coin, une table basse, une bible déjà posée dessus – cadeau d'un missionnaire précédent. Une unique fenêtre donnait sur la baie, où les mâts des clippers se balançaient doucement.
Mary s'agenouilla sur le tatami, posa la bible ouverte devant elle et pria longuement. Elle demanda la force, la pureté, la protection contre les tentations du monde. Mais au milieu de sa prière, une image fugitive traversa son esprit : la nuque dorée de cette femme au marché, la courbe gracieuse qu'elle n'aurait pas dû remarquer. Elle ferma les yeux plus fort, serra les mains jointes jusqu'à ce que les jointures blanchissent.
Le lendemain matin, elle se rendit à l'école.
La bâtisse se trouvait à dix minutes à pied, un ancien entrepôt marchand loué par la mission presbytérienne. Des ouvriers finissaient les travaux : installation de pupitres en bois brut importés d'Amérique, pose d'un petit harmonium dans un coin, accroche d'un tableau noir et d'une carte du monde. Mary passa la matinée à ranger les livres – grammaires anglaises, catéchismes illustrés, quelques recueils de cantiques. Elle disposa aussi une petite croix de bois sur le bureau du professeur, simple, sans ornement, mais symbole de tout ce qu'elle était venue défendre.
La bâtisse se trouvait à dix minutes à pied, un ancien entrepôt marchand loué par la mission presbytérienne. Des ouvriers finissaient les travaux : installation de pupitres en bois brut importés d'Amérique, pose d'un petit harmonium dans un coin, accroche d'un tableau noir et d'une carte du monde. Mary passa la matinée à ranger les livres – grammaires anglaises, catéchismes illustrés, quelques recueils de cantiques. Elle disposa aussi une petite croix de bois sur le bureau du professeur, simple, sans ornement, mais symbole de tout ce qu'elle était venue défendre.
À neuf heures précises, les élèves commencèrent à arriver. Elles étaient dix au total ce premier jour, âgées de douze à vingt ans, toutes issues de familles de marchands ou de samouraïs déchus par la Restauration Meiji. Elles portaient des kimonos aux couleurs sobres – indigo, gris, vert mousse – et s'inclinaient une à une devant Mary avec une politesse raide. Elle répondit à chacune par un sourire qu'elle espérait chaleureux, prononçant lentement son nom :
— Mary-Elizabeth. Je suis votre enseignante. Yoroshiku onegaishimasu.
Les filles répétèrent maladroitement, quelques rires étouffés fusèrent. Mary les invita à s'asseoir en rangs sur les coussins disposés devant les pupitres. Elle commença par une prière simple en anglais, traduite ensuite en japonais hésitant grâce à un petit lexique qu'elle avait appris par cœur. Puis elle écrivit l'alphabet latin au tableau, lettre après lettre, avec une craie qui crissait désagréablement.
C'est alors que la porte coulissante s'ouvrit avec un léger raclement.
Une jeune femme entra, essoufflée, les joues légèrement rosies par la course. Elle portait un kimono d'un bleu nuit profond, presque noir, brodé de motifs discrets de vagues et d'écume argentée qui ondulaient à chacun de ses pas. Ses cheveux noirs, d'un lustre presque liquide, étaient relevés en un chignon simple retenu par une épingle d'écaille. Elle s'inclina profondément, front touchant presque le tatami, et resta ainsi plusieurs secondes avant de se redresser.
C'est alors que la porte coulissante s'ouvrit avec un léger raclement.
Une jeune femme entra, essoufflée, les joues légèrement rosies par la course. Elle portait un kimono d'un bleu nuit profond, presque noir, brodé de motifs discrets de vagues et d'écume argentée qui ondulaient à chacun de ses pas. Ses cheveux noirs, d'un lustre presque liquide, étaient relevés en un chignon simple retenu par une épingle d'écaille. Elle s'inclina profondément, front touchant presque le tatami, et resta ainsi plusieurs secondes avant de se redresser.
— Sumimasen... je suis en retard. Yuki desu.
Sa voix était basse, légèrement rauque, comme si elle n'avait pas l'habitude de parler fort. Elle gardait les yeux baissés, fixés sur le sol, les cils longs projetant une ombre délicate sur ses joues. Mary sentit son souffle se suspendre une fraction de seconde. Il y avait quelque chose dans cette inclinaison – la vulnérabilité du geste, la grâce involontaire du corps ployé – qui la frappa plus qu'elle ne l'aurait cru possible.
Ce n'est rien, Yuki, répondit Mary d'une voix qu'elle espéra ferme. Prenez place. Nous commencions à peine.
Yuki s'avança sans bruit, ses geta laissées à l'entrée, pieds nus sur le tatami. Elle s'assit au dernier rang, les genoux soigneusement repliés sous elle, les mains posées à plat sur ses cuisses. Pendant toute la leçon, Mary sentit sa présence comme une note discordante et pourtant magnétique au milieu du silence studieux des autres élèves.
Yuki s'avança sans bruit, ses geta laissées à l'entrée, pieds nus sur le tatami. Elle s'assit au dernier rang, les genoux soigneusement repliés sous elle, les mains posées à plat sur ses cuisses. Pendant toute la leçon, Mary sentit sa présence comme une note discordante et pourtant magnétique au milieu du silence studieux des autres élèves.
Elle expliqua l'alphabet, traça les lettres A, B, C avec application, demanda aux filles de répéter après elle. La plupart ânonnèrent avec application ; quelques-unes riaient de leur propre maladresse. Mais Yuki... Yuki ne disait rien. Elle écoutait, immobile, les yeux suivant chaque geste de Mary avec une attention presque douloureuse. À un moment, alors que Mary se tournait pour effacer une lettre mal tracée, leurs regards se croisèrent par hasard.
Ce ne fut qu'une seconde. Les yeux de Yuki étaient d'un brun très sombre, presque noir, bordés de cils fournis. Ils contenaient une intensité tranquille, une curiosité muette qui semblait percer directement jusqu'au cœur de Mary. Celle-ci sentit une chaleur inattendue monter à ses joues. Elle détourna les yeux la première, feignant de consulter son manuel, mais son pouls battait trop fort dans ses tempes.
Le reste de la matinée passa dans un brouillard. Mary corrigea des prononciations, distribua des feuilles d'exercices, expliqua la différence entre « cat » et « cut ». À chaque fois qu'elle levait les yeux vers le fond de la classe, elle croisait – ou croyait croiser – le regard de Yuki. Et chaque fois, quelque chose en elle se contractait : une sensation qu'elle ne savait pas nommer, mi-trouble, mi-fascination.
À midi, les élèves s'inclinèrent une à une avant de partir. Yuki fut la dernière. Elle s'approcha du bureau de Mary, s'inclina de nouveau, profondément.
— Arigatou gozaimasu, sensei.
Sa voix était si basse que Mary dut se pencher légèrement pour l'entendre. Elle sentit l'odeur discrète qui émanait de la jeune fille : un mélange de savon de riz, d'encens léger et de quelque chose de floral, peut-être du camélia. De près, la peau de Yuki paraissait encore plus lisse, presque translucide sur les tempes, avec une légère rougeur persistante sur les pommettes.
Vous êtes... très douée pour les langues, Yuki, dit Mary sans réfléchir. Votre prononciation est déjà meilleure que celle des autres.
Yuki releva enfin les yeux – brièvement. Un sourire minuscule, presque imperceptible, effleura ses lèvres.
Sensei est bonne professeure.
Vous êtes... très douée pour les langues, Yuki, dit Mary sans réfléchir. Votre prononciation est déjà meilleure que celle des autres.
Yuki releva enfin les yeux – brièvement. Un sourire minuscule, presque imperceptible, effleura ses lèvres.
Sensei est bonne professeure.
Puis elle s'inclina une dernière fois et sortit, laissant derrière elle un silence que Mary trouva soudain trop lourd.
Seule dans la salle vide, Mary s'assit sur le bord du bureau, les mains tremblantes. Elle ouvrit sa bible au hasard – Psaume 51 – et lut à voix basse :
Seule dans la salle vide, Mary s'assit sur le bord du bureau, les mains tremblantes. Elle ouvrit sa bible au hasard – Psaume 51 – et lut à voix basse :
— Lave-moi entièrement de mon iniquité, et purifie-moi de mon péché.
Mais les mots glissaient sur elle sans l'atteindre vraiment. À la place, elle revoyait la courbe du cou de Yuki quand elle s'était inclinée, la mèche noire qui s'était échappée du chignon et avait glissé le long de sa joue, la façon dont ses lèvres avaient formé le mot « sensei » avec une douceur presque douloureuse.
Mary referma la bible d'un geste sec. Elle se leva, marcha jusqu'à la fenêtre et regarda la baie scintillante sous le soleil de midi. Elle murmura une prière plus fervente, suppliant Dieu de lui accorder la clarté, la force, la pureté.
Pourtant, au fond d'elle, une petite fissure s'était ouverte – minuscule, presque invisible, mais réelle. Et dans cette fissure grandissait déjà, malgré elle, l'image d'une jeune Japonaise aux yeux sombres qui ne la laissaient pas indifférente.
Ce soir-là, dans sa chambre aux murs de papier, Mary s'allongea sur le futon sans parvenir à dormir. Le bruit lointain des vagues, le chant des grillons, l'odeur de la mer qui filtrait par la fenêtre ouverte – tout cela semblait conspirer pour lui ramener Yuki en mémoire. Elle serra la croix qu'elle portait au cou, pressa le métal froid contre sa peau, comme pour se rappeler qui elle était.
Mais le sommeil, quand il vint enfin, fut peuplé de rêves flous : une silhouette en kimono bleu nuit sous des cerisiers en bourgeons, un regard qui ne se détournait plus, une main fine effleurant la sienne.
Et quand elle se réveilla en sursaut avant l'aube, le cœur battant, Mary sut – sans oser encore le formuler – que quelque chose avait commencé.
Quelque chose qu'elle ne pourrait pas arrêter par la seule force de la prière.
Quelque chose qu'elle ne pourrait pas arrêter par la seule force de la prière.
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