Fiction
Lesbiennes
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Nouveau monde — Chapitre 3 · Au milieu d'elles
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Nouveau monde
Chapitre 3 · Au milieu d'elles
—Note: Cette histoire se déroule dans un pensionnat d'enseignement supérieur pour les jeunes filles de 18 à 24 ans. Tous les personnages, présents et à venir, sont majeurs et consentants.}
Exaltera-t-on jamais assez le bruit mélodieux et cristallin de la phalange vengeresse, sa caresse tout contre le cadran du réveil ? Lequel - maudit soit-il - affichait narquoisement six heures. En cet instant vague, incertain, suspendu comme je le suis entre la veille et le sommeil, je souris à pleines dents : la sonnerie s'est tue, le calme revient... trop vite. Comme dans un rêve, peut-être comme dans celui que je viens de quitter, j'ouvre les yeux et me fige, tétanisée : par terre, à bonne distance de mon propre poing toujours tendu, gît le réveil de Sarah, clignotant faiblement sur les lattes du plancher.
— Seigneur Dieu, quelle violence ! Dois-je comprendre que la plainte mélodieuse de ce bidule n'a pas toute ta faveur ?
Elle a commencé à parler avant même que je ne tourne la tête vers elle. Sarah est là, sur un coude, les cheveux ébouriffés, les paupières encore gonflées de sommeil ; mais sa voix est claire, et elle jubile. Deux tonnes d'ironie, une tonne d'emphase : en pleine forme, aux premières lueurs du jour...
— Gnnn... Hein ? Que... ? Je... Merde ! bredouillé-je, la voix rocailleuse et le teint écarlate. Désolée, je... c'est la première fois que je fais ça, c'est... Quelle conne !
Et tandis que les oreilles me chauffent sous le coup de la honte, je ne peux réprimer la vision d'un personnage d'anime japonais, la tête enflée, les yeux sans pupilles, une goutte de sueur unique mais gigantesque perlant sur son front...
— Tu sais, ma belle, tu pouvais me le dire : la prochaine fois je le mettrai à l'autre bout, il faudra se lever pour l'éteindre...
Elle est à deux doigts d'éclater de rire, son sourire remonte jusqu'à ses oreilles. Comme hier, déjà, elle se délecte de la situation. Mais voilà, il y a autre chose qui n'a pas changé depuis lors : pas plus qu'aujourd'hui je n'arrive à lui en vouloir. Elle est moqueuse, oui, bien sûr. Mais je la sens presque attendrie. De cela aussi je devrais me fâcher... mais non. C'est à peine croyable : tout chez elle est si spontané qu'on le perçoit à la tonalité.
— Je t'en rachète un demain ! Ça doit bien se trouver, dans le coin, un réveil, même le week-end...
— Tu déconnes ? Ce truc a fait la guerre d'Indochine. Au pire, tout ce que j'ai à faire, c'est de lui remettre un coup : il repart tout seul ! me coupe-t-elle en reprenant son ton habituel. En revanche, je te confirme qu'on va bien faire une petite sortie demain, continue-t-elle, toujours souriante, avec un coup d'œil en direction de ma coiffeuse. Niveau maquillage, c'est le Sahara, ma belle !
— Tu déconnes ? Ce truc a fait la guerre d'Indochine. Au pire, tout ce que j'ai à faire, c'est de lui remettre un coup : il repart tout seul ! me coupe-t-elle en reprenant son ton habituel. En revanche, je te confirme qu'on va bien faire une petite sortie demain, continue-t-elle, toujours souriante, avec un coup d'œil en direction de ma coiffeuse. Niveau maquillage, c'est le Sahara, ma belle !
Ça, pour le coup, c'est plutôt curieux ... C'est la deuxième fois qu'elle aborde le sujet : hier, déjà... Bon. Il est vrai que ça ne représente pas grand-chose comparé au fait que ma principale découverte à la fin de ce premier jour a consisté à me rendre compte que je me trouvais dans un pensionnat dont la Directrice avait banni le moindre élément masculin sous prétexte que, quitte à devoir céder à des pulsions charnelles, mieux valait, au moins, se passer de testostérone... Rien d'aussi énorme que ça cette fois-ci, certes. Ceci dit, même si Sarah est adorable de se préoccuper de mon approvisionnement en fond de teint, son insistance commence très sérieusement à piquer ma curiosité !
— C'est drôle, j'ai comme la fugitive impression d'entrevoir l'ombre d'un sous-entendu... dis-je sur un ton de stupeur ingénue, le sourire en coin. C'est adorable, Sarah, vraiment ; c'est trop mignon. Mais je n'ai pas ta patience... Y passer une heure tous les matins... Bravo à toi, d'ailleurs, mais pour moi... quel enfer ! Et puis, bon... C'est pas comme si ça devait avoir un énorme avantage, franchement !
Pendant quelques secondes, son regard change. Sarah paraît à la fois embarrassée -chacun son tour !- et très amusée, à la manière de quelqu'un qui n'avoue pas une petite faute parce qu'il sait que, quand elle aura été découverte, son accusateur en rira avec lui.
— C'est... Disons que... En fait, si.
Ah. Les profs aussi. Bon bon bon. Voilà voilà. Mais n'est-ce pas là une implacable démonstration de cohérence, finalement ? En même temps que surgissent dans mon esprit quelques vagues réflexions sur ma capacité mythique à me fourrer dans des situations impossibles, je laisse échapper un bruit étouffé, à mi-chemin entre le rire nerveux et le sifflement d'ironie. Sarah reprend aussitôt.
— Mais noooooooon ! Écoute, c'est simplement une question de logique. II n'y a pas que nous, au château ! Les profs non plus ne sortent pas. Les... particularités des relations entre élèves ne s'appliquent pas à elles : pas sous cette forme. Ça n'empêche pas qu'elles non plus ne sont pas des statues... Donc, objectivement, même si on part du principe qu'on ne va pas sauter sur elles pour leur arracher le chemisier avec les dents, c'est toujours profitable d'être... à son avantage.
Mais oui. La logique. Bien sûr, absolument ! Bon. Alors, allons-y : à mon tour d'être logique. Le temps d'un coup d'œil sur la bombasse absolue que j'ai en face de moi, et...
— Dix-sept et demi, sur ton bulletin, je me trompe ?
— Hein ? lâche-t-elle, désarçonnée, mais toujours souriante. Parler de bulletin me fait toujours intérieurement sourire puisque, toutes les pensionnaires étant âgées de 18 à 24 ans, cela sonne presque comme un argument de cour de récré.
— Ta moyenne, l'année dernière. Normalement, je suis nulle question estimations, mais ça m'a pas l'air trop irréaliste...
— QUOI ? Mais tu délires ! Tu parles d'un coup bas ! Non, mais sérieusement...
— Non ! Attends ! Je suis désolée, t'as raison c'est vraiment une blague de merde, je...
—... Seulement dix-sept et demi de moyenne ?
— Hein ? lâche-t-elle, désarçonnée, mais toujours souriante. Parler de bulletin me fait toujours intérieurement sourire puisque, toutes les pensionnaires étant âgées de 18 à 24 ans, cela sonne presque comme un argument de cour de récré.
— Ta moyenne, l'année dernière. Normalement, je suis nulle question estimations, mais ça m'a pas l'air trop irréaliste...
— QUOI ? Mais tu délires ! Tu parles d'un coup bas ! Non, mais sérieusement...
— Non ! Attends ! Je suis désolée, t'as raison c'est vraiment une blague de merde, je...
—... Seulement dix-sept et demi de moyenne ?
Je n'ai pas pu regarder l'heure à cause des larmes, mais Sarah et moi avons probablement passé cinq minutes au bord de l'asphyxie, tels deux frétillants pois sauteurs mexicains.
— Groumf ! Ça serait pas possible d'aller agoniser ailleurs, non ? Y en a qui dorment, ici !
— Rhoooo, ça va, Alex, c'est cinq minutes... De toute façon c'est l'heure, maintenant, réponds.
— Rhoooo, ça va, Alex, c'est cinq minutes... De toute façon c'est l'heure, maintenant, réponds.
Sarah, les yeux ruisselants, tandis que je me décide à ouvrir les volets de la chambre. C'est le début de septembre et, pour quelque temps encore, c'est un soleil déjà brillant qui, dès six heures et demie, éclaire brusquement la pièce.
— J'ai tellement faim ! claironne-t-elle aussitôt. Bon, les filles, vous m'excuserez, j'ai deux ou trois bols de céréales à engloutir... On se retrouve après le p'tit dèj' !
— T'es sérieuse ? Aurore vient de débarquer ici, il faut qu'on lui montre comment... Mais ATTENDS, enf...
— T'es sérieuse ? Aurore vient de débarquer ici, il faut qu'on lui montre comment... Mais ATTENDS, enf...
VLAM !
La porte se referme sur Sarah, qui s'est précipitée dehors comme une démente. Je retiens à grand-peine un éclat de rire.
— Elle est...
—... Inimitable, oui, répond Alex avec un soupir exaspéré. Pas moyen qu'elle se tienne tranquille plus de deux minutes... Et ce n'est pas un problème de concentration: en plus elle est brillante. Non, c'est juste son caractère ! Crois-moi, c'est pas facile tous les jours... Enfin de toute façon une personne suffit pour te faire faire le tour du propriétaire. Allez, viens: direction le réfectoire ! Je te conseille de ne pas rester pieds nus, en tout cas...
—... Inimitable, oui, répond Alex avec un soupir exaspéré. Pas moyen qu'elle se tienne tranquille plus de deux minutes... Et ce n'est pas un problème de concentration: en plus elle est brillante. Non, c'est juste son caractère ! Crois-moi, c'est pas facile tous les jours... Enfin de toute façon une personne suffit pour te faire faire le tour du propriétaire. Allez, viens: direction le réfectoire ! Je te conseille de ne pas rester pieds nus, en tout cas...
Le temps d'attraper au fin fond de mon placard une paire d'abominables mules jaune miel vaguement délavées, je m'engage dans le couloir derrière Alexandra. Comme nous, beaucoup d'élèves sortent de leurs chambres, l'air ensommeillées, à plusieurs ou bien dispersées. Quelques-unes saluent Alex, qui leur répond distraitement. Mais ce n'est pas à ça que je prête attention. Depuis hier soir, et cette discussion surréaliste, je suis attentive à d'autres détails. Des mains se frôlent : et d'autres mains, certes discrètes et moins nombreuses, sont distraitement enlacées, comme par habitude. Des regards brefs, nullement vigilants, mais réguliers, entendus et renouvelés, fusent partout dans la petite foule matinale. J'aperçois même, un instant, un bras passé à la taille. Nous suivons le courant, qui descend le grand escalier du hall et, continuant sa course, le traverse, passe une porte de chêne massif dont les gonds protestent à grand bruit.
Une volée de marches de pierres, bosselées par tant d'empreintes anonymes ; enfin une seconde porte, plus basse, nous livre passage. Encore une fois, je suis impressionnée : Le plafond, trois mètres au moins au-dessus de nos têtes, forme trois voûtes successives soutenues par un lacis noueux de poutres sombres, sinueuses, massives. Sur sa centaine de mètres de longueur, sur son carrelage lie-de-vin terni par le temps, la pièce abrite plusieurs rangées d'immenses tables, qu'on croirait du même bois que les solives de la charpente : tordues, creusées, massives, on les imagine disposées là depuis une éternité. Alex m'adresse un signe, visiblement amusée par mon air intimidé : le temps d'un détour par le fond de la salle pour d'approvisionner et tenter, en vain, de repérer Sarah au milieu de la jungle des têtes courbées sur les bols, et nous nous installons à une table encore libre.
Attablées à côté de nous, deux filles, sans doute en troisième ou quatrième année, échangent éclats de rire étouffés et commentaires chuchotés, leurs têtes équipées d'une unique paire d'écouteurs, un portable appuyé au pichet de jus d'orange.
— Alors ? Ça claque, hein ? Je sais que c'est à cause de mon côté littéraire, mais j'ai tout de suite eu le coup de foudre pour le château...
— Mais c'est hallucinant ! Regarde-moi ça, on dirait le réfectoire de Poudlard ! Il manque juste Nick Quasi-Sans-Tête et les bougies flottantes au plafond !
— Maintenant que tu le dis... Ce qui est sûr en tout cas, c'est que je suis là depuis un an et que je suis loin d'avoir tout exploré ! Les plus vieilles pièces datent du XVIe, apparemment... Alors... tu commences par quoi, aujourd'hui ?
— Attends... Tiens, regarde.
— Mais c'est hallucinant ! Regarde-moi ça, on dirait le réfectoire de Poudlard ! Il manque juste Nick Quasi-Sans-Tête et les bougies flottantes au plafond !
— Maintenant que tu le dis... Ce qui est sûr en tout cas, c'est que je suis là depuis un an et que je suis loin d'avoir tout exploré ! Les plus vieilles pièces datent du XVIe, apparemment... Alors... tu commences par quoi, aujourd'hui ?
— Attends... Tiens, regarde.
Nos emplois du temps sortis, je me rends compte qu'ils sont très similaires : malgré notre année d'écart, nous avons presque le même nombre d'heures.
— Hé ! Regarde ça ! On est ensemble en sanskrit à 14h30 ! Comment ça se fait ?
— J'ai décidé au dernier moment de prendre l'option, seulement il y a quelques jours. Si j'atteins le bon niveau je pourrai passer avec les autres deuxième année au bout de trois mois. Mais en attendant, tu vas m'avoir sur le dos pendant tout un trimestre ! me répond Alex en riant.
— J'ai décidé au dernier moment de prendre l'option, seulement il y a quelques jours. Si j'atteins le bon niveau je pourrai passer avec les autres deuxième année au bout de trois mois. Mais en attendant, tu vas m'avoir sur le dos pendant tout un trimestre ! me répond Alex en riant.
Je me compose une moue atterrée, qui fait aussitôt redoubler nos éclats de rire. Décidément, cette fille est vraiment adorable. Et puis, surtout, ce n'est pas que Sarah soit désagréable, loin de là, mais, avec Alex, je n'ai pas l'impression de passer pour un plat appétissant ! Enfin un début de relation à peu près normal : c'est quand même rassurant de voir qu'ici tout le monde ne pense pas qu'à bais...
— OH OUI ! AH PUTAIN ! VAS-Y SALOPE LECHE BIEN MA CHA...
Le temps m'a manqué pour calculer, mais je crois que j'ai dû faire un bond de quatre-vingts centimètres. Tournant instinctivement la tête vers la source du bruit, mon regard hébété se pose sur les deux filles de la table d'à côté, dont les écouteurs se sont débranchés par accident. Après les cinq secondes les plus interminables que j'aie jamais comptées, pendant lesquelles la voûte de l'immense salle répercute en écho les derniers gémissements... éclate un mugissement de rire. Les deux filles elles-mêmes, nullement gênées, sont maintenant hilares. Seuls quelques visages, disséminés çà et là, s'empourprent, stupéfaits. Ce sont bien sûr les mêmes qu'hier soir dans les douches [voir chapitre 2] : nous, les pures et virginales première année...
— Ben alors Célie, on a des problèmes de matériel ?
— C'est la dernière d'Anissa Kate, non ? Hâte de voir ça !
— Surcoté, non ? Au moins c'est du made in France...
— C'est la dernière d'Anissa Kate, non ? Hâte de voir ça !
— Surcoté, non ? Au moins c'est du made in France...
Je peux sentir mon visage s'empourprer. Au beau milieu de la salle noire de monde, où l'épisode est déjà presque entièrement oublié, mon propre cœur battait la chamade, comme si c'était moi qu'on avait prise en faute : en tout cas, j'en éprouve toute la honte... jusqu'à ce que mon regard rencontre celui d'Alexandra. Elle est d'un calme olympien, et sur son visage pèse même comme une chape d'ennui. Elle m'adresse un vague sourire, leva les yeux au ciel, et reprend son emploi du temps.
— Et pour le reste... Ah ! On sera même toutes les trois en traduction ! C'est une option indépendante du niveau dans les autres matières, continue-t-elle alors que je reste muette, toujours interloquée. Et puis soudain... Soudain le verrou a sauté.
Merde ! Au fond, pourquoi mourir de honte toutes les demi-heures ? Si encore on le criait sur les toits... Mais non ! Personne ne sort du village et, la plupart du temps, pas même du château. Et pourquoi imaginer que je suis concernée ? Curieux, comme j'ai pu mettre un temps fou à découvrir... que je m'en tape. Aussi est-ce du ton le plus détaché que je réponds à Alex.
— C'est vrai ? Hâte que ça commence, en tout cas. Attends... Oulah, mais faut qu'j'y aille, moi ! J'ai littérature dans cinq minutes !
Au sourire discret, mais approbateur qu'elle m'adresse, je sais qu'elle a compris que le déclic s'est fait. La bise claque par-dessus la table, et me voilà bientôt en quête de la salle 508. J'ai dix minutes, et elles ne sont pas de trop... Le grand escalier de marbre ne monte que jusqu'au troisième, et la 508 est à deux niveaux au-dessus. Il faut passer par les côtés : dans les flancs de la bâtisse, comme les galeries d'une fourmilière, serpentent d'innombrables coursives. Dans leurs cages étroites, les marches de bois, pétries d'empreintes innombrables, montent en colimaçon sur neuf étages. Essoufflée, mais triomphante, c'est le rouge aux joues que je débouche enfin en face de la bonne porte : les dernières élèves sont en train de s'installer.
Comme le manoir dans son ensemble, la salle de classe paraît figée soixante ans en arrière. Quatre rangées de pupitres de bois, table et banc d'une seule pièce, s'alignent sur le parquet blanchi de poussière. Ils sont couverts de gravures au compas ou à la force des ongles, et les taches bleu-violet qui les mouchettent attirent le regard vers l'encrier, vide à présent et depuis longtemps. Une marche basse forme, sur toute la largeur de la pièce, une sorte d'estrade, longue de deux mètres, qui court jusqu'au tableau noir et accueille le bureau du professeur. Enfin, le souffle coupé par ce spectacle, je découvre, tout autour de moi, couvrant les quatre murs de la pièce, d'immenses rayonnages qui, du sol au plafond, derrière de petites portes vitrées fermées à double tour, renferment des centaines d'ouvrages anciens. Les reliures, rouges, noires et brunes, typiques du siècle dernier, incrustées de titres à la feuille d'or, s'alignent interminablement au gré des rayonnages.
Pas de doute : j'ai remonté le temps...
— Bonjour, Mesdemoiselles !
Captivée que j'étais, je n'avais pas vu, depuis l'avant-dernier rang où je m'étais installée, à côté d'une place vide, arriver celle qui, apparemment, allait être ma prof de littérature... et qui, vu ses mensurations, aurait certainement pu enseigner l'art ancestral du lézardage perpétuel en bord de piscine, option « mari blindé », si la passion de l'étude n'avait visiblement pris le dessus. Son mètre soixante-dix, ses longs cheveux ondulés d'un blond foncé, sa silhouette en violoncelle ; son teint hâlé, son nez en trompette, ses grands yeux bruns soulignés d'eye-liner noir : tout cela faisait forte impression, et le chemisier blanc ainsi que la jupe noire cintrée qui, j'allais l'apprendre, constituaient l'uniforme professoral, achevaient ce portrait élogieux d'une quadra au sommet de son art.
— Bienvenue à l'Institut. Je m'appelle Isabelle Lérins, et j'assurerai cette année votre cours de littérature. Avant toutes choses, je vous informe que cette classe compte vingt-cinq élèves, dont quatre redoublantes. Allez, signalez-vous, les filles, continua-t-elle avec un sourire simple et un ton chaud, presque protecteur. Quatre mains se levèrent aussitôt : trois sur un pupitre triple au second rang, et une tout au fond, dans un coin de la salle, à deux mètres de la première place occupée.
— Bien essayé, Pauline ! reprit-elle, amusée d'avoir repéré la quatrième à cet endroit ; laquelle lui adressa un sourire d'excuse. Vous n'avez pas changé... Allez, venez plutôt tenir compagnie à... Mademoiselle ?
— Laurent, madame, réponds-je.
— Laurent... Aurore, c'est ça ? me demande-t-elle, les yeux baissés sur la liste.
— Oui madame.
— C'est noté. Bon ! Sur ce... allons-y.
— Bien essayé, Pauline ! reprit-elle, amusée d'avoir repéré la quatrième à cet endroit ; laquelle lui adressa un sourire d'excuse. Vous n'avez pas changé... Allez, venez plutôt tenir compagnie à... Mademoiselle ?
— Laurent, madame, réponds-je.
— Laurent... Aurore, c'est ça ? me demande-t-elle, les yeux baissés sur la liste.
— Oui madame.
— C'est noté. Bon ! Sur ce... allons-y.
En quelques chuchotements brefs, les présentations sont faites avec Pauline, brune fluette aux grands yeux verts et aux cheveux courts. Je décide également de partir à la chasse aux renseignements : si ça peut me servir...
— Et... alors, cette prof ? Comment tu la trouves ?
— Ah ouais, direct ! Ben, disons que je dormirais pas dans le clic-clac si elle me pro...
— Nooooon, mais je veux dire, en général... Elle est compétente ? demandai-je, cochant une croix fictive en face de l'image de Pauline tandis que, subtilité oblige, commençait à trotter dans ma tête cet air connu et ô combien poétique : Ce soir en ville, y a d'la chatte...
— Compétente ? Pas de soucis à ce niveau-là ! C'est une bible. Mais les nouvelles s'étonnent qu'elle soit si, disons... tendancieuse. Bon, effecti...
— Pauline, non que je nourrisse encore la moindre illusion sur l'invraisemblable propension que vous avez à subvertir votre prochain, mais j'avais espéré, dans ma naïveté, que vous attendriez au moins quelques jours...
— Ah ouais, direct ! Ben, disons que je dormirais pas dans le clic-clac si elle me pro...
— Nooooon, mais je veux dire, en général... Elle est compétente ? demandai-je, cochant une croix fictive en face de l'image de Pauline tandis que, subtilité oblige, commençait à trotter dans ma tête cet air connu et ô combien poétique : Ce soir en ville, y a d'la chatte...
— Compétente ? Pas de soucis à ce niveau-là ! C'est une bible. Mais les nouvelles s'étonnent qu'elle soit si, disons... tendancieuse. Bon, effecti...
— Pauline, non que je nourrisse encore la moindre illusion sur l'invraisemblable propension que vous avez à subvertir votre prochain, mais j'avais espéré, dans ma naïveté, que vous attendriez au moins quelques jours...
Plein d'autorité, le ton est à la fois ferme et ironique : la grandiloquence de la phrase montre presque un attendrissement bienveillant ; d'ailleurs les trois autres anciennes pouffent immédiatement de rire au milieu du silence étonné. Elle n'a même pas cessé de sourire. Encouragée, je réplique immédiatement:
— Non madame, je vous assure, c'est... c'est moi qui lui parlais.
— Vraiment ? Espérons que ses réponses vous ont satisfaite, dans ce cas... Bref. Comme je le disais, nous commencerons l'année par une étude de cas sur l'époque victorienne. Sans transition : qui a lu Dracula ?
— Vraiment ? Espérons que ses réponses vous ont satisfaite, dans ce cas... Bref. Comme je le disais, nous commencerons l'année par une étude de cas sur l'époque victorienne. Sans transition : qui a lu Dracula ?
Deux tiers des mains se levèrent, la mienne comprise.
Bien ! En partant du principe que sept ou huit d'entre vous ne mentent pas pour faire bonne impression -je vous rassure, je faisais pareil à votre place- cela fera une base suffisante pour des échanges intéressants. J'apprends donc ou je rappelle à certaines d'entre vous que la littérature dite victorienne...
L'heure suit son cours. La voix de Madame Lérins est basse, profonde, assez grave, et ses inflexions régulières immunisent contre la somnolence. C'est mon deuxième jour ici, et je m'y sens déjà comme chez moi : la passion des Lettres me fait vibrer depuis longtemps, et c'est un vrai plaisir que de pouvoir se nourrir des paroles qui tombent de la chaire où la prof décrit de lents allers et retours.
— Aujourd'hui, dans la littérature écrite, le personnage du vampire, qui porte en lui le symbole presque avoué de pulsions sexuelles refoulées, est très majoritairement masculin : c'est Dracula qui est responsable de cela. Mais avant lui, les femmes vampires étaient nombreuses...
J'ai toujours eu beaucoup de facilité à m'isoler, à focaliser mon attention. C'est Pauline qui, d'une légère pression sur le bras, me tire de ma concentration.
— Tiens ! Qu'est-ce que je te disais ! Les sujets de ses cours sont très souvent pour le moins... stimulants...
Et, en effet, moi qui, au fil des minutes, prenais note presque mécaniquement, je commence à prêter réellement attention à ses commentaires.
— Écoutez par exemple ce passage du roman Carmilla, et gardez à l'esprit qu'il est paru en 1872 :
— Elle avait coutume de me passer ses beaux bras autour du cou, de m'attirer vers elle, et, posant sa joue contre la mienne, de murmurer à mon oreille : ‘Ma chérie, ton petit cœur est blessé. Ne me juge pas cruelle parce que j'obéis à l'irrésistible loi qui fait ma force et ma faiblesse. Si ton cœur adorable est blessé, mon cœur farouche saigne en même temps que lui...'
— Elle avait coutume de me passer ses beaux bras autour du cou, de m'attirer vers elle, et, posant sa joue contre la mienne, de murmurer à mon oreille : ‘Ma chérie, ton petit cœur est blessé. Ne me juge pas cruelle parce que j'obéis à l'irrésistible loi qui fait ma force et ma faiblesse. Si ton cœur adorable est blessé, mon cœur farouche saigne en même temps que lui...'
J'en aurais sursauté de surprise : une déclaration d'amour, entre deux femmes... en 1872! Il est vrai qu'on restait dans le registre auquel je commençais à être habituée, depuis mon arrivée : la subtilité, une fois encore, n'était pas franchement au rendez-vous... Mais ce texte, je devais admettre que je le trouvais beau : d'autant plus beau qu'il avait cent cinquante ans.
Pourtant je compris bientôt que la remarque de Pauline était plus... terre-à-terre. Suivant son discret signe de tête, je scrutai les trois redoublantes... et ne pus plus détourner le regard. Par rapport à notre pupitre, le leur était situé légèrement de biais, de sorte que, même si le banc et la table étaient en bois plein jusqu'au sol, nous pouvions voir l'intérieur des sièges par le côté. Or, en ce moment, là, en plein jour, en plein cours, tandis que trois mains tenaient leurs stylos, trois autres, avidement, lascivement, plongeaient, à côté d'elles, sous la jupe longue, entre les cuisses de l'une des deux autres.
Pourtant je compris bientôt que la remarque de Pauline était plus... terre-à-terre. Suivant son discret signe de tête, je scrutai les trois redoublantes... et ne pus plus détourner le regard. Par rapport à notre pupitre, le leur était situé légèrement de biais, de sorte que, même si le banc et la table étaient en bois plein jusqu'au sol, nous pouvions voir l'intérieur des sièges par le côté. Or, en ce moment, là, en plein jour, en plein cours, tandis que trois mains tenaient leurs stylos, trois autres, avidement, lascivement, plongeaient, à côté d'elles, sous la jupe longue, entre les cuisses de l'une des deux autres.
— Elles n'ont pas perdu de temps ! me chuchote Pauline, haussant un sourcil appréciateur.
Le cou tendu et le menton dans les coudes, elle dévore littéralement le spectacle. Et quel spectacle ! La posture reste droite, mais on perçoit comme une ondulation : leurs bassins chaloupent, recherchent par lents à-coups la main qui les tourmente. Le regard s'efforce de rester fixe, mais les paupières mi-closes, les lèvres entrouvertes trahissent, pour qui est témoin du jeu, le plaisir brûlant. Car c'était ça qui était frappant : pour savoir, il fallait voir, mais... tout le monde ou presque pouvait voir. Bien sûr, il fallait s'en donner la peine, mais, à moins d'être assise dans la même rangée...
Le manège était conçu pour qu'on ne pût pas dire qu'il se déroulait ouvertement ; pour que l'inattentif ou celui qui voulait l'ignorer pût le faire. Mais, surtout, pour que celui qui le remarquait fût en mesure d'en profiter pleinement. Et lorsque, lentement, subrepticement, je balaye la salle d'un coup d'œil circulaire, il n'y a pas de surprise : sans un son, sans un seul chuchotement, l'écho s'est propagé. Deux tiers des yeux convergent vers le triple pupitre, et la stupeur se mêle d'un autre sentiment. Une sensation que je ne veux pas m'avouer, celle que déjà j'éprouvais hier soir au cœur de la nuit...
Je suis terriblement excitée.
Imaginer qu'ici, maintenant, elles sont au bord de la jouissance ; penser à leurs corps qui se touchent, à leur complicité me rend fait presque haleter. Mais surtout... tout ça leur semble si naturel ! Rien de plus obsédant. Comment détourner le regard ?
Imaginer qu'ici, maintenant, elles sont au bord de la jouissance ; penser à leurs corps qui se touchent, à leur complicité me rend fait presque haleter. Mais surtout... tout ça leur semble si naturel ! Rien de plus obsédant. Comment détourner le regard ?
— '... Dans le ravissement de mon humiliation sans bornes, je vis de ta vie ardente, et tu mourras, oui, tu mourras avec délices, pour te fondre en la mienne. Je n'y puis rien : de même que je vais vers toi, de même, à ton tour, tu iras vers d'autres, et tu apprendras l'extase de cette cruauté qui est pourtant de l'amour. Donc, pour quelque temps encore, ne cherche pas à en savoir davantage sur moi et les miens, mais accorde-moi ta confiance de toute ton âme aimante'. Après avoir prononcé cette rhapsodie, elle resserrait son étreinte frémissante, et ses lèvres me brûlaient doucement les joues par de tendres baisers.
À l'instant où madame Lérins achevait la lecture de l'extrait jaillit de la gorge de l'une des trois filles un son qui pouvait passer pour un soupir d'admiration pour la beauté du passage. Il aurait pu être convaincant, vraiment ; mais pas pour les deux tiers d'entre nous. Alors, en une fatidique fraction de seconde, tout le monde comprit, pas ce qui s'était réellement passé, bien sûr : nous savions déjà presque toutes qu'elle n'avait pu retenir l'orgasme. Non : ce que nous venions de comprendre, c'est que la prof savait. Ses allées et venues n'étaient pas assez amples pour la porter devant le pupitre : mais l'estrade était surélevée !... Pourtant son haussement de sourcils fut presque imperceptible. Presque. Comme le coup d'œil fugace qu'elle jeta aux trois filles ; comme le frémissement qui agita ses commissures. Et comme si de rien n'était :
— Je trouve toujours profitable d'élargir les perspectives. C'est une œuvre certes moins connue, mais à mon avis elle gagne à l'être ; et en particulier ce type de passages, qu'on ne s'attendrait pas à trouver sous la plume d'un fils de pasteur de la fin du siècle.
Alors, sans lenteur excessive, mais calmement, sûrement, posément, elle se tourne vers le pupitre.
— Vous ne connaissiez pas, Sibylle, je crois ?
— Du tout, madame.
— Entendu... Alors ? Ce premier aperçu ? Comment était-ce?
— Du tout, madame.
— Entendu... Alors ? Ce premier aperçu ? Comment était-ce?
Trois derniers mots prononcés sans insistance aucune, mais avec une très nette lenteur. Une lenteur qui nous frappe toutes. Mais pour moi, ce n'est pas l'important : car il y a son sourire. Rien en lui de cruel, de triomphant ; rien qui tire plaisir d'une humiliation. Il est chaud, protecteur : ce sourire est un soupir amusé. Comme si je pouvais l'entendre lui dire : «Ah, tu t'es presque trahie ? Alors, dis-le presque... mais je sais que tu en brûles : eh bien c'est moi qui le permets ». Et la réponse arrive, échappée, naturelle:
— Incomparable, madame.
Dans la classe, personne ne bouge. Madame Lérins hoche légèrement la tête, revient au centre de l'estrade : le cours peut continuer. Pendant combien de temps ? Impossible de le dire. Aussi entends-je à peine la voix, presque irréelle, qui finit par tinter à mon oreille.
— Aurore ! C'est bon, c'est fini !
La voix de Pauline me parvient de si loin...
Comme par un réflexe de conservation, sitôt la fameuse scène terminée, je m'étais plongée corps et âme dans la prise de notes, et il me fallut quelques instants pour rompre le charme. Le temps de retrouver mes esprits, et j'apprends que sa chambre est dans le même couloir que la mienne, presque en face du grand escalier. Décidément...
Comme par un réflexe de conservation, sitôt la fameuse scène terminée, je m'étais plongée corps et âme dans la prise de notes, et il me fallut quelques instants pour rompre le charme. Le temps de retrouver mes esprits, et j'apprends que sa chambre est dans le même couloir que la mienne, presque en face du grand escalier. Décidément...
Trois fois déjà en moins de deux jours, j'avais été confrontée aux succubes qui, visiblement, peuplaient l'Institut. Pour moi dont la vie sexuelle, à dix-huit ans, était tout simplement assez ordinaire, le choc avait été violent, et il continuait de l'être. Mais j'étais assez lucide pour constater qu'arrivée à ce point, la surprise avait disparu, et faisait place à ce que je devais bien appeler une franche curiosité. Chaque foutu créneau de deux heures allait-il donc me réserver le même genre de comité d'accueil ? Non, heureusement pour mes nerfs...
C'était d'ailleurs logique : aucune redoublante ne s'était glissée dans les cours qui me restaient pour la journée, et aucune élève de première année n'était encore suffisamment affirmée pour suivre l'exemple des aînées. Cela dit, nul besoin d'être un génie pour deviner que nombre d'entre elles n'attendaient plus désormais, après la démonstration de la matinée, que de passer du côté obscur à la première invitation...
J'avais retrouvé Sarah et Alex à l'heure du déjeuner : la première matinée de cours de l'année ayant réveillé chez nous un appétit pantagruélique, la conversation fut, elle, peu nourrie. En revanche, Alex avait proposé de passer dehors le reste de la pause du midi, et Sarah m'avait vite convaincue de les suivre toutes les deux dans le parc. Et quel parc ! À en croire les filles, il s'étendait sur plusieurs hectares et, effectivement, hormis le côté de la grande grille de l'entrée, le mur d'enceinte qui en fixait les limites se perdait au-delà du regard. On distinguait à gauche un véritable petit vallon formé de deux collines entre lesquelles serpentait le chemin, et à l'arrière du corps des bâtiments, on apercevait la lisière d'un bois. Mais c'est du côté droit, à une cinquantaine de mètres de l'entrée, au bord d'un petit étang aux rives moussues et aux reflets vert émeraude que nous avions trouvé un vieux banc de bois écaillé.
Le matin même, j'aurais longtemps hésité à le faire, mais, sur le moment, la question ne se posait déjà plus : je leur avais aussitôt tout raconté.
— Ah carrément ! Mais tu sais quoi, ça m'étonne même pas. Elle est adorable, Sibylle, c'est sûr, mais c'est la plus grande allumeuse de la Création.
Je n'avais pas pu m'empêcher d'écarquiller les yeux sous l'effet de la surprise. Venant d'une fille dont le minishort avait peut-être été un bas de maillot et dont le crop-top blanc, déjà minimaliste, transparaissait à moitié de sueur, la remarque ne manquait pas de sel... Alex, sans doute plus habituée, se contenta d'un haussement de sourcils blasé.
— Bon, d'accord : la deuxième plus grande. Mais enfin Alex, tu vois, quoi ! Moi, je ne fais pas ça devant le monde entier, tel l'obsédé du bois de Boulogne aux premières lueurs de l'aube ! J'ai des principes, merde !
Pendant que je finissais de m'étouffer avec ma propre salive dans une quinte de toux homérique, je vis Alex ouvrir la bouche, mais...
— Je sais ce que tu vas dire. « Et Yasmine, alors ? » Mais franchement. Franchement ! À qui est-ce que tu veux faire croire qu'elle a ''laissé tomber son stylo'' pile entre mes jambes pendant un DST de quatre heures ? avait-elle continué avec fougue en mimant les guillemets.
Nouveau mouvement d'Alex, qui cette fois-ci avait légèrement levé le doigt.
— Et je continue à croire -ne me regarde pas comme ça !- je continue à croire qu'en ce qui concerne Zélie, la forme de ce tube de colle prêtait à confusion ! D'ailleurs, vu la suite, elle a bien dû finir par le reconnaître...
Tandis que moi et mes nerfs, ces petits anges partis trop tôt, écoutions avec impuissance et résignation le hurlement de rire dément s'échapper de ma bouche déformée par la douleur qui me transperçait les côtes, pliée en deux que j'étais, Alex, imperturbable, leva calmement les yeux sur Sarah.
— Tu... tu as une feuille dans les cheveux, Sarah. On devrait y aller, non ?
Nous avions donc regagné le manoir, et l'après-midi s'était déroulé sans accroc. Un après-midi radieux, une journée sans nuages : mais elle touche à sa fin, et je suis restée longtemps à lézarder dans le parc, sans les filles, cette fois. Il est six heures moins dix, et il me reste quelques affaires à finir de ranger : demain c'est le week-end, et je n'ai aucune envie d'en perdre une minute, alors autant s'en occuper ce soir. Mais tandis que je m'engage dans le hall, la porte du secrétariat s'entrouvre :
— Mademoiselle Laurent ! Non, ne vous inquiétez pas, ce n'est rien... Il nous manque simplement la signature de la directrice sur votre certificat de pension complète. Pouvez-vous simplement lui porter le document ?
Bon... ce qui est fait n'est plus à faire. Renseignements pris, je me dirige vers l'aile droite : le bureau de la directrice est à son extrémité ; au rez-de-chaussée, heureusement pour moi, car le couloir est interminable... Mais, honnêtement, c'est bien le cadet de mes soucis : après tout, je vais la voir de près ! La fameuse Directrice : assez brillante pour occuper ce poste, assez jeune pour que j'en aie été frappée lorsque je l'ai aperçue la veille. Et surtout, bien sûr, assez excentrique pour transformer son pensionnat en repaire de succubes vierge de mâles ! J'ai conscience de ce que la situation a d'affreusement malsain, mais je n'y peux rien : en frappant à sa porte, je suis dévorée de curiosité.
— Entrez !
Elle est assise, le regard baissé vers un vieux livre relié de cuir noir qu'elle tient ouvert de la main droite, tandis que le poing gauche se loge contre sa joue, les deux coudes posés sur son bureau. Elle est brune, la mâchoire carrée, le nez en trompette, et son teint est mat, presque brun d'avoir bronzé. Ses cheveux, lissés, lui arrivent aux épaules, et son rouge à lèvres foncé, presque noir, est impeccablement assorti à son chemisier. Je ne sais si, comme les professeurs, elle porte elle aussi une jupe cintrée, car un panneau de bois masque ses jambes sous le bureau, mais j'ai la confirmation qu'elle est très menue. Elle ne mesure pas plus d'1m60, et sa taille est si frêle que c'en est presque impressionnant. Mais ce qui me frappe, c'est toute son allure. Elle n'a pas trente ans, peut-être même pas vingt-cinq, mais elle irradie l'assurance et la rigueur.
Elle apparaît face à moi relâchée, détendue, en pleine lecture ; pourtant, même ainsi, elle exhale une aura inexplicable de calme et de contrôle. Le livre se ferme, elle se redresse...
Et je suis pétrifiée.
Ses yeux me transpercent. Des yeux marron, ordinaires, affreusement quelconques, même, mais d'une froideur de glace. Ils sont nets, cliniques, ils me vrillent le regard : jamais je n'ai ressenti ça. Ça ? L'impression d'être captée, saisie, sériée, sans l'apparence d'une pensée. Car c'est cela, surtout, qui est saisissant : dans ses yeux pas de cruauté, de méchanceté, de suffisance ou de colère. Ce n'est pas non plus le vide, le néant. Non, c'est plus étrange, plus impressionnant que ça : comme si elle pouvait suspendre, soumettre, non pas ses émotions en elles-mêmes, mais ce qu'elle en montrait. Et face à elle, frappée, fascinée, je suis incapable de bouger.
Et je suis pétrifiée.
Ses yeux me transpercent. Des yeux marron, ordinaires, affreusement quelconques, même, mais d'une froideur de glace. Ils sont nets, cliniques, ils me vrillent le regard : jamais je n'ai ressenti ça. Ça ? L'impression d'être captée, saisie, sériée, sans l'apparence d'une pensée. Car c'est cela, surtout, qui est saisissant : dans ses yeux pas de cruauté, de méchanceté, de suffisance ou de colère. Ce n'est pas non plus le vide, le néant. Non, c'est plus étrange, plus impressionnant que ça : comme si elle pouvait suspendre, soumettre, non pas ses émotions en elles-mêmes, mais ce qu'elle en montrait. Et face à elle, frappée, fascinée, je suis incapable de bouger.
— Oui ?
C'est exactement la même voix qu'hier, pour le discours de bienvenue. Paradoxale : à la fois nette, cassante et chaude, comme enveloppante. Sa parole a rompu le charme et je réponds machinalement.
— Navrée de vous déranger, madame. Le secrétariat a besoin de votre signature... c'est pour un certificat de pension complète : j'arrive tout juste, il y a quelques jours...
— Je vois. C'est moi qui... suis navrée, mademoiselle Laurent. Vous avez suffisamment... à faire en ce moment, sans qu'en plus de cela l'Administration vous... envoie jouer vous-même au commis deux... ans que je me suis attelée aux réformes, mais manifestement les habitudes ont la... vie dure. Vous êtes bien installée ?
— Je vois. C'est moi qui... suis navrée, mademoiselle Laurent. Vous avez suffisamment... à faire en ce moment, sans qu'en plus de cela l'Administration vous... envoie jouer vous-même au commis deux... ans que je me suis attelée aux réformes, mais manifestement les habitudes ont la... vie dure. Vous êtes bien installée ?
Sa sollicitude me met en confiance : malgré cette aura intimidante, je la sens réellement exaspérée, désolée pour moi. En tout cas, il n'y a pas que son regard qui soit singulier. Son phrasé l'est aussi : à plusieurs reprises elle a marqué une pause d'une demi-seconde, sans que ces interruptions paraissent concorder avec le rythme de sa phrase, exactement comme si elle parlait à contretemps.
— Comment rêver mieux ? ne puis-je m'empêcher de répondre avec une fougue qui me vaut un sourire amusé. Je n'y crois pas encore. Mais comment...?
— Hypermnésie. J'examine moi-même chaque... dossier de candidature. Impossible pour... moi de l'oublier. Certains disent que c'est un don, d'autres... un fardeau. Personnellement, je me contente... de ne pas pérorer sur la question.
— Hypermnésie. J'examine moi-même chaque... dossier de candidature. Impossible pour... moi de l'oublier. Certains disent que c'est un don, d'autres... un fardeau. Personnellement, je me contente... de ne pas pérorer sur la question.
Elle esquisse un geste vers le papier, que je lui tends aussitôt et qu'elle s'empresse de signer.
— Parfait ! Eh bien je... suis ravie de vous avoir vue avec deux... jours d'avance, Mademoiselle. Je vous donne... cours dans deux jours, je crois. Espérons que votre grec n'est... pas trop rouillé ! continue-t-elle, amusée. À lundi, donc.
— À lundi, Madame, réponds-je en inclinant la tête.
— À lundi, Madame, réponds-je en inclinant la tête.
À peine les talons tournés, je sens une bouffée de soulagement m'envahir. Ce n'était pas si terrible ! Passé le choc du premier regard... La perspective de cette rencontre m'avait rendue nerveuse, et c'est d'une main encore moite que je saisis la poignée de la porte du bureau, lorsqu'une exclamation courroucée déchire le silence.
— Aïe ! Quelle idiote... Doucement !
Je me fige instantanément, secouée d'un horrible frisson glacé. Que se passe-t-il ? À qui parle-t-elle ? Pas à moi, c'est certain. À qui, alors ? Mon Dieu, et il va falloir se retourner...
Je pivote au ralenti, centimètre par centimètre : je suis littéralement terrassée d'embarras ; mais devant le spectacle qui s'offre à moi, c'est l'étonnement qui, cette fois, me saisit... car rien n'a changé. Rien, si ce n'est que la directrice me dévisage à présent avec un air profondément lassé, les yeux au ciel. Sa voix, en revanche, frémit de colère contenue.
Je pivote au ralenti, centimètre par centimètre : je suis littéralement terrassée d'embarras ; mais devant le spectacle qui s'offre à moi, c'est l'étonnement qui, cette fois, me saisit... car rien n'a changé. Rien, si ce n'est que la directrice me dévisage à présent avec un air profondément lassé, les yeux au ciel. Sa voix, en revanche, frémit de colère contenue.
— Et voilà ! Quel travail... Qu'est-ce qui t'a pris, bon sang ? À cinq minutes de la fin ! Tu sais combien ces moments sont pénibles : tu le sais très bien... Que d'autres le fassent, c'est déjà suffisamment horripilant ; mais toi... Toi?
Elle a prononcé ces mots d'un ton tranchant, haché, très rapide ; et en même temps chaque syllabe était détachée, projetée comme une fléchette vers celle à qui elle s'adresse. Seul le « Toi », sifflé, murmuré, avait flotté sur ses lèvres, interminablement...
Mais à qui parle-t-elle ? C'est comme si j'avais absorbé tout le choc de l'attaque : car elle ne m'a pas quittée des yeux.
Mais à qui parle-t-elle ? C'est comme si j'avais absorbé tout le choc de l'attaque : car elle ne m'a pas quittée des yeux.
— Seigneur... Non non, Mademoiselle, détendez-vous, vous n'êtes pas en cause, bien sûr ! soupire-t-elle, plus lasse, plus exaspérée que jamais. Il était manifestement écrit que cette soirée mettrait ma patience à l'épreuve. Encore une fois, je suis navrée pour vous, vraiment : ce que la rumeur vous aurait soufflé tôt ou tard, vous voilà forcée de l'apprendre maintenant. Soudaine révélation que celle-ci, j'en conviens ; mais je ne doute pas que vous ayez déjà entrevu ce que comporte un séjour ici... Car je ne saurais tolérer une telle maladresse.
La dernière phrase est prononcée avec ce même ton coupant, glacial, incisif : et elle s'accompagne d'une soudaine inclinaison de la tête, le menton touchant presque le buste, le regard plongeant brusquement. Elle a dû actionner un quelconque mécanisme, car, après un CLAC sonore, le panneau de bois qui masquait ses jambes sous son bureau s'escamote, avalé par le plancher.
— Oh mon Dieu !
Alexandra. À genoux, entre ses jambes. La vision m'arrache un cri, étouffé en plaquant mes mains sur ma bouche. Délirant... Le dessous du bureau est aménagé. Alex est agenouillée, non pas au niveau normal du sol, mais dans un espace encaissé : dans son dos deux petites marches conduisent à la place qu'elle occupe, et, face à elle, les cuisses ouvertes de la Directrice. Hauteur idéale. Horrifiée, je contemple ses mains, liées dans son dos par sa propre ceinture, noire et fine. Sur la paroi du « compartiment » qui me fait face sont suspendues deux courroies semblables à des étriers, dans lesquelles reposent ses coudes. Ses genoux, quant à eux, sont protégés de l'engourdissement par un vaste coussin qui couvre les deux tiers de l'espace au sol.
Je me sens trembler : je suis littéralement en état de choc. Mais ce n'est même pas le pire. Entendant mon cri, Alex n'a pu s'empêcher de tourner la tête vers moi. Jamais je n'ai vu sur un visage une semblable détresse. Elle est défaite, comme anéantie, et je vois deux larmes commencer à couler...
Mais elle est là, elle aussi. La main de la directrice jaillit aussitôt, et vient se ficher à la base de la nuque. Une légère pression, à peine une poussée, et le cou d'Alex se retrouve enserré entre ses doigts : elle ne peut plus bouger que sous son contrôle, ou bien au prix des pires douleurs. C'est nonchalamment, presque distraitement, qu'elle ramène entre ses cuisses la tête de mon amie en pleurs.
—Qui t'a dit d'arrêter ?
— MAIS VOUS ÊTES COMPLÈTEMENT CINGLÉE !? LAISSEZ-LA, ENFIN !
— MAIS VOUS ÊTES COMPLÈTEMENT CINGLÉE !? LAISSEZ-LA, ENFIN !
C'est sa voix qui m'a fait exploser. Douce, caressante, enveloppante... et venimeuse. Ivre de contrôle pervers. Elle se délecte de ses larmes !
— Ah. Oui... Naturellement votre réaction était prévisible : prévisible et louable, d'ailleurs. Votre sollicitude vous honore, Mademoiselle. Mais regardez-moi, et réfléchissez. Pensez-vous sérieusement que je sois si stupide, que je n'aie jamais envisagé que ce genre... d'imprévus puisse survenir ? Imaginez. Dans l'hypothèse où je retiendrais en ce moment mademoiselle Berthier contre son gré, et où l'exceptionnel cunnilingus qu'elle me prodigue depuis bientôt deux heures serait contraint et forcé, cela signifierait que vous venez de me surprendre en flagrant délit de viol. Mais quel imbécile prendrait un risque aussi inconsidéré ? En d'autres termes, Mademoiselle, votre camarade de chambre est parfaitement consentante...
Sur le ton de la conversation ! Et les cuisses ouvertes, avec une putain de langue dans la chatte ! Je m'explique mieux ces pauses au milieu des phrases !
C'est trop pour moi. Je tremble toujours, et mon regard doit être aussi vide que mon esprit... Je suis chez les dingues.
C'est trop pour moi. Je tremble toujours, et mon regard doit être aussi vide que mon esprit... Je suis chez les dingues.
— Alexandra, chérie ? Veux-tu confirmer à mademoiselle Laurent que tu agis en toute liberté ? demande-t-elle suavement en retirant la tête d'Alex d'entre ses cuisses.
— Ou... oui Madame, balbutie celle-ci, entre deux sanglots, avant que la main impitoyable ne la remette aussitôt à la tâche, lui arrachant un petit gémissement.
— Ou... oui Madame, balbutie celle-ci, entre deux sanglots, avant que la main impitoyable ne la remette aussitôt à la tâche, lui arrachant un petit gémissement.
Consentante ? Elle qui pleure toutes les larmes de son corps, et que la honte rend écarlate ? La légende raconte que, ce matin encore, j'étais dotée d'un cerveau fonctionnel...
— À la bonne heure !... Voyez-vous, Mademoiselle Berthier, ainsi que je m'en suis vite aperçue, éprouve une honte sans bornes à laisser voir aux yeux du monde son... inclination pour la gent féminine. Ce qui explique qu'elle soit effectivement, en ce moment même, parvenue au dernier degré de l'humiliation vis-à-vis de vous : ses larmes sont très loin d'êtres feintes, assurément. Mais c'est là le prix qu'elle doit payer pour l'indiscrétion qu'elle a commise il y a quelques instants. Elle doit être libérée à six heures, c'est-à-dire dans un peu moins de deux minutes : elle s'acquittera du restant de sa tâche devant vous. Mais soyez rassurée, Mademoiselle Laurent : s'il y a une seule chose qui surpasse sa honte à se dévoiler ainsi, c'est le plaisir qu'elle y prend.
Bien ! Je suppose que le temps que vous retrouviez la parole équivaut à peu près à celui qui reste à notre amie...
J'assiste à la scène comme de l'extérieur : tremblante, j'entends à peine mes paroles, bredouillées sans queue ni tête... Puis je me souviens. Je me souviens des paroles que j'ai surprises hier entre Sarah et Alexandra {voir le chapitre précédent}: C'est toi qui est sur le créneau de 16 à 18 demain ?
J'assiste à la scène comme de l'extérieur : tremblante, j'entends à peine mes paroles, bredouillées sans queue ni tête... Puis je me souviens. Je me souviens des paroles que j'ai surprises hier entre Sarah et Alexandra {voir le chapitre précédent}: C'est toi qui est sur le créneau de 16 à 18 demain ?
Putain...
Un planning. Elle a fait un planning.
Cette fois la coupe est pleine, c'est plus que je n'en peux supporter, sans rien montrer. C'est véritablement malgré moi que je sens se dessiner sur mon visage un sourire nerveux, incrédule ; que j'entends monter de ma gorge un rire, hystérique, mais presque silencieux, tout en «h aspirés»; que ma tête, lourde, pesante, décrit de discrets hochements : ceux de quelqu'un qui, bien qu'il ne puisse y croire, constate bel et bien l'ampleur du cataclysme. Et sous les yeux paisibles de la Directrice, je regarde Sarah, les mains attachées dans le dos, toujours secouée de sanglots, tous ses efforts tendus vers le plaisir, de petits couinements étouffés résonnants, réguliers, entre les cuisses ouvertes. Je regarde la main qui quitte sa nuque, donnant le signal de la fin de l'épreuve.
Un planning. Elle a fait un planning.
Cette fois la coupe est pleine, c'est plus que je n'en peux supporter, sans rien montrer. C'est véritablement malgré moi que je sens se dessiner sur mon visage un sourire nerveux, incrédule ; que j'entends monter de ma gorge un rire, hystérique, mais presque silencieux, tout en «h aspirés»; que ma tête, lourde, pesante, décrit de discrets hochements : ceux de quelqu'un qui, bien qu'il ne puisse y croire, constate bel et bien l'ampleur du cataclysme. Et sous les yeux paisibles de la Directrice, je regarde Sarah, les mains attachées dans le dos, toujours secouée de sanglots, tous ses efforts tendus vers le plaisir, de petits couinements étouffés résonnants, réguliers, entre les cuisses ouvertes. Je regarde la main qui quitte sa nuque, donnant le signal de la fin de l'épreuve.
Je regarde la silhouette défaite, courbée, qui se relève tant bien que mal, les poignets toujours entravés ; qui gravit, les yeux baissés, les deux marches qui la ramènent au niveau du sol et vient, docilement, les larmes coulant sur ses joues, se placer derrière le bureau, dos à la Directrice qui, sans se lever, se tourne vers la droite et délie les liens de Sarah avec mille précautions, remettant, enfin, la fine ceinture à la taille de son élève. Et finalement je contemple, hallucinée, Sarah se courber lentement pour recevoir, trois longues secondes durant, à la base du cou, un intense baiser.
— Bien ! Voilà qui est fait. Encore une fois je regrette d'avoir dû agir de la sorte devant vous si tôt, mademoiselle Laurent. Mais étant donnée la nature de la vie de pensionnat, je puis vous affirmer que ce genre de détails ne vous seraient pas longtemps restés inconnus. Soyez sûre qu'en y repensant dans quelques mois, et au point où les choses auront été portées...
— Les choses... Vous... vous êtes folle ! Je... je ne sais pas ce qui me retient de fuir cet asile !
— Les choses... Vous... vous êtes folle ! Je... je ne sais pas ce qui me retient de fuir cet asile !
Finie la stupeur : à présent c'est une question de survie. « Si tôt...»; « au point où en seront les choses »... C'est du braconnage ! Je ne suis ni intolérante ni insensible, mais je ne suis pas une proie. Jamais. Je sais tout de suite que mes mots me vaudront mon renvoi, mais peu m'importe. Là, debout, face à elle, le regard flamboyant de colère, je vrille à mon tour mes yeux dans les siens, et je sens l'orgueil m'envahir. Je suis fière : au moment même où je l'ai vue, j'ai su que rien ne lui résistait. Dès la première seconde, j'ai vu que tout lui cédait. Tout ? Très bien. Mais pas moi. Cette fois tu dois réagir, démone, tu vas enfin sortir de tes gonds !
Non.
— Je ne le sais pas non plus : pas moi, en tout cas. Ceci étant, je ne vois rien de répréhensible dans votre attitude. Je suis évidemment assez lucide pour reconnaître que votre réaction est tout à fait naturelle. Vous vous doutez bien que mes, disons, méthodes de direction supposent de composer avec les réalités de la psychologie humaine... Bref ! Comme chacune dans cette enceinte, vous êtes libre de vos choix, Mademoiselle.
Alexandra ? Raccompagne donc ta camarade dans votre chambre : je pense que tu as passé bien assez de temps ici, n'est-ce pas ?
Alex, revenue de mon côté du bureau, garde la tête baissée, les yeux rivés au sol. Elle sursaute, comme si ces paroles l'avaient frappée de plein fouet, puis file immédiatement vers la porte. Je suis toujours face au bureau, dressée de toute ma hauteur ; mais la sensation a changé. Fulminante il y a quelques secondes à peine, je suis dans l'état de faiblesse de celle qui, reprenant conscience, réalise ce qu'elle a fait et en ressent jusqu'au contrecoup physique ; jusqu'au sang qui reflue brusquement dans mes veines. Et c'est à ce moment que pour la première fois, je croise le regard d'Alex. Un regard si suppliant, si désespérément implorant, que malgré tout, malgré la scène irréelle dont j'ai été témoin et qui à mes yeux l'a changée à jamais ; malgré cela je suis submergée de pitié. Alors je détache mes yeux de la Directrice, désespérément impassible, les mains jointes et les coudes repliés. Hagarde, j'emboîte le pas à Alex, tournant les talons.
Et, à l'instant où la porte se referme derrière nous, j'entends le bruit sec du panneau de bois qui remonte, masquant à nouveau les secrets du bureau.
À peine la porte refermée, Alex a filé au galop. Bien sûr. Au milieu de l'invraisemblable tourbillon dans lequel je me débats, je peux au moins comprendre qu'elle ait, plus que tout, envie de s'éloigner de moi.
À peine la porte refermée, Alex a filé au galop. Bien sûr. Au milieu de l'invraisemblable tourbillon dans lequel je me débats, je peux au moins comprendre qu'elle ait, plus que tout, envie de s'éloigner de moi.
Alors qu'est-ce qui me prend de partir à sa poursuite ?
Je ne dis rien, mais je m'élance, à toute allure, le souffle court, le long de l'aile interminable qui rejoint le grand hall. Elle a cent cinquante mètres d'avance sur moi. Cent... Cinquante... Au moment où elle se retourne et m'aperçoit, elle se met elle aussi à courir, mais il est trop tard : je suis lancée, elle ne peut pas m'échapper. Je la dépasse en trombe, à trente mètres du grand hall. J'ai eu chaud : le couloir est désert, mais au-delà... Je me retourne et m'arrête brusquement. Alex tente de passer, mais je m'interpose. Je ne sais pas pourquoi je fais ça : je suis incapable de réfléchir, mais s'il y a bien une chose que je sais, c'est que je dois le faire. Nous ne prononçons pas un mot, mais nos deux souffles furieux s'emballent tandis que nous luttons, elle pour passer, moi pour la retenir. À hauteur de l'une des dernières portes du couloir, le mur décrit un renfoncement qui forme comme une alcôve. J'agrippe fermement les bras d'Alex, et l'y entraîne.
Je ne dis rien, mais je m'élance, à toute allure, le souffle court, le long de l'aile interminable qui rejoint le grand hall. Elle a cent cinquante mètres d'avance sur moi. Cent... Cinquante... Au moment où elle se retourne et m'aperçoit, elle se met elle aussi à courir, mais il est trop tard : je suis lancée, elle ne peut pas m'échapper. Je la dépasse en trombe, à trente mètres du grand hall. J'ai eu chaud : le couloir est désert, mais au-delà... Je me retourne et m'arrête brusquement. Alex tente de passer, mais je m'interpose. Je ne sais pas pourquoi je fais ça : je suis incapable de réfléchir, mais s'il y a bien une chose que je sais, c'est que je dois le faire. Nous ne prononçons pas un mot, mais nos deux souffles furieux s'emballent tandis que nous luttons, elle pour passer, moi pour la retenir. À hauteur de l'une des dernières portes du couloir, le mur décrit un renfoncement qui forme comme une alcôve. J'agrippe fermement les bras d'Alex, et l'y entraîne.
— Qu'est-ce que tu fais ? Lâche-moi, putain !
— Non ! Écoute, Alex... ne fuis pas, ne...
— Ne fuis pas ?! Après ça ? Tu sais ce que je ressens, là ? explose-t-elle, venimeuse, les yeux pleins de larmes. Putain de merde, laisse-moi, tu me fais mal !
— Non, je ne peux pas, si ça reste comme ça ! Je ne veux pas que tu penses...
— Penser ? Que je pense? Mais elle m'a... elle m'a...
— MAIS JE M'EN FOUS, PUTAIN, ALEXANDRA !
— Non ! Écoute, Alex... ne fuis pas, ne...
— Ne fuis pas ?! Après ça ? Tu sais ce que je ressens, là ? explose-t-elle, venimeuse, les yeux pleins de larmes. Putain de merde, laisse-moi, tu me fais mal !
— Non, je ne peux pas, si ça reste comme ça ! Je ne veux pas que tu penses...
— Penser ? Que je pense? Mais elle m'a... elle m'a...
— MAIS JE M'EN FOUS, PUTAIN, ALEXANDRA !
Je l'ai hurlé à pleins poumons. Ses poignets dans mes mains, encore essoufflée par la course, je tremble d'émotion lorsque je reprends d'un ton haché, rapide, cette fois-ci presque dans un murmure.
— Je m'en fous. Et je veux que tu le saches. D'ailleurs tu le sais déjà. Depuis deux jours, je n'en crois pas mes yeux. Depuis deux jours, on me parle de filles qui baisent. Depuis deux jours, je vois des filles qui baisent. Tu as honte de ça ? Aie honte de ça : mais pour toi, pas pour moi. Des massages avec finitions dans les douches ! Toi et Sarah, en pleine nuit, à deux mètres de moi - Oui... cette nuit ou plus tard, de toute façon... dis-je en voyant Alex se mordre la lèvre. Trois filles qui se doigtent en plein cours ! Tu vois ! Je veux même pas parler de tout à l'heure. Si j'avais voulu, je serai déjà partie. Et tu sais pourquoi je suis restée ? Grâce à Sarah... et à toi. Alors si tu penses qu'on ne peut pas être amies, dis-le-moi. Mais ne me parle que d'amitié. En-dehors de ça il peut t'arriver ce que tu veux : je m'en tape, Alex. Je m'en tape.
Je prononce les derniers mots, la voix vacillante, mais en souriant faiblement, tandis que je fixe sa chevelure d'un noir de jais qui, dans la dispute, lui a fait une frange qui dissimule ses yeux humides. Puis je lâche ses poignets et sors de l'embrasure de la porte. Je marche lentement, mais je ne me retourne pas : je laisse mes pas me porter, dans le tumulte du grand hall puis au fil de l'interminable escalier. Je suis littéralement vidée, comme après une crise de sanglots. Impossible de penser à quoi que ce soit. J'ai cette impression brumeuse d'un monde étouffé, affaibli : comme une gosse qui dans son bain s'amuse à écouter l'écho déformé des bruits les plus banals en plongeant la tête dans l'eau du bain. Enfin j'aperçois le palier du troisième, et la chambre, au bout du couloir. Tel un dormeur que la lumière de l'aube tire peu à peu du sommeil, les craquements cadencés de mes pas sur le parquet me tirent de l'apathie.
Comme j'approche, je vois la porte s'entrouvrir et la tête de Sarah, encore dégoulinante, une serviette blanche enveloppant ses cheveux, jaillit soudain dans le couloir.
— Ah, quand même ! s'exclame-t-elle en riant. J'ai cru à une faille dans l'espace-temps !
— Oui, entends-je juste derrière moi. Aurore et moi, on s'est un peu laissées emporter par la discussion. Mais... ça valait la peine.
—Note : les extraits de Carmilla, de Joseph Sheridan Le Fanu, sont authentiques : N'hésitez pas à le lire ! C'est court, disponible en ligne, et le style est léger, contrairement à Dracula.}
— Oui, entends-je juste derrière moi. Aurore et moi, on s'est un peu laissées emporter par la discussion. Mais... ça valait la peine.
—Note : les extraits de Carmilla, de Joseph Sheridan Le Fanu, sont authentiques : N'hésitez pas à le lire ! C'est court, disponible en ligne, et le style est léger, contrairement à Dracula.}
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