Elle est allongée devant moi, nue, offerte, dans la lumière laiteuse du matin. Les plis du drap blanc caressent son flanc, soulignant la ligne délicate de ses hanches. Il doit être imprégné de son odeur, de toutes ses effluves. Ses seins nus et menus sont insolemment exposés à ma vue, encadrés par les boucles délicates de ses cheveux d'un blond vénitien. Je la dévore des yeux. Chaque courbe, chaque repli, chaque nuance de sa peau m'est familière et pourtant toujours nouvelle. Elle me regarde. Je sens la provocation et la tendresse mêlées dans ses iris sombres. Sa main droite joue avec un bouquet de fleurs pourpres dont les tiges s'entremêlent entre ses doigts. Son autre main s'enfonce entre ses cuisses entrouvertes, effleure la soie sombre de son sexe. J'entends son gémissement imperceptible. Je retiens ma respiration. Je la voudrais, je la veux, je la possède déjà, par le regard. Elle me sourit, une invitation silencieuse. Elle s'ouvre, elle s'offre. Elle sait que je la regarde.
Si je voulais détourner les yeux, j'en serais incapable. J'aurais trop peur de rompre ce fil invisible qui nous lie. Elle jouit de cette emprise qu'elle a sur moi, je le sais.
Nous l'appelons Vénus. C'est Giorgio Vasari qui l'a surnommée ainsi lorsque ses yeux se sont posés pour la première fois sur elle, à Urbino.
— Viens, me souffle-t-elle sans bouger les lèvres. Regarde-moi. Touche-moi.
Mon cœur s'emballe. Tout mon être se tend vers elle.
Je cligne des yeux. La lumière a changé. L'odeur de solvant flotte dans la pièce. Je suis seule, debout devant La Vénus d'Urbino. Titien l'a réalisée en 1538 à Venise. 119 par 165 centimètres de sensualité contenue et pourtant sulfureuse, presque pornographique en vérité pour l'époque. J'effleure du bout des doigts la tranche du châssis restauré. Le tableau repose sur la table de travail, prêt pour une nouvelle étape, celle que je me suis réservé personnellement. Je respire lentement, profondément. L'atelier du musée des Offices, baigné d'une lumière dorée, est désert. C'est la mi-septembre à Florence. La saison touristique touche à sa fin, la ville respire un peu mieux.
Je m'appelle Lucrezia. J'ai trente-cinq ans. Je suis restauratrice d'œuvres d'art, spécialisée dans les maîtres italiens du Quattrocento et Cinquecento. J'ai tout sacrifié, tout donné à ce métier. Cette toile, c'est le sommet de ma carrière. Et pourtant, chaque jour, je me sens novice devant elle. Elle me regarde, je le sens. J'ai depuis longtemps accepté d'interagir avec les œuvres comme avec les êtres vivants, ceux-là même auxquels j'ai refusé qu'ils entrent dans ma vie, dans mon intimité. Ce n'est pas une folie, je ne suis pas schizophrène ou quelque autre psychose que ce soit. C'est plutôt comme… une seconde vue.
Vénus est là, nue, seins délicatement tendus vers moi, main gauche posée sur son sexe. Son regard me défie, me trouble, m'appelle.
— Tu me vois, Lucrezia ? me glisse-t-elle dans un murmure.
Je souris malgré moi. Oui, je te vois.
Je prépare mes outils : pinceaux, cotons, solvants. Ma concentration est si totale que tous les sons ambiants semblent amplifiés. Le bois du parquet grince doucement, souligne la sérénité du lieu. J'enfile des gants fins et le son du frottement du tissu sur la peau de mes mains me procure un frisson délicieux qui parcourt mon corps tout entier. J'humidifie le pinceau, léger tintement du pot en verre, je le trempe dans la solution choisie, un solvant organique sélectionné après des essais minutieux. C'est un geste de confiance mais aussi de risque, un pas sur le fil entre sauvegarde et destruction.
J'effleure la toile. Ma main tremble à peine. Le pinceau glisse sur la surface, prélève une fine pellicule de vernis jauni. Aussitôt, la couleur d'origine affleure. C'est comme déshabiller lentement une amante, relever un voile d'ambre pour révéler la nudité d'une peau.
— Plus bas, murmure la Vénus, aide-moi à respirer.
Je sens la chaleur monter en moi. Je continue, lentement, méthodiquement, caressant la joue, effleurant la tempe, descendant vers la bouche peinte. Un léger filet de salive perle sur ma langue. Je n'ai jamais embrassé une bouche aussi tentante. Ma main gauche se crispe sur le manche du pinceau.
— Goûte-moi, Lucrezia.
Je ferme les yeux. Je l'imagine, vivante, sa bouche s'entrouvrant sous la mienne, sa langue caressant la mienne. Je retiens un soupir. Ma culotte s'humidifie.
Je progresse le long du cou, vers l'épaule, la clavicule. Au fur et à mesure, le vernis s'efface, la chair renaît. J'approche des seins.
— Tu les regardes, murmure-t-elle, tu les veux.
Je ne résiste plus à la tentation d'effleurer mon propre sein à travers la blouse. Ma main suit la courbe peinte, et mon esprit plonge. Je me penche, mes lèvres effleurent le mamelon, elle laisse échapper un soupir, une plainte.
— Plus fort, Lucrezia, n'aie pas peur.
Je pince mon téton sous ma blouse. Je voudrais me dévêtir, ici, maintenant. Mais je résiste. Je me contente de caresser la toile, de nettoyer, de révéler la peau et de m'émerveiller quand un fragment entier est retrouvé.
La Vénus s'anime à chaque coup de pinceau. Sa poitrine se soulève, sa bouche s'entrouvre, ses yeux me fixent, avides.
— Tu es belle, me murmure-t-elle, si belle et si vivante. Viens, donne-toi à moi.
Ma main descend, hésite, palpe la naissance de mon ventre, s'arrête à la limite du tablier. La sensation est trop forte. Je ferme les yeux, je sens la peau tiède de Vénus sous mes doigts, je me laisse envahir par le désir.
Le nettoyage avance. Les bras, les hanches, le ventre. Ma respiration se fait plus lourde, plus profonde. Je pose le pinceau, enlève mes gants, défais les boutons de la blouse. J'ai besoin de sentir l'air sur ma peau, de me tenir entièrement nue face à elle. Je caresse la toile. J'effleure la main gauche de Vénus, la main posée sur son sexe. Elle semble bouger, s'écarter, s'ouvrir pour moi. Une invitation silencieuse. Je baisse le regard, je découvre la fente délicatement ombrée. Elle mouille, elle est au comble de l'excitation. Mon souffle se bloque.
— Regarde-moi, Lucrezia. Regarde comme je suis réceptive. Tu peux m'avoir si tu veux. Touche-moi ! Fais-moi jouir !
Mes doigts glissent sous ma jupe, se fraient un chemin dans ma culotte tempée, trouvent la chaleur, l'humidité. Je fixe Vénus, nos regards se croisent. Elle bouge elle aussi, elle respire, elle gémit pour moi.
Je caresse ma vulve, juteuse comme un fruit mûr, je frotte mon clitoris, je l'agace du bout des doigts. Des décharges de plaisir me traversent de part en part, je presse mes lèvres gonflées d'excitation, alors que mon autre main s'égare sur Vénus, pétrit son sein, fait rouler lentement son mamelon entre les doigts. J'ose plus, je caresse son sexe, je caresse sa main, je l'accompagne dans sa masturbation, je l'aide à se donner du plaisir. Je perds pied. Je m'accroupis devant l'œuvre, j'ouvre les cuisses, mes doigts vont et viennent frénétiquement dans ma chatte. Il ne me semble plus entendre que ma respiration et le clapotis humide de mon plaisir. Je me donne, les yeux dans les yeux, à la peinture, à la femme, à mon fantasme.
— Jouis pour moi ! Crie pour moi ! Son injonction résonne dans ma tête, me fait presque trembler les os.
Je jouis. Un spasme me secoue. Mes doigts se contractent, la chaleur explose, mon souffle se perd, mon cri rauque se brise dans l'atelier vide, je tremble de plaisir.
Je reprends lentement le contrôle de ma respiration. La sueur perle sur mon ventre, mon corps est offert à la toile qui me regarde. Vénus sourit. Sa main sur son sexe semble s'animer encore, s'écarter, inviter la caresse, la langue… Je m'approche, pose mes lèvres. Je ferme les yeux, j'imagine la chaleur, la saveur de sa cyprine, la douceur de son sexe humide. Je glisse ma langue, j'invente le goût, je recueille le plaisir de Vénus.
— Oui, Lucrezia, encore, plus fort.
Ma langue fouille chaque repli, chaque creux, je lèche son bouton dressé, je m'enfonce dans sa vulve offerte. J'entends son souffle, ses gémissements, ses suppliques. Je me perds, et je jouis à nouveau, cette fois avec elle.
Le silence retombe, profond, épais, comme une couverture sur mes épaules nues. La lumière de fin d'après-midi a glissé, dorée, sur le parquet ancien de l'atelier. Je reste là, quelques secondes, au sol, nue, le cœur battant encore à tout rompre, les muscles tremblants. Un frisson me parcourt : la sueur sèche sur ma peau, mes parfums intimes flottent dans l'air, mêlés à l'odeur des solvants. Je me lève lentement, j'étire mes membres engourdis, rassemble les vêtements éparpillés autour de moi : la blouse, la culotte, la jupe, les bas. Je les enfile avec des gestes incertains.
Je m'approche une dernière fois du tableau. Je détaille le travail accompli : la transparence retrouvée du vernis, la chair lumineuse du visage. Vénus me regarde, immobile, figée dans son éternité picturale. Pourtant, je jurerais que son sourire a changé. Plus profond, plus mystérieux, comme si elle était sur le point de me confier un secret. Ses yeux me fixent, plus brillants à présent, presque cruels. Ils savent ce qui vient de se passer.
Plus d'un homme, plus d'une femme ont posé les yeux sur elle, mais aucun n'a su la voir comme moi. Je pense à Prosper Mérimée, à sa propre Vénus. « Prends garde à toi si elle t'aime. »
Il me reste tant à faire pour restaurer la toile. Je ferme l'atelier. Demain, je reviendrai et Vénus m'attendra.
Commentaires ()
Le titre m'a plus évoqué Carmen de Bizet
Surprenant mais très poétique
Et c'est bien normal, ce texte a été une petite illumination pour moi : il m'a fait prendre conscience que rien ne m'obligeait à ancrer mon récit dans un réel (quelque soit ce réel). Alors pourquoi ne pas tenter de coucher sur le clavier un pur fantasme qui ne respecte aucune règle ?
C'est gentil ☺️ même si je n'ai pas encore compris comment et pourquoi elle m'avait été attribué.
Il y'a un passage un peu ASMR effectivement ^^ Merci à vous en tout cas.
Je te félicite pour ta médaille 🏅. Tu l'as bien méritée 😌. Bravo !
très plaisant et reposant a lire
BRAVO tout simplement...
Je ne sais pas "s'il le faut", mais ça me fera plaisir d'avoir ton avis sur ce texte oui ^^
Merci à toi ☺️ De toute façon c'était : soit on me décerne une médaille, soit j'envahis le Groenland !
Il faut que je te lise...
(et enfin une nouvelle médaille 🥇 🍾)
édit :
C'était fort plaisant à lire, merci et "féloches" ☺️
Merci ^^