— Attends, mais putain, tu bandes ?
Je suis écarlate. Je m’écarte de lui d’un bond en essuyant mes larmes. Nathan est tout penaud. Il essaye maladroitement de masquer sous son T-shirt la grosse excroissance qui déforme son short.
— C’est une blague ? Tout ce que tu trouves à faire, c’est bander ? Tu te fous de ma gueule ?
Je suis hors de moi.
— Désolé, mec, désolé, répond-il avec la mine contrite du garçon fautif. Attends, je… C’est juste un réflexe. T’es devenue une vraie bombe, faut pas te coller comme ça contre moi. Tu te rends pas compte…
Je me calme un peu. J’expire lentement. Il a raison. Je ne suis plus Lucas. Pas pour le moment en tout cas. Et je dois admettre que je suis certainement attirante dans ce short et ce T-shirt trop grands. J’aurais réagi pareil. Je connais trop bien cette réaction mécanique qui arrive toujours quand on le veut le moins. Combien de fois j’ai vécu la même chose ? Il va falloir que je prenne ça en compte. Surtout avec Nathan.
Je lui jette un regard noir pour calmer ses ardeurs et je me pelotonne au fond du canapé, jambes croisées, en serrant l’un des coussins pour cacher mon nouveau corps. Nathan prend une chaise et vient s’asseoir devant moi, l’air grave.
— Putain, tu es vraiment Lucas.
Ce n’est pas une question. Il me regarde fixement pendant une minute, complètement sidéré. Il n’en revient pas. Puis il prend une inspiration en se penchant vers moi.
— Tu as une idée de comment c’est arrivé ?
Je fais non de la tête.
— Je me suis réveillé comme ça, avec un énorme mal au crâne. J’ai rien senti et je me rappelle rien. Je ne sais même pas ce que j’ai fait hier.
— Tu veux dire après la plage ?
— Quelle plage ?
Je plonge mes yeux dans les siens. Sans doute trop. Je le vois rougir en détournant le regard.
— Avec Elsa, on est allé tous les trois au cap, hier soir. Tu ne te souviens pas ?
Je fouille ma mémoire. Non. Aucun souvenir. Ni du cap, ni de nous, ni d’Elsa. Rien. Je devrais m’en souvenir, j’adore ce promontoire rocheux à l’écart de la ville. Personne ne connaît. L’endroit parfait pour une soirée calme entre potes.
— On a fait quoi là-bas ?
— Pas grand-chose. Comme d’hab. On a parlé, on a un peu fumé, j’avais pris quelques bières qu’on a sifflé. Puis toi et Elsa, vous avez décidé d’aller vous baigner. On a dû rentrer vers une heure du matin. C’est moi qui t’ai déposé.
Comme d’habitude. Et pourtant, c’est le noir total dans ma tête. J’essaye de sonder ma mémoire. De quoi je me souviens, au juste ? À quand remontent mes derniers souvenirs ? Au déjeuner. Avec Nathan, je crois, ça me revient. C’est lui qui a proposé d’aller se baigner le soir, et d’appeler Elsa pour qu’elle se joigne à nous. Ce serait la pleine lune, il a dit, on y verrait très bien. Oui, ça s’éclaire dans ma tête. Mais après ? Putain, rien. Pourquoi je ne me rappelle pas la suite ?
Je me perds en conjectures, tandis que Nathan attend. Après quelques minutes, il me demande :
— Alors, ça fait quoi d’être une femme ?
Je le regarde comme si j’allais le trucider.
— D’après toi, ça me fait quoi, putain ? Tu crois que ça m’amuse ?
— Arrête, calme-toi, je vais t’aider, promis. Mais tu… Enfin, je veux dire, c’est fou, non ? C’est juste dingue, cette histoire.
Il a pris sa voix innocente, mais je ne me méprends pas. Je vois bien qu’il hésite à formuler ce qu’il a sur le bout de la langue.
— Tu te sens comment ? me demande-t-il.
Comment je me sens ? Bonne question. Comment je me sens ? Physiquement parlant, plutôt bien, en fait. En faisant abstraction du sentiment de chute libre dans ma tête et de la perte de tous mes repères, ce corps n’est pas désagréable. Léger. Souple. Une impression fugace qu’il manque quelque chose dans mon entrejambe et un déséquilibre à corriger au niveau du buste, mais sinon, je me sens bien. Vivant. Séduisante, au féminin. Je dirais presque que j’aime.
— Tu t’es touchée ?
On y est. Je le sentais venir. Je savais à quoi il pensait dès le moment où j’ai repéré son érection. Et je ne lui en veux même pas : j’aurais pensé pareil. Avant. C’est vrai, quoi, je suis probablement la première personne de l’histoire qui occupe non seulement un nouveau corps, mais en plus un corps du sexe opposé. Quand même, Nathan ne manque pas de culot. Mes larmes n’ont pas toutes eu le temps de sécher que déjà il me parle de sexe.
— Je crois que j’ai autre chose à faire que de me toucher. Putain, mais tu penses qu’avec ta bite, ou quoi ? Tu ne peux pas plutôt te concentrer sur ce qu’on doit faire ?
Je suis brutal, mais il faut d’urgence le ramener sur Terre. Et lui rappeler que ce n’est pas une séduisante inconnue qu’il a en face, mais son meilleur ami. Qui réclame son aide. Je le vois esquisser un sourire et se redresser en arrière.
— T’es fort, mec. Moi je crois que si ça m’était arrivé, la première chose que j’aurais fait, c’est de me doigter. Pour savoir enfin la différence, tu vois ?
Il est hilare. Je le suis moins. À vrai dire, je suis dans une telle détresse psychologique que j’ai envie de tout, sauf d’expérimenter la chose. C’est un peu curieux, en y réfléchissant. En tant qu’homme, je suis sûr que j’aurais pensé comme lui. Mais maintenant que j’ai un corps de femme, ça ne me vient même pas à l’idée. C’est donc vrai qu’on ne pense qu’au sexe, nous, les hommes ?
— Tu ne veux pas tourner un peu sur toi-même pour montrer à quoi tu ressembles maintenant ?
Je lui jette un regard incendiaire. Mais mon physique me trahit : mon cœur se remet à battre et le rouge me monte aux joues. Bon sang, je le connais trop bien. Il y a danger quand il devient comme ça.
— Ben quoi ? Juste pour voir. Je ne sais pas si tu t’es bien regardée, mais t’es hyper bandante, ha ha.
La gifle part. Mais, avant que je puisse atteindre sa joue, il bloque ma main avec une facilité déconcertante. Je n’ai plus mon ancien corps, je ne peux pas lutter. Il me fixe quelques secondes. J’ai du mal à reprendre mon souffle. Je devine très bien la petite idée qui commence à germer et qui prend progressivement toute la place dans son esprit. La bête qui s’éveille. J’étais pareil. Nous ne bougeons plus ni l’un ni l’autre, moi le bras toujours levé, lui la main toujours enserrée autour de mon poignet.
Il me lâche soudain et se détourne.
— T’es mon meilleur ami, Lucas. Qu’est-ce que tu crois ? Que j’vais te sauter dessus ? Te baiser sauvagement ? Sois sérieux, mec. Je dis juste qu’il faut qu’on puisse inspecter ton nouveau corps en entier pour mesurer à quel point tu as changé. On va peut-être comprendre un peu mieux ce qui t’est arrivé.
Je pousse un soupir de soulagement mais je ne suis pas naïf. Bien sûr, la réponse se tient. Une demi-vérité. Je dois réfléchir. Me calmer. Concrètement, c’est moi qui ai réclamé son aide. Et ce qu’il dit n’est pas tout à fait faux : je dois peut-être voir ce que je suis devenue pour comprendre l’étendue des dégâts. Et commencer à entrevoir une solution.
Je me lève, les traits toujours tirés sous l’effet de la colère. Son visage à lui n’exprime rien, mais je crois y déceler un rictus invisible. Je sais que ça ne l’arrêtera pas. Je me dirige vers la salle de bains. J’entends sa chaise racler le sol : il s’est levé pour me suivre.
Je me mets devant le miroir. Nathan juste derrière moi.
— Tu veux de l’aide ?
— Me touche pas. Je te préviens…
Il reste en arrière. Son regard intense soutient le mien.
Je prends la base de mon T-shirt et le fais lentement remonter par-dessus mes épaules. Le geste est sensuel, je ne l’avais pas anticipé. Je lâche le vêtement au sol et sens le poids de ma nouvelle poitrine, qui rebondit de haut en bas. C’est curieux. Lourd. Ferme.
Je suis torse nu désormais, et j’observe ce nouveau corps. C’est fou. Je suis une femme. Attirante. Sexy. Ça me fait sourire malgré moi. Je dois faire un mètre soixante-cinq environ. La taille fine, les traits gracieux, et en même temps des formes là où il faut. Et malgré toutes les différences, j’arrive quand même à me reconnaître. Mes cheveux sont du même châtain clair que lorsque j’étais un homme, même s’ils tombent maintenant en-dessous de mes épaules. Mes yeux se sont un peu allongés, mais j’ai gardé la même couleur qu’avant. Et je reconnais sur ma peau mes anciens grains de beauté.
Je mets par automatisme une main sur ma poitrine. C’est ferme. Le téton est sensible, mais pas autant que je le croyais. J’appuie sur le sein, je le prends complètement en main. Pas grand-chose. C’est juste une excroissance de chair. Il n’y a aucun érotisme dans cette masse, je ne ressens rien. Quand je pense au plaisir que je prends d’habitude à malaxer les seins de mes copines, à les lécher, à sucer les tétons. Est-ce que mes copines y prennent du plaisir, elles ? J’en suis moins sûr, tout à coup.
— Tu as un truc en bas du dos.
Je me tourne à moitié. Il est trop proche, mes seins touchent sans le vouloir son torse. Dans le miroir, à la lisière du caleçon, au commencement du sillon fessier, je distingue en effet le début d’une sorte de tatouage.
— Il faudrait que tu enlèves le bas pour qu’on voit mieux ce que c’est.
Sa voix est devenue grave. Les mots chuchotés. Appuyés. Carnassiers. Je relève le menton vers lui. Son visage est à dix centimètres. Un frisson me parcourt l’échine. Il y a au fond de ses pupilles une lueur que je connais. Du désir. La chasse a commencé.
(À suivre…)
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