L'éveil d'une jeune lycéenne
Chapitre 1 · Une fille parfaitement ordinaire
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Couverture de L'éveil d'une jeune lycéenne, par Mallow87
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Inspiré du réel
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Bi Orientation principale dans ce chapitre

L'éveil d'une jeune lycéenne — Chapitre 1 · Une fille parfaitement ordinaire

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L'éveil d'une jeune lycéenne

Chapitre 1 · Une fille parfaitement ordinaire

Je m'appelle Justine Morel.
J'ai dix-huit ans, je mesure un mètre soixante-quatre, j'ai les cheveux châtains, les yeux verts et une petite cicatrice au-dessus du genou gauche, souvenir d'une chute à vélo quand j'avais neuf ans.
Je ne suis ni particulièrement belle ni particulièrement moche.
Du moins, c'est ce que je me répète.
J'ai grandi dans une maison à deux étages, à la périphérie de Tours, avec des parents qui s'aiment suffisamment pour ne pas divorcer mais qui n'ont plus grand-chose à se raconter au dîner.
Mon père, Laurent, est électricien.
Il a cinquante et un ans, un début de ventre et une passion incompréhensible pour les émissions consacrées aux voitures anciennes.
Ma mère, Sophie, travaille dans l'administration d'un lycée.
Elle a quarante-sept ans, collectionne les plantes vertes et possède cette capacité extraordinaire à transformer n'importe quelle conversation en interrogation sur mon avenir.
— Tu as regardé les logements étudiants ?
— Oui, maman.
— Et les inscriptions ?
— Oui.
— Tu es sûre que psychologie, ça te plaît ?
— Oui.
Ce dernier oui était un mensonge.
Pas un énorme mensonge.
Plutôt un de ces petits mensonges pratiques qu'on répète si souvent qu'on finit par ne plus savoir ce qu'on pense réellement.
J'avais choisi psychologie parce que mes professeurs trouvaient que j'étais à l'écoute.
C'était vrai.
J'écoutais tout le monde.
Camille et ses histoires de mecs.
Léa et ses problèmes avec ses parents.
Ma mère et ses collègues insupportables.
Mon père et ses soucis de chantier.
Je savais écouter.
Ce que je ne savais pas faire, en revanche, c'était parler de moi.
Quand quelqu'un me demandait ce que je voulais, je répondais presque systématiquement :
— Comme tu veux.
C'était devenu une sorte de réflexe.
Au restaurant, je laissais les autres choisir.
Au cinéma, pareil.
Quand Camille proposait une soirée à laquelle je n'avais aucune envie d'aller, je finissais souvent par accepter.
Je n'avais pas peur des gens.
J'avais peur de les décevoir.
Ce qui, avec le recul, revenait parfois au même.
Le matin, mon réveil sonnait à six heures quarante.
Je restais généralement dix minutes sous la couette, à regarder mon plafond.
Il y avait une petite fissure au-dessus de mon armoire.
Elle était là depuis des années.
Je la connaissais par cœur.
À six heures cinquante, ma mère frappait à la porte.
— Justine ? Tu es réveillée ?
— Oui !
— Tu vas être en retard !
— J'arrive !
Puis j'attendais encore deux minutes.
Je travaillais depuis le début du mois de juillet dans un supermarché, au rayon boulangerie.
Ce n'était pas passionnant.
Mais j'avais besoin d'argent.
Enfin, c'était ce que je disais.
En réalité, je n'avais aucun projet précis pour cet argent.
Je le mettais sur mon compte, comme on accumule des provisions avant une catastrophe dont on ignore la nature.
Je travaillais de huit heures à quinze heures trente.
Je rentrais vers seize heures.
Je prenais une douche.
Je mangeais quelque chose.
Et ensuite, je passais une bonne partie de mon après-midi à faire défiler des vidéos sur mon téléphone.
Des gens en voyage.
Des couples amoureux.
Des filles magnifiques dans des endroits magnifiques.
Des inconnus qui semblaient vivre dix fois plus de choses que moi.
J'avais conscience que les réseaux sociaux ne montraient qu'une version arrangée de la réalité.
Ça ne m'empêchait pas de me comparer.
Je regardais une fille de vingt ans raconter son voyage en Thaïlande.
Puis une autre expliquer comment elle avait quitté sa famille pour vivre en Australie.
Puis une troisième, seule sur une plage italienne, qui écrivait sous sa vidéo :
« Le jour où j'ai arrêté d'avoir peur du regard des autres, ma vie a commencé. »
Je trouvais ce genre de phrase insupportable.
Et pourtant, je regardais la vidéo jusqu'au bout.
J'avais deux meilleures amies.
Camille et Léa.
Nous nous connaissions depuis le collège.
Camille était tout ce que je n'étais pas.
Elle parlait fort, riait sans se retenir et pouvait engager la conversation avec un inconnu dans la file d'attente d'une boulangerie.
Elle avait dix-neuf ans depuis avril, des cheveux noirs magnifiques et une confiance en elle qui me fascinait autant qu'elle m'agaçait.
Léa était différente.
Plus calme.
Plus réfléchie.
Mais elle aussi avait quelque chose que je n'avais pas.
Elle savait dire non.
Un vrai non.
Sans justification.
Sans excuses.
Sans cette impression de devoir réparer quelque chose après l'avoir prononcé.
Moi, j'étais Justine.
La gentille.
La discrète.
La fille à qui les professeurs disaient qu'elle était mature pour son âge.
Je détestais cette expression.
Mature pour ton âge.
Comme si le fait de ne jamais faire de vagues constituait une qualité exceptionnelle.
Je crois qu'au fond, j'aurais aimé être un peu moins mature.
Un peu plus imprévisible.
Faire une connerie.
Une vraie.
Quelque chose dont je pourrais rire dix ans plus tard.
Mais je n'en faisais jamais.
J'avais même peur de traverser au feu rouge quand la rue était vide.
Le premier samedi de mes vacances, Camille nous proposa d'aller à un lac.
Il faisait trente-deux degrés.
J'avais accepté immédiatement.
Ce qui était assez rare pour être souligné.
Nous étions cinq.
Camille, Léa, deux garçons de leur groupe d'amis et moi.
Les garçons s'appelaient Maxime et Théo.
Maxime était grand, blond, toujours bronzé.
Théo était plus petit, avec des cheveux bouclés et un humour assez particulier.
Je les connaissais depuis quelques mois.
Pas suffisamment pour être totalement à l'aise avec eux.
Nous nous installâmes sur une petite plage de galets.
Camille retira immédiatement sa robe.
Elle portait un bikini rouge.
— Putain, il fait trop chaud !
Elle courut vers l'eau.
Léa la suivit.
Moi, je restai sur ma serviette.
J'avais un maillot deux pièces bleu marine sous mon short et mon tee-shirt.
Un maillot que j'avais choisi moi-même.
Que je trouvais joli.
Et que je n'osais soudain plus montrer.
C'était absurde.
Je le savais.
Mais la présence des garçons suffisait à me faire hésiter.
— Tu viens, Justine ? lança Théo.
— Ouais, deux minutes !
Je retirai finalement mon tee-shirt.
Puis mon short.
Je me levai rapidement, les bras croisés devant moi, et rejoignis les autres.
Dans l'eau, tout allait bien.
Je nageai.
Je ris.
Je me détendis.
Puis nous revînmes sur la plage.
Et c'est là que la journée commença à me peser.
Maxime avait sorti son téléphone.
— Venez, on fait une photo !
Camille se plaça immédiatement devant lui.
Léa s'assit sur les galets.
Je restai légèrement en retrait.
— Justine, rapproche-toi !
Je m'exécutai.
Il prit plusieurs photos.
Puis il nous les montra.
Sur la première, je trouvais mes épaules trop voûtées.
Sur la deuxième, mon sourire était bizarre.
Sur la troisième, j'avais l'impression d'avoir le ventre gonflé.
— Tu peux supprimer celle-là ? demandai-je.
Maxime leva les yeux.
— Pourquoi ?
— Je suis horrible dessus.
Il regarda l'écran.
— Mais n'importe quoi.
— S'il te plaît.
— Justine, franchement, on s'en fout.
Il avait raison.
C'était justement le problème.
Tout le monde s'en foutait.
Sauf moi.
Camille soupira.
— Juju, faut vraiment que t'arrêtes de te prendre la tête avec ton corps.
Je sentis mes joues chauffer.
— Je me prends pas la tête.
— Bah si, un peu.
— Camille…
— Non, mais regarde-nous. On est tous normaux. Personne n'est parfait.
Je savais qu'elle essayait de m'aider.
Mais je détestais qu'on parle de moi devant les autres.
Théo intervint :
— De toute façon, vous les filles, vous êtes jamais contentes de vos photos.
Les autres rirent.
Moi aussi.
Un petit rire automatique.
Celui que je sortais quand je voulais qu'une conversation se termine.
Le reste de l'après-midi, je gardai mon short.
Même pour retourner me baigner.
Le soir, Camille m'envoya les photos.
Je les regardai une par une.
Puis je les supprimai de mon téléphone.
Toutes.
Je restai ensuite devant mon miroir.
Je portais un vieux tee-shirt gris et une culotte noire.
Je soulevai légèrement le tee-shirt.
Regardai mon ventre.
Puis mes hanches.
Je n'étais pas grosse.
Je n'étais pas maigre.
Je n'avais rien de particulier.
Mais je me regardais comme si je cherchais un défaut que j'aurais oublié de corriger.
Au bout de quelques minutes, je laissai retomber le tissu.
— Putain, mais qu'est-ce qui va pas chez moi…
Je m'assis sur mon lit.
Je n'avais même pas envie de pleurer.
J'étais simplement fatiguée.
Fatiguée de penser à mon apparence.
Fatiguée de me demander ce que les autres voyaient.
Fatiguée de ne jamais me sentir complètement libre, même quand personne ne m'interdisait quoi que ce soit.
Ce soir-là, je m'endormis avec une question en tête.
Est-ce qu'il existe un endroit où les gens arrêtent vraiment de se juger ?
Je ne savais pas encore que j'allais passer les jours suivants à chercher une réponse.
Trois jours plus tard, un mardi soir, je me retrouvai seule à la maison.
Mes parents étaient partis dîner chez des amis.
Hugo dormait chez un copain.
Il était vingt-deux heures trente.
J'avais mangé des pâtes devant une série et passé presque une heure à hésiter entre deux films avant de n'en regarder aucun.
Je m'installai sur mon lit avec mon ordinateur.
Je ne sais plus exactement comment j'en suis arrivée là.
Je crois que j'avais commencé par regarder une vidéo sur la confiance en soi.
Puis une autre sur l'acceptation du corps.
Puis un témoignage d'une femme qui racontait avoir passé ses premières vacances dans un camping naturiste.
Je faillis passer à la vidéo suivante.
Le naturisme ne m'intéressait pas particulièrement.
Dans ma tête, c'était un truc de retraités qui jouaient à la pétanque à poil.
Mais la femme de la vidéo disait quelque chose qui me fit arrêter de bouger.
Elle expliquait qu'au début, elle avait passé des heures à comparer son corps à celui des autres.
Puis qu'au bout de deux jours, elle avait presque oublié qu'elle était nue.
J'eus un petit rire.
— Mais bien sûr…
Je regardai pourtant la vidéo jusqu'au bout.
La femme racontait qu'elle n'avait jamais été aussi à l'aise avec son corps.
Qu'elle avait découvert des gens de tous âges, de toutes morphologies.
Que la nudité, dans cet environnement, n'avait rien d'extraordinaire.
Je trouvais ça difficile à croire.
Je ne me sentais déjà pas à l'aise en maillot de bain devant mes amis.
Alors nue devant des inconnus ?
Impossible.
Je refermai la vidéo.
Puis je rouvris mon navigateur.
Et tapai :
« Pourquoi les gens font du naturisme ? »
Les résultats étaient assez ordinaires.
Des articles.
Des témoignages.
Des sites de campings.
Des discussions sur des forums.
Je lus pendant une vingtaine de minutes.
J'appris que certains pratiquaient le naturisme en famille depuis des générations.
Que d'autres le découvraient à cinquante ans.
Que certains y voyaient une philosophie de vie.
D'autres simplement une manière agréable de passer les vacances.
Plus je lisais, plus une idée étrange s'installait dans ma tête.
Ce qui me semblait absolument impensable était, pour des milliers de personnes, quelque chose de parfaitement banal.
Je cliquai sur une discussion intitulée :
« Première expérience naturiste : comment avez-vous osé ? »
Il y avait des dizaines de réponses.
Une femme racontait avoir attendu ses quarante ans.
Un homme expliquait qu'il avait eu peur pendant toute sa première journée.
Une jeune femme de vingt-trois ans écrivait qu'elle avait passé ses premières heures enveloppée dans une serviette.
Je souris.
Enfin quelqu'un de normal.
Puis je tombai sur un commentaire plus ancien.
Publié presque trois ans auparavant.
Le pseudonyme était étrange.
G.M_1957
Le message disait :
« La première difficulté n'est pas d'enlever ses vêtements. C'est d'accepter que les autres puissent nous voir sans que cela définisse qui nous sommes. »
Je relus la phrase.
Elle était joliment formulée.
Un peu prétentieuse, peut-être.
Mais elle me parlait.
Le commentaire continuait :
« J'accueille depuis longtemps des adultes qui souhaitent découvrir le naturisme dans un cadre calme et respectueux. Certains arrivent avec beaucoup d'appréhension. Il n'y a aucune obligation de se dévoiler avant de se sentir prêt. La liberté commence par le choix. »
En dessous, une adresse de site.
Je passai la souris dessus.
Le nom était simple.
lesseptjours.fr
Je cliquai.
La page mit quelques secondes à charger.
Un fond couleur sable.
Une photographie de pins parasols.
Au loin, la Méditerranée.
Et une phrase écrite en grandes lettres :
« Sept jours pour se retrouver. »
Je descendis.
Le site était étonnamment sobre.
Pas de publicités.
Pas de pop-up.
Pas de photographies provocantes.
Seulement des paysages.
Une piscine.
Des bungalows blancs.
Une grande terrasse entourée de végétation.
Et des textes.
Beaucoup de textes.
Je lus la présentation.
Il s'agissait d'un petit domaine naturiste privé, situé dans le Var, à quelques kilomètres de la mer.
Douze bungalows.
Une piscine.
Un jardin.
Des espaces communs.
Le domaine accueillait des adultes de tous âges, principalement pour des séjours d'une semaine.
Il n'était pas possible de réserver directement.
Il fallait d'abord remplir un questionnaire de présentation.
Je trouvai ça bizarre.
Pourquoi compliquer autant les choses ?
Je continuai.
Une rubrique attira mon attention.
« Première expérience »
Je l'ouvris.
Le texte commençait ainsi :
« Vous avez peur d'être regardé ?
Vous avez peur de ne pas être à votre place ?
Vous pensez que votre corps ne correspond pas à ce que les autres attendent ?
Vous n'êtes pas seul. »
Je me redressai légèrement.
Les phrases ressemblaient à ce que j'avais pensé au lac.
C'était probablement volontaire.
Un texte publicitaire bien écrit.
Rien de plus.
Mais il me troublait.
Je poursuivis.
« Nous n'exigeons aucune expérience préalable. Nous ne recherchons aucun idéal physique. Nous demandons seulement à nos visiteurs de respecter les autres, leurs limites et leur intimité. »
Je fis défiler la page.
Tout en bas, il y avait une photographie du propriétaire.
Un homme âgé.
Les cheveux gris.
Un visage mince.
Des yeux clairs.
Il portait une chemise en lin blanc et se tenait devant un grand arbre.
Sous la photo :
Gabriel Delmas — 67 ans
Fondateur et responsable du domaine.
Je lus sa biographie.
Ancien professeur de philosophie.
Veuf depuis huit ans.
Passionné de littérature, de jardinage et de photographie.
Il expliquait avoir créé le domaine pour proposer une expérience différente des grands centres de vacances naturistes.
Un lieu plus petit.
Plus calme.
Où les visiteurs pouvaient prendre le temps de s'habituer.
Je trouvai l'idée presque touchante.
Puis je vis une dernière rubrique.
« Séjours découverte — Été »
Je cliquai.
Les tarifs s'affichèrent.
Je grimaçai.
C'était cher.
Beaucoup trop cher pour moi.
Je m'apprêtais à fermer la page lorsqu'une petite ligne attira mon attention.
« Quelques séjours découverte peuvent être proposés à tarif réduit ou offerts, sur candidature, selon les disponibilités du domaine. »
Je restai immobile.
Offerts ?
Je descendis un peu plus.
Il y avait un formulaire.
Prénom.
Âge.
Adresse électronique.
Motivation.
Et une question :
« Qu'espérez-vous trouver ici que vous ne trouvez pas dans votre quotidien ? »
Je fixai l'écran.
Longtemps.
Je n'avais aucune idée de ce que je pourrais répondre.
Et pourtant, quelque chose m'empêchait de fermer la page.
Je regardai l'heure.
00 h 18.
Cela faisait presque deux heures que je lisais des articles sur le naturisme.
Moi.
Justine Morel.
La fille qui n'osait même pas se mettre en maillot devant ses amis.
Je finis par fermer l'ordinateur.
Sans remplir le formulaire.
Sans enregistrer le site.
Je me glissai sous ma couette.
Et je restai éveillée jusqu'à presque deux heures du matin.
Le lendemain, j'avais presque honte d'y repenser.
Un village naturiste.
Sérieusement ?
Qu'est-ce qui m'avait pris ?
Je me préparai un café.
Ouvris Instagram.
Regardai les stories de Camille.
Elle était à une soirée chez Maxime.
Tout le monde riait autour d'une piscine.
Je refermai l'application.
Puis, sans réfléchir, je retournai sur le site.
Juste pour vérifier quelque chose.
C'est ce que je me racontai.
En réalité, je voulais revoir les photographies.
Je voulais relire les témoignages.
Je voulais comprendre pourquoi cette idée, qui aurait dû me sembler complètement ridicule, occupait autant de place dans ma tête.
Je passai une heure à explorer le site.
Je découvris le règlement intérieur.
L'interdiction des photographies sans autorisation.
Les règles concernant le respect de l'intimité.
Les espaces où la nudité était habituelle.
Les horaires du restaurant.
Les conditions d'annulation.
Tout paraissait étonnamment normal.
Presque ennuyeux.
C'était ce qui me surprenait.
J'avais imaginé quelque chose de bizarre.
Un univers complètement étranger au mien.
Mais les photographies montraient simplement des gens qui lisaient, nageaient, jouaient aux cartes ou mangeaient sur une terrasse.
Sans vêtements.
Voilà tout.
Je m'imaginai là-bas.
Assise près de la piscine.
Un livre à la main.
Sans me demander si mon ventre était visible.
Sans chercher à rentrer mes épaules.
Sans passer vingt minutes à choisir une tenue.
L'image me fit sourire.
Puis je réalisai ce que j'étais en train d'imaginer.
Je refermai immédiatement l'ordinateur.
— N'importe quoi, Justine.
Les jours suivants, le site devint une sorte de secret.
Je n'en parlai à personne.
Pas même à Léa.
Je retournais parfois le consulter le soir.
Je regardais les photographies.
Je lisais les avis.
Je cherchais des informations sur le propriétaire.
Je découvris qu'il avait effectivement enseigné la philosophie pendant plus de trente ans.
Qu'il avait participé à plusieurs conférences sur le rapport au corps et la liberté individuelle.
Que le domaine existait depuis une dizaine d'années.
Je trouvai aussi quelques avis moins enthousiastes.
Certains visiteurs trouvaient le lieu trop isolé.
D'autres se plaignaient du manque d'activités.
Une personne écrivait que Gabriel pouvait être assez distant.
Ce détail me rassura presque.
Un endroit avec uniquement des avis parfaits m'aurait paru suspect.
Mais je n'envisageais toujours pas sérieusement d'y aller.
C'était une idée.
Un fantasme de liberté, peut-être.
Quelque chose que je pouvais regarder de loin sans jamais devoir l'affronter.
Comme les voyages en Asie.
Comme les filles qui partaient seules à l'autre bout du monde.
Comme toutes ces vies que j'observais sans oser imaginer qu'elles pourraient devenir la mienne.
Un soir, au dîner, ma mère me demanda :
— Tu as réfléchi à ce que tu voulais faire en août ?
Je relevai la tête.
— Pas vraiment.
— Tu pourrais aller quelques jours chez ta tante.
— À Poitiers ?
— Oui. Elle serait contente de te voir.
Je baissai les yeux vers mon assiette.
Je n'avais rien contre ma tante.
Mais passer une semaine à Poitiers à écouter ses histoires de voisinage ne me faisait pas particulièrement rêver.
— Je sais pas, maman.
— Il faudrait quand même que tu te décides.
Mon père intervint :
— Elle a le temps, non ?
— Oui, mais elle ne fait jamais rien si on ne lui propose pas.
Je relevai brusquement la tête.
Ma mère continua :
— C'est vrai, Justine. Tu attends toujours qu'on organise les choses pour toi.
Je sentis une irritation monter.
— Je peux très bien organiser quelque chose toute seule.
Elle sourit.
— Alors fais-le.
La conversation s'arrêta là.
Mais je gardai cette phrase en tête.
Alors fais-le.
Ce soir-là, j'ouvris le formulaire du domaine.
Je remplis mon prénom.
Mon âge.
Mon adresse électronique.
Puis j'arrivai à la question sur mes motivations.
Je restai vingt minutes devant la case vide.
Finalement, j'écrivis :
« J'aimerais apprendre à être moins gênée par mon corps et par le regard des autres. Je n'ai jamais pratiqué le naturisme, mais je suis curieuse de découvrir cette façon de vivre. »
Je relus.
C'était sincère.
Peut-être même trop.
Mon curseur resta au-dessus du bouton Envoyer.
Une minute.
Deux minutes.
Puis je supprimai tout.
Je fermai la page.
Je n'étais pas prête.
L'événement qui me poussa finalement à envoyer cette candidature eut lieu quatre jours plus tard.
Un vendredi.
Camille organisait une soirée chez ses parents, qui étaient partis en vacances.
Il devait y avoir une quinzaine de personnes.
Je n'avais pas particulièrement envie d'y aller.
Mais Léa insista.
— Ça te fera du bien de sortir un peu.
Alors j'acceptai.
Évidemment.
J'arrivai vers vingt et une heures.
La musique était déjà forte.
Il y avait des bouteilles sur la table du jardin, des gens dans la piscine et des vêtements abandonnés sur les chaises.
Camille m'accueillit avec un verre.
— Juju ! Enfin !
Elle m'embrassa sur la joue.
— T'es trop jolie !
Je portais une petite robe noire.
J'avais passé presque une heure à me préparer.
— Merci.
— Viens, on va danser !
Pendant une heure, tout se passa bien.
Je ris.
Je discutai.
Je bus un peu.
Je commençai même à me détendre.
Puis quelqu'un proposa un jeu.
Un de ces jeux stupides auxquels tout le monde accepte de participer parce qu'il est déjà un peu trop tard pour rentrer.
Nous nous installâmes en cercle sur la terrasse.
Le principe était simple.
Chacun devait tirer une question dans un saladier et y répondre honnêtement.
Les premières questions étaient amusantes.
Qui avait déjà menti à ses parents ?
Qui avait déjà embrassé deux personnes dans la même soirée ?
Qui avait déjà fouillé le téléphone de son partenaire ?
Les réponses provoquaient des cris et des éclats de rire.
Puis vint mon tour.
Je tirai un papier.
Le dépliai.
Et lus :
« Quelle est la chose que tu n'oses pas faire par peur du jugement des autres ? »
Je restai silencieuse.
Camille sourit.
— Ah ! Celle-là, elle est pour toi !
Quelques personnes rirent.
Je regardai le papier.
J'aurais pu dire quelque chose de banal.
Chanter devant des gens.
Faire du théâtre.
Poster une vidéo ridicule.
Mais, sans comprendre pourquoi, je pensai immédiatement au site.
À la piscine.
Aux bungalows.
Aux gens qui vivaient sans vêtements.
Et à cette idée absurde qui me suivait depuis plusieurs jours.
— Alors ? demanda Maxime.
Je pris une inspiration.
— Je crois que… j'aimerais bien essayer le naturisme.
Un silence.
Très court.
Puis Théo éclata de rire.
— QUOI ?
Je sentis immédiatement mes joues devenir brûlantes.
— Non, mais je dis pas que je vais le faire…
— Attends, attends ! reprit-il. Toi ? Dans un camping à poil ?
Les autres rirent.
Pas méchamment.
Du moins, pas au début.
Camille me regarda avec des yeux ronds.
— Mais Juju, t'es sérieuse ?
Je haussai les épaules.
— Je sais pas. Je trouve juste ça intéressant.
Maxime intervint :
— Mais t'es même pas à l'aise en maillot !
Cette fois, le rire fut général.
Je baissai les yeux.
— Oui, bah justement.
Personne ne sembla entendre.
Théo poursuivit :
— Imagine Justine au milieu de cinquante retraités à poil !
Il se leva et commença à imiter quelqu'un qui marchait maladroitement en essayant de se cacher.
Les autres éclatèrent de rire.
Camille aussi.
Et moi…
Moi, je souris.
Parce que c'était ce que je faisais toujours.
Je souris alors que j'avais envie de disparaître.
Quelques minutes plus tard, je m'éclipsai.
Je montai à l'étage.
M'enfermai dans la salle de bain.
Et restai debout devant le lavabo.
Je regardai mon reflet.
Ma robe noire.
Mes cheveux soigneusement coiffés.
Mon maquillage.
Tout ce que j'avais préparé pour me sentir jolie.
Et cette expression sur mon visage.
Celle d'une fille qui venait encore de laisser les autres décider de ce qu'elle avait le droit d'être.
Je sentis les larmes monter.
Pas parce qu'ils s'étaient moqués.
Enfin, pas seulement.
Mais parce que, pendant une seconde, j'avais osé dire quelque chose de vrai.
Quelque chose qui m'appartenait.
Et j'avais immédiatement regretté de l'avoir fait.
On frappa à la porte.
— Juju ?
Camille.
— Ça va ?
— Oui.
— Tu fais quoi ?
— Rien. J'arrive.
Un silence.
Puis :
— Hé, tu sais qu'on rigolait, hein ?
Je fermai les yeux.
Cette phrase.
Toujours cette putain de phrase.
On rigolait.
Comme si ça effaçait tout.
— Je sais, Camille.
— T'es pas vexée ?
Je regardai mon reflet.
Puis, pour une fois, je répondis honnêtement.
— Si. Un peu.
Un silence suivit.
— Oh…
Elle sembla chercher ses mots.
— Mais c'était pas méchant.
Je serrai les dents.
— Je sais.
— Bon… tu redescends ?
Je restai immobile.
Et je prononçai une phrase que je n'aurais jamais imaginé dire quelques semaines plus tôt.
— Non. Je vais rentrer.
Je quittai la soirée sans faire de bruit.
Léa me proposa de me raccompagner, mais je refusai.
J'avais besoin de marcher.
Il était presque minuit.
L'air était encore chaud.
Je longeai des rues désertes, mes chaussures à la main.
Je repensai à la question du jeu.
Quelle est la chose que tu n'oses pas faire par peur du jugement des autres ?
J'avais répondu.
Et les autres avaient ri.
Ce qui, finalement, résumait assez bien ma vie.
Je voulais être libre du regard des autres.
Mais je leur donnais constamment le pouvoir de décider de ce que je pouvais faire.
Je m'arrêtai sous un lampadaire.
Sortis mon téléphone.
Ouvris mon navigateur.
Et retrouvai le site.
Les Sept Jours.
Je regardai la photographie du domaine.
Puis la question du formulaire.
« Qu'espérez-vous trouver ici que vous ne trouvez pas dans votre quotidien ? »
Cette fois, je connaissais la réponse.
Je voulais pouvoir faire quelque chose sans demander la permission.
Je voulais prendre une décision que personne n'avait prise pour moi.
Je voulais découvrir qui j'étais lorsque je n'essayais plus de correspondre à ce qu'on attendait.
Et, peut-être, je voulais simplement me prouver que j'étais capable d'avoir peur et d'avancer quand même.
Je rangeai mon téléphone.
Je rentrai chez moi.
Et, pour la première fois depuis des semaines, je savais exactement ce que j'allais faire.
Il était une heure vingt-trois lorsque j'allumai mon ordinateur.
Je n'avais pas pris de douche.
Je portais encore ma robe noire.
Mes chaussures étaient abandonnées au milieu de la chambre.
J'ouvris le site.
Puis le formulaire.
Prénom : Justine.
Âge : 18 ans.
Ville : Tours.
Première expérience naturiste : Oui.
Voyage seule : Oui.
Puis la dernière question.
Je pris une grande inspiration.
Et j'écrivis.
« Je ne sais pas exactement pourquoi je vous contacte.
J'ai dix-huit ans et je n'ai jamais fait de naturisme. Pour être honnête, l'idée me fait même assez peur.
Je suis quelqu'un de très réservé. Je réfléchis trop à ce que les autres pensent de moi. J'ai du mal à prendre des décisions seule et je passe beaucoup de temps à essayer de ne décevoir personne.
Je suis tombée sur votre site par hasard, il y a quelques jours. Depuis, je n'arrête pas d'y penser.
Je ne sais pas si je serai capable de me sentir à l'aise dans votre domaine.
Mais je crois que j'aimerais essayer.
Pas pour devenir quelqu'un d'autre.
Juste pour voir ce que ça fait d'être moi, sans avoir constamment honte ou peur.
Merci de m'avoir lue.
Justine. »
Je relus mon message.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
J'avais envie de supprimer certaines phrases.
De rendre le texte plus neutre.
Moins personnel.
Moins embarrassant.
Puis je pensai à la soirée.
Aux rires.
À mon reflet dans le miroir de la salle de bain.
Et je décidai de ne rien changer.
Je cliquai sur Envoyer.
Un petit message apparut.
« Votre candidature a bien été transmise. Nous vous répondrons dans les prochains jours. »
Je restai devant l'écran.
C'était fait.
Je venais d'envoyer une candidature pour passer une semaine dans un village naturiste.
Seule.
À dix-huit ans.
Je me mis à rire.
Un rire nerveux.
Presque incrédule.
— Putain, Justine… Qu'est-ce que tu viens de faire ?
Les deux jours suivants, je consultai mes mails beaucoup trop souvent.
Au réveil.
Après le petit déjeuner.
Pendant le déjeuner.
Avant de dormir.
Rien.
Je commençai à me dire que ma candidature avait probablement été refusée.
Après tout, pourquoi un établissement offrirait-il une semaine de vacances à une inconnue ?
Je me sentis même un peu ridicule.
J'avais raconté mes problèmes à un vieux monsieur que je ne connaissais pas.
Peut-être avait-il lu mon message en riant.
Peut-être n'avait-il même pas pris la peine de le lire.
Le lundi matin, je décidai d'arrêter d'y penser.
Je descendis préparer mon petit déjeuner.
Ma mère était déjà partie travailler.
Mon père aussi.
Hugo dormait encore.
Je me servis un bol de céréales.
Puis mon téléphone vibra.
Un mail.
L'expéditeur :
Gabriel Delmas — Domaine Les Sept Jours
Je restai immobile.
Le bol à la main.
Je posai lentement les céréales sur la table.
Puis j'ouvris le message.
Bonjour Justine,
J'ai pris le temps de lire votre candidature.
Vous avez écrit une phrase qui a particulièrement retenu mon attention : « Je crois que j'aimerais essayer. »
C'est une bonne raison de venir.
Je préfère toutefois être clair : notre domaine ne constitue ni une thérapie ni une promesse de transformation personnelle. C'est un lieu de vacances naturiste, avec ses habitudes, ses règles et ses visiteurs.
Si vous choisissez de venir, vous serez libre de participer aux activités, de rester seule, de vous habiller lorsque vous en ressentirez le besoin et de quitter le domaine à tout moment.
Une place vient de se libérer pour la semaine du 12 au 19 août.
Je peux vous proposer le bungalow numéro 7, sans frais d'hébergement.
Avant toute confirmation, je vous invite à consulter notre règlement et à vérifier par vous-même les informations concernant le domaine.
Prenez le temps de réfléchir.
Bien cordialement,
Gabriel Delmas
Je relus le message.
Puis encore une fois.
Une place venait de se libérer.
Dans moins de deux semaines.
Je regardai par la fenêtre.
Le jardin.
La terrasse.
Le vieux barbecue.
Tout ce que je connaissais depuis dix-huit ans.
Et, quelque part dans le Var, il y avait un petit bungalow qui pouvait m'attendre.
Un endroit où je ne connaissais personne.
Où personne ne savait que j'étais la fille discrète.
La fille gentille.
La fille qui disait toujours oui.
Je ressentis quelque chose d'étrange.
Une excitation presque enfantine.
Mêlée à une peur immense.
Parce qu'envoyer une candidature, c'était une chose.
Partir réellement, c'en était une autre.
Et il y avait encore un détail.
Un détail qui, sur le moment, me parut insignifiant.
Au bas du message, Gabriel avait ajouté un post-scriptum.
P.-S. : Si vous acceptez, je vous conseille de ne pas trop préparer votre séjour. Apportez ce dont vous avez besoin pour être à l'aise. Le reste, vous le découvrirez sur place.
Je relus cette dernière phrase.
Le reste, vous le découvrirez sur place.
Je ne savais pas exactement pourquoi, mais elle me troubla.
Je refermai le mail.
Et, pendant de longues minutes, je restai assise devant mon bol de céréales devenu tout mou.
Je n'avais pas encore accepté.
Je n'avais parlé de cette histoire à personne.
Et je n'avais aucune idée de ce qui m'attendait.
Mais une chose était certaine.
Pour la première fois de ma vie, l'idée de partir quelque part me faisait davantage envie que celle de rester.
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