Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Marionnette — Chapitre 2 · Deux médecins
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Marionnette
Chapitre 2 · Deux médecins
— Environ 2 000 mots - 6 à 7 minutes de lecture —
- Deux médecins -
Les hallucinations avaient continué. Dans les premières semaines, mon daimôn s'était manifesté plusieurs fois par jour, parfois trois fois en cinq minutes, d'autres fois toutes les deux heures ; mais clairement, je n'avais plus passé une demi-journée sans qu'il ne se rappelât à mes bons souvenirs. Travailler m'était devenu très difficile, car ma concentration pouvait être interrompue à tout moment. Car quand mon daimôn me parlait, forcément sa voix primait sur toutes les autres.
Il avait évolué avec le temps. On aurait dit qu'il tentait des choses. Tantôt c'était dans une oreille, tantôt l'autre. Et aussi les deux à la fois, comme si on me parlait dans la nuque, mais sans sentir d'haleine sur ma peau. Bien qu'elle fût toujours à voix basse, la voix n'était pas toujours la même, c'était clair pour moi. Je ne croyais pas non plus reconnaître la mienne. Elle était plutôt neutre, difficile de dire si elle était féminine ou masculine. Mais elle changeait régulièrement, c'était sûr. Si je pensais à un daimôn, c'était simplement parce que savais que Socrate parlait de son daimôn et non de sa. Mais d'abord, je n'avais aucune idée dans le fond de ce qu'il en était en grec ancien. Et puis, si j'avais été anglophone, je ne sais pas comment j'aurais envisagé la chose. Quand je pensais à lui, je pensais à lui : il va me parler, il va me donner des ordres. Comment aurais-je formulé mes pensées si elles avaient été en anglais ? My daimôn is back. Hope he/she won't tell me too much horrible stuff.
Si l'idée de savoir qui se cachait derrière cette voix, ce n'était pas la plus grande de mes préoccupations. En effet, au-delà de la forme, c'était bien le fond de ses interventions qui était plus qu'inquiétant. Je « recevais » des ordres, toujours pour détruire, casser, abîmer, voire tuer. Ils visaient des objets qui m'importaient peu (une vitrine de magasin, une affiche dans le métro, un chat dans la rue), d'autres qui avaient un peu d'intérêt pour moi (un de mes vêtements, un magazine que je venais d'acheter) et puis ceux auxquels j'accordais beaucoup de valeur (ma perruche Firenze, ma boîte à souvenirs).
Mon daimôn avait donc beaucoup changé, pendant les premières semaines. Mais, avec le temps, sa voix s'était stabilisée. Elle ne changeait plus vraiment et son timbre ne variant plus, elle m'était devenue familière. Si je l'avais entendue ailleurs quand dans ma tête, j'aurais pu la reconnaître, c'était certain. Toutefois, elle n'était ni celle de ma mère, ni de mon père, ni de ma sœur ou mon frère, d'un·e de mes ami·es, collègues ou connaissances. Ni même une personnalité. Non, rien de tout ça : elle ne ressemblait à aucune voix que je pouvais connaître ou reconnaître. Tout au plus, pouvais-je dire qu'elle semblait venir de fond de la gorge, un peu comme la voix de certains chanteurs de rythm'n'blues afro-américains. J'avais une amie au lycée qui avait un peu ce type de timbre vocal. Plutôt une amie d'amie, d'ailleurs. Et puis, j'avais appris un jour qu'elle était morte d'un cancer du sein à vingt-trois ans. Triste… La voix de mon daimôn pourvait un peu évoquer cette connaissance passée.
Avec le temps, la voix avait fini par « trouver son équilibre ». Cela avait pris quelques semaines, et finalement je l'entendais des deux côtés ; elle me parlait directement dans la tête, bien sûr, mais ma perception était vraiment comme si on me parlait à voix basse dans la nuque, la bouche à quelques centimètres de l'arrière de mon crâne. Plus question de latéralité : je l'entendais de partout, pas juste une seule oreille. Et, outre le fait que son timbre ne changeait plus, la fréquence de ses interventions avait ensuite considérablement augmenté. Ce n'était plus le « je n'avais plus passé une demi-journée sans qu'elle ne se rappelât à mes bons souvenirs » des premières semaines. Au bout de deux mois, ses interventions étaient quasi-permanentes. Mais c'était par vague. Parfois pendant deux heures, elle n'arrêtait pas d'aboyer ses ordres, puis s'arrêtait une demi-heure, puis reprenait.
C'était absolument épuisant. Les dix premiers jours, j'avais systématiquement sursauté à chacune de ses injonctions. Comme on s'habitue à [presque] tout, j'avais fini par ne plus tressaillir lorsque je l'entendais, mais cette tension permanente me minait considérablement le moral, absorbant toute mon énergie. Mais je brûle les étapes. Revenons au deuxième jour.
- = - = - = -
Après la première nuit, qui s'était relativement bien passée, j'avais eu presque de l'espoir : mon sommeil avait été de piètre qualité, certes, avec l'angoisse de perdre la raison, mais mon daimôn ne s'est pas manifesté. Malheureusement, cette tranquillité avait été de courte durée car, après avoir posé la tasse de café brûlant sur la table, j'avais pu l'entendre m'intimer :
« Bois tout, cul-sec ! Balance le mug sur la fenêtre ! »
C'en était trop ! J'avais attendu fébrilement huit heures du matin pour appeler ma généraliste et avais grandement insisté auprès du secrétariat pour qu'elle me reçoive au plus tôt. On m'avait répondu qu' « on » me rappellerait. Je n'y croyais pas, mais je n'avais pas le choix. Finalement, une heure plus tard une dame avait rappelé pour me dire de venir à midi.
- = - = - = -
« Fonce sur la voiture ! »
« Écrase le vieux ! »
« Dégomme ces mioches ! »
« Fais un doigt à la moto arrêtée au feu ! »
« Écrase le vieux ! »
« Dégomme ces mioches ! »
« Fais un doigt à la moto arrêtée au feu ! »
Ces horreurs et quelques autres avaient émaillé mon trajet pour me rendre chez le médecin. Il m'aurait suffi d'un coup de volant, d'accélérateur ou simplement ne pas freiner pour commettre l'irréparable. J'étais à deux doigts, en fait, de ruiner tant de vies, en si peu de temps, et avec si peu d'énergie. C'était extrêmement dérangeant, dans le fond, d'avoir la possibilité de tuer des gens dès qu'on est derrière un volant.
La consultation, très en retard – retard que j'avais anticipé car on n'arrive pas en dernier sans cumuler toutes les petites minutes de la dizaine de patients précédents – n'avait pas donné grand-chose. La généraliste avait décelé une forte agitation et un grand stress chez moi ; ma tension n'avait jamais été mesurée aussi haute, mes mains tremblaient, et mon cœur battait bien trop vite pour quelqu'un au repos. Mais elle n'avait pas pu poser de diagnostic, à part ce stress important. Et cela n'avait rien d'étonnant.
Elle m'avait donné les coordonnées d'un psychiatre – le Dr D. – et aussi évoqué la possibilité d'imagerie(s) médicale(s) du cerveau. Mais ça aurait été au psychiatre d'aviser. Pour m'aider à me calmer, elle m'avait prescrit du magnésium et un anxiolytique, en me demandant de privilégier la cure de magnésium durant deux jours avant, éventuellement, de passer à l'anxiolytique. Et m'avait fortement recommandé d'appeler sans attendre le psychiatre pour avoir un rendez-vous au plus tôt. En fin de consultation, j'avais eu droit à un « Appelez le 15 si vos symptômes s'intensifient », me précisant que l'on pourrait même m'orienter vers les urgences psychiatriques si besoin. Se levant pour me raccompagner et voyant ma mine un peu déconfite, elle m'avait alors dit, pour me réconforter un peu : « Je vais appeler le Dr D., pour voir s'il peut vous recevoir plus rapidement ; n'oubliez pas de l'appeler en début d'après-midi. ».
- = - = - = -
« Grille le stop ! »
« Détache ta ceinture ! »
« Accélère ! »
« Roule à gauche ! Prends le sens interdit ! »
« Détache ta ceinture ! »
« Accélère ! »
« Roule à gauche ! Prends le sens interdit ! »
Voilà mon retour à la maison. Pas brillant…
J'avais pu avoir le psychiatre, et directement en plus. Ma généraliste avait tenu parole et il était déjà au courant de mon cas. Il m'avait proposé un rendez-vous en milieu de matinée pour le surlendemain. Une « légère » déception, quand même, de me dire qu'il fallait encore tenir près de quarante-huit heures, avait dû se faire sentir, car après quelques secondes de silence, alors que c'était normalement à mon tour de parler pour le remercier et raccrocher, il avait repris la parole :
— Le Dr C. vous a prescrit du Témesta, je crois
— Non, du Spasmag et du Xanax…
— Du 0,25 ?
— Euh… oui, le Xanax c'est du 0,25, oui
— Bon, vous pouvez en prendre deux tout de suite, et un ce soir. Demain un seul à la fois matin, midi et soir, et après-demain un avant de venir me voir. Ça ira ?
— Oui. Et pour le Spasmag ?
— Vous pouvez en prendre trois maintenant et trois ce soir. Et demain, deux par deux matin, midi et soir
— Et après-demain, j'en prends aussi ?
— Oui, pareil : deux matin, midi et soir… avait-il lâché, après une pause un tout petit peu trop longue à mon goût, et possiblement un léger agacement dans la voix.
— Non, du Spasmag et du Xanax…
— Du 0,25 ?
— Euh… oui, le Xanax c'est du 0,25, oui
— Bon, vous pouvez en prendre deux tout de suite, et un ce soir. Demain un seul à la fois matin, midi et soir, et après-demain un avant de venir me voir. Ça ira ?
— Oui. Et pour le Spasmag ?
— Vous pouvez en prendre trois maintenant et trois ce soir. Et demain, deux par deux matin, midi et soir
— Et après-demain, j'en prends aussi ?
— Oui, pareil : deux matin, midi et soir… avait-il lâché, après une pause un tout petit peu trop longue à mon goût, et possiblement un léger agacement dans la voix.
Je m'en voulais de l'avoir énervé, mais ce n'était pas certain non plus : peut-être faisait-il autre chose en parallèle, ou était-il pressé ou terminait-il son déjeuner tardif ou que sais-je encore. Mais vu l'état de nerfs dans lequel j'étais, mon jugement était tout sauf fiable. Essayant de mettre ma paranoïa de côté, j'avais rapidement mis fin à notre échange, poliment, espérant ne pas l'avoir trop dérangé.
Le silence un peu trop long que j'avais laissé, au lieu de le remercier et raccrocher après qu'il m'avait donné rendez-vous, n'était pas dû à ma déception de devoir attendre deux jours supplémentaires. Non. Juste, mon daimôn s'était à nouveau manifesté, mais dans le téléphone cette fois : je l'avais vraiment entendu dans le téléphone, comme s'il était à côté du psychiatre et lui avait pris son smartphone pour me parler. J'avais même cru, aux premiers mots, que c'était le médecin qui me parlait à voix basse.
« Traite-le de connard ! Dis-lui d'aller se faire foutre ! »
La seule chose positive, suite à cette incursion dans notre conversation, c'est que le Dr D., ayant cru déceler un certain désarroi (de devoir attendre deux jours) suite mon absence de réaction, m'avait conseillé – et même recommandé – de commencer les anxiolytiques dans l'immédiat. Et ce n'était pas tombé dans n'importe quelle oreille : j'avais besoin de faire quelque chose pour aller mieux, je ne pouvais pas attendre deux jours à croiser les doigts que la voix devînt aphone.
À peine l'appel terminé, j'avais rempli un verre d'eau gazeuse et ouvert la boîte de Xanax En pressant sur le premier cachet ovale et blanc, marqué d'un trait en son milieu pour le casser plus facilement, pour le faire sortir de la plaquette, la voix m'avait suggéré :
« Et si tu les prenais tous ? »
C'était la première fois depuis que la voix avait commencé à me parler (c'est-à-dire la veille, en allant acheter ma salade) qu'elle n'utilisait pas l'impératif. Mais son ton suave était perfide, vicieux, chafouin. Un long frisson m'avait secoué le dos. J'avais suspendu mon geste, le cachet à moitié sorti à travers la pellicule d'aluminium. Encore une fois, comme lorsque j'avais imaginé me laisser tomber en arrière dans l'escalier, j'avais visualisé la chose suggérée sans en voir l'horreur mais plutôt comme un soulagement. Si je prenais les dix cachets de la plaquette ? Si je prenais les trois plaquettes ? Je m'endormirais probablement… et je n'aurais plus à vivre cette torture de cette voix qui me parlait dans une oreille ou l'autre, pour me dire des horreurs, me suggérer des choses plus qu'ignobles. Mais non ! Je ne voulais pas mourir ! Pas question !
Une fois mes deux cachets avalés, j'avais gagné mon lit pour m'étendre un peu. Ma nuit avait été peu réparatrice, et la tension de la matinée avec les multiples interventions de mon daimôn me demandant d'écraser les gens ou d'insulter au téléphone un médecin que je ne connaissais pas avaient achevé de vider le peu d'énergie qu'il me restait. J'avais oublié le magnésium, mais je n'avais pas le courage de me relever. Et surtout, je craignais que la voix ne me dise d'autres horreurs au moment de le prendre.
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Commentaires ()
Merci.
Histoire originale qui sort des standards d'ici.
C'est distrayant, bien écrit.. on arrends la suite avec impatience
Je faisais bien référence à votre premier commentaire. Il m'aide dans la mesure où il pointe un souci que j'avais ressenti sans arriver à le cerner vraiment.
A part le commentaire sur le flash forward que j'ai déjà émis, je ne peux rien dire de plus sur le chapitre en lui-même.
.
Votre remarque est tout à fait pertinente, et je n'avais pas réussi à mettre le doigt dessus, bien que j'eusse senti confusément que quelque chose clochait. C'est souvent comme ça, d'ailleurs : le nez dans le guidon, on ne voit pas ce qui saute aux yeux des autres.
Merci donc, pour votre commentaire qui ne pourra que m'aider à m'améliorer en structurant davantage mon récit.
Sinon, je ne sais pas si c'était judicieux de faire un bond dans le futur avant de revenir au deuxième jour. Je trouve que ça casse un peu le crescendo avec des infos qu'on aurait fini par avoir dans la suite du récit.