La briqueterie était enfin silencieuse. Après douze heures passées dans le vacarme des moteurs, des convoyeurs et des alarmes, ce silence avait quelque chose d'irréel. La panne avait été vicieuse : jamais assez franche pour révéler immédiatement son origine, suffisamment sérieuse pour immobiliser l'installation une bonne partie de l'après-midi.
À vingt-deux heures passées, ils n'étaient plus que deux. Marc avait cinquante-trois ans et cette fatigue particulière des hommes qui connaissent une usine depuis trop longtemps. Il avait eu autrefois la carrure sèche. Les années, les postes et les repas pris trop vite lui avaient laissé un ventre qu'il rentrait encore machinalement lorsqu'il croisait son reflet.
Thomas, vingt-cinq ans, n'était guère plus athlétique. Un peu rond, lunettes, barbe irrégulière, passionné de jeux vidéo et capable de parler vingt minutes d'un processeur sans remarquer que son interlocuteur avait décroché. Au boulot, il était plutôt discret. Sauf avec Marc.
— Tu veux vraiment refaire un tour ?
Marc regarda l'installation.
— Dix minutes. Si ça tient, demain matin ils pourront démarrer sans nous maudire.
— Ils nous maudiront quand même.
— Probable.
Le contrôle en prit trente. Quand ils gagnèrent enfin les vestiaires, Marc avait le dos en compote et l'impression de sentir la poussière jusque dans ses cheveux. Thomas s'assit sur le banc et retira ses chaussures.
— Quelle journée de merde.
— Ça forge la jeunesse.
— Toi, ça t'a surtout forgé le ventre.
Marc baissa les yeux vers lui-même.
— Petit con.
Thomas éclata de rire. C'était leur manière de fonctionner. Depuis quelques mois, Thomas s'était mis à le provoquer gentiment. Sur son âge, son café beaucoup trop fort, sa façon de râler. Marc répondait en l'appelant « le geek » ou « le gamin ». Thomas avait aussi, un soir, lâché presque incidemment qu'il était bisexuel. Marc avait simplement répondu :
— D'accord.
Puis ils avaient repris leur discussion sur un roulement défectueux. Il n'y avait jamais vraiment repensé. Jusqu'à ce soir-là.
Ils entrèrent dans les douches presque en même temps. L'eau chaude chassa progressivement la fatigue. Marc ferma les yeux quelques secondes.
— Putain, ça fait du bien.
— Le grand philosophe Marc, murmura Thomas derrière lui.
— Tu veux que je coupe ton eau ?
— Violence envers un collègue. Je préviens les RH.
Marc sourit sans ouvrir les yeux. Puis il sentit une petite éclaboussure froide dans son dos. Il se retourna. Thomas affichait l'air innocent le moins crédible du monde.
— Sérieusement ?
— Quoi ?
Marc lui envoya de l'eau. Thomas riposta immédiatement. Pendant quelques secondes, ils eurent quinze ans. Puis Marc remarqua que Thomas ne riait plus tout à fait. Le jeune homme le regardait. Pas comme d'habitude. Marc passa une main sur son visage ruisselant.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Rien.
— Thomas.
— Rien, je te dis.
Mais il rougissait. Marc le fixa avec davantage d'attention. Thomas détourna les yeux, puis revint vers lui.
— Arrête de me regarder comme ça.
— C'est toi qui es bizarre depuis cinq minutes.
— Parce que tu ne comprends rien.
— À quoi ?
Thomas eut un petit rire nerveux.
— C'est incroyable.
— Quoi ?
Il hésita longtemps. Le bruit régulier des douches remplissait tout l'espace.
— Tu te souviens de ce que je t'avais dit ?
— Ça dépend.
— Que j'étais bi.
Marc resta silencieux. Cette fois, il comprenait.
— Oui.
Thomas acquiesça lentement.
— Eh bien... ce n'était pas complètement une information lancée au hasard.
— Ah.
Thomas baissa les yeux.
— Voilà. « Ah ».
Il se retourna presque aussitôt.
— Oublie. C'était idiot.
— Attends.
Thomas s'immobilisa. Marc cherchait ses mots.
— Pourquoi moi ?
Thomas se retourna.
— Parce que tu es toi.
— Ça ne répond absolument pas à la question.
— Parce que j'aime être avec toi. Parce que tu me fais rire. Parce que tu ne me traites jamais comme le petit geek bizarre du service. Et...
— Et ?
Thomas inspira.
— Et parce que tu me plais.
Marc eut un rire incrédule.
— Tu as vraiment des goûts de merde.
Thomas ne rit pas. Il s'approcha d'un pas.
— Tu vois ? C'est exactement ça.
— Quoi ?
— Dès qu'on te dit quelque chose de gentil, tu te démolis toi-même avant que quelqu'un d'autre puisse le faire.
Marc ne trouva rien à répondre. Thomas était maintenant assez près pour que la plaisanterie disparaisse complètement entre eux.
— Je ne ferai rien si tu ne veux pas.
Marc regarda son visage. Le gamin sarcastique avait disparu. Il restait un jeune homme terriblement nerveux qui venait manifestement de rassembler tout son courage. Thomas s'approcha encore. Marc ne bougea pas. Le premier baiser fut bref. Thomas recula immédiatement.
— Ça va ?
Marc hocha la tête. Il aurait pu faire un pas en arrière. Dire que c'était une connerie. Rire et mettre ça sur le compte de la fatigue. Il ne fit rien de tout cela. Thomas revint vers lui. Cette fois, Marc ne vint pas à sa rencontre. Il le laissa venir. Lorsque Thomas posa une main contre son flanc, Marc se raidit légèrement. Thomas s'arrêta aussitôt.
— Je continue ?
Marc regarda sa main, puis son visage.
— Je sais pas.
Thomas commença à la retirer. Marc la retint. Le geste les surprit tous les deux.
— J'ai pas dit non.
Thomas eut un sourire nerveux.
— D'accord.
Marc avait le cœur beaucoup trop rapide. Un homme. Un garçon de vingt-cinq ans. Thomas. Le geek du service. Tout cela aurait dû suffire à lui faire reprendre ses distances. Mais quelque chose d'autre prenait progressivement plus de place que sa peur. Thomas le regardait. Vraiment. Marc baissa les yeux vers son propre corps. Son ventre. Ses épaules moins fermes qu'autrefois. Les poils devenus gris par endroits. Ce corps qu'il ne détestait même plus : il avait simplement cessé de lui accorder de l'importance. Thomas posa doucement une main sur son ventre. Marc eut le réflexe de le rentrer.
— Arrête.
— Arrête quoi ?
— Ça.
Marc eut un rire embarrassé.
— Facile à dire à ton âge.
Thomas secoua la tête.
— Tu crois que je vois quoi, exactement ?
Marc haussa les épaules.
— Un vieux qui s'est laissé aller.
Thomas le regarda quelques secondes.
— Moi, je vois le mec que j'avais envie de voir comme ça depuis des mois.
Cette fois, Marc ne répondit pas.
Des mois. Thomas avait pensé à lui. Il l'avait regardé sans qu'il s'en aperçoive. Quelqu'un avait désiré ce corps que Marc considérait depuis des années comme une mécanique vieillissante dont il fallait simplement assurer l'entretien. Il éprouva quelque chose de presque douloureux. Thomas l'embrassa encore. Marc ferma les yeux. Il ne savait toujours pas ce qu'il voulait. Mais il savait qu'il ne voulait pas que Thomas s'en aille. Alors il le laissa mener. Thomas restait prudent. À chaque hésitation de Marc, il ralentissait. À chaque mouvement de recul, il attendait. Ses gestes semblaient constamment poser la même question. Marc répondait de la seule manière dont il était capable : il restait. Peu à peu, leurs plaisanteries disparurent.
L'eau chaude continuait de couler. Marc découvrit contre lui un corps imparfait lui aussi. Thomas avait ses rondeurs, ses maladresses, ses propres complexes. Cette banalité le rassura curieusement. Ils n'étaient pas beaux comme des types dans une publicité. Ils étaient simplement deux hommes fatigués sous une douche d'usine. Et l'un désirait l'autre. Marc revenait sans cesse à cette pensée. Thomas avait envie de lui. Cela faisait combien de temps que personne ne l'avait regardé ainsi ? Combien de temps qu'il avait cessé d'espérer l'être ? Thomas osa davantage. Marc ne devint jamais vraiment entreprenant. Il avait trop peur pour cela. Mais il cessa progressivement de résister à ce qu'il éprouvait.
Il ne le fit pas. Les lèvres de Thomas glissèrent sur son cou. Ses épaules. Son torse. La langue de son collègue s'attarda longtemps sur ses tétons. Marc ne pouvait pas cacher le plaisir que cela lui procurait. Quand Thomas tomba à genoux, cela lui parut irréel. Inconcevable même. Marc pouvait tout arrêter. Thomas lui laissa le temps, puis ses lèvres embrassèrent sa verge. Doucement. Il s'appliqua à faire monter son plaisir. Puis engloutit le membre tendu, et laissa Marc venir. Le tressaillement de son corps fut plus parlant que leurs silences.
Lorsqu'ils coupèrent finalement l'eau, aucun des deux ne parla. Le silence avait changé. Marc attrapa immédiatement sa serviette. Il éprouvait soudain un besoin presque urgent de vêtements. Un caleçon. Un tee-shirt. Sa vieille ceinture. Des choses ordinaires. Des gestes connus. Il avait besoin de redevenir Marc. Mais quel Marc ? Cette pensée lui fit peur. Thomas, derrière lui, ne disait rien. Marc sentit la honte arriver. Il essaya de comprendre de quoi exactement il avait honte. De Thomas ? Non. Cette réponse fut immédiate. De ce qu'ils venaient de faire ? Pas vraiment non plus. C'était pire et plus difficile à nommer. À cinquante-trois ans, il avait cru savoir qui il était. Il avait rangé depuis longtemps certaines questions dans des tiroirs qu'il ne pensait jamais avoir à rouvrir. Et Thomas venait de tout mélanger. Mais derrière cette peur se cachait quelque chose que Marc avait encore davantage de mal à accepter. Il était heureux. Pas seulement de ce qu'ils avaient partagé. Quelqu'un s'était intéressé à lui. Quelqu'un l'avait choisi. Il plaisait encore. Cette découverte minuscule lui donnait presque envie de pleurer.
— Marc ?
— Hmm ?
Thomas avait remis son sweat.
— Regrette pas.
Marc se retourna. Thomas regardait le sol.
— J'ai pas dit ça.
— T'as pas besoin.
— C'est pas toi.
Thomas releva les yeux. Marc aurait voulu expliquer. Lui dire qu'il ne regrettait précisément pas Thomas. Lui dire que le problème était tout ce que Thomas venait de réveiller. Il ne trouva pas les mots.
— Je sais pas où j'en suis, finit-il par murmurer.
Thomas acquiesça.
— D'accord.
Ce « d'accord » fit étrangement mal à Marc. Ils quittèrent les vestiaires. Dans les couloirs, leurs pas résonnaient comme d'habitude. Ils passèrent devant la briqueterie. Tous les voyants étaient au vert. Thomas les désigna.
— Au moins, elle, elle fonctionne.
Marc eut un petit rire.
— Ne parle pas trop vite.
Quelques secondes durant, ils furent de nouveau eux-mêmes. Puis ils arrivèrent sur le parking. Leurs voitures étaient garées à quelques places l'une de l'autre. Thomas s'arrêta.
— Bonne nuit, Marc.
— Bonne nuit, gamin.
Thomas sourit. Marc vit dans ce sourire quelque chose qu'il ne sut pas interpréter. Ou qu'il ne voulut pas interpréter. Thomas monta dans sa voiture. Marc aurait pu le rappeler.
— Attends.
Un seul mot aurait suffi. Il ne le prononça pas. Thomas démarra le premier. Marc regarda ses feux arrière disparaître. Dans sa propre voiture, il resta longtemps sans mettre le contact. Puis il posa machinalement une main sur son ventre. Quelques heures plus tôt, il aurait accompagné ce geste d'une grimace. Cette fois, il se rappela la main de Thomas au même endroit. Il sourit.
Puis il eut presque honte de sourire. Qu'est-ce que je viens de faire ? La question lui faisait peur. Mais une autre arriva derrière elle. Beaucoup plus dangereuse. Est-ce que j'aimerais que ça recommence ? Marc ferma les yeux. Il n'avait pas de réponse. Ou peut-être avait-il peur d'en avoir une. Il démarra. Thomas conduisait déjà depuis plusieurs minutes. Il aurait dû être heureux. Il avait désiré Marc pendant des mois. Il avait imaginé un baiser, parfois davantage, avant de se traiter lui-même d'idiot. Et c'était arrivé. Marc l'avait laissé approcher. Il ne l'avait pas repoussé. Pendant quelques instants, Thomas avait même cru que quelque chose pouvait commencer. Puis il avait vu Marc se rhabiller. Il avait vu revenir les barrières une à une.
L'âge. Le collègue. Les habitudes. Les certitudes. La peur.
— Je sais pas où j'en suis.
Thomas comprenait. C'était justement pour cela qu'il ne ferait rien. Pas de message ce soir. Pas de sous-entendu demain. Surtout pas cette question terrible :
— Et nous ?
Il n'y avait probablement pas de « nous ». Thomas serra un peu plus fort le volant. Une seule fois. Ce serait leur seule fois. Cette certitude lui fit plus mal qu'il ne l'avait prévu. Il n'avait pourtant aucun droit d'en vouloir à Marc. Il avait obtenu beaucoup plus que ce qu'il avait osé espérer. Alors pourquoi avait-il cette impression de perte ? Parce qu'il comprit enfin que ce n'était pas seulement le corps de Marc qu'il avait désiré. C'était l'homme. Ses râleries. Ses cafés infects. Sa façon de l'appeler « gamin ». La manière qu'il avait de venir discrètement vérifier son travail sans jamais lui donner l'impression de le surveiller.
Thomas avait cru chercher une aventure. Il découvrait un peu tard qu'il s'était attaché. Et c'était cela qui faisait mal. Pourtant, au milieu de cette tristesse, un souvenir revenait. La main de Marc sur la sienne pour l'empêcher de se retirer.
— J'ai pas dit non.
Thomas sourit malgré lui. Peut-être que cela devrait suffire. Une fois dans sa vie, cet homme qu'il désirait l'avait regardé autrement. Une fois, Marc l'avait laissé entrer derrière toutes ses défenses. Même si la porte devait se refermer demain. Au carrefour suivant, Thomas prit à droite. Marc, plusieurs kilomètres derrière lui, prit la route de gauche. Thomas rentrait chez lui persuadé d'avoir vécu quelque chose de magnifique qui était déjà terminé. Marc rentrait chez lui avec une pensée beaucoup plus inquiétante. Pour la première fois depuis longtemps, quelqu'un lui manquait avant même qu'il ait eu le temps de le perdre.
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