Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
L'éveil dans l'obscurité — Chapitre 1
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
L'éveil dans l'obscurité
Chapitre 1
Chapitre 1
La musique du gala résonne encore dans mes oreilles quand je pousse les portes vitrées de l'hôtel. Derrière moi, Julian et Adrien rient trop fort, comme toujours quand ils ont trop bu, et moi je souris à peine, ce sourire que je réserve aux photographes, celui qui ne me coûte rien.
— T'es sûr que tu peux conduire, Milo ? me lance Julian en rattrapant son équilibre contre une colonne.
Je ne réponds pas. Je n'ai pas à me justifier. J'ai gagné trois tournois cette année, j'ai serré la main de deux ministres ce soir, et je n'ai certainement pas besoin qu'un type qui tient à peine debout me donne des leçons.
Le voiturier arrive avec ma voiture, et je remarque à peine son visage. Je lui tends un billet sans le regarder vraiment, je m'installe au volant, je respire l'odeur du cuir neuf, et pendant une seconde, tout est parfait. Tout est exactement à sa place. Ma place.
— Bonne soirée, monsieur St-Clair, dit-il.
Je ne réponds pas non plus. Je démarre.
La route qui longe le fleuve est presque vide à cette heure. Les lumières de la ville défilent, floues, et je me sens invincible, comme toujours après une victoire, comme toujours quand les gens me regardent avec cette admiration mêlée de peur qui me plaît tant. Je pense au prochain tournoi. Je pense à mon classement. Je ne pense pas une seconde à ce feu que je viens de brûler, ni à cette paire de phares qui surgit trop vite sur ma droite.
Il y a un bruit. Un bruit énorme, métallique, qui n'a rien d'humain. Puis plus rien.
Je me réveille dans un noir absolu.
Pas le noir d'une chambre sans lumière. Pas le noir qu'on connaît quand on ferme les yeux. Un noir dense, épais, qui n'a pas de fond, pas de bord, pas de fin. J'ouvre les yeux — du moins je crois les ouvrir, je sens mes paupières bouger — et rien ne change. Rien. Le vide reste le vide.
Ma tête bat. Une douleur sourde, lancinante, part de mon front et descend jusqu'à ma mâchoire. Je sens un bandage serré autour de mon crâne, une bande de tissu qui recouvre mes yeux, et sous mes doigts, quand je les lève lentement, je découvre des points de suture qui tirent la peau de ma joue.
Je ne comprends pas où je suis. J'entends un bip régulier, quelque part sur ma droite. Une odeur de désinfectant. Un lit trop dur.
— Il y a quelqu'un ? dis-je, et ma voix me surprend, rauque, cassée, presque méconnaissable.
Personne ne répond.
— Il y a quelqu'un, bordel ?!
Je tente de me redresser, et la douleur explose dans mes côtes, dans mon épaule gauche. Je retombe contre l'oreiller en étouffant un cri. Mon cœur cogne. Pour la première fois depuis très longtemps, quelque chose échappe à mon contrôle, et cette sensation m'est totalement étrangère. Je n'aime pas ça. Je n'aime pas ça du tout.
J'appuie frénétiquement sur ce qui doit être un bouton d'appel, je tâtonne, je le trouve enfin. Quelques secondes plus tard — ou quelques minutes, je ne sais plus, le temps n'a plus de forme dans ce noir — une porte s'ouvre.
Des pas. Puis une voix d'homme, neutre, presque froide.
— Monsieur St-Clair. Vous êtes réveillé.
— Enlevez-moi ce bandage, dis-je immédiatement. Je ne vois rien. Je ne vois absolument rien.
— C'est normal pour l'instant, répond-il, sans que sa voix ne trahisse la moindre chaleur. Je suis le docteur Aubry. Vous avez eu un accident de la route il y a environ dix-huit heures.
— Je sais que j'ai eu un accident, je ne suis pas idiot. Je vous demande pourquoi je ne vois rien.
— Enlevez-moi ce bandage, dis-je immédiatement. Je ne vois rien. Je ne vois absolument rien.
— C'est normal pour l'instant, répond-il, sans que sa voix ne trahisse la moindre chaleur. Je suis le docteur Aubry. Vous avez eu un accident de la route il y a environ dix-huit heures.
— Je sais que j'ai eu un accident, je ne suis pas idiot. Je vous demande pourquoi je ne vois rien.
Un silence. Un silence qui dure trop longtemps, et qui, pour la première fois de ma vie, me fait peur.
— Je ne vais pas passer par quatre chemins, dit-il enfin. Les dommages causés à votre nerf optique lors de la collision sont totaux. Le lien entre vos yeux et votre cerveau a été rompu. Il n'y a plus de signal qui transite. C'est irrécupérable, monsieur St-Clair. Aucune chirurgie ne pourra rétablir votre vision.
Les mots entrent dans mon crâne un par un, mais ils refusent de s'assembler en un sens que je peux accepter.
— Répétez ça, dis-je.
— Vous êtes aveugle. Définitivement.
— Vous êtes aveugle. Définitivement.
Un rire m'échappe. Un rire sec, sans joie, presque un aboiement.
— Vous vous prenez pour qui, à décider de ma vie avec ce ton-là ? Vous êtes médecin, pas Dieu. Vous m'annoncez ça comme si vous lisiez une étiquette sur un pot de conserve. « Irrécupérable. » Vous êtes sérieux ?
— Monsieur St-Clair.
— Non, coupé-je. Vous allez m'écouter, pour une fois. Je suis Milo St-Clair. Vous savez ce que ça veut dire, ce nom, dans le monde entier ? J'ai battu le numéro un mondial il y a six mois. J'ai un contrat avec trois marques qui valent plus que cet hôpital tout entier. Je ne vais pas moisir dans le noir parce que vous avez décrété que mon nerf optique est « rompu ». C'est un problème technique. Vous allez me trouver une solution technique.
— Il n'existe aucune solution technique à ce jour, répond-il, imperturbable. Je comprends que ce soit difficile à entendre.
— Vous ne comprenez rien du tout ! je hurle presque, et la douleur dans mes côtes me coupe le souffle une seconde. L'argent n'est pas un problème, vous m'entendez ? Trouvez-moi un spécialiste. Un vrai. Pas un exécutant qui débite ses diagnostics avec une voix de robot. Parce que soit vous me rendez ma vue, soit je m'assure personnellement que vous ne remettrez plus jamais les pieds dans un hôpital de cette ville.
— Monsieur St-Clair.
— Non, coupé-je. Vous allez m'écouter, pour une fois. Je suis Milo St-Clair. Vous savez ce que ça veut dire, ce nom, dans le monde entier ? J'ai battu le numéro un mondial il y a six mois. J'ai un contrat avec trois marques qui valent plus que cet hôpital tout entier. Je ne vais pas moisir dans le noir parce que vous avez décrété que mon nerf optique est « rompu ». C'est un problème technique. Vous allez me trouver une solution technique.
— Il n'existe aucune solution technique à ce jour, répond-il, imperturbable. Je comprends que ce soit difficile à entendre.
— Vous ne comprenez rien du tout ! je hurle presque, et la douleur dans mes côtes me coupe le souffle une seconde. L'argent n'est pas un problème, vous m'entendez ? Trouvez-moi un spécialiste. Un vrai. Pas un exécutant qui débite ses diagnostics avec une voix de robot. Parce que soit vous me rendez ma vue, soit je m'assure personnellement que vous ne remettrez plus jamais les pieds dans un hôpital de cette ville.
Le silence qui suit n'a rien d'un silence gêné. C'est un silence professionnel, presque poli, et c'est ce calme-là, précisément, qui me rend fou. Je n'ai aucune prise sur cet homme. Aucune. Pour la première fois depuis des années, mes menaces glissent sur quelqu'un sans laisser la moindre trace.
— Arrêtez de me regarder comme ça, dis-je, plus bas.
— Je ne vous regarde pas d'une façon particulière, monsieur St-Clair.
— Arrêtez cette pitié dégoulinante. Je ne veux pas de votre empathie de bas étage. Je veux des résultats.
— Je ne vous regarde pas d'une façon particulière, monsieur St-Clair.
— Arrêtez cette pitié dégoulinante. Je ne veux pas de votre empathie de bas étage. Je veux des résultats.
Ma voix se brise sur le dernier mot. Une fraction de seconde à peine, un craquement minuscule, mais je l'entends moi-même, et ça m'écœure plus que tout le reste. Je serre les mâchoires, je reprends, plus sourd, presque menaçant :
— Je refuse d'être ce type-là. Celui qu'on plaint. Celui qu'on guide par le bras dans un couloir en articulant bien fort comme si j'étais devenu débile en plus d'aveugle. C'est hors de question.
— Monsieur St-Clair, dit-il enfin, d'une voix toujours aussi plate, la colère ne modifiera pas la réalité de vos examens.
— Monsieur St-Clair, dit-il enfin, d'une voix toujours aussi plate, la colère ne modifiera pas la réalité de vos examens.
Cette phrase-là me cloue au silence.
Je n'ai rien à répondre. Pour la première fois de ma vie d'adulte, je n'ai absolument rien à répondre, et cette sensation est pire que la douleur dans mes côtes, pire que le noir lui-même. Le médecin, sentant sans doute qu'il n'obtiendra rien de plus de moi pour l'instant, m'informe d'une voix neutre qu'une infirmière repassera dans l'heure, qu'un psychologue de l'établissement est disponible si je le souhaite, et que je dois éviter de m'agiter compte tenu de mes fractures costales.
Je ne réponds pas. Je l'entends noter quelque chose — un stylo sur du papier, un bruit ridiculement banal — puis ses pas s'éloignent, la porte s'ouvre, se referme avec un déclic sourd.
Et là, seul, tout s'effondre.
Je ne cherche même pas à me redresser. Je me recroqueville contre l'oreiller, mes mains agrippent le drap avec une violence que je ne me connaissais pas, mes ongles s'enfoncent dans le tissu comme s'il pouvait m'ancrer à quelque chose de réel. Il n'y a plus personne pour admirer ma colère. Plus personne à intimider pour me sentir exister. Ma respiration devient un sifflement saccadé, un bruit d'animal pris au piège, et je déteste ce bruit, je le déteste parce qu'il vient de moi.
— Pas moi, je murmure dans le vide. Pas ça. Pas à moi.
C'est la première fois que je le dis à voix haute. Devant ces murs que je ne verrai jamais, devant ce plafond que je ne pourrai plus jamais fixer en attendant le sommeil, j'admets enfin ce que je viens de comprendre : mon monde vient de s'arrêter.
Le silence de la chambre, qui m'était complètement indifférent une heure plus tôt, devient une chape de plomb. J'attends, immobile, le souffle retenu, pour être certain que personne ne va revenir, que personne ne va me surprendre dans cet état. Puis, lentement, le masque que je porte depuis vingt-neuf ans commence à se fissurer pour de bon.
Un sanglot sec m'échappe. Un bruit que je ne reconnais pas, qui ne ressemble à rien de ce que j'ai déjà produit. Je tâtonne sur la table de chevet, cherchant je ne sais quoi — un verre d'eau, une télécommande, n'importe quel objet familier qui me prouverait que le monde a encore une forme — mais mes doigts ne rencontrent que le vide, encore et encore.
— Je ne suis rien, je crache dans l'obscurité, et ma voix se brise complètement cette fois, envahie par une terreur que je n'ai jamais éprouvée. Pas même quand j'étais gamin et que je perdais un match. Pas même la fois où mon père m'a dit que je ne vaudrais jamais rien sur un court. Rien de tout ça n'était comparable à ça.
J'essaie de me convaincre que c'est une erreur. Un mauvais test. Un médecin incompétent qui a mal lu un scanner. Je passe de longues minutes à construire cette version des faits dans ma tête, une version où demain je me réveille et où la lumière revient, où tout redevient net et brillant comme avant. Mais le vide reste le vide. Aucune lueur, nulle part. Pas même une ombre plus claire qu'une autre. Rien.
Mes épaules s'affaissent d'un coup, comme si on venait de trancher les fils invisibles qui me tenaient debout depuis toujours. J'enfouis mon visage dans mes mains, mes ongles griffent presque ma propre peau, et pour la première fois de ma vie, je ne pleure pas comme un homme en colère qui perd. Je pleure comme quelqu'un qui vient de comprendre que son nom, son statut, son visage sur des affiches dans le monde entier, ne pèsera plus jamais rien contre cette obscurité.
— Je suis fini, je lâche, et c'est un aveu, un vrai, arraché par la solitude d'une chambre d'hôpital anonyme.
Dehors, dans le couloir, la vie continue. Des pas, un chariot qu'on pousse, une conversation étouffée entre deux infirmières. Le monde entier continue de tourner exactement comme avant, indifférent à ce qui vient de se briser en moi. Et moi, pour la première fois, je n'ai littéralement plus aucun moyen de savoir à quoi il ressemble.
La porte s'ouvre à la volée, sans qu'on frappe. Je reconnais le pas avant même la voix — rapide, sec, ce claquement de talons qui n'appartient qu'à une seule personne au monde.
Stéphane. Mon agent sportif depuis dix ans, celui qui a négocié chacun de mes contrats, chacune de mes apparitions publiques, chacun des chiffres qui suivent mon nom.
Stéphane. Mon agent sportif depuis dix ans, celui qui a négocié chacun de mes contrats, chacune de mes apparitions publiques, chacun des chiffres qui suivent mon nom.
— On y va, déclare Stéphane. La voiture est en bas. On a déjà libéré le couloir pour éviter les photographes.
Il ne me demande pas comment je vais. Il ne pose même pas la question de savoir si je suis prêt. J'entends le bruit d'une fermeture éclair, le froissement de vêtements qu'on plie trop vite, mon sac qu'on remplit sans ménagement.
— Je n'ai pas besoin que tu joues les nounous, Stéphane, je crache en agrippant les draps, mes articulations blanchissant sous la tension.
— Et moi je n'ai pas besoin d'une plainte pour mise en danger si tu tombes dans l'escalier. Arrête de cabotiner. On rentre.
— Et moi je n'ai pas besoin d'une plainte pour mise en danger si tu tombes dans l'escalier. Arrête de cabotiner. On rentre.
Je voudrais répondre quelque chose de cinglant, quelque chose qui le remettrait à sa place, mais les mots ne viennent pas. Pour la première fois depuis que je le connais, cet homme qui a toujours négocié mes contrats en tremblant presque devant moi de déférence me traite comme un colis qu'on rapatrie. Je ne peux pas voir s'il évite mon regard, mais je l'entends dans sa voix : elle ne dévie jamais, elle reste fixée sur des détails pratiques, sur des horaires et des numéros, jamais sur moi. Pas une seule fois il ne me demande comment je vais.
Le trajet jusqu'à la voiture se fait dans un tourbillon de sensations que je ne maîtrise pas. Une main sur mon coude — la sienne, ferme, presque brutale — qui me guide entre des obstacles que je ne vois pas. Le vrombissement d'un ascenseur. L'air frais du dehors qui me frappe soudain le visage, chargé d'une odeur de ville que je connais par cœur sans pouvoir en situer la source. On me pousse doucement dans un siège, une ceinture qu'on boucle à ma place, comme si j'étais un enfant.
Dans la voiture, Stéphane passe des appels. Il annule mes engagements l'un après l'autre, d'une voix professionnelle et détachée, comme s'il lisait une liste de courses.
— Oui, on décale le partenariat. Non, pas de communiqué pour l'instant. On gère ça en interne.
Chaque phrase me rappelle un peu plus que mon monde continue de tourner sans moi, qu'on est déjà en train de réorganiser ma vie autour de mon absence. Je garde le silence. Parler ne servirait à rien : je n'ai plus aucune prise sur rien de ce qui se décide dans cette voiture.
Quand on arrive enfin chez moi, je reconnais l'odeur de mon hall d'entrée, le bruit particulier de mes propres clés dans la serrure — sauf que ce n'est pas moi qui les tiens. Stéphane me guide jusqu'au salon et me pousse fermement pour que je m'affaisse sur le canapé. Je sens le cuir froid sous mes mains. C'est mon intérieur. Mais je ne reconnais plus les distances. Je ne sais plus où se trouve la table basse, à combien de pas se situe la fenêtre, si le vase que ma mère m'a offert est toujours sur le buffet ou si quelqu'un l'a déplacé pendant mon absence.
— Écoute-moi bien, reprend Stéphane, et j'entends ses clés heurter la table avec un bruit sec. Tout est réglé. Dans une heure, quelqu'un sera là. Cette personne gérera le quotidien, les courses, et tout ce que tu es désormais incapable de faire seul.
— Personne ne met les pieds chez moi, je tranche, la mâchoire serrée.
— C'est déjà validé, Milo. C'est la seule condition pour éviter le centre de rééducation spécialisé. Sois-tu acceptes cet auxiliaire, soit tu disparais du paysage. À toi de choisir.
— Personne ne met les pieds chez moi, je tranche, la mâchoire serrée.
— C'est déjà validé, Milo. C'est la seule condition pour éviter le centre de rééducation spécialisé. Sois-tu acceptes cet auxiliaire, soit tu disparais du paysage. À toi de choisir.
Je n'ai rien à répondre à ça. Il n'attend même pas ma réaction : j'entends ses pas s'éloigner, la porte d'entrée s'ouvrir puis se refermer, et je me retrouve seul dans mon propre salon, aussi étranger à ce lieu qu'à moi-même.
Une heure plus tard, exactement comme annoncé, j'entends la porte. Le bruit d'une clé — ma propre clé, celle que Stéphane a dû laisser à ce parfait inconnu — puis des pas qui entrent dans mon périmètre. L'air se déplace légèrement. Quelqu'un est là.
Je redresse le menton, je compose mon visage dans cette expression de dédain souverain qui a toujours fait ses preuves, même si je sais qu'elle ne sert plus à grand-chose puisque je ne peux plus voir l'effet qu'elle produit.
— Monsieur St-Clair ? Je m'appelle Dan Van…
— Je t'ai pas sonné, le sous-fifre, je le coupe avec un sifflement méprisant. Tu te casses avant que je perde patience. Ton numéro de service à la personne, tu vas le faire ailleurs, j'ai pas besoin d'un énième larbin pour jouer les nounous. Dégage de chez moi.
— Je t'ai pas sonné, le sous-fifre, je le coupe avec un sifflement méprisant. Tu te casses avant que je perde patience. Ton numéro de service à la personne, tu vas le faire ailleurs, j'ai pas besoin d'un énième larbin pour jouer les nounous. Dégage de chez moi.
Je tourne la tête vers le vide, un rictus de dégoût aux lèvres, cherchant à faire comprendre par mon seul langage corporel que cet homme n'existe tout simplement pas pour moi. Je m'enfonce dans les coussins, je croise les bras, je me barricade.
Le silence s'étire. Mais il ne bouge pas. Aucune colère, aucune hésitation dans ce qui me revient ensuite.
— Je m'appelle Dan Vandel. J'ai trente et un ans et je fais ce métier depuis plus de quinze ans.
Sa voix est posée, presque clinique. Je sens une irritation monter, puis une angoisse fulgurante que je m'oblige à contenir à tout prix.
— À partir d'aujourd'hui, poursuit-il sans se laisser démonter, c'est ensemble que nous allons restructurer votre environnement. Nous allons cartographier cet appartement, réapprendre vos déplacements, sécuriser votre routine de repas et organiser votre gestion quotidienne. Je suis ici pour combler l'écart entre ce que vous pouviez faire hier et ce que vous allez devoir apprendre à faire demain.
Je renifle, un son sec et dédaigneux. Je fixe un point imaginaire au-dessus de ce que je devine être son épaule, feignant un ennui profond. Je m'oblige à garder une respiration régulière, alors que mon cœur martèle mes côtes comme un oiseau en cage. Je dois paraître indifférent. Je dois.
Pourtant, sous mon apparente apathie, chaque mot qu'il prononce se grave dans mon esprit malgré moi. Réapprendre les déplacements. Routine de repas. Chaque détail technique est une pierre que j'empile en moi, une information vitale que je dévore avec une avidité que je refuse de m'avouer. J'ai peur — une peur viscérale, celle d'un homme qui se noie et qui, tout en repoussant la main tendue, mémorise malgré toute la position de la corde.
— Tu as fini ta liste de courses, l'expert ? je lance d'une voix traînante, comme si je m'ennuyais à mourir. Parce que tes explications me passent au-dessus de la tête.
Il ne répond rien à la provocation. Pas un soupir, pas un mot de trop. Juste le silence, encore, ce silence qui commence sérieusement à me rendre fou parce qu'il ne ressemble à aucun de ceux que je connais.
Je reste immobile sur le canapé, mes sens en alerte maximale. Depuis que je ne vois plus, mon univers s'est réduit à ce périmètre sonore oppressant où chaque micro-vibration devient une information : le bruissement léger du tissu de ses vêtements, le rythme régulier de sa respiration, quelque chose qui ressemble presque à un battement de cœur, calme, presque irritant de sérénité.
Ce silence est une insulte. J'ai besoin de le faire réagir, de le voir craquer, de reprendre le contrôle par la terreur, comme je l'ai toujours fait.
— Tu es encore là, toi ? je crache en me levant brusquement. Je sens ta présence, tu empestes l'obséquiosité et le café froid. Tu espères quoi ? Que je vais t'inviter à partager mon alcool en attendant que ma vue revienne ?
Je fais un pas en avant, les mains tendues devant moi, tâtonnant l'air pour le localiser. Je veux le pousser, le sentir perdre l'équilibre, l'entendre hurler.
— Je n'attends rien, monsieur St-Clair, répond-il. Sa voix vient de la gauche, un peu plus loin que je ne l'avais anticipé. Stable. Sans la moindre note défensive.
Je grimace. Cette absence de réaction, ce ton neutre, me met hors de moi. Je pivote, mes pieds heurtant le tapis dans un bruit sourd.
— Tu te prends pour un saint ? Tu es juste un larbin payé pour observer la bête dans son enclos ! ma voix monte dans les aigus, saturée de rage. Tu crois que je ne t'entends pas ? Tu es là, à me disséquer du regard, à noter chaque tremblement de mes mains. Ça t'amuse, le petit jeu de la psychologie de comptoir ? Tu me donnes envie de vomir.
Je crache presque le dernier mot, espérant un recul, un soupir, n'importe quoi. Mais il ne bouge pas d'un centimètre. Dans mon noir absolu, j'essaie de localiser ses yeux, de percer l'obscurité pour y trouver une once de peur. Il n'y a que ce mur impénétrable de silence que je n'arrive pas à briser.
— Vos émotions font partie de votre réadaptation, monsieur St-Clair, reprend-il avec la même impassibilité. Elles sont une dépense d'énergie inutile. Ma présence n'est pas une intrusion, c'est une constante. Que vous me criiez dessus ou que vous restiez silencieux, je serai à la même distance, prêt à intervenir quand votre environnement deviendra un obstacle.
Un frisson me parcourt la nuque. Son ouïe à lui aussi semble aiguisée : il ne bouge que lorsque je m'arrête, anticipant chaque geste, chaque tension musculaire. Ne pas savoir exactement où il se trouve dans la pièce, ne pas voir son visage ni ses mains, me rend vulnérable d'une façon que je déteste.
— Tu ne me touches pas, je lâche, la voix tremblante d'une rage impuissante. Si tu tentes une approche, je te jure que je…
— Vous n'avez pas besoin de me menacer, m'interrompt-il doucement. Vous avez besoin de comprendre que, dans cette pièce, le seul péril, c'est votre propre perte de repères. Je suis le seul qui puisse vous aider à naviguer à travers. La colère ne vous rendra pas la vue, mais elle vous fera trébucher.
— Vous n'avez pas besoin de me menacer, m'interrompt-il doucement. Vous avez besoin de comprendre que, dans cette pièce, le seul péril, c'est votre propre perte de repères. Je suis le seul qui puisse vous aider à naviguer à travers. La colère ne vous rendra pas la vue, mais elle vous fera trébucher.
Je me fige, les poings serrés contre ma poitrine. Le son de ma propre respiration, saccadée, emplit la pièce, couvrant presque la sienne. Je le déteste. Je déteste sa voix, son calme, sa logique implacable. Mais plus encore, je déteste le fait que, dans ce noir total, sa voix soit devenue la seule chose qui m'empêche de m'effondrer pour de bon.
Quelque chose en moi vacille — une surprise que je ne m'attendais pas à ressentir. Ce type ne ressemble à personne de ce que j'ai croisé jusqu'ici. Il ne recule pas, il ne me flatte pas, il ne me craint pas. Et cette découverte me terrifie presque autant qu'elle m'intrigue.
Je serre les mâchoires. Je ne vais pas rester le dernier à parler dans cette pièce, encore moins celui qui perd. Il va falloir que je trouve une autre arme, une autre faille, parce que je refuse — je refuse absolument — de laisser cet homme croire qu'il a le dessus sur moi.
Ça, je me le jure, silencieusement, dans le noir qui ne me quittera plus jamais.
Fin du chapitre 1.
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