Les promesses du temps perdu.
2000. Une plage dans le Sud de la France.
J'ai vingt ans et je suis le plus heureux des hommes. La plage est déserte. Le soleil s'enfonce dans la mer, illuminant le ciel de dégradés rouge et orangés. Le silence est seulement troublé par le bruit des vagues qui viennent mourir à nos pieds et par le rire de Léa, sa tête reposant sur ma poitrine, tandis que nous plaisantons. Ses longs cheveux bruns tombent sur ses épaules nues. Elle porte une robe légère que le vent soulève parfois, révélant la courbe de ses cuisses. Je la regarde comme si rien d'autre n'existait.
Nos lèvres se cherchent puis se trouvent, avec cette fougue propre aux premiers amours, qui croient qu'ils sont éternels. Mes mains parcourent son dos, effleurent sa taille, découvrent la chaleur de sa peau sous le léger tissu. Elle murmure mon nom, « Alexandre », d'une voix douce. Je la déshabille lentement, découvrant ses seins ronds, sa taille fine, la douceur de son ventre. Nos regards ne se quittent pas ; ils disent ce que nous sommes incapables d'exprimer par des mots.
Lorsque je la pénètre, le reste du monde n'existe plus. Il n'y a plus que le bruit des vagues, nos respirations qui s'accélèrent, la chaleur de nos corps enlacés et la caresse de ses ongles sur mon dos. Nos mouvements sont en parfaite harmonie, dans un rythme d'abord lent puis de plus en plus rapide. Léa enfouit son visage contre mon cou tandis que ses mains s'agrippent à moi. Elle jouit la première, un cri étouffé, et je la suis quelques instants plus tard, m'effondrant sur elle, nos peaux moites collées l'une à l'autre.
Nos souffles retrouvent peu à peu leur calme. Nous restons longtemps ainsi, enlacés, à écouter le ressac. Nous parlons de tout et de rien, de nos souvenirs, de nos rêves, de cet avenir que nous imaginons avec l'insouciance de ceux qui croient que le temps est de leur côté. Au bout d'un moment, je me redresse et lui tends la main.
— Et si on allait se baigner ?
Elle me regarde un instant, un sourire malicieux illuminant son visage.
— À cette heure-ci ?
— Justement. C'est presque l'heure idéale pour un bain de minuit.
Elle éclate de rire et accepte sans hésiter. Nous nous levons et courons vers la mer, main dans la main. Les premières vagues nous accueillent dans une eau saisissante de fraîcheur, qui nous arrache un nouvel éclat de rire. Nous nous éclaboussons avec l'insouciance de notre jeunesse, nos corps nus s'enlacent et nos baisers ont le goût salé de la mer.
De retour sur la plage, encore ruisselants, nous nous laissons tomber sur notre grande serviette. Nos regards se croisent, et ce simple échange suffit à raviver le désir qui ne nous a jamais vraiment quittés. Léa m'attire vers elle. Nos bouches se retrouvent dans un baiser long et enflammé. Puis, je laisse mes lèvres glisser le long de son cou, de sa poitrine, de son ventre, savourant chaque frisson qui parcourt son corps. Mais, au moment où je poursuis ma descente, elle pose doucement une main sur mon épaule pour m'arrêter.
— Non, ce soir, on se donne du plaisir ensemble… Mets-toi tête-bêche au-dessus de moi, en 69…
Je lui adresse un sourire complice et prends la position qu'elle me demande, une de celles que je préfère tant elle nous permet de partager chaque sensation. Nous nous lançons dans un rapport passionné, ses lèvres autour de mon sexe tandis que ma langue explore son intimité avec avidité. Peu à peu, son souffle s'accélère, son corps se tend sous le mien, tandis que je sens son abandon devenir total. Il ne faut que quelques instants, lorsque deux de mes doigts la pénètrent et que je suce son clitoris, pour que le plaisir l'emporte. Elle se cambre brusquement, laisse échapper un cri qu'elle ne cherche pas à retenir, puis demeure un instant immobile, traversée par les derniers frémissements de son orgasme. Je m'arrête, surpris de la rapidité et de la puissance de sa jouissance.
— C'est rare que tu jouisses aussi vite...
— Je sais... Peut-être que c'est le cadre... Ou peut-être que tu sais vraiment t'y prendre. Tu n'as aucune idée de l'effet que ta langue me fait.
Je lui souris.
— Je prends ça pour un compliment.
Léa passe une main sur ma joue avant de froncer légèrement les sourcils.
— Sauf que toi... tu n'as pas joui.
— Ce n'est pas grave.
— Pas grave ?
— Non. Te voir perdre le contrôle comme ça... c'est presque aussi agréable pour moi que d'atteindre l'orgasme.
Elle secoue la tête avec un sourire amusé.
— Tu t'en sors toujours avec une jolie phrase.
— Ce n'est pas une jolie phrase. C'est la vérité.
Elle me fixe quelques secondes, les yeux brillants, puis son sourire devient plus espiègle.
— Eh bien, désolée, mais ce soir, tu ne t'en tireras pas comme ça.
— Ah bon ?
— Hors de question que l'un de nous profite plus que l'autre.
Elle se redresse légèrement, comme si une idée venait soudain de s'imposer à elle.
— Attends... J'ai une idée.
Sur ces dernières paroles, Léa vient me chevaucher, descendant lentement sur mon membre. Ses mains posées sur mon torse, c'est elle qui dirige. Elle ondule des hanches avec sensualité, ses seins bougeant au rythme de ses mouvements. Je ne peux détacher mes yeux de son visage. Mon cœur s'emballe autant que mon désir. Elle le devine.
— Ne jouis pas en moi… Je veux que tu jouisses dans ma bouche, murmure-t-elle quand elle sent que je ne vais plus pouvoir me retenir.
Ce désir cru m'excite encore plus. Elle se retire, glisse le long de mon corps et prend mon sexe entre ses lèvres, juste à temps. Le plaisir me submerge, m'arrachant un grognement rauque, presque involontaire. Elle avale tout, ses yeux toujours plongés dans les miens.
Nous demeurons longtemps enlacés sur le sable, laissant peu à peu nos respirations retrouver leur calme. Je sens la chaleur de son corps contre le mien. Elle a son front posé sur mon épaule et je ferme les yeux pour graver cet instant dans ma mémoire. Je suis persuadé que rien ne pourra jamais nous séparer, que notre amour est éternel.
Je la raccompagne chez elle vers minuit, ivre de bonheur. Tout au long du trajet, nous parlons de notre avenir comme s'il était déjà écrit : l'appartement que nous louerons ensemble, les sorties et les voyages qui nous attendent, puis dans un futur encore lointain, les enfants qui viendront agrandir notre bonheur et dont nous rêvons tous les deux. Tout nous paraît possible, et l'avenir semble nous appartenir. Je l'embrasse longuement devant sa porte, avant de reprendre la voiture, le sourire aux lèvres, convaincu que la vie ne peut pas être plus belle.
Je ne me souviens pas de l'accident. Juste d'un éclair de phares, trop proche, trop rapide. Puis le choc. Le fracas. Métal contre métal, verre qui explose. Mon corps n'a plus de poids. Enfin vient le silence. Un silence absolu. Avant que tout ne disparaisse.
Quand j'ouvre de nouveau les yeux, je suis allongé dans un lit d'hôpital. La lumière est blanche, presque trop forte. Une odeur de désinfectant flotte dans l'air. J'essaie de comprendre où je suis, de me souvenir de ce qui s'est passé. Mais il n'y a rien. Aucun point d'accroche, juste un vide étrange. Mes parents sont là, leurs visages graves et fermés, marqués par l'inquiétude et la fatigue. Maman serre ma main trop fort. Papa reste en retrait, immobile, comme s'il retenait quelque chose.
— Tu as eu un grave accident, mon chéri, murmure ma mère. Mais tu es vivant… c'est tout ce qui compte.
Je hoche la tête. Je devrais ressentir quelque chose. De la peur. Du soulagement. Mais tout me paraît lointain, comme si ce corps n'était pas le mien. Je cherche en moi le moindre souvenir. Un nom. Un visage. Une raison d'être ici. Rien ne vient.
— Comment je m'appelle ?
Ma mère hésite une fraction de seconde avant de répondre.
— Alexandre.
Ce nom ne déclenche rien. Pas même un écho. Les médecins parlent autour de moi. Des mots techniques : amnésie rétrograde sévère, perte de mémoire autobiographique, choc neurologique. Mais un seul mot me reste : effacé. Mes parents prennent immédiatement les choses en main. Ils organisent mon transfert dans une prestigieuse clinique privée en Suisse, spécialisée dans les troubles neurologiques.
— C'est le meilleur endroit pour toi, répètent-ils.
Sur le moment, je les crois. Je ne comprendrai que bien plus tard que ce choix n'avait pas pour seul objectif ma guérison. Quand les souvenirs reviendront, quand j'aurai des explications. Ils n'ont jamais accepté Léa. Fille d'un père ouvrier et d'une mère sans emploi, elle ne correspond pas à l'image de la belle-fille idéale qu'ils avaient imaginée. À leurs yeux, elle n'appartient pas à leur monde et ne devrait pas avoir sa place dans le mien. Ils la considèrent comme une menace pour leur nom, leur patrimoine et le statut social auquel ils sont si attachés.
2000 – 2025. En Suisse, au Canada et en France.
Après cela, ma vie cesse d'être un fil continu. Elle devient une suite de fragments : certains nets, d'autres effacés, tous réécrits par le temps, la douleur et ce que les autres ont choisi de me dire à ma place.
Pendant des semaines, je restai enfermé dans ce cocon suisse, entouré de médecins et autres personnels médicaux. Léa, elle, remua ciel et terre pour me retrouver. Mais ça, je ne l'appendrais que plus tard, beaucoup plus tard. Elle appela tous les hôpitaux, harcela la police, contacta mes amis. À chaque fois, mes parents eurent une longueur d'avance. Ils firent bloquer ses appels, s'arrangèrent pour qu'aucune information ne lui parvienne et allèrent même jusqu'à lui faire remettre, par l'intermédiaire d'un avocat, une lettre falsifiée. Dans celle-ci, « je » lui expliquais que mon accident, au cours duquel j'avais failli perdre la vie, m'avait profondément fait réfléchir et que je préférais mettre un terme à notre relation. « Je me rends compte que nos mondes sont trop différents, que cela ne pourra jamais fonctionner entre nous. Je te souhaite d'être heureuse, mais ne cherche plus à me contacter. Alexandre. »
Léa ne crut pas immédiatement au contenu de cette lettre. Pendant des mois, elle continua de se battre. Elle fit tout pour me retrouver et alla même jusqu'en Suisse après avoir obtenu, au prix d'efforts considérables, l'adresse de la clinique. Mais, sur les instructions de mes parents, l'établissement refusa de la laisser entrer. On lui interdit le moindre contact avec moi, sans même m'informer qu'elle était venue. À bout de forces, le cœur brisé, elle finit par renoncer. Elle quitta l'Europe pour tenter de reconstruire sa vie, et partit au Canada. C'est là qu'elle rencontra un homme. Deux ans plus tard, ils se marièrent. Ensemble, ils eurent deux enfants.
De mon côté, la mémoire revint par fragments. Seuls les mois précédant mon accident lui échappaient encore. Un jour pourtant, alors que je contemplais la mer depuis la terrasse de mes parents, une odeur de sel fit surgir un souvenir, enfoui tout au fond de ma mémoire, avec une violence inouïe. Une plage. Léa. Son rire. Son visage. Son corps blotti contre le mien. Notre étreinte. La douleur fut si brutale que je vacillai dans un léger malaise. Lorsque j'en informai mes parents, ils affichèrent cette douceur rassurante qu'ils savaient si bien feindre.
— Elle s'est mariée, Alexandre, me dit ma mère d'une voix calme. Elle a refait sa vie. Nous n'avons pas voulu t'en parler, pour ne pas te faire de peine.
Mon père posa même une main sur mon épaule, comme s'il était de tout cœur avec moi.
— Tu dois tourner la page. Elle t'a oublié. Fais de même et pense à toi, maintenant.
Ébranlé, incapable de distinguer le vrai du faux, je les crus. Je pleurai pendant des jours. Puis, comme beaucoup d'hommes brisés, je finis par me reconstruire. Je repris mes études de commerce, comme ma famille l'avait décidé pour moi. Deux ans plus tard, je rencontrai Sophie. Elle était belle, cultivée et, ce qui convenait parfaitement à mes parents, issue du même milieu que le mien. Nous nous mariâmes. Un mariage très chic, à l'image de nos deux familles. Pendant plus de quinze ans, je menai une vie confortable, rythmée par les voyages d'affaires, les dîners mondains et une affection devenue progressivement tiède. Nous n'eûmes pas d'enfants.
Avec le temps, l'image de Léa s'estompa, se transformant en une douleur douce, presque nostalgique, que je gardais quelque part en moi, sans jamais vraiment la perdre. Elle ne disparaissait pas vraiment. Elle revenait parfois, sans prévenir, sans raison. Comme si elle refusait de s'effacer.
En 2020, Sophie demanda le divorce. Elle avait rencontré quelqu'un. Je n'en fus même pas surpris. Depuis longtemps déjà, je savais que notre mariage n'était plus qu'une façade que nous avions appris à maintenir.
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Un amour perdu