Réel
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Le Feu des Anciens — Chapitre 1
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Le Feu des Anciens
Chapitre 1
Le Feu des Anciens
Dans les rues grises d'une banlieue parisienne, où les immeubles se serraient comme des secrets mal gardés, vivait Julien, un jeune homme de vingt-sept ans aux épaules légèrement voûtées par une timidité qu'il portait comme un manteau trop lourd. Il travaillait dans un open space climatisé, tapait des chiffres sur un clavier toute la journée, et rentrait le soir dans un studio où le silence avait pris ses habitudes. Julien n'était pas laid, il avait un visage doux, des yeux bruns expressifs, mais quelque chose en lui hésitait toujours au bord du monde, comme s'il attendait une autorisation qui ne venait jamais.
Ce matin-là, en marchant vers le métro, il avait remarqué un panneau cloué sur un poteau électrique, un simple carton jauni par la pluie : « Marabout africain, Voyant guérisseur, Problèmes d'amour, travail, chance ». Une flèche pointait vers une cité voisine. Julien avait souri nerveusement, presque moqueur. Il n'y croyait pas, bien sûr. Mais la nuit précédente avait été particulièrement lourde : encore une série de stories Instagram regardées en boucle, encore des matchs Tinder qui s'éteignaient sans un mot, encore ce vide qui lui rongeait la poitrine. Il avait pris une photo du panneau, par ironie. Puis, sans trop savoir pourquoi, il avait mémorisé l'adresse.
Le lendemain, un samedi pluvieux de décembre, il se retrouva devant l'immeuble indiqué. La façade était fatiguée, les tags effacés par le temps. L'entrée puait l'humidité et l'eau de Javel. La cage d'escalier était plongée dans le noir complet ; l'ampoule avait dû griller depuis longtemps. Julien monta à tâtons, comptant les étages, le cœur battant un peu plus fort à chaque marche.
Au troisième, comme annoncé sur le panneau, une porte peinte en vert sombre. Sur celle-ci, en lettres blanches irrégulières : « Seul le vieux singe peut dénouer le nœud le plus serré de la liane. »
Il hésita longtemps, la main suspendue. Puis il toqua trois coups timides.
La porte s'ouvrit presque aussitôt. Un homme d'une soixantaine d'années, grand, drapé dans une chemise brodée aux motifs géométriques, le regarda avec des yeux très noirs et calmes. Une barbe grisonnante encadrait un visage marqué par le soleil d'un autre continent. Il ne dit rien, se contenta d'un léger signe de tête et s'effaça pour le laisser entrer.
Julien pénétra dans un petit deux-pièces transformé en salon de consultation. Les murs étaient couverts de tissus wax aux couleurs vives. Des masques africains accrochés çà et là semblaient observer l'intrus. Une odeur d'encens et de bois brûlé flottait dans l'air. Au centre, une table basse encombrée : des cauris, des statuettes, des fioles opaques, et, trônant au milieu, une tirelire en bois sculpté représentant un éléphant, la trompe levée.
Le marabout s'assit en face de lui, sur un coussin brodé. Julien prit place sur l'unique chaise, mal à l'aise, les mains posées sur ses genoux.
Il commença à parler, d'une voix hésitante.
— Voilà… je… j'ai des problèmes avec… les filles, enfin, les femmes. Je…
Le marabout leva lentement la main.
— Avant de parler, tu dois attirer l'attention des anciens.
Julien cligna des yeux.
— Comment ?
Le vieil homme désigna la tirelire éléphant d'un mouvement du menton.
— Mets cinquante euros dans l'éléphant.
Julien rougit. Il sentit une pointe de colère, de ridicule. Cinquante euros ? Pour une tirelire en bois ? Mais la fatigue, la solitude, le poids de toutes ces nuits passées à scroller dans le vide le rattrapèrent. Il n'en pouvait plus. Il sortit son portefeuille, déplia un billet de cinquante, et, après une dernière hésitation, le glissa dans la fente de la trompe.
Le marabout sourit, un sourire large, satisfait.
— Maintenant, les anciens et moi-même t'écoutons, jeune hyène. Quel est ton problème ?
Julien se lança. Les mots sortirent en vrac, comme un trop-plein longtemps contenu.
— J'ai trop scrollé sur Tinder, je passe mes nuits à regarder les stories Instagram en boucle. Il ne reste que des matchs qui s'éteignent sans un mot, des likes qui ne reçoivent jamais de réponse. Ces cœurs rouges restent gravés dans ma mémoire, ces trois petits points qui font naître un espoir aussitôt déçu. J'ai mis toute mon énergie dans des messages qui partent dans le vide. Seuls les bars me réchauffent un peu, et je rentre encore seul, toujours seul…
Il s'arrêta, essoufflé, les joues brûlantes. Le silence retomba, lourd.
Le marabout laissa ce silence s'installer, longuement. Puis il parla d'une voix posée.
— Le marabout n'interrompt jamais ses clients. J'espère que tu as bien pris note de cela.
— Oui… j'ai pris note, répondit Julien, un peu perdu.
—Es-tu prêt à recevoir la parole des anciens ?
— Oui. Je suis là pour ça.
Le marabout ferma les yeux un instant, comme s'il écoutait une musique lointaine. Puis il parla, d'une voix plus grave, plus lente, presque chantante.
— Les anciens parlent ce soir à travers ma bouche, et leurs voix portent la sagesse d'un chant lointain. Écoute bien. Allumer le feu ! Allume-le dans ta poitrine qui dort depuis trop longtemps ! Tu restes là, enchaîné à tes peurs d'hier, à ces souvenirs qui pèsent comme des cendres froides sur ton âme. Laisse le passé derrière toi, mon garçon. Il n'est plus qu'un vieux foyer éteint. Ne te retourne pas. Marche. Allumer le feu ! Sors de ta case obscure, sors de ce lieu où tu te caches, où tu attends que la vie vienne te chercher.
— Non. C'est toi qui dois aller la chercher. Avance, même si tes jambes tremblent. Parle, même si ta voix craque. Regarde-la, cette vie qui passe, même si ton cœur bat comme un tam-tam de guerre. Allumer le feu par les nuits sans sommeil. Allume le feu au fond de tes propres yeux d'abord, avant d'espérer qu'il brille dans les siens. Car l'amour, mon fils, ne frappe pas à la porte des tièdes. Il ne vient pas doucement, comme une brise. Il vient comme une étincelle. Une seule suffit. Un regard trop long. Un mot. Un sourire qui n'a pas peur de vivre. Et soudain, tout s'embrase. Le cœur prend feu, le sang chante, la vie danse dans un rythme sauvage et libre.
— Trouve ta passion, celle qui n'appartient qu'à toi. Pas celle qu'on t'a dictée, pas celle que tu copies pour plaire. La tienne. Celle qui fait vibrer ton âme quand tu y penses la nuit. Celle qui te pousse hors du lit le matin. Quand tu la tiendras, cette flamme véritable, les femmes le sentiront de loin. Elles viendront, attirées par la lumière, comme les papillons de nuit. Alors, ce soir, quand la lune montera sur la savane de ton cœur, lève-toi. Jette au vent les vieilles peurs. Oublie les échecs d'hier.
— Et crie, dans le silence : Allumer le feu. Allumer le feu. Dans ta vie. Allume-le maintenant. Les anciens veillent. Le chemin s'ouvre devant toi. Il suffit d'une étincelle. La tienne. Va, mon fils. Et brûle enfin.
Un long silence suivit. Julien resta bouche bée, impressionné malgré lui par la puissance des mots, par cette voix qui semblait venir d'ailleurs. Puis, soudain, quelque chose se brisa en lui. Il reconnut la mélodie, les images, le rythme. Il fronça les sourcils.
— Attendez… mais… je connais cette chanson. C'est Johnny Hallyday. « Allumer le feu ». C'est une arnaque ! Rendez-moi mon argent !
Il se leva d'un bond, tendit le bras vers la tirelire éléphant, la saisit, la retourna. Rien. Le billet avait disparu. Pas même un froissement.
Il se leva d'un bond, tendit le bras vers la tirelire éléphant, la saisit, la retourna. Rien. Le billet avait disparu. Pas même un froissement.
— Hé ! Rendez-moi mon argent !
Le marabout le regarda calmement, sans une once de gêne.
— Les anciens ont parlé, petite hyène affamée. C'est l'heure pour toi de rejoindre la brousse.
D'un geste vif, étonnamment rapide pour son âge, il attrapa Julien par le bras et le conduisit fermement vers la porte. Julien, trop stupéfait pour résister vraiment, se retrouva sur le palier. La porte claqua derrière lui.
Il resta là quelques minutes, choqué, le cœur battant. Puis il descendit l'escalier, traversa la cour, et rentra chez lui sous la pluie fine. Toute la nuit, il tourna et retourna l'histoire dans sa tête. Arnaque ou pas, il se sentait ridicule. Et en colère.
Le lendemain matin, il revint. Il voulait récupérer son argent, ou au moins comprendre. Mais le panneau sur le poteau avait disparu. À sa place, juste un trou de clou. Il monta les étages, toqua à la porte verte.
Une femme d'une quarantaine d'années, en jogging et cheveux en bataille, ouvrit. Derrière elle, des enfants criaient devant la télévision.
— Oui ?
— Euh… bonjour. Je cherche le marabout qui travaille ici.
La femme le dévisagea, méfiante.
— Y a pas de marabout ici. Vous vous trompez d'étage ou quoi ? Partez, ou j'appelle la police.
Elle referma la porte violemment.
Julien redescendit lentement. L'appartement sentait le café et les céréales. Aucun encens, aucun tissu wax. Comme si rien n'avait existé.
Il marcha longtemps sous la pluie, les mains dans les poches. Il ne savait plus s'il devait rire ou pleurer. Cinquante euros envolés. Une consultation bidon. Une chanson de Johnny Hallyday recyclée en sagesse africaine.
Pourtant, quelque part au fond de lui, une petite braise persistait. Pas celle des anciens. Pas celle du marabout. Une toute petite étincelle, ridicule peut-être, mais bien à lui.
Il rentra chez lui, ouvrit son téléphone, et, pour la première fois depuis des mois, supprima Tinder.
Il rentra chez lui, ouvrit son téléphone, et, pour la première fois depuis des mois, supprima Tinder.
Puis il chercha une salle de boxe près de chez lui.
Et parfois, la nuit, quand le silence revenait, il murmurait malgré lui :
— Allumer le feu…
Même s'il savait que c'était du Johnny.
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Commentaires ()
Oui, c’est exactement le message que je voulais faire passer.