Un soir à la Criée.
Chapitre 1 · Un soir à la Criée.
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Couverture de Un soir à la Criée., par HarryP
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Inspiré du réel
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Un soir à la Criée. — Chapitre 1 · Un soir à la Criée.

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HarryP
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Un soir à la Criée.

Chapitre 1 · Un soir à la Criée.

Je suis scénariste. À vingt-cinq ans, le succès m’était tombé dessus beaucoup trop vite. Mon premier long métrage, « La part des ombres », avait été acheté presque par accident. Un réalisateur s’était laissé convaincre, et six mois plus tard, je me retrouvais à Cannes à regarder des gens que je ne connaissais pas expliquer devant des caméras à quel point mon film avait changé leur vie. J’avais découvert de mon côté qu’on pouvait être payé pour inventer des histoires de façon indécente.
Je souffrais du syndrome de l’imposteur et pourtant, en quelques années, j’avais été entraîné dans un tourbillon de projets qui s’enchaînaient sans répit. Personne ne semblait remarquer que je ne dormais plus.
Sur le papier, ma vie faisait rêver. J’avais un appartement à Paris, une femme qui m’aimait, deux enfants magnifiques et suffisamment d’argent pour ne plus y penser. J’étais invité aux quatre coins du monde, je tutoyais les grands, pire, on riait à toutes mes plaisanteries, surtout les plus mauvaises. Un jour, mon corps avait dit stop et j’avais tout quitté pour venir à Marseille. Ce choix avait surpris beaucoup de monde, mais ce n’était pas la crise de la quarantaine, j’avais surtout besoin de respirer.
Ici, j’ai retrouvé le goût d’écrire, mais je travaille moins longtemps car, hiver comme été, je m’évade à la mer. Je continue aussi à voir une psy, une fois par semaine, pour ne pas retomber. Parmi les habitudes dont je veux me débarrasser, il y a la cigarette. Puisque j’aimais jouer avec le feu, elle m’a expliqué que je devais remplacer mon goût de l’interdit par un jardin secret. J’avais trouvé la formule jolie, mais un peu facile.
— Un jardin secret, avais-je répété. Vous voulez dire une activité que je garde pour moi ?
— Je veux dire quelque chose qui vous appartienne, sans avoir besoin d’être validé par quelqu’un.
J’avais hoché la tête et je cherchais déjà comment transformer son conseil. C’est ainsi que j’ai rencontré Isabelle sur un célèbre site.
Je ne sais plus très bien qui a fait le premier pas. Je me souviens en revanche de sa première phrase. Elle avait commenté une remarque que j’avais faite sur « L’Amant » de Marguerite Duras, en ajoutant que les gens qui prétendaient aimer la littérature érotique étaient souvent ceux qui en parlaient le plus mal. J’avais répondu que ceux qui réduisaient ce roman à une simple histoire de cul passaient probablement à côté de l’essentiel. Elle m’avait rétorqué que j’étais probablement insupportable dans la vie.
Nous avions commencé par des recommandations littéraires, puis les conversations avaient dérivé, presque naturellement, sur ces petites vérités que l’on avoue plus facilement à un inconnu qu’à son meilleur ami.
Nous échangeons parfois quelques photos pour donner à nos fantasmes une forme de réalité. Elle choisit elle-même ce qu’elle souhaite me montrer. Il arrive aussi que je lui demande quelque chose, comme une photo de sa culotte du jour. Nos échanges ne sont jamais systématiques, et c’est justement ce qui les rend intéressants. Il s’agit de petites surprises impudiques glissées au quotidien. Nous sommes rarement libres de nous répondre immédiatement. Il y a donc cette attente délicieuse pendant laquelle je réactualise ma boîte mail, et lorsqu’enfin un nouveau message apparaît, je ne l’ouvre pas tout de suite pour faire durer le plaisir.
Je ne connais presque rien de sa vie réelle, mais mon imagination a toujours été généreuse avec les espaces vides. Un jour, je reçois une pièce jointe. Je lance le fichier sans trop savoir à quoi m’attendre. Au début, rien. Un silence presque total, à peine troublé par un léger souffle qui me pousse à monter le volume. Je crois un instant qu’elle s’est trompée, puis sa voix s’élève, laissant place à des râles qui me font monter au plafond. Je réécoute trois fois, les écouteurs à balle, ma femme à quelques mètres, et quelques heures plus tard, je lui envoie un vocal avec mon envie de déposer mes lèvres contre sa peau et de laisser ma langue prendre le relais de mes mots. Elle me demande d’être plus explicite. Je lui réponds que je commencerais par m’approcher doucement, juste assez près pour qu’elle sente mon souffle, que je prendrais le temps de m’attarder sur sa lingerie, de laisser mes doigts effleurer la peau à l’entre de ses cuisses, puis que j’y déposerais un premier baiser, léger, presque timide. Puis un deuxième, un peu plus long. Je remonterais l’embrasser, lui disant à l’oreille des mots crus, puis je redescendrais lentement, m’arrêtant sur son ventre, pour ne rien précipiter…
Je ne sais pas exactement ce qu’elle imagine en m’écoutant, mais à force de nous raconter des cochonneries, la frontière entre l’imaginaire et le réel s’estompe peu à peu et je me surprends à penser à elle en faisant l’amour.
Un soir, Isabelle m’explique qu’elle sort et qu’elle aimerait me retrouver dans une boîte de nuit, juste pour que nous puissions nous deviner sans savoir qui nous sommes. Elle se demande si nous pourrions nous reconnaître. Je relis son message plusieurs fois, une rencontre changerait nécessairement les choses, mais l’idée me séduit. Le soir venu, je me prépare comme un adolescent et je quitte la maison avec une légèreté que je n’avais pas ressentie depuis très longtemps. La boîte est déjà pleine et les gens se frôlent sans jamais s’excuser. Vu l’endroit exigu, nous sommes forcément à quelques mètres l’un de l’autre.
Alors que je me tiens près du bar, une femme s’approche de moi. Elle doit avoir une trentaine d’années :
— Tu attends quelqu’un ?
Je secoue la tête, un peu surpris.
Elle me demande mon prénom, puis se présente à son tour. Mon téléphone vibre dans ma poche. Pendant une seconde, je suis persuadé que c’est Isabelle, mais ce n’est qu’une notification sans importance. Lorsque je relève la tête, la jeune femme me regarde avec une curiosité amusée.
— C’est ta copine qui t’écrit ?
— Quelque chose comme ça.
Elle sourit, sans chercher à en savoir davantage, puis m’invite à danser. Je me laisse porter par la musique. Nos corps se rapprochent, mes mains se posent sur le bas de ses hanches et je m’efforce de profiter de l’instant. Lorsque la chanson se termine, la jeune femme me propose de prendre l’air. Nous rejoignons la sortie et elle s’allume une clope. La flamme de son briquet éclaire un instant son visage. Nous échangeons quelques banalités, mais je consulte ma montre : il est temps de partir.
— Déjà ? me demande-t-elle, un brin déçue.
Elle s’approche alors et dépose un baiser chaste sur mes lèvres. Je le lui rends en vérifiant que personne ne m’a vu, puis je lui souhaite une bonne fin de soirée avant de m’éloigner.
En marchant vers mon vélo, je repense à cette rencontre et je me demande si c’était Isabelle. J’hésite un instant à lui demander, mais je rentre chez moi avec la sensation étrange d’être passé à côté. Au fil de ces aventures, je n’ai pourtant jamais imaginé que notre relation virtuelle puisse se transformer en quelque chose de plus. Nous sommes simplement, l’un pour l’autre, un exutoire à notre train-train quotidien. Il nous arrive d’ailleurs souvent d’échanger des astuces pour raviver la flamme dans nos couples respectifs. À la Saint-Valentin de l’année dernière, par exemple, je cherchais un cadeau pour ma femme et Isabelle m’avait recommandé un bel ensemble dans une boutique discrète de la rue Sainte, où elle allait parfois : le jardin parfumé.
Je m’y étais rendu le lendemain, un peu gêné, je dois l’avouer. Une jeune femme m’avait accueilli avec un sourire qui m’avait immédiatement mis mal à l’aise. Pas qu’elle fût particulièrement intimidante. Au contraire. Elle semblait parfaitement à son aise dans cet antre des plaisirs.
— C’est pour offrir ? m’avait-elle demandé.
— Oui. À ma femme.
— Vous avez une idée de ce qui lui ferait plaisir ?
Je lui avais parlé de l’ensemble conseillé par Isabelle. Elle avait aussitôt reconnu le modèle et m’avait entraîné vers le fond de la boutique.
— Très bon choix. Votre amie a du goût.
Votre amie.
La formule m’avait arrêté une fraction de seconde. Je m’étais demandé si Isabelle n’était pas cette vendeuse. Après tout, je ne savais presque rien de sa vie en dehors de ce qu’elle voulait bien me raconter. Et elle connaissait cette boutique pour y venir régulièrement. J’avais essayé de déceler quelque chose dans son regard, mais rien. Elle s’était contentée de me montrer les différentes tailles.
— Vous voulez voir autre chose ?
Sans attendre ma réponse, elle m’avait présenté une collection de jouets vibrants dont elle semblait connaître les moindres subtilités.
— Celui-ci est très apprécié des couples.
Elle avait actionné un petit appareil rose qui s’était mis à bourdonner.
— Donnez-moi votre main.
Je m’étais exécuté. Elle avait pris ma main dans la sienne, l’avait retournée et avait fait glisser l’objet vibrant sur ma paume.
— Vous sentez ?
— Oui, oui.
— Et là ?
Elle avait augmenté l’intensité sans me lâcher.
— Ah oui, là, on sent bien.
Elle avait éclaté de rire.
— Et ce n’est que le deuxième niveau.
Je ne savais plus très bien si elle cherchait à me vendre quelque chose ou si elle s’amusait simplement de mon embarras. Elle s’était rapprochée pour me montrer un autre modèle, effleurant mon bras au passage, puis m’avait demandé si ma femme était plutôt timide ou aventureuse.
— Ça dépend des jours, avais-je répondu.
— Alors il faut peut-être lui donner envie d’être aventureuse.
Elle m’avait adressé un regard qui, cette fois, laissait une place à l’interprétation. Pendant quelques secondes, j’avais été tenté de lui demander son prénom. Si elle m’avait répondu Isabelle, je crois que j’aurais fait une attaque. Je m’étais finalement contenté de l’ensemble de lingerie, qu’elle avait soigneusement emballé dans une jolie boîte noire, après m’avoir assuré que ma femme allait adorer.
Le paquet, composé d’une culotte ouverte, de bas fantaisie et d’un délicieux porte-jarretelles, était malheureusement resté au placard, à mon grand désespoir.
Quelques mois plus tard, alors que nous continuons à échanger régulièrement avec Isabelle, ma femme m’explique qu’elle doit se rendre à Berlin pour un séminaire et qu’il faut que je trouve quelqu’un pour m’accompagner au théâtre le mardi suivant.
— Propose à Romain, dit-elle d’un ton détaché. Il sera ravi.
J’envoie un SMS à Romain, mais malheureusement, il est déjà pris : il doit assister au match OM-PSG au Vélodrome. Après avoir proposé à quelques autres copains, j’envoie finalement un mail à Isabelle : « J’ai une place de théâtre à la Criée mardi soir, si tu es libre… »
Je n’attends pas grand-chose de cette proposition. Je me dis qu’elle refusera peut-être, ou qu’elle trouvera une excuse suffisamment élégante pour me rappeler que nous n’avons jamais eu l’intention de nous rencontrer. Mais le lendemain matin, sa réponse m’attend : « C’est gentil de proposer. Ce serait avec plaisir, mais je n’ai rien à me mettre. »
Je relis la phrase plusieurs fois. Je sais parfaitement qu’elle n’est pas vraiment en train de me dire qu’elle n’a pas de robe. Elle me laisse simplement une porte entrouverte. Je décide de faire une pause bien méritée dans mon travail et je passe une bonne partie de l’après-midi à courir les boutiques, avec cette impression étrange de préparer quelque chose qui me dépasse. Plusieurs fois, je suis sur le point de renoncer. Une robe me semble trop élégante, une autre trop voyante. Je cherche quelque chose qui corresponde à l’image que je me suis construite d’elle au fil de nos conversations. C’est un exercice absurde. Je pourrais croiser Isabelle dans la rue sans la reconnaître, mais je suis persuadé de savoir quels habits lui iraient.
Finalement, je trouve une petite robe noire Chanel, simple en apparence, mais avec ce qu’il faut de caractère pour attirer le regard. Je la prends presque immédiatement et demande un paquet cadeau. En sortant de la boutique, je repense à l’ensemble acheté pour ma femme à la Saint-Valentin. Je rentre le chercher, puis le glisse, avec le billet de théâtre, dans le même sac que la robe. J’agrafe le tout avec un petit mot : « En espérant que tu n’aies pas trop froid. »
En fin d’après-midi, j’entre dans un PMU et m’approche du patron.
— J’ai un petit colis à laisser pour quelqu’un. Vous pourriez le garder quelques heures ?
Il acquiesce. Je lui indique simplement le prénom d’Isabelle.
Une fois ressorti, je reste sur le trottoir, le téléphone à la main, et j’écris à ma belle : « Tant mieux, un colis t’attend au Café du Terrail. »
Quelques minutes plus tard, sa réponse arrive : « Je n’en attendais pas tant… Mais merci beaucoup. C’est d’accord, je serai là. »
Je reste un moment à regarder ces quelques mots, ce simple « je serai là » me fait beaucoup d’effet. Puis, le soir venu, je reçois un nouveau mail d’Isabelle :
« Il faudra que nous fassions attention. J’ai une collègue qui sera là. Elle connaît mon mari. Nous ne pourrons pas échanger le moindre mot. » Je lui réponds que c’est entendu.
Le jour J, j’arrive au théâtre bien trop tôt. Je n’ai pas réussi à faire autrement. Isabelle va-t-elle vraiment venir ?
Je regarde les gens entrer et consulte ma montre. Dix minutes passent et la place à côté de moi est toujours vide. Je commence à me demander si elle n’a pas changé d’avis. Je me dis que je pourrais lui envoyer un message, puis je renonce. Je ne veux pas avoir l’air de celui qui attend. C’est pourtant exactement ce que je fais. J’essaie de me raisonner quand, soudain, j’espère que c’est elle. Elle est belle, elle avance dans ma rangée, demandant poliment aux spectateurs de se lever pour rejoindre sa place. Lorsqu’elle arrive à ma hauteur, elle retire son manteau. Je découvre alors la robe. Elle lui va exactement comme je l’avais imaginé. Mon regard descend malgré moi vers ses jambes. Elle porte également les bas fantaisie que j’ai glissés dans le sac.
Je relève les yeux, elle me regarde avec un large sourire puis, comme si nous ne nous connaissions pas, elle dit simplement :
— Pardon, monsieur, je suis assise ici.
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