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✦ tounet777 La morsure de l'éternité XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

La morsure de l'éternité — Chapitre 1

32 minutes
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Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

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La morsure de l'éternité

Chapitre 1

Chapitre 1
La lune est pleine ce soir, une pièce d'argent bosselée et terne qui semble stagner dans l'humidité poisseuse du ciel de Louisiane. Elle ne brille pas vraiment ; elle diffuse une lueur laiteuse, une sorte de halo malade qui rend les façades du Vieux Carré plus inquiétantes et plus déformées qu'elles ne le sont durant les heures du jour. Je suis là, au milieu de la rue Royale, absolument immobile sur mon vélo. Le silence n'est jamais total ici, c'est une illusion pour ceux qui ne savent pas écouter. La nuit est un agrégat de bruits sourds et menaçants : le ronflement lointain des générateurs de secours, le clapotis lourd du Mississippi contre les quais de pierre, et ce frottement sec, quelque part dans une ruelle adjacente, qui pourrait être un rat ou quelqu'un qui attend, tapi dans l'obscurité.
Je ne devrais pas avoir peur, pas après toutes ces années passées à arpenter le bitume, mais la vérité est que je ne suis jamais rassuré. Jamais. Chaque ombre qui s'étire sur les pavés inégaux, sous les balcons de fer forgé, me semble vivante, douée d'une intention malveillante. Je sens mon cœur battre avec une régularité douloureuse contre mes côtes, un rythme un peu trop rapide, alors que je fixe mon terminal mobile fixé au guidon. L'écran projette un carré de lumière bleue crue sur mon visage, une technologie froide et clinique qui détonne violemment avec la pierre ancestrale et décrépite des bâtiments qui m'entourent. Je suis le Night Dispatcher (un répartiteur de nuit chargé de coordonner les secours sociaux et de gérer les détresses humaines en temps réel). Une ombre parmi les ombres, mais une ombre qui porte secours.
Mon vélo électrique est une merveille d'ingénierie moderne, totalement silencieux, une silhouette noire et mate qui se fond dans le décor. Quand je démarre, il n'y a pas de vrombissement, pas de moteur qui s'emballe, juste une poussée invisible et puissante qui me propulse en avant. Je glisse sur la chaussée comme un spectre, un prédateur de la misère. Mes pneus larges absorbent les chocs des pavés déchaussés et les débris de verre. Dans mon oreille droite, l'oreillette est si fine, si discrète que je finis par oublier sa présence physique, si ce n'est pour le souffle régulier de Martha qui me parvient par intermittence.
— Keegan ? Tu es sur la 7ème ? Un signal vient de tomber près du Couvent des Ursulines. Une femme, prostrée. Les capteurs de mouvement l'ont repérée depuis dix minutes. Elle ne bouge plus du tout.
— Je prends, Martha. J'y suis dans deux minutes.
Ma voix est basse, à peine un murmure que le vent emporte immédiatement. Je pédale avec une régularité mécanique, sentant le travail de mes muscles mais sans jamais forcer. Le vent de la course plaque mes cheveux blonds contre mon front, les emmêlant dans la sueur qui perle déjà. Je sens cette humidité poisseuse sous ma petite barbe, une démangeaison légère que je n'ai pas le temps de gratter. À cette heure-ci, La Nouvelle-Orléans appartient aux égarés, aux naufragés du système. Je passe devant des porches sombres, des alcôves où l'on devine des formes humaines roulées dans des couvertures sales, des masses informes qui respirent lourdement. Mon rôle est de décider, en une fraction de seconde, qui a besoin de quoi. Un repas ? Une couverture thermique ? Une place en centre d'hébergement d'urgence ? Ou simplement quelqu'un pour empêcher la folie de l'obscurité de les emporter définitivement.
— Keegan, reprend Martha après un long silence meublé par le grésillement de la ligne. Tu as encore cette voix de gamin qui a peur du noir. Je t'ai vu sur les caméras tout à l'heure, sous le lampadaire de la rue de Chartres. Tu sais ce que je pense. Tu es un beau garçon, Keegan. Tu as trente ans, tu as un visage que les gens ont envie de regarder et un physique qui devrait te servir à autre chose qu'à pédaler dans la boue. Tu as toute la vie devant toi. Regarde-toi, tu vis comme un rat de bibliothèque la journée, caché derrière tes rideaux, et comme un fantôme la nuit. Il te faut une vraie vie, mon grand. Une relation, un mec, n'importe quoi qui te rappelle que tu es vivant et de chair et d'os.
Je serre les poignées de mon guidon jusqu'à ce que mes articulations blanchissent. Martha m'aime bien, elle est la seule amie qu'il me reste, la seule qui m'appelle par mon prénom avec cette tendresse rugueuse. Elle est la seule qui ose me dire mes quatre vérités au milieu du chaos. Mais elle ne peut pas comprendre l'architecture de mon silence.
— Je n'en ai pas besoin, Martha. Je suis bien comme ça. Le silence de l'appartement me suffit.
— Personne n'est fait pour le silence, Keegan. Pas après ce que tu as traversé. Pas après eux.
Elle a raison, et c'est bien là le nœud gordien de mon existence. Le silence est tout ce qu'il me reste de ma famille. Parfois, en traversant ces rues désertes où les rats sont les seuls témoins de mon passage, je ferme les yeux une seconde — juste une seconde — et je me revois petit. Je revois la maison familiale, l'odeur rassurante du pain grillé et de la cire d'abeille, et surtout, je revois son visage. Mon frère jumeau. Nous étions deux versions d'une même âme, deux reflets dans un miroir parfait. Quand nos parents sont morts dans cet accident brutal, quand il est parti avec eux dans un fracas de métal et de cris étouffés, une partie de mon propre corps a semblé s'évaporer. Je suis resté seul à quinze ans, un demi-homme, un être amputé de sa symétrie. Depuis, je n'ai jamais ressenti le besoin d'une relation. Je n'ai jamais cherché l'amour, ni même la chaleur d'un autre corps contre le mien.
Je suis gay, je le sais depuis toujours, c'est une vérité calme au fond de moi, mais le désir est une terre brûlée, une zone sinistrée. À quoi bon s'attacher à quelqu'un quand on a appris, avec une violence absolue, que le destin peut tout arracher en un battement de cils ?
Je tourne brusquement dans une ruelle étroite. L'obscurité y est plus dense, presque solide, comme si l'air était devenu du goudron. Les bruits changent ici. Ce n'est plus le vent qui siffle, c'est un râle entre les murs de briques rouges. Quelque chose bouge derrière une pile de caisses de bois vermoulues. Mon doigt survole instantanément le bouton d'alerte de mon terminal. Je ne suis pas de la police, je n'ai pas d'arme, je n'ai que ma parole pour me défendre, mais la rue ne fait pas la distinction. Je suis une cible, un intrus dans ce sanctuaire de la détresse. Je vois enfin la femme dont parlait Martha. Elle est assise par terre, la tête entre les mains, balançant doucement son buste d'avant en arrière dans un mouvement autistique.
Je descends de mon vélo, la béquille claque avec un bruit sec qui résonne et ricoche contre les murs comme un coup de feu. Je frissonne malgré la chaleur moite. Je n'aime pas être à pied. Ici, sans la vitesse de mon vélo, on se sent vulnérable, exposé. On sent le poids des siècles de souffrance, les drames anonymes qui ont imprégné chaque pore de la pierre du Vieux Carré. On dit que cette ville est la plus hantée d'Amérique ; la nuit, quand les ombres dansent sous la lune, j'ai tendance à y croire de toutes mes forces. Je m'approche lentement d'elle, en gardant une distance respectueuse.
— Madame ? Je m'appelle Keegan. Je ne suis pas la police. Je suis là pour vous aider, si vous me le permettez.
Elle lève les yeux. Elle est terrifiée, ses pupilles sont dilatées au point d'avaler tout l'iris. La peur est une odeur tangible ici, une sorte de relent acide et métallique qui flotte dans l'air. Je passe la demi-heure suivante à utiliser ma voix comme un onguent, à la calmer, à appeler une unité de soin mobile via mon terminal, à lui donner une barre énergétique et une bouteille d'eau fraîche. Je parle sans m'arrêter, car le silence entre deux phrases est l'endroit précis où les démons s'engouffrent, là où la paranoïa reprend ses droits. Je suis le médiateur, le premier rempart contre la violence qu'ils s'infligent à eux-mêmes.
Quand l'ambulance sociale arrive enfin, éclairant la ruelle de ses gyrophares bleus, je repars sans attendre, sans chercher la gratitude. La nuit n'est pas finie, elle ne fait que commencer.
Je traverse maintenant le quartier de Marigny. Les maisons colorées, si joyeuses sous le soleil, sont devenues des blocs gris et sinistres sous la lune. Chaque craquement de branche d'un chêne centenaire, chaque ombre portée d'un balcon ouvragé me fait sursauter violemment. Je me déteste d'être aussi nerveux, d'avoir les mains qui tremblent parfois sur le guidon, mais c'est cette vigilance de chaque instant qui me garde entier. Je suis celui qui désamorce les conflits par la parole, celui qui s'assure que personne ne reste seul face à sa propre fin. C'est un don, ou peut-être une malédiction : je sais parler à la douleur parce que nous habitons la même adresse.
L'heure tourne, inexorablement. Quatre heures du matin. C'est l'heure la plus noire, celle où les bruits deviennent inexplicables. On entend des choses que la logique refuse de nommer. Des bruits de pas qui s'arrêtent exactement quand on s'arrête. Des silhouettes qui s'enfuient à la périphérie de la vision. Je pédale plus vite, le moteur de mon vélo électrique émettant un sifflement presque imperceptible. Mon corps est épuisé, mes muscles sont tendus à rompre, mais mon esprit est comme un animal aux abois.
Le jour commence enfin à poindre, une ligne d'un gris sale et incertain à l'est, juste au-dessus des eaux boueuses du fleuve. C'est le signal de ma retraite, le moment où je dois me cacher. Je quitte les rues au moment même où les premiers camions de livraison de farine et de café arrivent dans un fracas de métal. Le monde des "gens normaux" se réveille, et moi, je m'efface de la surface du monde.
Je rentre dans mon studio sombre. Les volets de bois épais sont déjà clos, mais je vérifie avec une obsession maniaque qu'aucune fente ne laisse passer la moindre lame de lumière. Je retire mon oreillette, ce lien vital avec Martha, ce lien ténu avec les vivants. Le silence retombe alors, lourd, oppressant, presque solide. Je ne me regarde pas dans le miroir de la salle de bain. Je sais trop bien ce que j'y verrais : un homme de trente ans, beau, blond, mais dont le regard est resté coincé à jamais dans une ruelle sombre de son passé ou dans le fracas d'un souvenir d'enfance.
Je me glisse sous les draps froids. Dehors, les gens partent travailler, ils rient, ils boivent des expressos en terrasse, ils ont ce que Martha appelle une "vraie vie". Moi, je ferme les yeux et j'attends que le soleil disparaisse à nouveau pour exister. Je dors un peu, d'un sommeil haché par les bruits de la ville diurne — les klaxons, les cris d'enfants, les sirènes — des bruits qui me semblent bien plus étrangers et menaçants que les murmures de la nuit. Je suis Keegan Emerson, et je ne me sens à ma place que lorsque le monde ferme les yeux et que les ombres m'appellent.
Le sommeil ne m'offre jamais de vrai repos ; c'est une trêve fragile, un intervalle gris et inconfortable où mes rêves sont hantés par le bruit strident du métal froissé et les éclats de verre d'un passé qui ne veut pas mourir. Quand mes yeux bleus s'ouvrent enfin, il est à peine quatorze heures. Je n'ai dormi que trois ou quatre heures, comme presque chaque jour. Mon corps réclame plus, mes membres pèsent une tonne, mais mon esprit est déjà en alerte, incapable de rester déconnecté de la réalité plus longtemps. Je me lève péniblement, la tête lourde d'une fatigue chronique, et j'évite soigneusement mon reflet dans la glace de la salle de bain. Je n'ai pas besoin de voir ce visage fatigué, cette petite barbe qui a poussé d'un millimètre, ou ce regard bleu qui semble avoir oublié la sensation de la lumière naturelle.
Je ne reste jamais longtemps entre les quatre murs de mon appartement. L'air y est trop chargé de mon propre silence et de l'absence des miens. Pour échapper à cette étouffante solitude, je prends un livre au hasard dans ma bibliothèque — cette fois, un ouvrage de poésie ancienne — et je grimpe l'escalier de service jusqu'au toit de l'immeuble. C'est mon sanctuaire, mon poste d'observation. Là-haut, le vent qui remonte du Mississippi est plus frais et la ville, vue d'en haut, semble presque inoffensive, comme une maquette silencieuse. C'est le seul endroit où je me sens au calme, à voir la ville de plus haut, loin du tumulte des trottoirs. Je lis pour m'évader de ma propre peau, pour oublier qui je suis et ce que j'ai perdu. Mais mes yeux dérivent sans cesse des pages imprimées vers l'horizon. Je regarde les gens en bas, minuscules, s'agiter au soleil, vivant leur existence diurne sans se douter que dans quelques heures, les ombres reprendront leurs droits.
Je reste là, perché entre ciel et terre, jusqu'à ce que le ciel vire à l'orange brûlé, puis au violet sombre. C'est le signal. Le monde des vivants se referme, le mien s'apprête à s'ouvrir.
Je descends, j'enfile ma tenue de travail sombre, je vérifie ma batterie et mon terminal, puis je rejoins le poste central pour voir Martha avant de débuter ma ronde. Son bureau est un petit bunker qui sent le café froid et le tabac de contrebande qu'elle fume en cachette.
— Tu as une mine de déterré, me lance-t-elle sans même lever les yeux de ses écrans. Tu as encore passé ta journée sur ce toit à regarder le vide ? Tu devrais sortir. Aller dans un bar, rire, rencontrer quelqu'un. Regarde-toi, tu es un homme magnifique et tu te laisses faner comme une plante dans un placard. Il te faut une vraie vie, pas juste cette errance nocturne.
Je lui adresse ce sourire triste et poli que je réserve toujours à ses tentatives de sauvetage.
— Je vais bien, Martha. Je n'ai pas besoin de tout ça. Donne-moi ma première fiche de secteur.
Je récupère mon terminal et j'enfourche mon vélo électrique. Mais dès que je dépasse le premier angle de rue, une sensation glaciale, presque électrique, me saisit la nuque. Ce n'est pas la vigilance habituelle face aux dangers de la rue. C'est autre chose. C'est la certitude physique, viscérale, d'être observé de très près. Je m'arrête net sous un réverbère dont la lumière vacille. Le moteur de mon vélo est si silencieux que j'entends mon propre souffle court. Je regarde derrière moi. Rien. Juste le bruissement des feuilles de magnolia et l'ombre d'un chat qui s'enfuit. Pourtant, je sens un poids sur mes épaules, une présence invisible mais si dense que l'air semble vibrer.
Plus la nuit avance, plus cette impression de traque s'intensifie. Je fais mes interventions machinalement. Je coordonne l'hébergement d'un vétéran, je calme une dispute près de Bourbon Street, mais mon esprit est aux abois. À chaque carrefour, je pivote brusquement, espérant surprendre celui qui me suit. Je ne vois personne, aucune silhouette suspecte dans les recoins de brique. Mais mon instinct crie. Je commence à prendre véritablement peur, une angoisse sourde qui me noue l'estomac. Je finis par activer mon oreillette pour parler à Martha.
— Martha... je ne suis pas tranquille. J'ai l'impression que quelqu'un me suit de près, qu'on m'observe depuis que j'ai quitté le bureau. Je ne vois rien, mais je sens un regard dans mon dos.
J'entends son soupir agacé à travers le grésillement.
— Mon chéri, ce n'est rien, c'est ton imagination qui te joue des tours. Tu dors trop peu, ton cerveau comble les vides. C'est le Vieux Carré, les ombres y sont toujours plus vivantes qu'ailleurs. Détends-toi. J'ai une toute dernière mission pour toi, et après tu rentres te coucher. Promis.
— Où ça ? demandai-je, la main crispée sur mon guidon.
— Au 1140 Royal Street. Devant la maison LaLaurie. Un homme nous a contactés, il est en détresse, il dit qu'il ne se sent pas en sécurité et qu'il attend qu'on vienne le sécuriser.
Mon sang semble se transformer en glace. La maison LaLaurie. Même pour moi, cet endroit est un cauchemar de pierre. En 1834, un incendie a révélé l'innommable : Madame Delphine LaLaurie, une mondaine respectée, torturait cruellement ses esclaves dans une chambre secrète au grenier. Les récits de l'époque décrivent des scènes d'une noirceur absolue. On dit que les cris des victimes résonnent encore la nuit entre ces murs maudits.
J'arrive devant la bâtisse sinistre. Elle se dresse dans l'obscurité comme un monument à la souffrance humaine. C'est là que je le vois.
Il est debout contre le mur de briques, un peu plus grand que moi, et sa simple présence semble apaiser l'atmosphère oppressante de la rue. Quand je m'approche, il se redresse avec une grâce féline, sans émettre le moindre bruit. Son visage est d'une beauté sculpturale, presque irréelle. Son teint possède une pâleur de marbre antique, mais sa peau semble d'une douceur infinie. Il a des traits fins, une mâchoire dessinée et des pommettes hautes de noble. Mais ce sont ses yeux qui sont son arme principale : d'une couleur indéfinissable, changeant selon la lumière entre le gris orage et le vert profond. Son regard est hypnotique ; j'ai l'impression d'être la seule personne au monde à ses yeux. C'est cette intensité qui crée un sentiment de sécurité et de confiance instantanée.
— Bonsoir. Je m'appelle Keegan Emerson, je suis le Night Dispatcher. On m'a envoyé pour vous aider.
— Je m'appelle Evander, dit-il d'une voix qui ressemble à du velours sombre.
Il possède une prestance qui arrête le temps. Il ne se contente pas d'être là, il devient le centre de gravité de la rue. Il est très grand, élancé mais avec une carrure d'athlète antique. Ses cheveux, brun foncé, sont légèrement longs et retombent avec une élégance naturelle sur son front. Il porte des tissus riches et sombres, de la soie et de la laine fine qui trahissent un goût pour le luxe minimaliste. Je remarque alors qu'il porte une chevalière finement gravée à son doigt, un détail ancien qui semble appartenir à une autre époque.
— Pardonnez-moi de vous avoir dérangé, Keegan, murmure-t-il avec une empathie qui me désarme. Je suis nouveau ici, je me suis égaré et... cet endroit... j'ai ressenti une peur irrationnelle. J'ai cru que quelqu'un me traquait dans les ruelles. Je me suis senti si vulnérable.
Ses mots font écho à ma propre peur de la nuit. Il possède cette patience infinie de ceux qui ont vu des empires s'effondrer. Il monopolise la parole en me questionnant, cherchant à percer mes secrets avec une curiosité aussi douce que tenace. Il veut tout savoir sur moi, sur mes nuits, sur ma vie, et je me laisse porter par son flot de paroles, incapable de rompre le charme. Je lui avoue que c'est ma dernière mission de la nuit, mais je continue de parler, car il semble vouloir me connaître un peu plus. Il m'écoute avec une intensité qui me donne le vertige.
Je suis tellement hypnotisé, tellement attiré par cette aura de sécurité feinte que je perds tout sens commun. J'ai envie de briser ma solitude. Je m'approche de lui et, dans un élan que je ne m'explique pas, j'ai envie de l'embrasser. Ce que je fais.
Evander répond au baiser, puis il glisse ses lèvres vers mon cou. Il m'y embrasse avec une force incroyable, une telle intensité que j'ai soudain l'impression de flotté, de ne plus toucher le sol, de m'élever dans les airs au-dessus de la rue Royal. C'est une sensation d'extase et de vertige absolu. Puis, plus rien. Le noir complet.
...
Je me réveille en sursaut dans mon lit, dans mon appartement plongé dans la pénombre. Je suis désorienté, le cœur battant à tout rompre. Comment suis-je rentré ? Je n'en ai aucun souvenir. Le dernier souvenir clair est ce baiser sous la lune devant la maison LaLaurie.
Je me lève avec difficulté, les muscles endoloris. Instinctivement, je porte la main à ma gorge. Une douleur aiguë me traverse. Je marche jusqu'à la salle de bain, le souffle court, et je m'approche du miroir. Dans la lumière crue, je vois enfin ce qui provoque cette sensation de brûlure.
Deux incisions nettes, circulaires, presque chirurgicales. Elles ne ressemblent absolument pas à une morsure d'animal, mais à deux trous profonds laissés par des aiguilles de gros calibre. Ma peau autour est d'une pâleur cadavérique. Je reste là, hébété, à fixer ces deux points rouges qui semblent me narguer.
Le premier choc est visuel. Je tourne la tête vers la fenêtre et la lumière du jour de la Louisiane, même filtrée par mes persiennes en bois, me paraît d'une agressivité insupportable. Ce n'est pas juste un éblouissement, c'est une douleur physique réelle, une pointe de fer chauffée à blanc qui s'enfonce directement dans mes orbites. Chaque rayon qui parvient à traverser les fentes du vieux bois semble trancher ma rétine avec la précision chirurgicale d'un scalpel. J'ai l'impression que mes yeux sont à vif, dénudés de toute protection naturelle. Dans un réflexe de survie, je plaque mon bras sur mon visage, écrasant mes paupières contre ma peau pour chercher l'obscurité comme si ma vie en dépendait. Mon souffle est court, saccadé, et mon front est soudainement couvert d'une sueur glacée.
Lorsque je parviens enfin à entrouvrir les yeux dans l'ombre protectrice de mon avant-bras, j'attrape mon téléphone sur la table de nuit pour regarder l'heure. L'incrédulité me fige : j'ai dormi presque dix heures d'un trait. C'est une chose qui ne m'était pas arrivée depuis mon enfance, avant que le fracas de l'accident ne brise mes nuits et mon insouciance pour toujours. Ce sommeil n'était pas un repos, c'était un gouffre noir, une absence totale et terrifiante de conscience. Sur l'écran, les notifications s'accumulent. Martha m'a appelé plusieurs fois, ses messages devenant de plus en plus pressants, presque affolés, au fil des heures.
Je finis par la rappeler, la voix cassée, méconnaissable à mes propres oreilles, comme si j'avais avalé du verre pilé.
— Keegan ? Enfin ! meugle Martha à l'autre bout du fil. Sa voix oscille entre un soulagement immense et une colère noire. J'étais à deux doigts d'appeler les hôpitaux et la morgue ! Tu ne répondais pas, les flics ont retrouvé tout ton attirail — le vélo, le terminal, tes gants — abandonnés en plein milieu de la chaussée, au 1140 Royal Street. Juste devant cette maudite maison LaLaurie. On a tout ramené au dépôt ce matin. Qu'est-ce qui t'est arrivé, bordel ?
Je me redresse avec une difficulté monumentale, chaque vertèbre protestant contre le mouvement comme si elles étaient soudées par la rouille. Ma gorge est plus sèche que si j'avais marché des jours entiers dans un désert de sel.
— Je... je ne me souviens de rien, Martha, je balbutie péniblement, luttant contre un vertige qui me soulève le cœur.
Je me tais un instant, la main tremblante posée sur mon cou. Je sens sous mes doigts les deux petites croûtes, nettes et douloureuses, qui marquent ma peau. Je pourrais lui parler d'Evander, de sa beauté de marbre, du baiser, de cette sensation incroyable de m'élever au-dessus des pavés et de l'attraction terrestre, mais un instinct de conservation plus fort que la raison m'en empêche. Je garde le secret sur l'inconnu aux yeux de gris et de vert, et sur ces deux points qui ont changé la chimie de mon sang.
— Je me suis probablement évanoui, je poursuis en mentant. La fatigue, sans doute. Je ne sais même pas comment je suis rentré ici.
— Écoute-moi bien, reprend Martha, plus calme mais d'un ton qui n'admet aucune réplique. Tu ne viens pas travailler ce soir. C'est un ordre. Tu restes chez toi, tu bois de la soupe et tu dors. Tu as une voix de cadavre, mon petit. Repose-toi, c'est tout ce que je te demande.
Je raccroche et tente de me lever, mais une sensation de lourdeur de plomb m'écrase les épaules. Physiquement, mon corps de trente ans me semble avoir pris un siècle en une seule nuit. Chaque mouvement est une épreuve de force ; mes muscles sont engourdis, comme si je sortais d'une anesthésie générale prolongée qui aurait laissé des séquelles. Chaque geste, même le plus simple, demande un effort de volonté colossal. Même le contact de mes draps sur ma peau me paraît rugueux, irritant, presque insupportable. Ma peau est devenue d'une sensibilité maladive, chaque frottement provoquant un tressaillement électrique désagréable qui me fait grimacer.
Je me traîne jusqu'à la cuisine, tenaillé par une soif de cendre. J'ai un goût de cuivre et de poussière dans la bouche qui semble provenir de l'intérieur même de mes gencives. Je me sers un grand verre d'eau, mais l'inefficacité du liquide est terrifiante. L'eau me paraît insipide, lourde, presque écœurante, comme si elle refusait de s'unir à mon organisme défaillant. L'eau ne "mouille" plus ma soif. C'est une sensation de vide gastrique béant qui ressemble à une faim de loup, mais située bien plus haut, logée au fond de ma gorge, comme une brûlure réclamant un combustible dont j'ignore encore la nature.
Soudain, le silence de mon propre cœur me frappe. C'est le choc le plus troublant pour moi qui ai l'habitude de prendre le pouls des autres dans l'urgence des ruelles. Quand je pose la main sur ma poitrine nue, je dois attendre de longues, de trop longues secondes avant de percevoir un signal. Mon rythme interne est d'une lenteur effrayante, un battement sourd, espacé et lourd, comme celui d'un animal s'enfonçant dans une hibernation profonde. Malgré la chaleur humide de la Nouvelle-Orléans qui commence à saturer l'air de l'appartement, je suis glacé de l'intérieur. J'ai l'impression que mon sang ne coule plus, qu'il circule comme une huile épaisse, visqueuse et froide dans mes veines.
Je m'assois par terre, le dos contre la porte du frigo dont le froid me fait, pour la première fois, un bien immense. Un flash-back sensoriel me percute alors violemment, me coupant le souffle. En touchant à nouveau les deux incisions dans mon cou, un souvenir fragmenté me revient : l'odeur entêtante de la brume sur le Mississippi mêlée au parfum trop sucré du jasmin nocturne. Je revois le visage d'Evander, cette beauté de statue antique, et je ressens à nouveau cette sensation de "voler" juste avant de sombrer dans l'oubli. Je me rappelle l'extase pure qui a inondé mes veines au moment où ses lèvres ont pressé ma peau, et c'est ce qui me culpabilise le plus : l'horreur de la morsure était délicieuse.
Perdu dans ce brouillard mental, j'essaie désespérément de me raccrocher à ma réalité d'hier. J'essaie de me souvenir de la dernière personne que j'ai aidée avant de tomber sur lui. C'était qui ? Je revois vaguement des mains calleuses, une couverture sale étalée sur le sol humide... mais le visage d'Evander revient sans cesse, effaçant tout le reste comme une marée noire qui engloutit un rivage. Je réalise avec effroi que le Night Dispatcher est devenu celui qui a besoin d'être secouru. Mais qui pourrait comprendre ? Qui pourrait soigner une blessure qui me donne à la fois envie de mourir et de renaître ?
Je reste là, prostré dans l'obscurité de ma cuisine, écoutant le rythme trop lent de mon propre cœur, tandis qu'au-dehors, le soleil de Louisiane continue de brûler le monde des vivants dont je me sens, minute après minute, irrémédiablement exclu.
Je m'approche du miroir de la salle de bain, les jambes flageolantes. Je dois faire quelque chose, n'importe quoi, pour effacer ces stigmates ou au moins calmer la brûlure. Je sors ma trousse de secours, celle que j'emporte toujours en maraude. Avec des mains qui tremblent comme celles d'un vieillard, je sature un coton d'antiseptique puissant.
Dès que le liquide touche les deux orifices, je manque de m'évanouir. La douleur n'est pas celle d'une désinfection normale ; c'est comme si je versais de l'acide sur un nerf à vif. Je pousse un cri étouffé, m'agrippant au rebord du lavabo. Pourtant, quand je regarde à nouveau, le coton est ressorti propre. Pas de pus, pas de sang, juste cette peau d'une blancheur de craie. Je tente d'appliquer une pommade cicatrisante, mais la texture me dégoûte, elle me semble grasse et morte sur ma peau devenue hypersensible. Je finis par coller un large pansement stérile, mais je sens les deux incisions palpiter en dessous, comme si elles avaient leur propre rythme cardiaque, indépendant du mien. Je fixe mon reflet : mes yeux bleus semblent plus clairs, presque électriques, contrastant violemment avec les cernes sombres qui creusent mon visage. Je ne me reconnais plus. Je ne suis plus Keegan. Je suis une enveloppe qui attend d'être remplie.
Je retourne m'asseoir dans le salon, plongeant la pièce dans le noir complet en fermant les derniers interstices des volets. Le silence est tel que j'entends le sifflement de l'air dans mes poumons. Puis, alors que le ciel de La Nouvelle-Orléans commence enfin à perdre son éclat incendiaire pour laisser place au crépuscule, un bruit me fait sursauter.
Un grattement. Léger, méthodique. Juste derrière ma porte d'entrée.
Mon cœur — ce muscle paresseux qui bat à peine — rate un battement. Ce n'est pas quelqu'un qui frappe, c'est le bruit d'un ongle, ou peut-être d'une bague, qui glisse contre le bois. Je retiens ma respiration, chaque poil de mes bras se dressant sous l'effet d'une décharge d'adrénaline froide. Le grattement s'arrête, puis reprend, plus bas, près de la serrure.
Une voix, à peine plus haute qu'un murmure mais qui résonne dans ma tête comme si elle venait de l'intérieur de mon propre crâne, s'élève de l'autre côté :
— Keegan... La nuit est tombée. Il est temps de cesser de lutter contre l'inévitable.
C'est lui. C'est sa voix de velours sombre. Je sais que je devrais avoir peur, que je devrais appeler la police ou Martha, mais mes jambes se dirigent déjà vers la porte, mues par une volonté qui n'est plus tout à fait la mienne.
Ma main tremble si fort que le métal de la poignée claque contre la serrure, mais je n'hésite pas. Je ne peux pas hésiter. Une force invisible, une sorte de courant magnétique qui prend sa source dans la blessure de mon cou et descend jusqu'à mes doigts, m'oblige à tourner le verrou. Le déclic résonne dans le silence de mon appartement comme un coup de feu.
J'ouvre la porte.
Evander est là, debout sur le palier. Il semble encore plus irréel que la veille. Sa prestance arrête littéralement le temps ; autour de lui, le bourdonnement de la ville et le bruit des voisins semblent s'étouffer, disparaître dans un vide feutré. Il est le centre de gravité de mon existence en cet instant précis. Il porte un long manteau de laine fine, d'un noir si profond qu'il semble absorber le peu de lumière du couloir. Son visage possède cette pâleur de marbre antique que j'ai cru rêver, et ses yeux... ces orbes changeants entre le gris orage et le vert profond sont fixés sur moi avec une intensité qui me prive instantanément de toute volonté.
Je devrais hurler. Je devrais appeler à l'aide. Mais dès que son regard accroche le mien, l'angoisse qui me tenaillait depuis mon réveil s'évapore, remplacée par une vague de chaleur narcotique. C'est un envoûtement total, une soumission de l'âme qui me dépasse. Je me sens comme un oiseau fasciné par un prédateur magnifique, acceptant déjà mon sort avec une sorte de soulagement morbide.
— Fais-moi entrer, Keegan.
Sa voix est un souffle de velours qui s'insinue sous ma peau. Ce n'est pas une prière, c'est un ordre déguisé en caresse. Sans réfléchir, je recule d'un pas, mon corps obéissant à sa volonté avant même que mon esprit n'ait pu formuler une pensée.
— Entre, je murmure, ma voix n'étant plus qu'un écho de la sienne.
Il franchit le seuil avec une grâce féline, ses pas ne produisant aucun son sur le parquet qui, d'ordinaire, craque sous le moindre poids. Il emporte avec lui une odeur de terre froide, de pluie ancienne et de jasmin nocturne. Dès qu'il pénètre dans la pièce, l'air semble devenir plus dense, plus électrique. Il referme la porte derrière lui d'un geste lent, délibéré, nous enfermant tous les deux dans l'obscurité que j'ai si soigneusement entretenue toute la journée.
Il s'approche de moi, et je sens mon cœur — ce muscle paresseux — s'emballer soudainement, non pas de peur, mais d'une attente insupportable. Il s'arrête à quelques centimètres seulement. Sa chaleur est feinte, je le sens, c'est une aura qui irradie de lui pour mieux me désarmer. Ses yeux fouillent les miens, lisant en moi comme dans un livre ouvert.
— Tu as lutté toute la journée, reprend-il en levant une main pour effleurer ma joue. Sa peau est d'une douceur de soie, mais glaciale. Tu as essayé de laver la marque, de soigner ce que tu considères comme une blessure. Mais ce n'est pas un mal, Keegan. C'est un lien.
Je ferme les yeux sous son contact, incapable de résister. L'odeur de son parfum m'enivre, me fait oublier Martha, mon travail, et même l'accident qui a hanté mes nuits. En cet instant, le passé n'existe plus. Il n'y a que le présent, cette pièce sombre, et cet homme qui me regarde comme si j'étais la seule créature digne d'intérêt dans cet univers.
— Pourquoi moi ? je demande dans un souffle, la gorge nouée par l'émotion.
Il prend mon visage entre ses mains, m'obligeant à soutenir son regard magnétique. Un éclat d'admiration presque douloureuse traverse ses pupilles sombres.
— Parce que tu es d'une beauté époustouflante, Keegan. Une beauté si pure, si singulière, que je n'en avais pas vu de semblable depuis des années. Tu portes en toi une lumière mélancolique qui m'a ébloui dès que je t'ai aperçu sous ce réverbère. Et parce que tu es un guetteur. Tu passes tes nuits à chercher la lumière dans les ténèbres des autres. Tu es déjà des nôtres, au fond de toi. Je n'ai fait que t'ouvrir la porte.
Il retire lentement le pansement dans mon cou. La douleur que j'ai ressentie plus tôt a disparu, remplacée par une sensation de brûlure exquise, un appel du sang. Je sens mes jambes fléchir. Il me rattrape, me maintenant contre lui avec une force surnaturelle, sa carrure d'athlète antique me dominant totalement. Je suis sa proie, et pourtant, je n'ai jamais ressenti un tel sentiment de sécurité. C'est le plus fascinant des pièges, et je m'y abandonne de tout mon être.
— Regarde-moi, ordonne-t-il doucement.
Je lève les yeux. Ses pupilles semblent avoir dévoré l'iris. Je suis noyé dans son regard. Je ne sens plus le froid de mes veines, je ne sens plus la lourdeur de mon corps. Je flotte à nouveau, emporté par son charisme, par cette promesse d'éternité qu'il fait miroiter sans dire un mot. Je n'ai plus envie de l'interroger. Je veux juste qu'il reste. Je veux qu'il apaise cette soif de cendre qui me déchire la gorge.
— J'ai soif, Evander, j'avoue enfin, les larmes aux yeux.
Il incline la tête, un éclat de triomphe sombre brillant au fond de ses yeux.
— Je sais, Keegan. Je sais exactement ce qu'il te faut pour que cette beauté ne se fane jamais.
Fin du chapitre 1.
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