La ballade de Lucy Jordan — Chapitre 1
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On est happé dès les premières lignes par cette atmosphère de canicule poisseuse et de liberté qui commence à sourdre. Le contraste entre Christine et Mélanie fonctionne à merveille : d'un côté la bourgeoise aux sandales de cuir, de l'autre la fille au débardeur trempé dont chaque geste irradie une aisance déconcertante. L'écriture a du souffle, de la sensualité dans les détails, et sait installer une tension sourde entre deux univers que tout oppose.
La ballade de Lucy Jordan
Chapitre 1
Christine demeura un instant interdite devant les yeux verts qui la fixaient étrangement mais s'en voulant de ne pouvoir dire un seul mot, gorge nouée par un sanglot qui résistait encore un peu. L'autre se pencha et ouvrit malgré tout la portière, l'invitant à la rejoindre dans l'habitacle ajoutant, non sans humour :
Pendant que Christine se hissait sur la banquette en cuir, Mélanie eut tout le loisir de la détailler : cheveux auburn tombant sur des épaules dénudées, joli minois aux traits fins de quinquagénaire plutôt bien conservée, poitrine généreuse tendant l'étoffe de la robe qui ne cachait rien des jambes fines à la peau délicatement dorée... Une bourge en goguette, si elle en jugeait par le petit réticule siglé des deux "C" entrelacés... Un court instant, elle se prit à rêver... Une fulgurance qui lui embrasa le ventre. Et ces yeux ! Ces yeux d'un bleu infini qui semblaient implorer... D'un battement de paupières, elle tenta de chasser le frémissement d'une idée...
Sa voix était étrangement grave...
Que n'avait-elle pas dit là ! Mais comment aurait-elle pu deviner que cette simple question put déclencher un tel torrent de larmes ?... Elle s'en voulait déjà et ne trouva rien d'autre qu'un revers de la main effleurant la joue détrempée qui reniflait doucement :
Et Christine pleura toutes les larmes de son corps en essayant de raconter, comme pour expliquer... Comme pour se justifier... De temps à autre, Mélanie lui tendait un nouveau mouchoir en papier en l'écoutant silencieusement, se permettant simplement un "hmm... Hmm" d'approbation bien dérisoire. Profitant d'une pause, elle proposa :
Christine opina de la tête et, d'un geste qu'elle trouva tout à fait naturel, elle vit Mélanie allumer une cigarette et la lui tendre avant de s'en allumer une et de laisser tomber :
Puis, après l'avoir écrasé entre ses larges mains, elle lança le paquet au bon vouloir d'un hypothétique cantonnier.
Christine ne put réprimer un triste sourire avant d'acquiescer. Cette petite campagnarde l'intriguait décidément. Avec sa mâchoire carrée, son petit nez retroussé et ses cheveux coupés si ras, elle offrait l'image d'une force incroyable mais n'en était pas moins très féminine...
L'idée fusa dans l'esprit de Christine qui hésita mais après tout, elle avait besoin de faire le point alors pourquoi pas ?
Et Christine s'en trouva étonnamment rassérénée. Yeux mi-clos, elle savourait sa cigarette, sans plus se préoccuper du silence qui s'installait...
Mélanie la regarda un moment s'étirer comme un chat qui s'éveille :
Le tutoiement lui caressa agréablement l'oreille :
Et sans présager une réponse quelconque, Mélanie traversa la place et disparut derrière le rideau de perles du bureau de tabac. Ses doigts jouant dans ses cheveux et le regard perdu dans sa rêverie, Christine imaginait Ce Cher Bertrand et cela lui tira un sourire. Avait-il seulement réalisé qu'elle avait déserté son paysage ?... Soudain, elle se rendait compte qu'elle n'avait même pas laissé un mot d'explication. Tout s'était fait si vite, finalement. S'inquiéterait-il ?... Elle l'imaginait assez en train d'appeler la brigade de gendarmerie et s'étonnait de ne rien ressentir et de n'éprouver ni regret, ni remords.
Décidément, elle appréciait de plus en plus l'insouciance et la liberté dont semblait faire preuve la jeune fille qui grimpait à ses côtés après avoir déposé ses emplettes sur la banquette arrière en répondant à la question qui ne lui était pas posée :
Elle défit l'étui de cellophane d'un paquet de cigarettes avant de poursuivre :
Le couvercle du zippo claqua et la molette roula sur la toile du short. Elle tendit la cigarette allumée à sa passagère qui la prit d'un air amusé, puis elle s'en glissa une entre les lèvres et le couvercle du zippo claqua à nouveau, et la molette sur le short, à nouveau, en un geste que Christine trouvait hypnotique et d'une rare sensualité...
Mélanie poussa de l'index un bouton de l'autoradio et La ballade de Lucy Jordan couvrit leur démarrage intempestif...
Puis, se tournant vers Christine visiblement circonspecte :
Alors, à pas comptés, l'animal s'en vint, l'œil aux aguets pour lécher les mains de Mélanie puis, se retourna vers Christine pour lui renifler les pieds, avant de décider de retourner finir sa sieste sur la terrasse.
Malgré tout, Christine ne put s'empêcher de pousser un soupir de soulagement. Alors seulement, elle vit la bâtisse de plain-pied toute en pierres de taille et tuiles roses...
Christine ne pouvait se résigner à lui dire "tu"... Un vieux fond d'éducation bourgeoise, sans doute... Elle prit volontiers le pack de bières que lui tendait Mélanie et la suivit en détaillant les épaules musclées, la taille fine sous le débardeur détrempé de sueur qui lui collait comme une deuxième peau, les hanches larges sur des cuisses bien dessinées...
Sitôt la porte poussée, Mélanie laissa glisser à terre le sac de provisions et la cartouche de cigarettes et étendit les bras en croix. Tête rejetée en arrière, elle savourait la fraîcheur réconfortante de la pièce plongée dans la pénombre...
Interdite, sur le pas de la porte, Christine la vit se baisser pour délacer ses godillots qu'elle envoya valser tour à tour au petit bonheur la chance :
Et, sans attendre une réponse, elle se déshabillait sans plus de manière tout en disparaissant dans le couloir sombre. Christine resta un long moment silencieuse, avant de se décider à s'installer dans le canapé. La pièce sentait bon le bois et le vieux cuir. Tandis qu'elle allumait une cigarette, elle entendait quelque part de l'eau couler et Mélanie qui sifflotait...
Osant tourner enfin la tête vers elle, Christine dut admettre qu'elle ne s'était pas permis, en effet...
Christine devait bien reconnaître que sa gorge, soudain dévastée de sécheresse, réclamait elle aussi à boire. Elle suivit son hôtesse jusque dans la petite cuisine et appuyée au chambranle de la porte, elle la contempla, déchirant le pack de bières et ouvrir le frigo :
Sage idée, s'il en fut... Refermant la porte du réfrigérateur, Mélanie s'approcha lentement :
Sa main la saisit par les cheveux en un geste d'une tendre violence et sans que Christine ait le temps de réagir, deux lèvres gourmandes aspirèrent sa lèvre supérieure, puis une langue fine et pointue vint suavement la lécher...
Christine crut se trouver mal, une pointe chauffée à blanc lui transperçant la poitrine. Plaquée contre le montant de bois, elle sentait la bouche s'enhardir, des dents la mordiller avec une infinie douceur et enfin une langue goulue s'emparer de sa bouche, forçant la sienne à répondre en retour en un baiser passion comme elle n'en avait jamais connu auparavant. Toute la tension accumulée en elle sans qu'elle s'en rendît vraiment compte disparut soudain et sa bouche à son tour chercha l'intrépide avidement, la dégustant, l'implorant d'une intrusion humide... Yeux fermés, elle voulait toute se donner dans ce baiser fiévreux qu'elle regrettait de n'avoir jamais espéré lorsqu'elles se désunirent enfin, souffle court...
Elle se sentit rougir en avouant :
Les yeux couleur lagon se firent taquins, tout comme ce sourire dévastateur et elle laissa la main dans la sienne la guider jusqu'au canapé :
Les deux canettes s'entrechoquèrent :
Christine se laissa tomber sur le canapé plus qu'elle ne s'y assit, laissant Mélanie pianoter sur la chaîne stéréo et la voix éraillée de Marianne Faithfull prit possession de leur univers.
Le tutoiement ne lui était pas naturel. Mélanie sourit :
La première gorgée de bière lui fit un bien fou et bizarrement la rassura lorsque le long tee-shirt roula en boule sur le sol. Le corps musclé et souple vint s'alanguir contre elle. Des doigts d'une sûreté tendre vinrent jouer dans ses cheveux puis glissèrent le long de son cou, sur ses épaules...
Elles burent ainsi en silence, bercées par la musique. Les doigts firent glisser lentement la fine bretelle de sa robe avant qu'elle osât à son tour une main dans les cheveux coupés ras, étrange et troublante sensation. Puis leurs bouches à nouveau se livrèrent un assaut mystérieux, leurs langues refusant tour à tour de céder. Elle sentait contre elle un sein dur et dressé tandis qu'une main conquérante emprisonnait le sien à travers le coton dérisoire de sa robe qui finit, elle aussi, sinistrée sur le sol.
Les lèvres sur son cou glissèrent suavement puis une langue sensuelle dessina la géographie d'un téton érigé entre deux doigts taquins. Christine tressaillait, yeux mi-clos, cœur battant la chamade... Presque sans le vouloir, à son tour, sa main osa le contour d'une poitrine généreuse et gonflée de désir, tandis qu'entre deux dents son tétin mûrissait. Toute à l'enivrante sensation, c'est à peine si elle sentit sa culotte couler le long de ses cuisses tremblantes, au rythme d'une lancinante caresse qui du genou jusqu'à l'intérieur de sa cuisse devenait plus précise.
La bouche, à présent, poursuivait son irrémédiable course sur le ventre de Christine qui se creusait d'envies et ses mains agrippées aux épaules suivaient sa progression n'osant encore la guider. Comme un soulagement et cambrée de bonheur elle sentit l'humide entre ses cuisses qui s'épanouissait de ce nouveau bonheur.
D'une reptation maladroite, elle se laissa aller à son tour sous l'arche triomphante des cuisses juvéniles qu'elle saisit à pleines mains. Son intimité chavirée par la suave caresse qui l'anéantissait peu à peu, elle voulait violemment à son tour goûter le fruit offert. Et l'esprit engourdi, elle y tendit ses lèvres comme elle l'eût fait pour déguster un de ces mets délicats au parfum d'interdit. Sa langue audacieuse plongea entre les voiles éclos et, adaptant son rythme au tempo qu'entre ses cuisses dévastées Mélanie mélopait, elle se délecta enfin d'un plaisir à nul autre pareil.
À son entrecuisse soumis, des doigts vinrent soudain lui arracher un feulement. Elle se sentait enfin conquise et la suave consolation qu'elle éprouva alors l'activa au bourgeon qui réclamait son dû. Ses lèvres exultaient se délectant avidement d'une liqueur nouvelle. Elle sentait la langue qui divaguait à son sillon ouvert pour aller fureter plus loin entre ses fesses en une prière païenne qui lui était jusqu'alors inconnue. Elle crut défaillir lorsque sur la soie exquisément plissée elle vint se poser. Alors à son tour répondant à l'invite muette, de ses deux mains tremblantes, elle écarta les globes généreux pour une caresse semblable.
Enivrées d'un désir trop longtemps contenu, langues, lèvres et doigts s'activaient tour à tour en leurs temples asservis et c'est d'un même râle qu'elles rendirent l'âme, le corps crispé et l'esprit soudain comme vidé. Longtemps elles restèrent ainsi, recherchant un souffle nouveau et baisant tendrement par instants leur intimité assouvie.
Puis lasses, de cette lassitude qui fait aimer la vie, elles se redressèrent pour s'enlacer comme deux amantes repues... Le zippo claqua une nouvelle fois entre les doigts de Mélanie qui tendit à Christine une cigarette.
Le rouge lui vint aux joues. Dits par quelqu'un d'autre, ces mots l'eussent choqué, mais ils étaient prononcés avec tant de grâce naïve qu'elle y vit simplement un compliment maladroit...
Dehors, le soleil déclinait, filtrant au travers des lattes des volets et diffusant dans la pièce une chaude lumière scintillante de volutes légères tandis que Marianne Faithfull entonnait pour la énième fois sa troublante ballade...
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