De l'autre côté du lit
Chapitre 1
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✦ Monsieur Sylvestre De l'autre côté du lit XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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De l'autre côté du lit — Chapitre 1

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Monsieur Sylvestre
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Les répliques de Camille et Théo font mouche dès les premières lignes : leur ping-pong sec et tendre sur la Clio ou les dragées vous met tout de suite dans la voiture avec eux. On aime aussi la voix de Mme Véraud, sèche et énigmatique, qui distille ses phrases comme ses confitures. Le ton reste léger, avec un humour qui n'empêche pas la sensualité de monter.

De l'autre côté du lit

Chapitre 1

L'histoire commence, comme beaucoup d'histoires qui finissent mal, par une mauvaise blague.
Camille et Théo rentraient du mariage de la cousine Sophie. Trois cents kilomètres, une robe bleue trop serrée, un costume gris qu'il avait détesté dès la première minute, et dans la boîte à gants un reste de dragées qu'ils s'étaient jetées à la figure en riant sur l'autoroute. Il était une heure du matin quand Théo avait quitté la départementale pour couper par la forêt de Vaux. C'était le raccourci qui leur faisait gagner vingt minutes, et qu'il prenait toujours, même quand la route était un ruban de boue.
— Tu vas encore nous foutre dans un fossé, avait dit Camille.
— J'ai jamais mis personne dans un fossé.
— Tu as mis la Clio dans le fossé en février.
— La Clio, c'est pas une personne.
Ils riaient. C'était leur manière de s'aimer, ce ping-pong sec et tendre, et elle posa sa main sur sa cuisse à lui, juste au-dessus du genou, parce que la nuit sentait le sapin et la terre mouillée et qu'elle avait envie de lui depuis le milieu du dîner, où il avait déboutonné son col dans son dos en croyant que personne ne voyait.
Puis les phares ont balayé quelque chose au bord du chemin. Un panneau. Une planche clouée sur deux piquets, avec des lettres à la peinture blanche, et en dessous une petite lumière jaune qui pendait à un fil, alimentée on ne savait comment.
CONFITURES — MIEL — SORTS
— Des sorts, dit Théo. Génial. On s'arrête.
— À une heure du matin ?
— Surtout à une heure du matin. T'as jamais vu un film ?
Il s'était déjà garé. Camille avait soupiré, ce soupir qu'elle réservait aux choses qu'elle finissait toujours par trouver charmantes. La cahute était à vingt mètres dans les arbres, une bâtisse de pierre basse avec un toit de tôle et une fenêtre éclairée. Sur le seuil, une table pliante, des dizaines de pots alignés, et derrière la table une vieille femme assise sur un tabouret, les mains croisées sur les genoux, qui les regardait arriver sans bouger.
— Bonsoir, dit Théo avec l'aplomb des gens qui ont un peu bu.
— Bonsoir, dit la femme.
Elle devait avoir soixante-dix ans, peut-être plus. Cheveux gris tirés, châle, et des yeux d'un bleu délavé qui allaient de l'un à l'autre comme s'ils pesaient quelque chose.
— Vous vendez vraiment des sorts ?
— J'en jette surtout.
— Ah. Et ça marche ?
Camille vit la bouche de la vieille se plisser. Elle eut le temps de penser à faire attention, mais Théo était lancé, Théo souriait de toutes ses dents avec cette suffisance de garçon qui croit qu'on peut charmer tout le monde.
— Parce que franchement, dit-il, les sorts, la lune, les potions... à un euro le pot de confiture, on va dire que c'est du folklore, hein.
— Du folklore.
— Du folklore. Joli, mais du folklore.
La vieille le regarda une longue seconde. Puis elle se pencha, sortit de dessous sa table une petite fiole poussiéreuse, la posa devant lui.
— Trois euros.
— Trois euros, quand même.
— Trois euros.
Théo paya en riant. Il dévissa la fiole, renifla. Il y avait une odeur de pomme fermentée et de pluie et il but la moitié avant de la tendre à Camille.
— À ta santé, madame... ?
— Véraud. Mathilde Véraud.
Camille but le reste, par politesse. C'était sucré, écœurant, avec un arrière-goût de métal.
— Et c'est censé faire quoi ? demanda-t-elle.
— Vous verrez bien, dit Mme Véraud.
Ils étaient à mi-chemin de la voiture quand elle ajouta, sans élever la voix :
— Un conseil. Vous avez jusqu'à l'aube. Passé l'aube, ça se fixe.
Théo se retourna, la main déjà sur la portière.
— Quoi qui se fixe ?
— Le sort, dit la vieille. Vous vouliez savoir ce que c'est, d'être l'autre. Maintenant vous allez savoir. Et vous avez intérêt à être curieux, tous les deux, parce que ça ne se défera pas tout seul. Il faut que chacun connaisse le corps de l'autre mieux que le sien. Mieux que le sien, j'entends. Pas juste de tête.
Camille cligna des yeux.
— Attendez. On va... échanger ?
Mme Véraud haussa les épaules et retourna à ses pots.
— Vous avez critiqué ma confiture, aussi.
Ça les a pris sur la départementale, à quatre kilomètres de là. D'abord une chaleur dans la poitrine, puis une espèce de vertige, comme la première gorgée d'alcool fort, et Camille a dit :
— Théo, freine.
Il n'a pas freiné. Il a dit :
— Quoi ? Quoi ?
Pour lui sa voix était bizarre, et Camille a senti ses propres mains se crisper sur le volant alors qu'elle ne tenait pas le volant, et le monde s'est plié en deux. La voiture a mordu l'accotement, calée, et le couple ne dit plus rien le temps de comprendre.
Camille ouvrit les yeux. Ses mains sur le volant. Sauf que ce n'étaient pas ses mains. C'étaient des mains larges, des phalanges épaisses, une montre à cadran noir, et sur le dos de la main gauche une cicatrice en croissant qu'elle connaissait par cœur car elle l'avait embrassée cent fois.
Elle hurla. Le cri qui sortit était grave, rauque, avec une tessiture de baryton qui n'avait rien à voir avec le sien. À côté d'elle, quelqu'un hurla aussi, d'une voix aiguë, et ce quelqu'un avait les cheveux blonds de Camille, le chemisier de Camille, et la robe bleue de Camille. Ils se regardèrent.
Le corps de Théo, à la place du conducteur, était habité par Camille. Et Camille, à la place du passager, était habitée par Théo. On aurait dit deux acteurs qui auraient enfilé les costumes de l'autre à la mauvaise taille.
— Oh putain, dit Camille avec la voix de Théo.
— Oh putain, répéta Théo avec la voix de Camille.
Il porta les mains à sa poitrine et les retira aussitôt comme si ça brûlait.
— C'est... c'est vrai. C'est vraiment vrai. Camille, c'est vrai. Je suis toi.
— Je vois que c'est vrai.
— Elle nous a...
— Elle nous a eus, oui.
Camille respira. Elle sentit sa nouvelle cage thoracique se gonfler, et le frottement du costume sur des pectoraux qui n'étaient pas les siens. Tout était plus lourd, plus dense. Elle avait l'impression d'habiter une maison trop grande dont elle connaissait pourtant chaque pièce, pour l'avoir longuement visitée de l'extérieur.
Elle baissa les yeux. Elle avait une érection. Évidemment. Le corps de Théo avait vingt-six ans et n'avait rien foutu de la soirée à part danser, et là, dans le noir, sans prévenir, il bandait contre la jambe de son pantalon.
— Ton corps me fait des avances, dit-elle.
Théo, dans le corps de Camille, baissa les yeux à son tour, vers sa propre poitrine, puis vers la jupe bleue.
— Le tien est en train de... enfin, je crois. J'ai chaud. J'ai super chaud entre les...
— Bienvenue chez les filles.
— C'est toujours comme ça ?
— Pas toujours. Là c'est parce que t'es dans le corps d'une meuf qui vient de passer quatre heures à mater son mec en costume.
Théo éclata de rire, et le rire de Camille dans sa bouche à elle, ce rire clair, un peu cassé fit quelque chose de bizarre à Camille. Elle le trouva beau. Elle trouva son propre rire beau. C'était déroutant.
— Il faut y aller, dit-elle. Quatre kilomètres, on les fait à pied. Et on a jusqu'à l'aube.
— Camille...
— On a jusqu'à l'aube, Théo.
L'appartement était un deux-pièces au-dessus d'une boulangerie, avec une douche à l'italienne et un miroir en pied qu'ils avaient acheté aux puces et jamais accroché, posé contre le mur de la chambre. Ils entrèrent trempés, silencieux, et restèrent une minute dans l'entrée à se regarder comme deux étrangers.
— Bon, dit Théo.
— Bon.
— On... on se lave ?
— On se lave.
Camille se déshabilla dos à lui, par pudeur réflexe, puis se souvint que c'était ridicule : c'était son corps à elle qu'il avait sous les yeux, elle en connaissait chaque centimètre. Elle se retourna. Il était en train de faire tomber la robe avec une lenteur de démineur.
— Détends-toi, dit-elle. C'est que des seins.
— C'est tes seins.
— Justement. Tu les as beaucoup vus.
Il les dénuda. La petite culotte en dentelle crème suivit, et Camille eut un pincement mais non pas de gêne, mais de vertige : se voir de l'extérieur, entière, dans la lumière blafarde de la salle de bain depuis un autre point de vue. Elle avait les hanches larges, les cuisses pleines, une touffe brune qu'elle taillait court. Elle se trouva bien. Elle se trouva mieux que dans ses souvenirs.
Puis elle baissa les yeux sur le corps qu'elle portait et se déshabilla aussi : la veste, la chemise, le pantalon, le caleçon. Ils étaient nus, face à face, dans deux corps qui n'étaient pas les leurs.
— Le miroir, dit Camille.
Ils se plantèrent devant. Elle vit un grand type brun aux épaules larges, aux poils châtains sur le torse, avec une bite dressée qui pointait vers l'avant ; à côté, une fille blonde aux seins lourds et au ventre rond, les cuisses serrées, les joues rouges.
— C'est nous, dit Théo faiblement.
— C'est nous.
— Ça me fait un effet de dingue.
— À moi aussi.
Il tendit la main vers son propre ventre, le ventre de Camille, et s'arrêta à un centimètre.
— Je peux ?
— Tu peux.
Il posa la paume dessus. Il eut un petit hoquet.
— C'est... c'est chaud. Et doux. C'est beaucoup plus doux que...
— Que quoi ?
— Que tout.
Elle rit, la voix grave. Puis elle prit sa main à elle, la sienne, celle qui était maintenant la sienne, grande et chaude, et la posa sur la poitrine qu'elle portait. Il la regarda faire.
— Je vais te montrer, dit-elle. Comme ça tu sauras.
— Camille...
— C'est le principe du sort, Théo. Connaître mieux que le sien.
Elle se caressa devant lui, sans détour, les deux mains, en appuyant. Le corps répondit avec une franchise presque comique : les tétons se tendirent, le souffle de Théo se raccourcit, ses genoux fléchirent légèrement.
— C'est là que ça se passe, dit-elle. Pas juste sur le téton. Autour. Tu pinces un peu, tu tires, tu relâches. Et tu mouilles. Regarde.
Elle descendit une main et la passa entre les cuisses de Théo. Il gémit. Le bout de ses doigts revint luisant.
— Tu vois ?
— Oui, dit-il, la voix étranglée.
— Maintenant à toi. Touche-moi.
Il s'exécuta maladroitement, à tâtons, comme un aveugle dans une pièce connue. Il trouva la bite, la prit à pleine main, la serra trop fort.
— Doucement. C'est sensible. Surtout là, dit-elle en guidant son pouce sur le gland.
Il eut un mouvement de recul.
— Oh, doucement, toi aussi.
— Désolé.
— Non, c'est bien. Recommence. Plus lentement.
Il recommença. Lentement, oui. Et quelque chose de très étrange se produisit : Camille, dans ce corps d'homme, sentit monter un plaisir qui n'était pas le sien, qui ne ressemblait pas à celui qu'elle connaissait, plus concentré, plus tendu, avec une note presque douloureuse à la base du ventre. Elle comprit soudain, physiquement, pourquoi Théo devenait parfois si pressé, si bête, si suppliant.
— Voilà, dit-elle, la gorge sèche. Voilà ce que tu ressens.
— Ouais, dit-il. Et toi, voilà ce que tu ressens.
Il avait les doigts dans sa chatte, dans la chatte de Camille, et il la travaillait maintenant avec plus d'assurance, deux doigts qui entraient et sortaient, le pouce qui écrasait le clito. Elle dut s'appuyer au lavabo.
— Merde, dit-elle.
— C'est comme ça ?
— Un peu plus haut. Voilà. Comme ça. Ne t'arrête pas.
Ils restèrent là, devant le miroir, à se masturber mutuellement dans les corps de l'autre, jusqu'à ce que leurs jambes flageolent. Le reflet était obscène et parfaitement lisible : un homme brun, la tête renversée, qui haletait pendant qu'une fille blonde le branlait ; une fille blonde, les cuisses écartées, qui se faisait doigter par un homme brun.
— On va jouir comme ça ? demanda Théo.
— Si on continue, oui.
— Et on aura... enfin. Ça compte ?
— Je sais pas. Mais on a six heures et on a besoin de dormir un peu. Alors on va jouir une fois, on va se laver, et on va faire un plan.
Ils jouirent presque ensemble, ce qui était ironique. Camille d'abord, avec un cri rauque et court, en éclaboussant le miroir ; Théo ensuite, en se tordant, les cuisses serrées autour de sa propre main, avec un gémissement aigu qui ressemblait à s'y méprendre à ceux de Camille. Puis ils s'assirent par terre, dos au mur, essoufflés, et se regardèrent.
— C'était quoi, ce plan ? demanda Théo.
Le plan, c'était : se coucher, dormir trois heures, et s'y remettre à quatre heures du matin avec méthode. Ils n'avaient rien de mieux. Ils étaient épuisés, et l'idée de baiser toute la nuit dans des corps qu'ils ne maîtrisaient pas encore les terrifiait un peu. Ils s'allongèrent. Théo dans le corps de Camille, Camille dans le corps de Théo, sous la couette, côte à côte, raides comme des planches.
— Ça va ? demanda-t-il au bout d'un moment.
— J'ai l'impression d'être une armoire normande.
— Et moi une poupée de chiffon.
— C'est pas très flatteur pour moi, ça.
— Si. Les poupées de chiffon, on les aime bien.
Elle rit dans le noir.
— Théo ?
— Mm.
— Si on n'y arrive pas, on reste comme ça.
— On va y arriver.
— Mais si.
Il se tourna vers elle. Dans la pénombre on voyait juste la masse de ses cheveux blonds, et Camille eut un pincement au cœur en pensant qu'elle ne verrait peut-être plus jamais ce blond de l'extérieur.
— Alors on reste comme ça, dit-il. Et on s'habitue. Et le jour où on est vieux, on est vieux dans le corps de l'autre, et c'est marrant.
— C'est pas marrant du tout.
— C'est un peu marrant.
Elle chercha sa main à lui, la sienne, celle de son corps, tiède, petite. Il la serra.
— Dors, dit-il.
Elle dormit. À quatre heures dix, elle se réveilla avec une sensation très précise et très nouvelle : une main entre ses cuisses, dans son sommeil, et une moiteur qui n'était pas la sienne. Théo était réveillé. Il avait la joue contre l'oreiller et il la regardait.
— Tu bandais, dit-il. Ça m'a réveillé.
— Tu m'as touchée pendant que je dormais.
— Ben ouais. Fallait. Tu bandais comme un âne.
Elle rit, la voix encore pâteuse.
— T'es en train de devenir bon, hein.
— J'apprends.
Il la prit dans sa main, lentement, et elle laissa échapper un souffle. La nuit avait changé quelque chose. Ce n'était plus de la découverte, c'était de la familiarité. Il savait maintenant où appuyer, à quelle vitesse, quand s'arrêter. Le corps de Théo répondait avec une docilité de chien bien dressé.
— Attends, dit-elle. Attends. Viens là.
— Où ?
— Sur moi.
Il s'assit, hésitant.
— Je vais t'écraser.
— T'es une poupée de chiffon, tu te souviens ? Viens.
Il monta à califourchon sur les hanches de Camille, de son propre corps, et Camille sentit le poids, le contact de cette chatte humide contre son bas-ventre, et elle dut serrer les dents. Le miroir était là, contre le mur, et il les prenait de biais.
— Regarde-toi, dit-elle.
Il tourna la tête. Il se vit, blonde, à cheval sur un homme brun, les seins ballants, la bouche ouverte.
— Oh, dit-il.
— T'aimes bien ?
— Ouais. Beaucoup.
— Alors baise-toi contre moi.
Il fit rouler ses hanches, et le pubis de Camille, le sien, glissa sur la bite dressée. Il y eut un bruit mouillé, puis un autre. Camille gémit et attrapa ses fesses à lui pour le guider.
— Plus fort.
— Ça va ?
— Plus fort.
Il appuya. Le clito frottait contre la hampe, à chaque va-et-vient, et Camille sentit monter la chose à une vitesse folle, plus vite encore que dans son propre corps, comme si le plaisir masculin était une pente raide sans palier. Elle dut se retenir, se vider la tête, penser à la pluie, au loyer, à n'importe quoi.
— Stop, dit-elle. Stop, je vais jouir.
Il s'arrêta, haletant, les cuisses tremblantes.
— T'es sûr que tu veux continuer ? demanda-t-il.
— Oui. Mais pas comme ça. Tourne-toi.
Il se retourna, s'allongea sur le dos, les jambes encore écartées, offert. Camille se mit entre elles. Elle prit la bite, la posa contre l'entrée de son propre corps, tiède, ouverte, accueillante.
— Tu vas me faire mal ? demanda Théo.
— Je vais y aller doucement. Et tu me dis.
— D'accord.
Elle poussa. Au premier centimètre, il se crispa.
— Souffle, dit-elle. Pousse contre.
Il souffla. Elle entra de deux centimètres, puis trois. La chaleur l'enveloppa, cette chaleur qu'elle connaissait si bien de l'intérieur et qu'elle découvrait maintenant de l'autre bord, et c'était vertigineux, c'était comme rentrer chez soi par une porte qu'on n'avait jamais remarquée.
— Ça va ? demanda-t-elle.
— Ça va. Ça va. Bouge.
Elle bougea. Les premières poussées furent maladroites, trop courtes, trop timides. Puis le corps de Théo, son corps d'homme, avec ses réflexes, trouva son rythme tout seul, et Camille cessa de réfléchir. Elle baisait. Elle baisait son propre corps, avec la bite de son copain, et son copain gémissait sous elle en s'accrochant aux draps, et le miroir renvoyait tout ça, et c'était la chose la plus folle qu'elle ait jamais faite.
— Plus vite, dit Théo.
Elle accéléra. Le claquement de leurs peaux emplit la chambre.
— Plus vite, répéta-t-il.
Sa voix de fille montait, cassait, déraillait.
— Touche-toi, dit Camille.
Il glissa une main entre eux et se caressa le clito en même temps qu'elle le pénétrait. Camille le sentit se contracter autour d'elle. Le plaisir monta dans son ventre à elle, dans ce ventre d'homme, avec une violence qui n'avait plus rien à voir avec ce qu'elle connaissait, une pression, une urgence, une envie de forcer.
— Je vais jouir, dit-elle.
— Moi aussi, dit-il. Moi aussi, continue, continue...
Elle força. Il cria. Elle sentit la chatte de Camille se refermer par vagues sur la bite, et le corps de Théo se vida d'un coup. C'était un jaillissement qui lui coupa le souffle, qui la fit gémir comme une bête, qui l'obligea à s'effondrer sur lui. Ils restèrent là, empilés, collés de sueur.
— Merde, dit Théo au bout d'une minute.
— Ouais.
— C'est vachement plus intense de ce côté.
— Tu m'étonnes.
— Je comprends mieux pourquoi tu me secoues quand je m'arrête.
Elle rit, la joue contre son épaule.
— Tu saignes un peu, dit-il soudain. Enfin, je saigne. Enfin... ton corps saigne.
— C'est rien. C'est le mouvement. Ça arrive.
— Ah.
Il passa une main dans les cheveux bruns de Camille.
— Camille ?
— Mm.
— On a combien de temps ?
Elle jeta un œil au réveil.
— Cinq heures et demie.
— On est à la moitié de la nuit.
— Oui.
— Et on sait toujours pas si ça marche.
Elle se redressa sur les coudes et le regarda. Il avait les joues rouges, les cheveux en bataille, une trace humide sur le ventre. Il était beau à couper le souffle, et c'était son propre visage.
— Je crois que ça marche, dit-elle. Je crois que c'est ça, le sort. Pas juste le sexe. La connaissance.
— Alors on continue ?
— On continue.
Ils continuèrent, mais différemment. Plus lentement. Avec une espèce de sérieux appliqué, presque méthodique, qui les faisait rire entre deux gémissements. Ils s'étaient mis d'accord sur une règle : chacun explorait l'autre, et l'autre disait tout. Ce qui fait du bien, ce qui fait mal, où, comment, à quelle vitesse. Un inventaire.
Camille dans le corps de Théo apprit d'abord à connaître ses mains. Il lui montra les endroits sensibles : la base des doigts, la paume, la ligne de vie qu'il avait profonde et qui la chatouillait. Puis les pieds, parce que, disait-il, il ne s'était jamais rendu compte que c'était agréable, les pieds, jusqu'à ce qu'elle le masse. Puis la nuque, la colonne, les reins, où elle passa la langue et où il frissonna de la tête aux pieds. Puis elle apprit le goût.
Il s'allongea sur le dos, les jambes écartées, et elle s'agenouilla entre elles et posa sa bouche sur la chatte de Camille. Elle n'avait jamais fait ça de sa vie, mais elle savait ce qu'elle aimait. Elle le fit exactement, au millimètre, avec une précision d'horlogère : la langue à plat, puis pointue, puis la lenteur, puis les petits coups rapides, puis deux doigts, puis trois, le pouce qui appuie pendant que la langue tourne. Théo hurla.
— Oh putain, oh putain, c'est pas possible, c'est pas possible...
Camille releva la tête.
— Tu vois pourquoi je te demande toujours plus.
— La ferme. Remets-toi.
Elle se remit. Elle le fit jouir en trois minutes, et il jouit fort, en se cambrant, les mains dans ses propres cheveux bruns, avec un long cri aigu qui dégénéra en fou rire.
— Je suis mort, dit-il. Je suis officiellement mort.
— Tu veux une pause ?
— Non. À toi.
Ce fut au tour de Théo. Il se mit à genoux devant Camille, et Camille eut soudain très conscience de ce qu'on voyait : une fille blonde à genoux, la bouche ouverte, un homme debout devant elle. Il prit la bite à deux mains, la lécha du bas vers le haut, s'arrêta au gland.
— Vas-y, dit-elle.
Il y alla. Il y alla comme un homme qui a déjà reçu des fellations et qui a retenu les bons gestes, la bouche qui monte, la langue qui presse le frein, la main qui accompagne à la base. Camille dut poser la main sur l'épaule de Théo pour tenir debout. Le plaisir était d'une simplicité brutale : une succion, un va-et-vient, une chaleur, et rien d'autre. Rien d'autre au monde.
— Plus profond, dit-elle.
Il essaya. Il s'étouffa un peu, retira, recommença.
— Ouvre la gorge. Tu descends en soufflant par le nez.
Il appliqua. Il réussit. Camille sentit le fond de sa gorge et leva les yeux au plafond.
— Voilà. Voilà. Continue.
Il continua, jusqu'à ce que la mâchoire lui fasse mal, et Camille l'arrêta avant de jouir. Elle voulait autre chose. Elle le releva par les épaules, le fit asseoir sur le bord du lit, écarta ses cuisses.
— Encore ?
— Encore. Mais tu vas te toucher en même temps.
Elle entra d'un coup, plus facilement que la première fois. Le corps de Camille était détendu, ouvert, prêt. Théo eut un hoquet et glissa aussitôt la main entre eux. Là, tout de suite, sans attendre, il se caressa pendant qu'elle le remplissait.
— C'est bon ? demanda-t-elle.
— Oui. Oui. Ne t'arrête pas.
Elle ne s'arrêta pas. À cinq heures vingt, ils prirent la douche ensemble. Ce n'était pas prévu comme ça. Ils voulaient se laver, se reposer, et remettre ça à la fin avec ce qu'il leur resterait d'énergie. Mais l'eau chaude changea tout. Le gel douche coula entre leurs corps, les mains glissèrent, et Théo se retrouva plaqué contre le carrelage, les seins écrasés, le front sur la faïence, pendant que Camille l'embrassait dans la nuque et le prenait par-derrière.
— Oh, dit-il. Oh, c'est encore autre chose, ça.
— C'est la meilleure position pour le clito, dit Camille. Enfin. Pour certains clitos. Le tien. Le mien.
— Tu parles de mon clito comme d'un...
— C'est le mien, maintenant.
— C'est le mien.
— C'est le nôtre, dit-elle, et elle poussa.
L'angle fit gémir Théo. Elle le tenait par les hanches, elle voyait la courbe de son dos blond, l'eau qui coulait sur ses omoplates, la bite qui apparaissait et disparaissait entre leurs corps. Dans le miroir de la salle de bain, flou de vapeur, deux silhouettes se baisaient debout.
— Camille...
— Mm.
— Je crois... je crois que je vais encore...
— Vas-y.
— C'est trop. C'est trop, je peux pas, je...
— Vas-y, je te dis.
Il vint en s'écrasant contre le mur, avec un gémissement long et bas. Camille tint bon, continua de le pénétrer pendant les secousses, et ne s'arrêta qu'à son dernier spasme. Puis elle le laissa se retourner. Il était rouge, trempé, les yeux brillants, avec cette mollesse heureuse de ceux qui viennent de jouir pour la troisième fois.
— Et toi ? demanda-t-il.
— Ça peut attendre.
— Non. On n'a pas le temps d'attendre.
Il se laissa glisser contre le carrelage, s'assit, et la prit dans sa bouche sans autre forme de procès. Camille dut se retenir au pommeau de douche. Il la suçait avec une application acharnée, les yeux fermés, les sourcils froncés, comme si c'était un examen. L'eau coulait sur son visage blond, collait ses cheveux à ses joues. Camille la regardait, elle la regardait, elle se regardait, et le plaisir montait, énorme, cette fois sans palier.
— Je vais jouir, dit-elle.
Il accéléra, la bouche pleine, la main serrée à la base. Elle jouit en s'arc-boutant, avec un grondement qui ressemblait à un juron, et Théo avala tout, puis retira sa bouche et resta là, à genoux, à rire doucement en s'essuyant le menton.
— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Camille.
— Rien. C'est marrant. T'as la même tête que moi quand je jouis.
— C'est ma tête.
— Ouais. C'est ça qui est marrant.
Cinq heures quarante-cinq. Ils étaient assis sur le lit, enroulés dans un drap, et le ciel commençait à pâlir derrière les rideaux. Camille sentait le temps lui glisser entre les doigts comme du sable.
— On a fait tout ce qu'on pouvait, dit Théo.
— Non.
— On a dormi, on a baisé, on a appris. Qu'est-ce qui reste ?
Camille le regarda. Il avait les cheveux encore humides, une serviette autour des épaules, et dans ses propres yeux bleus, il y avait de l'inquiétude.
— Il reste le plus dur, dit-elle.
— C'est-à-dire ?
— On a appris les gestes. On n'a pas appris... le reste. Ce que ça fait d'être dans la peau de l'autre quand l'autre n'est plus là pour regarder.
Théo fronça les sourcils.
— Explique.
— Depuis le début, on se regarde. On se voit. Moi je te baise en sachant que tu me regardes et que je suis dans ton corps. Toi tu me suces en te disant que c'est ton corps qui te suce. C'est un jeu de miroirs. Le sort, il veut peut-être qu'on arrête de se regarder.
— Et qu'on fasse quoi ?
— Qu'on habite.
Elle s'allongea.
— Viens. Ferme les yeux. Oublie que je suis là. Sois juste... dans le corps.
Il s'allongea contre elle, hésitant.
— Je sais pas faire ça.
— Moi non plus. Essayons.
Ils restèrent immobiles un moment. Le drap glissa. Camille sentit le poids du corps de Théo contre le sien, et elle essaya de faire le vide, d'oublier qu'elle était Camille, d'être seulement ces mains, ce torse, cette bite, ces cuisses lourdes. Elle ferma les yeux et laissa le corps respirer tout seul.
Au bout d'un moment, ce fut presque agréable. Une chaleur diffuse, un relâchement. Elle sentit la peau de Théo contre la sienne et elle cessa de la nommer. Puis une main descendit sur son ventre. Pas pour la provoquer. Pour y être.
— Ça marche, dit Théo tout bas. Un peu.
— Oui.
Il l'embrassa. Pas comme un homme qui veut baiser, plutôt comme quelqu'un qui découvre une bouche. Il y passa du temps. Il explora la lèvre supérieure, la commissure, le dessous de la langue, le palais. Camille le laissa faire et se laissa couler dans le corps de Théo, dans ce corps qui aimait être embrassé longtemps, qui aimait la pression, la salive, le souffle. Quand il se retira, elle avait les yeux fermés et les mains ouvertes.
— Encore, dit-elle.
Il l'embrassa encore. Plus bas. Il descendit le long du cou, de la clavicule, du torse, et prit un téton dans sa bouche et le suça longuement, comme un bonbon, sans se presser. Camille sentit le plaisir se répandre par nappes, sans urgence, jusqu'au bout de ses doigts et de ses orteils.
— Tu sens ? dit-il contre sa peau.
— Oui.
— Tu sens comme c'est différent quand on se dépêche pas ?
— Oui.
Il continua. Il prit l'autre téton, puis le ventre, puis l'intérieur des cuisses, et il mordilla. Camille ne bougeait presque plus. Elle avait les mains dans les cheveux blonds de Théo et elle se laissait faire, avec une passivité qui n'était plus de la paresse mais une sorte d'abandon complet.
— Prends-moi, dit-elle.
Il remonta. Il la couvrit, la bite contre la chatte, et il la regarda.
— T'as les yeux ouverts, dit-elle.
— Je peux les fermer.
— Non. C'est bon.
Il entra lentement, jusqu'au fond, et s'arrêta.
— Bouge pas, dit Camille. Bouge pas. Reste là.
Ils restèrent là, joints, à respirer ensemble. La bite pulsait à l'intérieur d'elle, et chaque pulsation était une petite vague. Théo avait la bouche contre son oreille, il haletait doucement, il avait du mal à tenir.
— Ça va ? souffla-t-elle.
— C'est dur de pas bouger.
— Je sais. Encore dix secondes.
Il compta tout haut, la voix cassée. À trois, elle fit rouler ses hanches et il gémit de soulagement. Puis il bougea, et cette fois ce ne fut pas pour prouver, ni pour apprendre. Ce fut pour se remplir l'un de l'autre. Des poussées longues, profondes, avec un rythme régulier et patient qui les berçait tous les deux. Camille sentait chaque centimètre, chaque retrait, chaque retour, et le plaisir montait sans à-coups, comme une marée.
— Théo, dit-elle.
— Oui.
— Je t'aime.
Il eut un hoquet et faillit s'arrêter.
— Je t'aime aussi. Putain, je t'aime aussi.
Il l'embrassa en continuant de la pénétrer, et elle enroula ses jambes autour de lui, et ils restèrent collés bouche à bouche, avalant les gémissements de l'autre, jusqu'à ce que la marée devienne une vague.
— Encore un peu, dit Camille. Encore un peu. Je suis presque.
Il tint. Il tint pour elle, il serra les dents, il accéléra juste assez.
— Maintenant, dit-elle.
Et ils jouirent. Ce fut différent de tout le reste. Ça leur tomba dessus en même temps, une décharge qui partit du bas-ventre et remonta jusqu'à la nuque, qui leur coupa le souffle, qui les fit crier dans la bouche l'un de l'autre. Camille sentit la chatte se contracter autour de la bite et la bite éclater au fond de la chatte, et les deux plaisirs se répondirent, s'amplifièrent, se nourrirent. Elle jouissait de jouir et de le faire jouir, et lui aussi, et ça durait, ça durait, ça refusait de s'arrêter. Puis le monde devint blanc.
Camille ouvrit les yeux. Elle était sur le dos, et le plafond avait des fissures qu'elle connaissait : la grande qui partait de la lampe et allait vers la fenêtre, celle qu'elle avait essayé de cacher avec une affiche. Elle leva une main. Une petite main, aux ongles rongés, avec un bracelet de perles. Elle se palpa la poitrine. Deux seins. Les siens.
— Oh, dit-elle.
À côté d'elle, Théo se redressait, les cheveux bruns en pagaille, les épaules larges, la cicatrice en croissant sur la main gauche.
— On est revenus comme avant, dit-il.
— On est revenus.
Il la regarda, puis regarda ses propres mains, et un sourire lent lui monta au visage.
— C'est con, dit-il, mais mon corps me manquait.
— Le mien aussi.
Ils restèrent assis, un peu sonnés. Le soleil était levé pour de bon, l'appartement baignait dans une lumière grise et jaune, et en bas la boulangerie commençait à faire du bruit.
— On retourne à la cahute ? demanda Théo.
— Plus tard.
— On leur dit quoi ?
— Qu'on a critiqué la confiture.
Il rit. Elle rit. Ils retombèrent sur l'oreiller, épuisés, et il la prit dans ses bras, et elle posa la joue sur sa poitrine à lui, la vraie, la sienne, celle qui sentait Théo, celle qui avait le bon grain de peau.
— Il faut quand même qu'on y aille, dit-il.
— Pourquoi ?
— Pour savoir si c'est définitif. Et si ça se reproduit.
Camille réfléchit.
— Et pour acheter de la confiture, dit-elle.
Ils y allèrent le dimanche après-midi, en voiture, avec trois euros. La cahute était là, la table était là, et Mme Véraud était là, sur son tabouret, les mains croisées sur les genoux, comme si elle n'avait pas bougé depuis deux jours.
— Ah, dit-elle en les voyant. Vous revoilà.
— Bonjour, madame, dit Camille.
— Bonjour.
Théo posa les trois euros sur la table.
— On voudrait de la confiture.
Mme Véraud eut un petit sourire sec, le premier qu'elle leur accordait.
— Quelle sorte ?
— Celle que vous voulez, dit Camille. On fait confiance.
La vieille les regarda longuement, puis se pencha sous la table et sortit un pot. Étiquette manuscrite, pommes et gingembre.
— Trois euros, dit-elle.
Camille paya. Elle prit le pot, le cala sous son bras.
— Madame ?
— Mm.
— Ça peut nous arriver encore ?
Mme Véraud haussa les épaules.
— Si vous buvez, oui. La fiole, c'est la fiole. Mais vous êtes plus les mêmes, maintenant. Vous savez ce que c'est, d'être l'autre.
— On a jusqu'à l'aube à chaque fois ? demanda Théo.
— Ça dépend de la fiole.
— Et si on n'y arrive pas ?
La vieille les dévisagea, l'un puis l'autre, et son sourire s'élargit.
— Alors vous recommencerez.
Ils repartirent avec la confiture. Sur le chemin du retour, Camille la posa sur ses genoux et lut l'étiquette à voix haute.
« Pommes-gingembre. À consommer dans les six mois. Ne pas boire avant d'avoir mangé. »
Théo éclata de rire.
— T'as entendu ? « Ne pas boire avant d'avoir mangé. »
— C'est peut-être un avertissement.
— C'est peut-être une invitation.
Camille ouvrit le pot, y trempa le doigt, le suça.
— Pomme-gingembre, dit-elle. Avec une pointe.
— Une pointe de quoi ?
— De sorcière, sûrement.
Ils rentrèrent à l'appartement, mangèrent des tartines entières sans dire un mot, et passèrent la soirée à se regarder d'un air de conspirateurs. Le pot était encore à moitié plein quand ils se couchèrent.
— On le finit ? demanda Théo.
— On le finit.
Ils le finirent.
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