Aphrodite 3.0
Chapitre 1
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✦ Louist Aphrodite 3.0 XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Hétéro Orientation principale dans ce chapitre

Aphrodite 3.0 — Chapitre 1

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Louist
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Aphrodite 3.0

Chapitre 1

Seule.
Je me sens seule.
Des mois que je n'ai pas eu une aventure, et plus d'un an que mon histoire d'amour a pris fin.
Il m'a fallu le temps de digérer cette rupture.
Avec Dim, nous étions restés ensemble dix ans, première relation « sérieuse » après les béguins qui avaient émaillé nos études. Nous nous connaissions d'ailleurs depuis le début de ces études liées au monde de l'édition.
Première relation un tant soit peu adulte, réfléchie. Nous avions pensé que ce serait pour la vie... ou un bon morceau tout du moins. Beaucoup d'amour, des projets... et l'ennui. Nous avions expérimenté nos corps, sans trop de tabous, mais sans trop de fièvre, enfants de l'air du temps, nous devant d'oser, sans véritablement mettre du sens ou de l'envie sur nos actes.
Le constat avait été sans appel. On s'adorait, on était complices, mais... on ne s'aimait plus, on ne se voyait plus.
Nous avons rompu en amis, et nous voyons régulièrement.
Dimitri vit sa vie, et profite. Il me raconte beaucoup de choses, et je n'en éprouve nulle jalousie, signe qui ne trompe pas quant à la pérennité de notre histoire.
Je ne cherche pas spécialement l'amour, mais ses histoires me frustrent. De plus en plus, mon corps a faim de sensations.
Je bosse beaucoup, et ne remarque pas forcément les occasions autour de moi, et lorsque c'est le cas, rien qui m'intéresse.
Le monde de l'édition est un petit microcosme aussi bavard qu'un poulailler un jour de foire agricole, et je n'ai pas envie que mes plans cul fassent le tour de Paris à la vitesse d'un tweet ou d'un texto.
Quand je lui ai fait part de mes frustrations, Dim s'est proposé comme sexfriend, ce que j'ai refusé tout net :
— Mauvais plan, chaud lapin... et si nos sentiments se réveillent, mais pas en même temps ? Si l'un de nous rencontre quelqu'un et que l'autre le vit mal ? Et puis... on se connaît déjà au pieu... remballe ton zizi joli, toutes les plus belles filles de la capitale n'attendent plus que toi !
— Comme tu voudras, m'a répondu Dimitri avec un petit sourire déçu. Mais j'ai toujours envie de toi quand je te regarde...
— Sers-toi un autre verre, et raconte-moi des choses drôles, pour changer ! ai-je botté en touche.
Et donc me voilà.
Incapable de savoir si je saurai plaire, et adhérer aux codes actuels de la séduction.
Emplie d'envies de sexe, de désir, de peaux électriques, de contact, de mains et de bouches qui se rencontrent. J'ai envie de vibrer, de sentir mon corps jouir.
J'aime bien ma vie : un boulot passionnant -et chronophage !-, des amis précieux, une famille aimante. Un luxe inouï, je le réalise.
Ce qui me manque : de l'excitation, du peps, de la surprise.
Sauf que je ne sais pas draguer. J'ai de l'humour, parfois un peu trop caustique, et un sens indéfectible de l'amitié. Ma vie intellectuelle et intérieure me comble, mais je suis une handicapée de la séduction, du regard qui tue, du geste qui fait mouche. Jusqu'ici, dans mes histoires, les choses sont faites naturellement, lentement, et cela m'a convenu.
À l'idée de chercher un partenaire de jeu, je suis paniquée, et redoute -avec un agacement féministe contre moi-même- ce que l'on pourrait penser de moi. Toujours ce même cliché du Don Juan héros logique versus la femelle en chaleur, vraie salope d'oser afficher les mêmes désirs.
Je fais quoi ? Par où commencer ?
— Slt, tu es chaude ?
— Bonsoir, belle inconnue...
— G1GROSSTEUBSURSNAP.
— Asv ?
— Hello, qui es-tu ?
— Bonjour, est-ce que tu veux discuter avec moi ? Ton profil me plaît bien.
L'interface de mon PC clignote comme un sapin de Noël sous ecstasy.
Je suis sur un site de rencontres bien connu, et je ne sais pas par quel bout le prendre -sans jeu de mots.
Forcément, recherchant une aventure et de l'anonymat, l'option web m'est venue à l'esprit.
Il y a quelques années, je suis déjà allée faire un tour sur ce genre de site, comme presque tout le monde, par curiosité, envie de voir si je pouvais encore séduire. J'avais échangé quelques conversations avec des inconnus plutôt charmants et pas trop cons, mais m'étais carapatée bien vite, ne voulant pas leur laisser miroiter des choses alors que je n'étais là qu'en touriste, et que je ne cherchais pas à tromper Dim.
Le nombre de messages et de messieurs pressés m'avait déjà effarée à l'époque, j'avais eu l'impression que la technologie rigolait dans un coin en me regardant me dépatouiller avec le fonctionnement du site.
Et j'avais été un peu brusquée par l'urgence de la plupart des échanges. Non pas critique, mais mon tempérament cérébral et très branché par les longues et douces approches avait été rebuté par l'aspect supermarché de la chose.
Ça recommence aujourd'hui. Pourtant, Sofia, une de mes meilleures amies, a trouvé son mec comme ça. Ils se marient l'année prochaine, et elle est enceinte.
Alors je me morigène, après tout je ne recherche ni bague au doigt ni polichinelle dans le tiroir.
Ça ne doit pas être si compliqué, merde !
J'ai l'impression que la terre entière se cherche, se chauffe, vit des trucs torrides, et que moi je suis comme une bonne sœur forcée du sexe virtuel -et plus si affinités...
Le temps que je regarde un profil lié à une alerte, trois autres se déclenchent... cela perturbe mon côté perfectionniste. Pour trouver, il faut zapper et peut-être passer à côté... cela me hérisse le poil.
Allons bon ! Je ne suis qu'un pseudo, et nul ne saura que je l'ai envoyé dans les tréfonds de mon amnésie en fibre optique...
Il me faut me décider : soit j'essaie, soit je me déconnecte.
J'essaie.
Un message sympa parmi d'autres :
— Bonsoir, je m'appelle Aristide, pour de vrai, et j'aime ce que tu dis de toi. Moi non plus, je ne suis pas sûr d'être au bon endroit, et je suis un peu paumé...
Je vais sur son profil. Deux photos, en vacances, semble-t-il, plage et montagne. Un mec pas trop mal, assez commun, ni effrayant ni Vigo Mortensen. Brun, pour les yeux, difficile à dire, il a l'air plutôt grand, et je ne distingue ni bosse dans le dos ni jambe de bois.
C'est parti.
— Bonsoir Aristide (il y a pire que porter le nom d'un peintre antique !), je m'appelle Victoria -pour de vrai ? Pour de vrai !- et j'allais me déconnecter... mais ton bonsoir m'a plu.
...
— Je vois que tu es nouvelle sur le site ? Moi aussi (mouais, sous ce pseudo...). Tu es sur la région parisienne, je vois ? Moi aussi. Qu'est-ce qui t'amène en ces contrées de débauche ?
Je décide d'être cash.
— Nouveau ? Tout comme moi, qui me dit que tu l'es vraiment ? Et ce qui m'amène ? Je te trouve bien curieux bien vite.
...
— Effectivement, je pourrais être un vétéran de la drague virtuelle. Ce n'est pas le cas. Libre à toi de me croire ou pas. Et finalement, tout dépend de ce que tu cherches. Est-ce si important ? Sur ton profil, tu indiques "pour le fun"/"sans engagements". Et savoir ce qui t'amène m'intéresse. Sinon je perds mon temps et toi le tien, non ?
Son smiley temporise la petite volée de bois vert que je viens de ramasser. Il a raison. Je suis sur un site de rencontres célèbre pour être, si on le souhaite, un baisodrome inépuisable. Et mon profil est moins hypocrite que mes paroles. J'apprécie aussi le fait qu'il soit cash lui aussi et ne joue pas à la carpette onctueuse dans l'espoir de me mettre dans son lit.
— OK, 1 point pour toi. Pour faire bref, je suis célibataire depuis plus d'un an après une longue relation "classique" terminée sans heurts. J'ai 35 ans, une vie sympa, mais en manque de sensations. Et toi ?
...
— J'ai 34 ans, divorcé. Je cherche une femme avec qui échanger, rire et évidemment plus si on se plaît. Mais rien de plus, car contrairement à toi, mon mariage ne s'est pas terminé "sans heurts"... Immunisé, on va dire...
— Et tu aimes quoi dans la vie ? Qu'est-ce qui te fait sourire ? T'énerve ? C'est quoi ton type de nana ?
Nous papotons comme ça pendant plus d'une heure. Il aime l'absurde, comme moi, le ciné, il s'exprime parfaitement. Les bouquins ne le branchent pas et il bosse dans une banque -aie... moins mon truc, mais il aurait été suspect de tomber sur LA perle rare en trois clics.
Question physique, il est open (il me fait rire quand il me demande juste si j'ai toutes mes dents et du déodorant), même s'il ne cache pas apprécier les seins... voluptueux. Oups, les miens sont "normaux", ce que je lui avoue.
— Je devrais pouvoir m'en débrouiller, je suis bon prince :-p !
— lol... Quelle mansuétude... peut-être devrais-je proposer leurs services à un autre ?
— Coquine... non non, tu as éveillé ma curiosité scientifique... je vais devoir me livrer à quelques expérimentations.
Je réalise qu'il est une heure du matin. Merde, je rencontre un auteur caractériel chez lui en début de matinée. Je vais être déglinguée... je le lui dis.
— Tu m'abandonnes pour un autre homme ? Si vite ?
— Il y a sûrement d'autres princesses à forte poitrine sur le site qui sauront te consoler. Il faut vraiment que j'aille au lit !
— Mouais... sans moi en plus. :-(Sérieusement, j'ai adoré parler avec toi, Queen Victoria... dispo demain soir ? Même heure ?
— Ça marche. Dors bien, moi aussi j'ai apprécié notre discussion. Biz.
— Bisous, il me tarde...
Et voilà, j'ai discuté avec un mec. Drôle, qui me plaît et me fait rire. Reste à voir la suite, et si on se plairait physiquement, ce qui est quand même LE cœur du schmilblick...
Je me brosse les dents et me nettoie le visage, et m'écroule entre les draps, le sourire aux lèvres.
— Mais dites-lui de trouver ces putains de pneus, bordel ! Vous êtes un garage, ou une chocolaterie ??? J'ai besoin de ma voiture cet après-midi et je vous laisse bien assez de fric !
Je suis plantée au milieu d'un vaste salon à la déco hétéroclite, mais soignée, dans lequel j'ai été introduite par un ado mal peigné qui a disparu.
Des meubles en bois sombres côtoient des masques ethniques, un secrétaire anglais fait face à une table très design rouge vif -un bon point pour lui. Des plantes, de profonds canapés, des fauteuils club sûrement hors de prix.
Des livres, partout, sur des étagères, empilés à la va-vite sur le sol, posés sur les guéridons... un deuxième bon point, mais j'ai une pensée compatissante pour la femme de ménage... et au bout du salon, une immense baie vitrée ouvrant sur un jardin qui offre une perspective superbe sur la vallée de la Bièvre.
Je viens de me fader une heure de bouchons, la tête encore bien dans le fondement pour cause de nuit trop courte, afin de rencontrer Stan B., auteur phare de la maison d'édition pour laquelle je travaille.
Habituellement, je ne vois pas les écrivains, sauf pour un ou deux gueuletons sélects par an où tout le monde se passe la brosse à reluire, et où je traîne Dim pour profiter en bonne compagnie du champagne à l'œil.
Je chapeaute les correcteurs et travaille les coupes de textes, la stylistique et les références littéraires, tout en filant un coup de main au catalogue de publications en ligne. Un job un peu touche-à-tout que j'adore.
L'aspect relations aux auteurs, je le délègue avec bonheur à Mona, la fille du patron. C'est elle le messager sur qui personne n'ose tirer.
La cinquantaine, fumeuse invétérée, d'une culture complexante et impertinente comme j'aimerais l'être à son âge, Mona ne s'appelle pas Mona, mais Monique.
Comme elle me l'a dit une fois alors que nous partagions une clope en pleine nuit dans un rush prépublication :
— Non, mais franchement ! Me donner un prénom de shampouineuse de province et s'attendre à du raffinement et du doigté... M'en fous que ce soit le prénom de ma grand-mère... elle avait quasiment les mains dans le cul des vaches !
Je l'avais adorée dans un éclat de rire, l'avait surnommée MonaQ, ce que j'étais la seule à pouvoir faire, et elle savait pouvoir compter sur moi.
Ce qu'elle ne s'était pas privée de faire en la circonstance.
— Victoria, mon petit cœur, j'en peux plus de Stan... il ne veut pas entendre raison... Ce qu'il a écrit n'est pas vilain, mais y a de la redite, et il reste réfractaire à mes conseils. Pour parler franchement, il m'a envoyée péter comme une malpropre en menaçant de signer chez G***... Fut un temps où il était moins rétif, le bougre... bon c'est vrai qu'il avait vu ma culotte..."
J'avais ri, et lui avais répondu :
— Mona, sérieusement, j'ai du taf par-dessus la tête... je ne rencontre PAS les auteurs... j'adore les gens, pas les cinglés...
— Oui, mais tu saurais lui mettre élégamment le nez dans son caca ! Tu connais son manuscrit sur le bout des doigts, et tu lui apporteras de la fraîcheur... il adore les blondes...
— Non, mais tu te rends compte de ce que tu es en train de me dire, MonaQ !" J'avais insisté sur le "Q". "Tu tiens une maison d'édition, pas un lupanar ! Si tu m'as embauchée pour mon cul, je veux une prime de risque !
— Ma belle, je compte sur ton talent relationnel, je ne te demande pas d'écarter les cuisses ! Quoiqu'il soit un très bon coup, cet enfoiré...
J'avais levé les yeux au ciel, et dit oui, évidemment. En négociant des jours de congé en sus. Blonde, mais pas que.
Et me voilà chez Stan le rebelle, ayant potassé ses œuvres, dont j'apprécie la qualité littéraire.
Sans être sous le feu des projecteurs, il a sa petite notoriété, pour ses prises de position "politically incorrect", ses empoignades avec les cercles autorisés, son côté impossible à enfermer dans une case. En Inde, les castes s'arracheraient les cheveux pour le ranger dans un tiroir social.
Il écrit divinement bien, se jouant des clichés, tour à tour terriblement humain puis d'un cynisme à la Wall Street, mais l'œil affûté de Mona à vu juste : il y a de la redondance stylistique, métaphorique, et si le propos est intéressant, il n'est pas dénué de faiblesses.
Bref, il peut faire bien mieux que ça.
Encore faudrait-il pouvoir le lui dire.
Toujours debout, je l'entends tempêter dans le jardin. Je ne sais pas ce qu'il compte faire de sa bagnole, lui qui a pris une position pro-Mélenchonnisto-environneme​ntale lors des dernières élections, mais pour l'instant je perds mon temps.
Il rentre dans le salon, ça y est, il a raccroché.
Je sais qu'il a 44 ans, qu'il est divorcé et qu'il mène une vie plutôt tranquille, quoique les racontars du Tout-Paris lui prêtent un certain nombre de conquêtes.
Il est grand, les traits burinés, mal peigné (c'est le hair-code de la maison, on dirait). Il a les yeux gris.
— Vous êtes qui, vous ?
— Votre rendez-vous de 8h30, dis-je en consultant ma montre. Il est 9h15.
— Ah, le factotum de Mona... putain, j'ai pas que ça à faire...
— Le factotum a également autre chose à faire que brosser dans le sens du poil un écrivain qui pourrait écrire bien mieux s'il se sortait les doigts de quelque part... Et je n'ai pas signé pour me faire malmener si tôt le matin par un malotru qui ne m'a même pas offert un café !
Stan, qui passait sa main dans ses cheveux bruns mâtinés de gris d'un air irrité, s'arrête et me regarde. Il me dévisage, comme si je prenais enfin consistance sous ses yeux. Pour l'heure, c'est un sale con, mais un sale con diablement séduisant. Il se marre.
— OK pour un café. Et après vous pourrez me vendre la came de Mona.
Je le suis dans sa cuisine, une vaste pièce plutôt rustique -une grande table en chêne, deux bancs massifs, des placards, et des plantes, des bouquins, toujours.
Nous nous attablons face à face, je sors mes dossiers.
L'ado mal peigné passé en coup de vent.
— Salut Papa, à ce soir.
— Salut bonhomme, tu bosses, hein ?
Il se tourne vers moi.
— Allez-y, faites-moi rêver... c'est quoi votre nom ?
— C'est "tu bosses, hein ?"
Je le provoque un peu.
Suis-je allée trop loin ?
Stan boit une gorgée de café -excellent au demeurant... je ne sais pas où il se fournit, mais ça a du bon, d'être un auteur à succès.
Un rictus barre son visage.
— Vous allez vous y mettre aussi... madame... mademoiselle...? Sérieusement, dites-moi votre nom, ce n'est pas du jeu, vous connaissez le mien.
— C'est la rançon de la gloire", lui souris-je. "Un factotum de l'ombre n'a pas de nom... juste un cerveau et un stylo pour aider au succès du prochain opus.
Je m'appelle Victoria S., et je gère l'équipe des correcteurs, l'interface entre Mona et des pénibles dans votre genre, et je mets mon grain de sel dans les publications en ligne. D'ailleurs j'aurais peut-être une suggestion à ce sujet."
Je lui tends la main :
— On reprend les choses dans l'ordre ? Enchantée, Monsieur B., j'aime beaucoup ce que vous écrivez.
Il rit et me serre la main d'une poigne franche.
Sa peau est fraîche, un peu rugueuse, et un frisson me parcourt. "La vache, je serre la main de Stan B., un écrivain que j'adore... ouais c'est ça, Vic, à d'autres, il te fait de l'effet, hein..."
— Ravi de vous rencontrer, Victoria... Moins coincée que l'illustre reine éponyme ? Au fait, Madame ? Mademoiselle ? Cela dit, je m'en fous...
— J'ai eu peur de vos bonnes manières... vous me rassurez à ne pas rester bien élevé trop longtemps ! Bon, trêve de joute verbale à deux sous, j'ai fait l'effort de sortir de mon lit aux aurores et de me taper une heure d'embouteillages pour vous, donc vous allez m'écouter. Après, vous en faites ce que vous voulez, de toute façon, ce n'est pas mon job, au départ, de venir vous pousser au cul.
Il se trouve que j'adore réellement votre œuvre. Vous êtes l'un des meilleurs écrivains des cinquante dernières années, selon moi. Vous avez su renouer avec un réel souffle romanesque sans rien concéder sur l'exigence formelle. Votre style est reconnaissable et inimitable entre tous. Vous êtes l'un des rares à pratiquer une fiction empreinte de réalisme, de conscience sociale, d'irrévérence...
— Mis à part la fin, vous me traitez de Ken Follett, pour résumer ?
— Pfff... espèce de gauchiste snob... j'aime beaucoup Ken Follett ! Et pour me dire cela, c'est que vous l'avez lu... Vous seriez un mélange de Follett, de Dumas, de Beigbeder, de Polac, avec une pointe de Kerouac, et un soupçon indéfinissable de vous-même dans vos meilleurs jours... donc pas aujourd'hui, visiblement. Et Follett, il a le mérite de se renouveler, lui.
— Ouch ! Dînez avec moi.
J'ouvre mes dossiers.
J'étale mes notes sur la vaste table en me demandant si allongée, je serais à la bonne hauteur pour qu'il... hormones : vos gueules !
— Monsieur B., j'ai recensé un certain nombre de passages qui ressemblent à des morceaux choisis de vos ouvrages précédents. Je ne dis pas que c'est mal écrit, bien au contraire. Je dis juste que vous l'avez déjà écrit.
Je sais bien que la littérature est une éternelle redite sur des génies des temps premiers, qui ont brodé sur dix mille thèmes fondateurs. Tour de Babel, bla-bla-bla... mais putain, créez une redite de quelqu'un d'autre !
Et pendant une demi-heure, je pointe, preuves à l'appui, un certain nombre de faiblesses de son dernier manuscrit. Facilités de style, propos non développés. Parfums de copiés-collés de lui-même... J'ai l'impression d'être la prof de français tête à claques et lèse-majestueuse de Victor Hugo.
Il gronde, tape sur la table, se justifie, envoie des notes voler au sol.
Il finit par exploser :
— Mais vous êtes qui, pour me donner des leçons ??? Une pétasse pas fichue d'écrire son propre bouquin qui vient faire chier quelqu'un qui s'y colle ??? Et qui vous dit que ces "redites" ne sont pas juste mon style, ma continuité ? Qui vous dit que je ne m'arrache pas les cheveux sur ma copie ?
— La postérité jugera, grand homme. Sachez que j'écris, pour moi-même. Et que c'est une amoureuse de votre œuvre qui vous affirme que vous pouvez faire mieux ! La lectrice en moi ne demande que ça ! Publié en l'état, et oubliez ma profession, ma critique de fan lambda serait mitigée... Du Stan B. Pas du grand Stan B.
— Vous écrivez ? Je pourrais voir ? Histoire de vous lyncher...
— OK, dès que vous aurez fini de jouer à pipi-caca-c'est pas moi-c'est elle, on discute sérieusement ? Je ne publie pas, moi. Respectez-vous, et respectez vos lecteurs. Je vous abandonne, je vais fumer une cigarette, j'ai eu ma dose d'écrivain incompris pour l'instant.
Je le laisse fulminant sur son banc, et me rends dans son jardin. J'allume ma cigarette et me promène.
Il fait un temps magnifique, le mois de mai fait de la réclame.
Le jardin est superbe, brouillon et étudié à la fois, à l'image de son irascible et insupportable propriétaire.
Des buissons, une mare avec de vrais poissons, un coin d'arbres fruitiers aux cerisiers explosant de fleurs et aux pêchers et pommiers prometteurs,
Un potager où se mélangent plants de tomates, de haricots, herbes aromatiques et d'autres pousses non identifiées. Je cueille une feuille de basilic, l'effrite et la respire en poursuivant mon exploration.
Une terrasse en bois, de vieux meubles de jardin habillés de coussins bariolés, un barbecue, un jeu de fléchettes. Je m'affale dans un canapé vert-de-gris recouvert d'une garniture wax aux tons passés.
Ce mec est impossible. D'une mauvaise foi à toute épreuve, colérique, tour à tour imbu de lui-même et terriblement fragile.
— Hé, ma belle, tu es en train de décrire le cocktail miracle pour faire fondre les filles et tomber les culottes...
Mes hormones, le retour.
Peu importe, il s'agit de taf, là. S'il ne veut rien entendre, MonaQ ne pourra pas m'en vouloir. Mais je me mets à sa place, ça ne doit pas être facile d'être attendu au tournant, de vouloir exprimer des choses de façon viscérale en sachant que quoi qu'on écrive, on se fera tomber dessus, de toute façon.
J'écrase ma clope dans la terre, et me tourne pour chercher où déposer mon mégot.
Je le découvre derrière moi, une cigarette à la main, lui aussi. Il exhale une volute de fumée, prend une nouvelle taffe, et me regarde :
— Je vous présente mes excuses pour ma rudesse. Croyez bien que j'essaie de faire du mieux que je peux... Du mieux que je peux...ça veut dire quoi de toute façon ?
— Je peux vous aiguiller sur quelques passages à retravailler. Après, c'est vous la plume, et c'est tant mieux. Vous voulez bien essayer ?
Je lui souris.
— Avec vous... pourquoi pas ? Dînez avec moi.
— Pour bosser ?
— Pour faire un peu connaissance. Je ne vais pas vous bouffer !
— OK, Gargantua. Quand ?
— Laissez-moi votre numéro, je vous appellerai ou vous laisserai un texto, vous me direz si cela vous convient.
Nous rentrons. J'écris mon numéro sur l'une de mes notes de boulot.
— Je vous préviens, dis-je, je déteste les betteraves et le melon. Et faites vos devoirs, en attendant, comme votre fils.
Il sourit.
— À bientôt, Queen Victoria...
Mais qu'est-ce qu'ils ont tous ???
— Ari_I_Am : Es-tu là, ô la plus belle des souveraines...?
...
— Ari_I_Am : Queen V, are you here ???
Ah oui, Aristide me cause.
— Vitebella : Hello, you, how was your day ?
OK, c'est pourri comme (re)prise de contact, surtout pour quelqu'un qui a donné des leçons de style à un quasi-monument de la littérature française, mais mes batteries sont à plat.
Après mon entrevue haute en couleur avec Stan, j'avais repris la route pour rejoindre mon bureau dans Paris intra-muros. Une heure de cul à cul dans les effluves de monoxyde de carbone pour récompense. Même Depeche Mode poussé à fond dans l'habitacle n'avait eu pas eu raison ni de mon impatience, ni de mon émoi incrédule.
Ensuite, j'avais enchaîné sur dix mille corrections et dossiers jusqu'à dix-neuf heures sans voir le jour, à l'exception d'une pause clope intéressée offerte par MonaQ.
— Alors, tu as vu le loup dans sa tanière, ma chérie ?
— Merci du cadeau, MonaQ, au rayon des torturés du bulbe il se pose là, ton ex...
— Mon ex, mon ex, comme tu y vas... du plaisir de circonstances... quand on bosse ensemble et qu'on se plaît, pourquoi ne pas joindre l'utile à l'agréable ?
Elle n'a pas tort. Et cela résonne tout particulièrement en moi. Attirance, accointances intellectuelles... feu d'artifice en vue ? Stan me plaît, je ne vais pas le nier, ses cheveux en bataille, sa voix grave qui me rappelle celle de Bono, ses traits marqués, ses yeux gris, son irrévérence, sa silhouette plutôt mince malgré les années et la vie de patachon, selon les tabloïds... Un contact, un sourire, et j'ai eu envie de finir au fond de son lit, toute nue et toute mouillée. Et j'ai cru percevoir clairement qu'il aurait bien fait de moi son quatre heures, et son minuit aussi...
Mais d'une part, il s'agit d'une relation de travail, d'autre part... je ne sais pas si je suis cohérente, mais... son manque de considération récurrent, ses éclats, sa vie passée, sa notoriété me bloquent.
— Punaise, Vic, on ne te demande pas de l'épouser ! crient mes hormones.
N'empêche. J'ai besoin d'un minimum de considération, de séduction... de santé mentale ? Et s'il se comportait de la même façon avec tout ce qui porte un jupon ? (Un jean, en l'occurrence, mais bref). Et s'il se comportait de la même façon avec qui s'oppose à lui ? Suis-je une épine dans son pied qu'il veut extirper et écrabouiller comme un cafard pour prouver qu'il a raison, ou ai-je réellement un intérêt sensuel pour lui ? Pouvoir ou désir ?
— Pffff... rêve ma pauvre... vu sa vie et son palmarès, c'est plié...
Ma raison versus mes hormones, qui couinent de révolte, mais n'ont pas d'arguments à opposer.
MonaQ reprend :
— Alors ? Il est décidé à réfléchir, l'animal ?
— Oui, plus ou moins... j'ai évoqué l'idée de l'aider à retravailler certains passages, et qu'il ait le dernier mot, pour sa fierté et le plaisir du lectorat...
— Et il a dit oui ?!?!? Pour retoucher son œuvre ?
— Eh bien, on doit en discuter lors d'un dîner.
— Hahahaha... Quel sagouin, quel filou... il essaie d'endormir le poisson en te faisant la cour...
— Mais qui te dit que je ne sais pas me défendre ? Qui te dit que mes arguments n'ont pas fait mouche ? Il me semble que c'est toi qui m'as envoyée au charbon...
— Oui oui... redescends de tes grands chevaux, je sais ce que tu vaux, mais méfie-toi de l'animal, ou passe à la casserole seulement après une nouvelle mouture du manuscrit...
Et elle se marre, la perfide... Je me demande si mes compétences professionnelles et son besoin d'avancer rapidement sur le "cas Stan B." sont les seules raisons qui l'ont poussée à me confier cette mission. Malgré sa gouaille et sa grande gueule parfois outrancière, nous sommes proches depuis plusieurs années, et je la sais empathique et subtile. Qu'a-t-elle perçu de ma solitude ?
— Pour l'instant, l'animal n'a pas donné de nouvelles, et je suis une grande fille...
— Je sais, je sais... ne le sois pas trop, quand même... et j'ai confiance en toi. Tes notes sur le manuscrit sont extrêmement pertinentes. Tu me feras lire ta prose un de ces quatre ?
— Qui sait ? Si tu es sage, peut-être ?
Elle avait ri, m'avait claqué un baiser sonore sur la joue, et j'étais retournée m'ensevelir sous mes notes et manuscrits en souffrance.
Et je suis maintenant vautrée devant l'écran de mon ordinateur portable, assise sur mon canapé, pieds croisés sur la table basse, un verre de Chablis à portée de main. La fatigue ne m'aide pas à réfléchir.
— Ari_I_Am : ma journée ? Pas trop mal... rien de passionnant... mais des collègues sympas...
— Vitebella : Des collègues sympas ? Et personne pour attiser ton intérêt ?
Me voilà à le propulser dans mes questionnements sur le mix travail/cul...
...
— Ari_I_Am : eh bien, disons que le pourcentage de testostérone est un peu élevé, lol, et que les quelques nanas que je côtoie sont soit mariées, soit pas mon genre, soit les deux...
— Vitebella : même pas une ? Et une nana mariée, n'est-ce pas le bon plan pour une relation sans engagements ?
...
...
...
Il ne répond pas. Ai-je dit une connerie ? Loin de moi l'idée de le pousser à faire commettre l'adultère à qui que ce soit, et il me semble que de façon tacite, on s'était accordés sur le fait de parler sans fards.
— Vitebella : Tu es toujours là ? Je t'ai choqué ?
...
— Ari_I_Am : Non, non... pourquoi tu n'es plus avec ton ex ?
Voilà qui est brutal comme changement de conversation. Et pour le coup, il est bien inquisiteur et cavalier. Je prends une gorgée de vin.
— Vitebella : pourquoi tu me poses cette question ? Tu recherches mon vice caché ? ;-)
...
— Ari_I_Am : Peut-être bien... alors ?
Non, mais, hé !
C'est quoi ces manières ?
J'ai eu bien assez d'un malotru pour la journée...
— Vitebella : Et toi ? Pourquoi ?
...
...
...
Ça y est, les abonnés absents, the come back...
Je ne parviens pas à comprendre son changement d'attitude. Il tchatche ailleurs ? Ça ne me dérangerait pas, mais qu'il me le dise, au moins. Ou alors, l'infidélité est un sujet sensible ? Il a morflé ? Pratiqué ?
Je suis trop nase pour jouer les psys... deuxième discussion et déjà de l'eau dans le gaz. Bravo.
Mon téléphone vibre sur la table basse.
Je l'attrape, un SMS d'un numéro inconnu :
— Bonsoir, Belle Reine des Emmerdeuses, êtes-vous libre demain soir ? 20h au Chat Qui Danse ? J'ai avancé sur ma copie, j'attends une bonne note... Stan.
Des frissons de la nuque au bas des reins... Je jette un œil sur l'écran de mon ordi : silence radio. Tant pis pour Ari...
Je pianote :
— Bonsoir, Auteur Insupportable, je serai là, avec mon stylo rouge. À demain. Victoria....
— Assorti à vos dessous ?
— Attention, je suis en train de contacter mon avocat pour harcèlement caractérisé... Stylo assorti à ma règle en bois pour les coups sur les doigts !...
— Mmm... une adepte du SM ? Je prévois ma cagoule ?
— Bonne nuit, Stan...
Je règle mon réveil et mets mon téléphone en mode avion.
Au moment où je me lève du canapé, une notification apparaît sur mon ordi.
— Ari_I_Am : Désolé, je ne n'étais pas très dispo, et je vais me coucher.
— Vitebella : Moi aussi, bonne nuit.
...
— Ari_I_Am : peut-être à demain soir ?
— Vitebella : pas dispo demain soir, je sors.
...
— Ari_I_Am : OK, @+
@+ ? @+ ???
C'est tout ?
Pauvre type...
Je ne réponds même pas.
Le Chat Qui Danse... Sixième arrondissement, Paris, France, troisième planète après le soleil.
Une véritable institution du monde littéraire contemporain situé près du Jardin du Luxembourg, un lieu improbable où se côtoient auteurs à la mode, touristes japonais, russes, espagnols, piliers de l'édition et de la critique, personnels des différentes enseignes du quartier, étudiants (un peu filles/fils à Papa sur les bords au vu des tarifs pratiqués), académiciens encanaillés, et autorités de l'écrit. Et quelques électrons plus ou moins libres, comme moi.
Il est 19h55. Je suis nerveuse, et ça m'énerve d'être nerveuse, donc je suis d'autant plus nerveuse... du coup j'ai envie de faire pipi.
Je jette un œil par la porte vitrée et les grandes baies dégagées, pas de trace de Stan. Hors de question d'arriver la première. S'il y en a bien un qui doit poireauter, c'est lui.
À l'intérieur, une faune bigarrée, qui jacasse, fait de grands gestes, prend des photos, lit et/ou prend des notes -ou fait semblant- d'un air inspiré.
J'y suis venue, il y a quelques mois, avec Sofia. C'est d'ailleurs à cette occasion qu'elle avait été contrainte de m'avouer son début de grossesse, après qu'éberluée, je l'aie entendue commander un Perrier pour faire écho à ma coupe de bulles prohibitive. Certaines choses se comprennent aussi simplement que ça.
Je gardais un souvenir doux-amer de cette soirée. Si j'avais à peu près digéré mon histoire avec Dim, et si j'avais été sincèrement ravie de la nouvelle, celle-ci m'avait renvoyée à ma solitude et au fait que je n'avais pas d'enfant. Je ne savais même pas si j'en voulais, mais le chemin de la procréation et même son mode d'application me semblaient à l'époque des plus compromis. Comme une porte qui se verrouillait doucement dans mon dos.
À côté de cela, nous avions passé un moment génial, comme à chaque fois que je voyais Sofia, à décrypter et critiquer comme deux vieilles commères de village les spécimens humains de notre environnement, à nous délecter des assiettes garnies de spécialités chaudes et froides qui mélangeaient allègrement tradition et audace culinaire et justifiaient presque leur prix. Sofia avait d'ailleurs craqué sur des lichettes de charcuterie et de fromage et trempé ses lèvres dans ma coupe : "c'est du plaisir à l'état pur... c'est ça que le bébé va sentir, non ?"
Je ne sais pas si la soirée qui s'annonce sera aussi agréable, et si je me suis fixé une ligne de conduite que ma raison serine à mes hormones, -travail, travail, travail... mais c'est lui qui t'a invitée, c'est lui qui doit dégainer la Visa, au diable la parité ! Pense à ton PEL...- je n'ai pas la naïveté de me voiler la face. Cet homme horripilant et incroyablement doué me plaît, et je ne suis pas totalement sereine quant à mes réactions potentielles.
— Vous comptez entrer, ou vous arrondissez vos fins de mois sur le trottoir ? Si c'est le cas, il faudra songer à porter une tenue plus adéquate.
Stan. Évidemment. Il est arrivé tandis que j'étais perdue dans mes pensées. Quant à ma tenue, c'est celle de la journée -jean slim noir, top fluide chauve-souris manches trois-quarts rouge, veste en cuir, boots noires... je me suis interdit de me changer. J'avoue un soupçon de parfum et un coup de brosse dans mes boucles syndicalistes.
— Vous êtes en retard. Bonsoir tout de même.
— Et vous, vous êtes dehors.
Il se précipite sur la porte, entre, et me lance un sourire narquois à travers la vitre.
Puis il m'ouvre la porte :
— J'étais à l'intérieur, je vous attendais ! Je vous en prie, Madame ? Mademoiselle...?
Ne pouvant m'empêcher de pouffer en secouant la tête, je le suis.
Le brouhaha perceptible de l'extérieur monte d'un bon paquet de décibels.
Un serveur entre deux âges et beau gosse, - ou chef de rang ? Maître d'hôtel ? Entremetteur ? Agent du FBI ?- impeccable en costume noir et chemise blanche s'empresse :
— Monsieur B., quel plaisir de vous revoir... nous vous avons réservé la table habituelle... Bonsoir Mademoiselle -Ah, au moins, lui, il a décidé !- Si vous voulez bien me suivre...
— Bonsoir, Nicolas, c'est parfait.
Nous serpentons au fil des guéridons de marbre, des têtes connues et anonymes, et je perçois quelques murmures et regards insistants.
Ledit Nicolas nous installe à une table près d'une baie vitrée, relativement tranquille, à côté de laquelle je remarque une étagère qui croule sous les ouvrages de toutes sortes.
Nous nous asseyons et Nicolas nous donne la carte.
— Désirez-vous un apéritif, Mademoiselle ? Comme d'habitude, pour vous, Monsieur B. ?
— Victoria, que désirez-vous boire ? Pour moi, oui, faites au mieux.
— Une coupe de champagne, s'il vous plaît, réponds-je avec un sourire.
Nicolas s'éclipse, Stan attaque :
— Du champagne ? Que diable ! Que fêtons-nous ?
— Votre copie revue et corrigée, j'imagine...
— Peut-être bien... mais avant, il faudra bien que vous répondiez.
— Posez une question, ça aidera.
— Madame, ou Mademoiselle ?
— Je croyais que vous vous en foutiez ! Et cela change quoi ?
— Je parie mon slip que c'est Mademoiselle.
— Je suis mariée depuis vingt ans et j'ai six enfants. Et un slip ?!? Quelle faute de goût !
Il rit, et promène un regard gourmand sur moi. Mon ventre se noue.
— Les grossesses vous ont épargnée !
— Mère porteuse vénézuélienne.
Il éclate de rire. Nicolas fait son apparition avec nos boissons. Le "Comme d'habitude" de Stan ressemble à un whisky glace.
— À quoi trinquons-nous ? demande-t-il en me fixant.
— À du grand Stan B. !
— Pourquoi pas... Déconnectez deux secondes, voulez-vous ?
Nos verres s'entrechoquent. Je bois une gorgée - mon Dieu, aussi délectable que dans mon souvenir... allez, une lampée de plus... Je me racle la gorge, et le regarde sérieusement, faisant taire l'élan reptilien qui me pousse à sauter sur lui pour vérifier s'il ose porter un slip. Qu'il ne garderait pas longtemps.
— Stan, nous sommes ici pour parler de votre travail, non ? Votre SMS lui-même en atteste.
— Tout doux, la Stakhanoviste du Livre... je n'ai pas dit le contraire... mais pour travailler efficacement, je dois être dans une relation de confiance. Est-ce trop vous demander ?
— Et peut-on savoir ce qu'est "une relation de confiance", pour vous ?
— Il me faut vous connaître un peu, avoir une idée de votre parcours...
S'intéresse-t-il vraiment à moi ? Est-ce une manœuvre de... séduction ? Prise de contrôle ? Je suis déjà fatiguée de réfléchir. Merci, Mona...
— Vous vous engagez réellement à prendre en considération mes remarques ?
— Je l'ai déjà fait... Vous en jugerez vous-même en lisant ma copie. Vous êtes douée, intelligente, et je veux savoir pourquoi.
— Vaste question ! Et laissez-moi me remettre des choses charmantes que vous venez de me dire... c'est tout nouveau pour moi !
Là, c'est moi qui badine à moitié. Je vide un bon tiers de ma flûte, il sirote son liquide ambré, et me voilà à lui exposer mon parcours, bibliovore de la première heure, excellente élève sans faire grand-chose d'autre que LIRE pendant des années, dégoûtée à vie des classes prépas, trouvant mon salut à l'université, pas si loin de ce Chat Qui Danse où nous sommes assis, et où le deuxième verre est déjà bien entamé.
— J'ai écrit une thèse de doctorat qui a plu à mon directeur, il m'a dirigée sur un DESS des métiers de l'édition, et voilà. J'ai bossé comme une esclave pour une première maison de "seconde zone", et lors d'un raout entre banquiers, éditeurs et auteurs, j'ai rencontré Mona.
— Je ne suis pas étonné que vous lui ayez plu... Si vous étiez comme ça à l'époque.
— J'étais plus jeune et timide, c'était il y a neuf ans, mais je végétais. J'ai osé lui dire que **** aurait pu produire mieux avant publication. Ça ne vous rappelle personne ? Ça passait ou ça cassait, mais ça l'a intéressée. Elle m'a demandé de passer la voir pour développer, et voilà.
— **** !!!! Vous êtes gonflée...
— Honnêtement, si vous avez lu " Les hommes en bleu", ça ne vous laisse pas un goût d'inachevé ?
Il a bu en m'observant, et cette fois-ci, je ne me suis sentie ni épine dans le pied ni bout de viande, mais considérée.
Il a ébauché un geste vers sa sacoche en cuir, quand une exclamation l'a interrompu.
— Stan !!! Ma vieille canaille !!!
Nous tournons la tête en même temps. Une femme de mon âge à peu près, très maquillée -nez refait, et botox au-dessus des yeux, j'en mettrais ma culotte au feu-, mais très belle, brune, bronzée, vêtue d'un ensemble tailleur-pantalon au tombé si parfait qu'il semble extra-terrestre, s'invite dans la conversation. Sa tête me dit quelque chose. Elle laisse courir sa main du bras de Stan jusqu'à sa cuisse et lui dépose un baiser au coin des lèvres.
Mes hormones lui décochent un regard meurtrier.
— Comment vas-tu ? Ça fait, quoi, un mois, deux mois, vilain...?
— Charlotte, bonsoir..." Stan lui sourit, et mes hormones le cadrent dans leur viseur aussi. " Comment va ta boutique ?"
Sa boutique, sa boutique...? Ça y est, je la remets, c'est la vice-présidente d'un groupe de presse coté en bourse, qui depuis quelques années taquine les auteurs confirmés, ou les talents prometteurs. Une concurrente directe de Mona. Elle est sublime, surdouée, et elle est là.
— Vous permettez, ma chère ?
Sans me laisser le temps de réagir, elle s'installe, tirant une chaise libre de la table qui jouxte la nôtre.
— Ma boutique n'attend que toi... Alors, ton dernier manuscrit ? Tu en es où ??? Je me souviens des ébauches dont tu m'as parlé l'été dernier...
Rire de gorge. En quelques mots, une inflexion de voix et une manière de se pencher vers lui, elle m'a fait comprendre qu'elle connaissait très très bien Stan, beaucoup mieux que moi, et elle n'aurait même pas eu besoin de me tourner à moitié le dos. Si elle avait été un mec, elle aurait été en train de pisser autour de la table, en arrosant mes chaussures.
Stan lui sourit toujours, et lui expose succinctement le propos de son dernier opus. Charlotte a l'air passionné, elle pose mille questions, pertinentes, ça me fait mal de l'admettre, Stan répond, inspiré, elle commande un verre, une planche de charcuterie.
Leur conversation dérive sur la sphère privée, connaissances, souvenirs communs. Elle a posé sa main sur son avant-bras, et triture sa manche du bout des doigts.
Je n'ai rien mangé. Il est 22h30.
Je me lève, Stan lève les yeux vers moi, pas Charlotte.
— Je vais y aller, Monsieur B. Si vous souhaitez poursuivre notre travail, contactez-moi à nos bureaux.
— Hum, très bien... Merci d'être venue, Victoria. Et ne vous donnez pas la peine de passer voir Nicolas, tout est sur la note.
Il ne manquerait plus que ça ! C'est ça, ravive les flammes avec cette connasse, et paie-moi deux verres pour te dédouaner.
Je sors de la brasserie, dans une colère noire, et je ne comprends pas bien ce qui vient de se passer. Je me sens rejetée, comme le pain un peu trop sec du croûton d'un sandwich qu'on essaie de mordre avant de lâcher l'affaire et de le laisser dans l'emballage.
Il est 21h, en mi casa.
Même canapé, même verre, même site.
— Victoria cherche un sexfriend sur le web, troisième !!! Dit comme ça, ça sonne mieux que "Martine à la plage". Pourtant, on doit avoir à peu près la même vie sexuelle.
Nouveautés dans le décor : je grignote des tomates cerises (le mois de mai a du bon !) et des chips au poulet rôti (le chimique/gras/salé a du bon !), et Jack Sparrow est langoureusement vautré sur un bout de ma cuisse. Jack, mon matou pur bâtard 12 ans d'âge.
J'ai guetté une connexion d'Ari, rien. Puis j'ai pesté : "tant pis pour lui !". Ouais, tant pis pour moi, aussi, quand même. J'ai dégagé son onglet de ma page. J'ai farfouillé, peu inspirée, expulsé manu militari toutes les demandes de dialogues. Tout me saoule. Tu croyais quoi, ma belle ? Qu'en un claquement de doigts, tu allais t'emboîter comme un Lego avec @jebaisecommeundieuetjefaispas​chier ? Euuuh... honnêtement, peut-être un peu. Caramba, raté.
Plus d'Ari, plus de Stan.
Pourtant, je ne suis pas con, et pas vilaine, je pense. Bon, ça, Ari ne peut pas le savoir, ce crétin. Mais Stan... qui me l'a si ouvertement fait comprendre... Ma confiance en moi a connu des jours plus fastes.
Dans la journée, MonaQ était venue aux nouvelles, évidemment.
— Alors, ma biquette, ce dîner ? Il a cédé ? Son pieu est confortable ?
Puis elle avait vu mon air maussade et agacé.
— Qu'est-ce qu'il y a ? Il bande mou ?
— Arrête deux secondes, OK ?
J'avais fermé la porte de mon bureau, et lui avait raconté mon piteux coup d'épée dans l'eau, passant sous silence mes émois hormonaux. De toute façon, elle n'était pas née de la dernière pluie, elle savait lire entre les lignes et connaissait l'animal...
Elle avait réfléchi, tapotant ses lèvres du doigt. Elle était terriblement sexy quand elle faisait ce geste qui soulignait sa bouche sensuelle. Je comprenais aisément qu'elle ait mis Stan dans son lit par le passé. D'ailleurs, je m'étais fait la réflexion qu'elle n'était pas sans rappeler Charlotte, une Charlotte plus mûre, certes, plus voluptueuse, mais ô combien plus authentique. Alors moi, la blondinette de service, un mètre soixante au garrot et le 90B timide, je pouvais aller me rhabiller. Ou plutôt, ne pas me déshabiller. Ou plutôt... enfin bref.
— Tout n'est pas perdu, tu sais... Choisir Charlotte, c'est choisir la facilité, elle le courtise depuis quelques années, et tout chiant qu'il soit -euphémisme-, Stan est fier comme un Gascon de Dumas. Titille son sens du défi.
— On parle de quoi, là ? D'écriture ?
— Mais oui, espèce d'obsédée !" avait-elle éclaté de rire. "Je compte sur toi pour qu'il ne passe pas à l'écurie adverse !... Cela dit, si le monsieur te plaît, malgré les mines de vierge outragée que tu m'opposes chaque fois que j'y fais allusion, mon discours se tient aussi... cette grognasse de Charlotte, il l'a déjà sautée..."
Et elle m'avait enjoint de ne pas abandonner la bataille, avec un petit sourire en coin.
J'avais réfléchi à la situation. Récupérer le coup sur le plan littéraire, pourquoi pas ? Pour le reste, j'étais moins optimiste que MonaQ, et m'interrogeait sur le bien-fondé d'entamer la moindre relation privée, même purement sexuelle, avec quelqu'un qui, malgré sa culture, son humour et son charme, semblait si caractériel, immature et irrespectueux. Sinon, je pouvais aussi bien me taper mon petit frère.
— jp27 : Coucou, envie de discuter ?
Waouh, pas fautes d'orthographe, pas de langage SMS, pas de proposition salace dès le troisième mot.
Allez, Victoria, laisse-lui une chance...
Vas-y, JP, fais-moi rêver... quelle garce je fais... je m'en fous.
— Vitebella : Bonsoir, jp, pourquoi pas ? Qui es-tu ? Que cherches-tu ?
...
— jp27 : hé, directe... j'aime bien... célibataire, 40 ans, envie de m'amuser... et toi, qui es-tu ?
Je vais sur son profil. Brun, ni laid, ni beau, difficile à discerner de toute façon, les photos sont minuscules, et à vrai dire, je ne recherche pas un Apollon. Juste pas un Quasimodo. Il s'est pris en photo devant une grosse voiture, genre BMW. Il recherche une "âme sensuelle pour vibrer et partager de bons moments"...
— Vitebella : j'ai 35 ans, suis célibataire aussi et recherche à peu près la même chose.
...
— jp27 : très intéressant...(trois tonnes de smileys qui vont du sourire à la langue pendante en passant par le petit diable)... tu es sur Paris ? Dispo ?
Euuuuh... Suis-je si conne de vouloir mettre un peu d'intellect sur le sexe ? Un minimum d'affinités ? Il ne sait même pas à quoi je ressemble, je pourrais être sa grand-mère, si ça se trouve... Bon c'est vrai que le côté "Moi Tarzan, toi Jane" peut avoir son charme, mais... Tarzan, il avait une BM ?
Je réfléchis à la formulation de ma réponse quand une nouvelle fenêtre de dialogue clignote. Ari. Je clique.
— Ari_I_Am : Salut, Queen V...
— Vitebella : Salut, lâcheur...
...
Autant être directe. Je ne suis pas d'humeur à finasser.
— Ari_I_Am : désolé pour avant-hier... fâchée ?
— Vitebella : eh bien... disons que je n'ai pas bien compris... et là, tu reviens vers moi parce que tu n'as rien d'autre à te mettre sous la dent ?
...
En parlant de dent, la mienne est peut-être un peu dure, mais c'est lui qui a fait le mort avant de m'expédier.
— Ari_I_Am : OK, celle-là, je n'ai l'ai pas volée... Je te présente mes excuses. Et j'ai vraiment envie d'apprendre à te connaître. J'ai essayé de tchatcher ailleurs, je ne te le cache pas, mais... il se trouve que je kiffe une certaine reine susceptible... Maintenant, on fait quoi ? On boude, ou on reprend sur de bonnes bases ?
Je souris en croquant une chips. Jack s'étire en harponnant de la griffe mon short de pyjama.
— Vitebella : à toi de me dire... Il se trouve que je « kiffe » un certain rustre mystérieux qui va devoir éclairer ma lanterne...;-)
...
— Ari_I_Am : Promis, je t'expliquerai... As-tu trouvé ton bonheur depuis la dernière fois ? Et ton entretien avec cet auteur ?
— Vitebella : si je suis en train de parler avec toi, tu te doutes bien que la pêche a été mauvaise... quant à cet auteur... nous sommes bien d'accord pour parler franchement ?
...
— Ari_I_Am : c'est le 1er article de notre nouvelle charte de communication ;-)
— Vitebella : parfait :-) Alors, disons que...
— jp27 : allo, ma belle ? Dispo ce soir ?
Ah merde, je l'avais oublié celui-là...
— Vitebella : désolée, non, je discute ailleurs, mais je te souhaite de trouver celle qui saura égayer ta soirée (for intérieur : et étrenner tes sièges en cuir, a priori). Biz.
Je ferme la fenêtre, et je narre à Ari mes péripéties avec Stan, dans leur version non expurgée, cette fois. Mon énervement professionnel, mais aussi mon attirance, sans cacher l'eau de boudin de la veille.
...
— Ari_I_Am : mais quel con ! Je devrais être jaloux, ce type a l'air de t'en faire baver dans tous les sens du terme...
— jp27 : tu ne sais pas ce que tu perds, ma douce... allez, laisse-moi une chance...
Punaise, mais il est dur de la feuille, ou quoi ?
— Vitebella : tu es adorable, mais non merci :-) Bonne soirée à toi.
Je réponds à Ari :
— Vitebella : c'est peut-être aussi bien comme ça, autant ne pas mélanger vie privée et boulot...
...
— jp27 : sale pute !!!
Hum...élégance, raffinement, je suis en train de passer à côté de l'homme de ma vie, semble-t-il...
Mon portable vibre. SMS.
Stan : « Chère Reine du Monde des Pages Griffonnées, me laisserez-vous rattraper le loupé d'hier soir lors d'un nouveau dîner ? »
Ça se bouscule au portillon, d'un seul coup... Je vais distribuer des tickets. Je ne lui réponds pas.
— Ari_I_Am : tu es toujours là ? Je ne peux que plussoyer ton choix d'éconduire l'Auteur Malpoli... tout benef' pour moi...;-)
— Vitebella : dis donc, tu ne vendrais pas un peu la peau de l'ours ? ;-)
...
Deuxième SMS :
— Je vous présente mes excuses. C'était un peu compliqué pour moi -sans blague, je vais lui tenir la main pendant qu'il chouine...-. Votre travail est impressionnant, j'aimerais vraiment en discuter. L'heure et le lieu que vous préférez. Promis, je serai sage.
— Ari_I_Am : tu me plais, et on a décidé de ne pas y aller par quatre chemins. Et je ne vais pas laisser un autre écrivain complexe et mystérieux torturer ta libido...
Je décide de répondre à Stan :
— Très bien, Monsieur B. Vous aurez tout le loisir de me présenter vos plus plates excuses demain soir, 20h, Taverne du Cap. Adresse sur TripAdvisor. Bonsoir....
— Je m'en réjouis d'avance... vous apportez le fouet ???
Je ne lui réponds pas.
En revanche, cher Ari...
— Vitebella : n'y allons donc pas par quatre chemins... Tu es libre demain soir ?
Peu importe l'issue de cette soirée, je suis ravie d'être là.
La Taverne du Cap, c'est l'une de mes Madeleines de Proust. Je n'en reviens pas qu'elle soit toujours là au vu des transformations fulgurantes que subit toute grande ville dans son paysage, surtout depuis une vingtaine d'années et dans le domaine de la restauration.
Dans cette ère de surconsommation, de zapping, de modes changeantes au rythme des buzz et de corners à thèmes (veggie/sans gluten/restos capsules/bars à quiches-crêpes-smoothies brocolis&chou-fleur), je savoure avec un bonheur non dissimulé ce plongeon dans mes souvenirs de fac de lettres dans le cinquième.
La Taverne du Cap, c'était notre QG de joyeux drilles sans-presque- le sou qui y dépensaient leurs maigres ressources en cafés, demis et sandwiches poulet/mayo maison divins... C'était là que nous séchions allègrement nos amphis, oubliions l'heure des derniers métros quitte à squatter façon camping chez les chanceux qui possédaient dans Paname une chambre de bonne ou des géniteurs bénéficiant de la loi des loyers bloqués, que nous célébrions la fin des partiels ou la bonne ou mauvaise fortune sentimentale des un (e)s et des autres...
La Taverne du Cap, c'est un tout petit lieu sombre et tamisé même à midi, perdu sur un retrait de trottoir, meublé de bancs et de chaises rudimentaires, les murs couverts de filets de pêche parsemés de coquillages, bois flotté et étoiles de mer, qui résonne à toute heure des échos nonchalants et saudade de Cesaria Evora.
C'est là que j'attends Stan. Il est 19h50, je suis venue en avance exprès. Maria, la patronne, m'a reconnue dans un plissement de sourcils d'un « ouh laaaaa, ma chère... mais ça fait bien longtemps ! Ils sont où, les autres ? ». J'ai ri et répondu : « Dans mes souvenirs... ». Elle m'a claqué la bise et offert un demi de Grim dans lequel j'ai trempé mes lèvres, flattée que malgré les années, Maria ait toujours vu en moi l'étudiante que j'avais été.
Je ne suis pas dégueu, cela dit, je crois. Le printemps doux, voire chaud qui caresse Paris m'a permis d'étrenner ma robe fétiche, noire à petits pois blancs, à encolure haute et sans manche, plutôt moulante et arrivant au-dessus du genou.
Je confesse m'être longtemps observée dans le miroir, à la fois dans l'espoir de faire baver Stan, et celui de plaire à Ari.
Sa matière élastique et confortable comme un pyjama convient à ma silhouette très -trop ?- féminine - hanches généreuses, taille fine, dos cambré. J'ai légèrement triché avec la nature en passant un soutien-gorge en dentelle noire « push-up » (saleté de Charlotte à gros nénés !). Maquillage léger sur mes yeux bleu clair, rouge vif sur mes lèvres et pendants d'oreilles assortis. Une paire de sandales à talons hauts, les cheveux bouclant légèrement laissés libres de vivre leur vie et un soupçon de Gaultier pour femme, et je suis partie au charbon.
Il va sans dire que, tout en me répétant qu'il s'agissait de travail/mise de points sur les « i » avec Stan Le Malotru / premier rendez-vous avec @Ari_I_Am Le Mystérieux, j'ai traqué le poil récalcitrant et hydraté la couenne...
Bref. J'attends Stan, dans un premier temps. Je bois une gorgée de bière et regarde l'heure sur mon téléphone. Il est 20h10. Stan se fait attendre, je ne suis pas étonnée. De toute façon, il a dû se douter que je serai à l'heure, voire en avance. C'est sa manière à lui de me marteler qui il est. Je m'en fiche, je suis bien. Et le peu de fébrilité qui m'assaille concerne bien plus Ari que lui.
Vais-je lui plaire ? Va-t-il me plaire ? Aurons-nous de visu la même aisance que via nos claviers interposés ? Qu'envisage-t-il pour ce soir ? Même s'il sait de quoi il retourne, il est en droit d'attendre... je ne sais quoi. Un frisson d'excitation et d'appréhension me traverse.
La porte s'ouvre en grinçant. C'est Stan. Punaise, qu'il est... beau ? Je ne sais pas. Charismatique, sensuel, diablement sexy ? Ça, je sais. Il porte un jean noir, une chemise aux manches retroussées bleu clair, sa sacoche en cuir et ses éternels cheveux de saut du lit.
Je me lève pour l'accueillir. Il fouille l'espace du regard, met quatre secondes à me repérer dans l'exiguïté du lieu, et esquisse un demi-sourire. Je sens presque physiquement ses yeux sur moi, de mon visage où il s'attarde sur mes lèvres pleines à mes jambes avantagées par les talons en détaillant au passage mes seins et mes hanches.
Ce regard m'horripile autant qu'il me liquéfie.
Il s'avance vers moi, je m'attends à un commentaire de hussard apprivoisé.
— Bonsoir Victoria, vous êtes ravissante. Veuillez pardonner mon retard.
Ah oui, il a promis d'être sage, c'est vrai. Ses paroles et ses yeux sont si dissonants que cela m'amuse. Prends ça dans ta face, Stan...
— Bonsoir Monsieur B., vous êtes en retard et pardonné.
Il s'assied, et tire un dossier de sa sacoche. Je suis agréablement surprise.
— Appelez-moi « Stan » à nouveau. Arrêtez les « monsieur » en acceptant encore une fois mes excuses pour l'autre soir, et pour mon retard - c'est quoi ce quartier où il est impossible de se garer ??? Et je ne pouvais pas prévoir l'intrusion de Charlotte...
— Très bien, « Stan »... mais laissez-moi vous dire deux-trois petites choses : ce quartier s'appelle Paris, la guerre du créneau n'est pas nouvelle. Ensuite, vous n'aviez pas prévu d'interruption potentielle dans ce lieu sacré de la littérature que VOUS aviez choisi ? Trêve de fausses excuses et modestie. Ensuite : au boulot.
Maria s'avance afin de savoir ce que veut boire Stan et si nous souhaitons dîner.
Stan commande « la même chose que la méchante et belle reine », et j'opte sans lui laisser son mot à dire pour deux Katchupas Rica, du fromage de chèvre affiné et des baffas.
J'attrape sans cérémonie son dossier et me plonge dedans. Et je m'évade. Putain, il a vraiment bossé. Si je ne retrouve pas mot pour mot mes suggestions, une onde de fierté me traverse en reconnaissant certaines de mes formulations. Mon rythme cardiaque s'est accéléré. J'ai toujours adoré les mots bien employés, et là, leur auteur mythique et bien trop séduisant est assis en face de moi, sirotant sa bière en me dévisageant comme un petit garçon attendant une bonne note. Pour quelle part est-ce une manœuvre de séduction ? Pour quelle autre part est-il sincère ?
Nous commençons à déguster nos spécialités capverdiennes sans que j'aie pu trancher la question.
Et finalement, peu importe. Ce que j'ai lu est quasi parfait. Tout comme ce que nous avons dans nos assiettes.
Je repousse le dossier sur le côté de la table et enfourne une bouchée de poisson et de légumes.
— Ça vous plaît ? je lui demande.
— Et vous, affreuse diablesse ? Oui, c'est délicieux... j'y emmènerai Charlotte...
— Ah, le retour du naturel au galop... Oui, votre texte est... sublime. À mon humble avis.
— Ne vous dépréciez pas. Sans vous, je n'aurais pas étalé mes boyaux sur les pages.
— Hummm... bon appétit ! Mais bref, vous n'avez plus besoin de moi pour vous torturer. Vous avez eu l'intelligence et le talent de corriger et compléter ce qui me semblait le nécessiter. Encore une fois, c'est juste mon avis, mais il est vrai que c'est aussi mon job. Les quelques finitions ne sont plus de mon ressort.
Je lèche mes doigts et attrape un morceau de pain et de fromage.
— Je suis... touché, répond-il. Vous m'avez dit que vous écriviez ? J'adorerais vous lire... Promis, je ne serai pas aussi odieux que vous.
— Je vous facture combien ? Non, Stan, chacun à sa place. Et si quelqu'un doit lire mes écrits, c'est Mona.
— Ah, Mona... elle vous a bien formée... c'est une femme exceptionnelle.
— Je sais.
— Pour revenir à Charlotte, eh bien, nous sommes... amis... hum... depuis longtemps... et dans l'incertitude actuelle du milieu éditorial, je me dois de ménager la chèvre et le chou...
— Qui est le chou ? Et qui est la chèvre ?
Il rit, pose sa main sur le bout de mes doigts. Mon cœur fait un salto arrière. C'est drôle qu'il pense à Charlotte alors que j'ai parlé de MonaQ. J'ai eu le nez creux, il faut croire.
— Vous êtes « chou comme tout », rigole-t-il, « mais je vous vois bien comme une chèvre un peu ninja face au loup de Monsieur Seguin... »
Je souris et ne sais comment interpréter sa dernière phrase. OK, j'ai saisi l'aspect financier - et ex-sexuel, ne nous leurrons pas - de ses égards envers Charlotte, mais... me voit-il comme une proie récalcitrante, ou une égale ?...
Je reprends :
— Peu importe, en fait, vous avez fait votre taf, moi le mien. Votre nouveau roman est prêt selon moi à se faire déchiqueter par la critique.
Je croque une bouchée de fromage. Il incline la tête, et ses doigts caressent mon poignet. Décharge immédiate de mes hormones vers mon ventre.
— Vic ? C'est toi ? Comment vas-tu ?
Un homme brun de mon âge se tient devant nous. Il est grand, très grand, au moins un mètre quatre-vingt-cinq. Épaules larges, silhouette mince et sportive. À son bras, un casque de moto. Il porte un jean, une veste et un t-shirt noirs, des Converses grises -j'adore.
Ses cheveux sont mi-longs, repoussés derrière ses oreilles, il a des yeux noisettes, un nez busqué un peu long. Il n'est pas rasé et arbore une barbe naissante.
Ari vient d'entrer en scène. Il est 21h30.
— Ça fait combien de temps...??? Dix ans ? Douze ?
Je fais mine de réfléchir en plissant les yeux, en profitant pour déguster comme une bouchée de chèvre l'air perplexe de Stan, qui fixe le nouveau venu d'un air peu amène. Je détaille Ari.
Il n'est pas vraiment beau, il a ce qu'on appelle une « gueule », son nez donnant indéniablement du caractère à son visage mat. Son sourire un peu timide est de ceux qui s'incrustent dans les moindres recoins d'un visage, illuminant les yeux, plissant les rides d'expression du regard, des joues, de la bouche, de ceux qui font irrésistiblement sourire en retour. Moi en tout cas, à défaut de Stan. Ses mains sont grandes, belles, ses doigts longs, racés. Je jurerais qu'il a fait du piano.
— Ari...? C'est toi ??? Qu'est-ce que tu deviens ?
Je me lève pour lui faire la bise, comme au vieux copain de fac qu'il est censé être, d'après notre stratégie de la veille.
Je sens à mon tour son regard sur moi, je brûle de savoir ce qu'il pense.
Il pose sa main fraîche sur mon bras nu en se penchant vers ma joue, et ce contact me plaît, faisant tressaillir ma peau. Notre bise amicale fait monter une légère rougeur sur mon visage si j'en crois la sensation de chaleur que je ressens -fichue peau de blonde...
C'est moi que Stan observe maintenant, indéchiffrable.
— Je bosse dans une banque, pour le groupe M***, mais je n'ai jamais oublié mes premières amours... J'aime bien traîner dans le coin.
— Tu bois un verre ? Tu veux grignoter quelque chose ?
Je me tourne vers Stan afin de lui présenter Ari « mon vieux pote », je suis bien élevée, moi.
— Stan, voici Aristide, ancien comparse de fac, quand j'étais en lettres et lui en double cursus anglais...éco, c'est ça ?
Pour le coup, ça c'est vrai, même s'il était à Rennes à l'époque et non dans la capitale.
— C'est ça, bonne mémoire ! Bonsoir monsieur B. », répond Ari, lui signifiant qu'il le reconnaît. « Vous acceptez de partager Victoria le temps d'une bière ? »
Je ricane intérieurement de l'air piteux de Stan qui n'a d'autre choix que d'accepter s'il veut s'en tirer avec élégance et tenir sa promesse de se faire pardonner. Je perçois son air sceptique, genre lard ou cochon, mais il serait mal venu d'oser émettre le moindre soupçon.
Ari s'installe à côté de moi, -Stan tique, mais ferme sa bouche, mon Dieu, c'est un délice !-, et commande à Maria une pinte de blanche, tandis que je choisis un verre de rouge, et Stan un whisky-glace.
— Et toi ? » demande Ari, « Raconte ! Qu'est devenue notre reine de la langue française ? Tu as publié ? »
— Non », ris-je en faisant un clin d'œil à Stan, « j'aide à faire publier, en fait, et je patauge dans le meilleur et le pire de la littérature des autres... »
Stan rit, ou plutôt grince à son tour.
— Ah, et tu me ranges dans quelle catégorie ?
Mais c'est qu'il me tutoie, le bougre... A son tour d'arroser le tour de la table de phéromones, semble-t-il.
Je rétorque en souriant d'un air narquois :
— Ça dépend des jours...
Je me garde de le tutoyer ou de le vouvoyer, marquant par là de la distance, et en même temps ne cherchant pas à l'humilier. Après tout, il reste quand même une relation professionnelle, je ménage mes intérêts, et s'il mérite cette petite leçon, tout plutôt qu'égaler Charlotte dans la bassesse et la discourtoisie.
— Tu me ferais lire tes écrits ? demande Ari.
— Pourquoi pas ? Ce sera l'occasion de rattraper le temps perdu !
Là, Stan a l'air indubitablement vexé. Bien fait ! Après tout, je lui ai refusé cette même faveur... Bon, je ne suis pas sûre qu'Ari s'intéresse réellement à ma prose, mais peu importe.
Nos boissons arrivent.
Nous trinquons et buvons une gorgée en silence.
Puis je demande à Ari de se raconter un peu, et lui de même. Le fait d'être censés nous connaître, mais de ne pas nous être vus depuis des années est le plan parfait pour éviter les gaffes, et nous permet de nous découvrir tranquillement.
Je narre la fin de mes études, mes débuts dans l'édition, ma relation terminée avec Dim qui est toujours proche.
— Ah, vous n'êtes plus ensemble ? J'étais un peu jaloux à l'époque, sourit Ari. Que s'est-il passé ?
Le petit malin, il la veut, la réponse à sa question, il ne perd rien pour attendre... Je lui explique la routine, le manque de temps, le fait de se sentir finalement plus sexfriends qu'amoureux. Je remarque que Stan ne perd pas une miette de ce que je dis tout en subissant le fait de ne pas avoir le monopole de la parole ni de l'attention. Ça ne doit pas lui arriver tous jours.
À mon tour.
— Et toi ? Marié ? Des enfants ?
C'est de bonne guerre, mais je vois qu'Ari se ferme légèrement, buvant une longue gorgée de bière. Je pose ma main sur la sienne, et sens Stan me fusiller du regard, je n'en ai cure. Je souris à Ari.
— Enfin, si tu veux en parler, bien sûr...
Mes mots sont lourds de sous-entendus, après tout, il m'a promis des éclaircissements. Je ne lâcherai pas. Je presse sa main et attrape son regard. Il se détend, fait un petit signe de tête, et serre ma main en retour. Il ne me lâche pas non plus.
— J'ai été marié près de neuf ans, et j'ai une fille de six ans, Selma ». - Ah, tiens, ça, je ne savais pas... ce qui explique une partie de son côté secret... papa poule ? « Je suis divorcé depuis deux ans. Mon ex avait trouvé le bonheur ailleurs, après sa grossesse, est partie du jour au lendemain en essayant de me ratiboiser, et j'ai de justesse obtenu une partie de la garde... un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires... tristement classique. Ça ne me convient pas, mais Selma semble être bien, et c'est le principal. »
Aïe. Effectivement, je comprends un peu mieux son agressivité de l'autre soir et sa sensibilité concernant l'infidélité. Même si nous ne nous sommes pas clairement engagés à l'exclusivité, ni d'ailleurs à rien d'autre pour l'instant, je sens qu'il me faudra marcher sur des œufs.
Je vais pour répondre quand Stan prend la parole :
— Je connais ça... » dit-il. « Vous savez, les enfants savent faire la part des choses en grandissant. Soyez là pour elle, même si par moments elle vous déteste et cherche à vous faire mal. Elle vous déchirera le cœur, vous filera des cheveux blancs, et vous en serez quand même ravi. Et un jour, votre ex n'aura plus aucune importance, hormis celle d'être sa mère, et vous aurez des relations apaisées quoiqu'elle ait pu vous faire, centrées sur votre fille. »
— J'aimerais bien... marmonne Ari, songeur.
Quant à moi, je suis pour le moins étonnée de voir Stan se livrer ainsi. Il entrouvre sa carapace d'enfant gâté insupportable et sexy pour laisser deviner des fêlures personnelles, une profondeur qui me touchent malgré moi.
Pour quelle part son intervention est-elle spontanée, nécessaire ? Pour quelle autre est-ce une façon de s'immiscer dans le jeu de séduction qu'il ne peut manquer d'avoir saisi ? Y a-t-il calcul ? Je n'en sais rien, mais quoi qu'il se passe ou non avec lui, je suis heureuse qu'il soit plus subtil que je ne le pensais, ne serait-ce que parce que son aura de génie littéraire que j'apprécie toujours autant en est moins égratignée.
Ari s'ébroue, me fixe et lance :
— Quoi qu'il en soit, je suis libre comme l'air, excepté un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires...
OK, Victoria. Là, Ari vient de t'envoyer un message clair : tu lui plais... Une boule de chaleur naissant dans mon ventre, je ne lui réponds rien, mais souris.
Je me tourne vers Stan :
— Désirez-vous boire autre chose ? Sinon, je pense que nous avons fini... Je lance les dernières corrections dans mon équipe, l'impression courant de semaine prochaine, et je vous transmets les épreuves. Votre texte est superbe. Si vous avez besoin d'infos ou de me fournir des précisions, vous avez mon numéro, ou celui de Mona.
Il se lève -que peut-il faire d'autre ?- et rassemble ses notes éparpillées sur la table à côté de la nôtre. Ari s'est éclipsé aux toilettes.
— Merci de ton aide », dit-il. « Ari est charmant, sûrement plus que Charlotte... » Le pli de sa bouche est amer et je sais qu'il se contient. « Tu peux me tutoyer, j'aimerais bien... Passe une bonne fin de soirée, je t'appellerai certainement. »
Il me plaque alors contre lui, sa main à la frontière de mon dos et de mes fesses, et je sens contre mon ventre une manifestation évidente de désir. Je frissonne, il se penche vers moi et plante un baiser appuyé au coin de mes lèvres. Déchaînement dans mes synapses. Mes hormones ont sorti les écharpes de supporters.
C'est le moment que choisit Ari pour revenir.
On fait comment quand on soutient les deux équipes sur le terrain ?
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rtx42
9 juin 2023 à 13:45
Bravo!!!
A la vue du titre, j'avais mis de côté ce texte, pour plus tard ...
J'ai bien fait.
C'est drôle, impertinent. J'aime beaucoup ton style d'écriture.
La chute est une bonne question
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Utilisateur supprimé
21 mai 2023 à 16:16
C'est tellement bien écrit que l'absence de suite est frustrante !
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Nopal
20 mai 2023 à 12:15
Quelle plume ! Merci .Enfin un véritable écrivain ici .
Soyez respectueux
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