L'odeur de cannelle de mon infusion m'enivre autant que la chaleur du mug entre mes mains. Devant moi défile l'épisode suivant de cette série Netflix que je dévore depuis quelques semaines. Je chéris ces parenthèses hors du temps. Chaque soir, ou presque, je m'installe au même endroit, avec le même rituel. Dans cette maison endormie, rien ne semble pouvoir troubler ce moment.
Ou presque. Une vibration fait frémir mon smartphone posé sur la table basse. Une notification Instagram. Delphine.
23 h 07. Un peu plus tard que prévu. J'ouvre notre conversation. Comme souvent, elle m'a envoyé une photo. Elle a toujours eu le don de soigner ses clichés. Cette fois, on y voit un verre de vin blanc posé sur la table d'un bar. Dans le reflet du verre, on devine son profond décolleté. Sous la photo, un simple message :
— Je n'ai pas réussi pour le moment. Il est parti aux toilettes.
Je souris en coin. Je lui réponds presque aussitôt.
— Rejoins-le.
Sa réponse arrive quelques secondes plus tard.
— Je lui dis quoi ?
Je prends le temps de relire son message. Je l'imagine parfaitement, le téléphone à la main, partagée entre l'envie de me faire confiance et la peur d'aller trop loin.
— Rien. Tu y vas... et tu l'embrasses.
Delphine a trente-neuf ans. Elle est mariée depuis huit ans et mère de deux enfants. Pourtant, ce soir-là, l'homme avec qui elle partage un verre n'est pas son mari.
C'est son collègue.
—--
Quelques mois plus tôt, nous ne nous connaissions pas encore.
Je l'ai rencontrée sur Facebook, dans un groupe où elle expliquait souffrir de solitude et chercher à nouer de nouvelles amitiés. Son message avait quelque chose de touchant, alors je lui ai écrit, sans imaginer un instant la place qu'on finirait par prendre dans le quotidien de l'autre.
Dès nos premiers échanges, j'ai été frappée par sa timidité. Elle choisissait soigneusement ses mots, s'excusait presque de raconter sa vie, comme si elle craignait d'être un poids. Pourtant, derrière cette réserve, je découvrais une femme vive, intelligente et étonnamment lucide sur elle-même.
J'ai rapidement pris les commandes de nos conversations. Ce n'était pas quelque chose de calculé ; c'est simplement devenu naturel. Je posais les questions, elle y répondait avec une sincérité désarmante. Les rares fois où elle s'intéressait à moi, c'était un discret « Et toi ? », avant de revenir presque aussitôt à ce qu'elle était en train de me raconter. Je crois surtout qu'elle avait besoin d'être écoutée.
Les jours passant, elle s'est mise à me confier des choses qu'elle n'avait dites à presque personne. Elle me répétait souvent qu'il lui était étonnamment facile de se livrer à moi. La distance aidait, disait-elle. Je ne faisais pas partie de son quotidien. Je ne connaissais ni son mari, ni ses amis, ni ses collègues. Elle pouvait déposer ses pensées sans craindre qu'elles reviennent un jour la rattraper.
Sa vie n'avait pourtant rien de malheureux en apparence. Elle aimait son travail, son mari était quelqu'un de bien, ses deux enfants occupaient une grande partie de son temps. Mais tout semblait s'être installé dans une routine qui lui pesait. Elle avait peu d'amis, sortait rarement et avait le sentiment que les journées se ressemblaient toutes. Plus qu'un manque d'amour, c'était un manque de légèreté qui la faisait souffrir.
Un soir, après plusieurs semaines de discussions, elle m'a avoué avec beaucoup de pudeur qu'elle était bisexuelle. J'ai souri en lisant son message avant de lui répondre que moi aussi.
Je crois que c'est à partir de cet instant que quelque chose a changé entre nous.
Nos conversations sont devenues plus libres. Nous parlions de désir, de fantasmes, de frustrations, de toutes ces choses que l'on n'ose pas toujours évoquer, même avec ses proches. Il n'y avait pourtant aucune ambiguïté entre nous. Elle ne m'a jamais demandé une photo de moi, et je n'ai jamais eu le sentiment qu'elle me désirait. Ce qui s'installait était différent. Une confiance presque totale.
Je lui ai expliqué très tôt que je ne la jugerais jamais. Les attirances ne se décident pas. Elles apparaissent parfois là où on ne les attend pas, parfois même envers des personnes que l'on préférerait ne jamais regarder de cette façon. Ce qui m'intéressait n'était pas de savoir ce qui était convenable ou non, mais de comprendre ce qu'elle ressentait réellement.
Je lui ai alors proposé un jeu. Je lui ai demandé de dresser la liste de toutes les personnes qui l'attiraient, même un peu. Les fantasmes évidents, bien sûr, mais aussi ces attirances discrètes que l'on garde généralement pour soi. Pour chacune d'elles, je voulais connaître son prénom, la nature de leur relation, ce qui lui plaisait chez cette personne et le degré d'attirance qu'elle ressentait.
Elle s'est prêtée à l'exercice avec beaucoup plus de sérieux que je ne l'aurais imaginé. Sa liste était longue, parfois surprenante, toujours très honnête. Certaines personnes n'étaient que de simples curiosités, d'autres occupaient une place plus importante dans son imaginaire.
Tout en haut figurait Damien. Son collègue.
Elle me parlait de lui avec une tendresse qui transparaissait dans chacun de ses messages. Il était gentil, timide, respectueux. Ils riaient beaucoup ensemble, partageaient facilement leurs états d'âme et, à la lire, j'avais très vite eu le sentiment qu'une attirance existait des deux côtés, sans qu'aucun d'eux n'ose vraiment la reconnaître.
Le deuxième nom de la liste m'a davantage surprise. Il s'agissait de la femme de son cousin. Plus jeune qu'elle, très jolie, toujours souriante, avec cette aisance naturelle qui attire spontanément les regards. Elles n'étaient pas particulièrement proches ; elles se retrouvaient surtout lors des repas de famille. Pourtant, Delphine me racontait qu'elles riaient facilement ensemble et qu'elle prenait toujours plaisir à la retrouver. Elle ne parlait pas d'un fantasme obsessionnel, simplement d'une attirance qu'elle n'avait jamais vraiment osé s'avouer.
Venaient ensuite plusieurs amis, ou plutôt des hommes croisés au fil des années. Certains ne lui plaisaient que physiquement, d'autres avaient ce petit quelque chose dans leur façon de parler ou de la regarder qui suffisait à alimenter son imagination. Aucun n'occupait une place importante dans sa vie, mais ils avaient tous, à un moment ou à un autre, traversé ses pensées.
Elle avait également inscrit le prénom d'un ancien compagnon. Ils ne se voyaient plus depuis longtemps et n'avaient plus vraiment de contact, mais elle gardait de leur relation un souvenir particulièrement agréable. Elle ne semblait éprouver ni nostalgie ni envie de le revoir ; simplement la certitude d'avoir partagé avec lui une complicité physique qu'elle n'avait pas totalement retrouvée depuis.
Enfin, elle avait ajouté le mari d'une amie. Celui-là la draguait ouvertement depuis des années. Au fil du temps, son insistance avait fini par éveiller chez elle une certaine curiosité, presque malgré elle. Elle reconnaissait avoir déjà imaginé ce qui pourrait se passer si elle cédait un jour à ses avances. Mais chaque fois qu'elle me parlait de lui, elle revenait à la même conclusion : il ne lui plaisait pas vraiment. Son caractère l'agaçait trop pour que ce fantasme dépasse le stade de l'imagination.
C'est à cette période que nos conversations ont commencé à prendre une tournure plus joueuse.
Un matin, alors qu'elle se préparait pour partir travailler, elle m'a expliqué qu'elle passerait une partie de la journée en réunion avec Damien. Amusée, je lui ai demandé quels sous-vêtements elle avait choisi de porter. Je m'attendais à une réponse en quelques mots. À la place, elle m'a envoyé une photo.
Ses dessous étaient beaux, assortis, en tissu pourpre, un tanga et un soutien-gorge (cent cinq E), soigneusement disposés sur son lit. Elle n'avait pas seulement répondu à ma question. Elle avait pris le temps de composer son image, de choisir l'angle, la lumière. Ce simple détail me faisait sourire : quelques semaines plus tôt, elle aurait probablement rougi à l'idée d'envoyer une telle photo, même dénuée de toute mise en scène.
Devant son côté de plus en plus libéré de la timidité, presque joueur, je lui ai répondu que je préférais voir ce que ça donnerait sur elle, et après une ou deux minutes j'ai reçu la photo demandée. Cette fois, elle avait accepté de jouer davantage. La légende qui accompagnait son message a tout changé : « Oui, maîtresse. »
Je n'avais jamais clairement cherché à instaurer ce rôle entre nous. C'est elle qui avait commencé à employer ce mot avec une ironie assumée, comme un clin d'œil à la place que j'avais progressivement prise dans notre relation. Plus je lui proposais de petits défis, plus elle semblait soulagée de ne plus avoir à décider seule. J'avais l'impression que ce qui l'attirait n'était pas tant l'idée d'obéir que celle de déposer, pendant quelques instants, le poids de ses hésitations entre les mains de quelqu'un d'autre.
Je l'ai trouvée très belle, mais j'ai gardé cette pensée pour moi. Lui dire qu'elle était séduisante aurait sans doute été naturel dans une conversation entre amies, mais ce n'était plus tout à fait la relation que nous étions en train de construire. Sans que nous l'ayons réellement décidé, nos rôles commençaient à se dessiner. Elle attendait mes initiatives ; j'aimais prendre les devants.
Plutôt que de la complimenter, je lui ai simplement répondu que, désormais, j'aimerais savoir chaque matin quelle lingerie elle avait choisie. C'était presque anodin, mais j'avais le sentiment que ce petit rituel nous ferait franchir une étape supplémentaire. Elle a accepté sans discuter, avec cette docilité teintée d'amusement que je commençais à lui connaître.
C'est aussi ce matin-là que je lui ai lancé ce que je considère aujourd'hui comme son premier véritable défi. Elle devait, avant midi, s'assurer que Damien voie son soutien-gorge.
Sa réponse s'est résumée à un émoji qui rougissait.
Je l'ai imaginée relire mon message plusieurs fois, hésiter, sourire malgré elle. Depuis le début de nos échanges, elle me parlait souvent de Damien, de leur complicité, des regards qu'elle croyait surprendre, de cette impression diffuse qu'une attirance existait des deux côtés sans qu'aucun d'eux n'ose jamais la reconnaître.
J'ai compris, à sa réaction, que quelque chose venait de basculer. Ce n'était pas seulement le défi qui la troublait. C'était l'idée que ce jeu, jusqu'alors cantonné à nos conversations, puisse désormais s'inviter dans sa vie réelle. À partir de ce moment-là, la séduction qu'elle entretenait avec lui n'allait plus seulement être un sujet de discussion entre nous ; elle allait progressivement devenir une histoire que nous allions écrire à deux.
Commentaires ()