Dernier service avant de renaître
Chapitre 1
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✦ tounet777 Dernier service avant de renaître XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

Dernier service avant de renaître — Chapitre 1

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Dernier service avant de renaître

Chapitre 1

Le mercredi de juin s'étire déjà comme une plaie ouverte quand je quitte l'appartement.
L'air de la rue me frappe le visage encore tiède de la journée, chargé de cette odeur lourde d'asphalte chauffé, de poussière et de tilleuls en fleurs qui ne parvient pas à masquer le goût amer, métallique, qui me reste collé au fond de la gorge. J'ai refermé la porte sans un bruit, sans un mot, en retenant même le clic de la serrure. Derrière moi, Gilles dormait encore sur le canapé, la bouche entrouverte, une main ballante qui touchait presque la bouteille de whisky à moitié vide posée sur la table basse. La télévision diffusait encore quelque chose en sourdine, un fond sonore absurde. Sur le coussin à côté de lui, son téléphone affichait toujours l'écran que j'avais découvert une heure plus tôt : les messages, les photos floues, le prénom d'un autre homme. Encore. Une de trop.
Je descends les marches de l'immeuble trop vite. Le hall sent le produit d'entretien bon marché et l'humidité des caves. Dehors, le soleil de fin d'après-midi tape encore fort. Je marche sans but précis, les mains enfoncées dans les poches de mon jean. Les rues du quartier sont calmes à cette heure indécise, entre la fin du travail et le début des dîners. Des gens rentrent chez eux, sacs de courses à la main. Des enfants crient encore un peu trop fort dans le square un peu plus loin. Les voitures glissent avec ce bruit sourd, ouaté, qui me donne l'impression d'évoluer sous l'eau. Mes yeux piquent. Je cligne plusieurs fois, trop fort, mais les larmes reviennent quand même, brûlantes, ridicules, salées. Je les essuie d'un revers de main rageur, en me disant que je ne veux pas qu'on me voit comme ça. Pas encore. Pas ici.
Il m'a encore trahi. Après toutes les fois précédentes. Après les promesses murmurées la nuit dans le noir. Après les crises où il pleurait en me jurant que c'était fini, que c'était la maladie, que c'était l'alcool, que c'était moi qui ne comprenais pas assez sa bipolarité, que j'étais trop exigeant, trop froid, trop absent. Après que j'aie demandé, il y a des mois déjà, à passer en horaires de nuit pour ne plus être là quand il bascule. Pour ne plus entendre les hurlements qui traversent les murs, les accusations qui fusent, les objets qui volent et se brisent. Pour ne plus sentir cette peur sourde, animale, dans le ventre chaque fois que la porte d'entrée s'ouvrait trop fort. Et malgré tout ça… encore.
Ça fait un an qu'il ne m'a plus touché. Un an exact. Plus une caresse, plus une main sur mon épaule en passant, plus un baiser qui dure plus de deux secondes. Rien. Comme si mon corps était devenu transparent, inutile, indésirable. Pendant que lui, de son côté, trouvait encore le moyen d'aller se coller à d'autres. La chose me brûle encore plus fort aujourd'hui, en marchant. Ce n'est pas seulement la tromperie. C'est le mépris en plus. Le fait qu'il puisse désirer quelqu'un d'autre alors qu'il ne me regarde même plus.
Je tourne au coin de la rue sans même y penser. Le soleil commence à descendre, dorant les façades des immeubles, faisant briller les vitres d'un dernier éclat orange. Je devrais ressentir quelque chose de beau. Au lieu de ça, il n'y a que cette boule dans la gorge qui grossit et cette question qui tourne en boucle, obsédante : comment lui faire payer. Pas avec des mots. Les mots, on les a déjà tous usés jusqu'à la corde. Pas avec une autre dispute qui finira en silence lourd ou en portes claquées. Ça ne sert plus à rien. Il faut quelque chose qui le touche vraiment. Quelque chose qui le force à ressentir ne serait-ce qu'un fragment de ce poids que je porte depuis plus d'un an. Je ne sais pas encore quoi. L'idée reste floue, informe, mais elle est là, tenace, comme une écharde enfoncée sous la peau.
Je marche plus vite. Mes baskets cognent le trottoir avec un rythme trop sec, trop régulier. Les souvenirs remontent malgré moi. La première fois. Puis la deuxième. Puis celle d'il y a six mois, quand j'ai trouvé dans le panier à linge des vêtements qui n'étaient pas les miens, une chemise trop grande, une odeur de parfum que je ne reconnaissais pas. Chaque découverte a creusé un peu plus le trou. Aujourd'hui, le trou est devenu un gouffre. Et Gilles continue de boire, de mentir, de promettre en sanglotant que ça ne se reproduira plus. Moi, je continue de partir travailler la nuit pour ne pas imploser entre ces quatre murs. Un an sans un seul contact. Un an à dormir dans le même lit sans jamais se frôler. Un an à devenir un colocataire qu'on trompe.
Le petit hôtel franchisé apparaît enfin au bout de la rue, façade sobre, enseigne discrète qui clignote déjà faiblement. Je m'arrête un instant devant la porte réservée au personnel, le cœur encore trop fort dans la poitrine, les tempes qui battent. Je respire. Une fois. Deux fois. J'essuie encore mes yeux du dos de la main. Personne ne doit me voir comme ça. Pas Martine. Pas les clients. Personne.
Je pousse la porte. L'air conditionné me tombe dessus, trop froid après la chaleur encore présente dehors. Le long couloir des employés sent le détergent industriel et le café brûlé qui stagne depuis le matin. Je regagne le vestiaire sans croiser âme qui vive. Mon casier s'ouvre avec le même grincement habituel, celui que je connais par cœur. Je m'assieds un moment sur le banc en bois, le front dans les mains, les coudes sur les genoux. Les larmes veulent revenir, plus fortes. Je les force à redescendre. Pas maintenant. Plus tard, peut-être. Ou jamais.
Je me change méthodiquement. Chemise blanche un peu froissée que je tente de lisser d'un coup de main, pantalon noir, chaussures de service, badge accroché bien droit. Le geste est automatique, presque rassurant dans sa répétition. Quand je sors enfin, Martine est déjà derrière le comptoir de la réception, en train de ranger les derniers papiers de la journée, de classer les dossiers, d'éteindre une à une les lumières inutiles. Elle lève les yeux et me regarde avec ce sourire fatigué qu'elle a toujours en fin de service, celui qui dit qu'elle en a assez mais qu'elle tient bon.
— T'es en avance, Wyatt. — Ouais. J'avais besoin… de venir plus tôt.
Elle hoche simplement la tête, sans poser de question. Elle sait. Ou du moins elle devine assez pour ne pas insister. On n'en parle jamais vraiment, de ce qui se passe de l'autre côté de ma porte. Je prends sa place. Elle me fait un petit signe de la main avant de disparaître vers le vestiaire, son sac déjà en bandoulière.
Le hall est calme. Quelques valises abandonnées près de l'ascenseur. Le tic-tac discret de l'horloge murale. L'odeur tiède de l'encaustique mélangée à celle des fleurs artificielles posées dans le petit vase du comptoir. Une musique d'ambiance trop douce sort des haut-parleurs. Je m'installe sur le siège un peu trop bas. Les écrans s'allument sous mes doigts. Réservations du soir, check-ins prévus entre vingt heures et minuit, appels éventuels, consignes de la journée. Le rituel me recentre un peu, comme toujours. Mais au fond de moi, rien n'est calme. Gilles est encore là, quelque part dans ma tête, avec ses mensonges, son alcool, ses corps d'autres hommes, cette bipolarité qu'il brandit comme un bouclier, et ce silence physique d'un an qui pèse plus lourd que tout le reste.
Et moi, je suis ici, derrière ce comptoir neutre, de dix-neuf heures à sept heures du matin, dans ce petit hôtel franchisé, en train de préparer mon sourire poli pour les clients pendant que quelque chose en moi continue de brûler, sourdement, sans s'éteindre.
Une de trop. Je regarde encore ce chiffre invisible, ce point de non-retour. Et je me demande, une fois de plus, comment je vais lui faire payer.
Le hall de l'hôtel retrouve son calme feutré une fois Martine partie. Les lumières tamisées du plafond projettent des cercles dorés sur le sol en marbre imitation, et la musique d'ambiance — une version instrumentale et un peu trop douce d'un standard jazz des années 50 — continue de s'écouler des haut-parleurs comme une eau stagnante. Je reste assis derrière le comptoir, le dos droit contre le dossier trop bas du fauteuil de réception, les mains posées à plat sur le clavier. Les écrans affichent les réservations de la soirée avec une sobriété presque insultante. Cinq arrivées seulement. Cinq. Une nuit calme, presque vide, qui devrait me laisser le temps de respirer, de laisser la boule dans ma gorge se dissoudre un peu. Au lieu de ça, le silence n'amplifie que le bruit de mon propre sang dans mes tempes.
Je parcours la liste une seconde fois, plus lentement. Deux check-ins prévus avant vingt heures. Un couple de retraités vers vingt heures trente. Puis deux hommes séparés, tous les deux vers vingt et une heures, chambres 302 et 303. Des noms banals, des notes sans intérêt. Je note mentalement les détails, comme toujours, par automatisme. Ensuite je laisse mon regard glisser vers la porte vitrée qui donne sur la rue. Dehors, le crépuscule s'épaissit enfin. Le dernier soleil a disparu derrière les immeubles, ne laissant plus qu'une lueur orangée sale sur les toits. L'air conditionné souffle un filet d'air froid sur ma nuque, trop froid, et je frissonne malgré la chemise fermée jusqu'au col.
Les souvenirs de l'après-midi reviennent par vagues. Gilles sur le canapé, la bouche ouverte, la main ballante près de la bouteille. L'écran du téléphone. Les messages. Les photos floues. Le prénom d'un autre homme. Encore. Une de trop. J'appuie plus fort mes doigts sur le bord du clavier, jusqu'à sentir la douleur sourde des jointures. Il faut que je tienne. Juste tenir jusqu'à sept heures du matin. Ensuite… ensuite je verrai.
La première arrivée se présente à dix-neuf heures quarante-deux. Un homme seul, la cinquantaine passée, costume gris un peu froissé, valise à roulettes qui grince. Il me tend sa carte d'identité sans un mot, le regard déjà fatigué. Je le traite avec le sourire poli d'usage, la voix posée, les gestes précis. Clé, plan de l'étage, code Wi-Fi, petit mot sur le petit-déjeuner. Il hoche la tête, prend sa carte et s'éloigne vers l'ascenseur sans un regard en arrière. La porte se referme derrière lui avec un soupir hydraulique. Silence à nouveau.
La deuxième arrive dix minutes plus tard. Une femme d'affaires, jupe droite, blazer sombre, téléphone collé à l'oreille. Elle parle d'abord à quelqu'un — un ton sec, des chiffres, une date — avant de me tendre ses papiers d'une main distraite. Même rituel. Même sourire. Même clé. Elle disparaît elle aussi, emportant avec elle le bruit de ses talons claquant sur le marbre.
Il reste le couple de retraités et les deux hommes. J'ai encore une demi-heure devant moi. Je me lève, fais le tour du comptoir, vérifie les prospectus, réaligne les stylos dans leur pot en métal, essuie une tache invisible sur le comptoir avec un chiffon. Tout pour occuper les mains. Tout pour empêcher mon esprit de revenir à l'appartement, au canapé, à la bouteille, aux messages. Ça ne marche qu'à moitié. La boule dans ma gorge est toujours là, dure, métallique.
À vingt heures vingt-huit, la porte s'ouvre sur un couple d'environ soixante-dix ans. Lui porte un chapeau de paille un peu ridicule et un polo clair. Elle, une robe fleurie et un grand sac en osier. Ils ont l'air fatigués mais contents, le genre de touristes qui viennent passer trois jours dans la région pour voir les châteaux ou les vignobles. Ils s'approchent du comptoir en se tenant par le bras, souriants.
— Bonsoir, monsieur. Nous avons réservé au nom de Martin. René et Claudine Martin.
Sa voix est douce, un peu cassée par l'âge. Je les enregistre avec le même soin méthodique. Ils parlent entre eux à voix basse pendant que je tape, commentant la chaleur de la journée, le trajet en train, le fait qu'ils n'ont pas voyagé depuis longtemps. Quand je leur tends les clés, la femme me regarde vraiment, pour la première fois.
— Vous avez l'air bien jeune pour travailler de nuit, mon petit. Ça ne doit pas être facile.
Je souris, un vrai sourire cette fois, presque surpris.
— On s'y fait, madame. Profitez bien de votre séjour.
Ils s'éloignent vers l'ascenseur en se tenant toujours le bras, elle lui racontant déjà quelque chose à voix basse. La porte se referme. Le hall retombe dans son silence ouaté. Il est vingt heures quarante-deux. Les deux derniers clients sont prévus dans moins de vingt minutes.
Je m'assieds à nouveau. Les écrans affichent encore les noms : Brimont, chambre 302. Saunier, chambre 303. Deux réservations séparées, mais faites le même jour, depuis la même adresse IP d'entreprise. Collègues, probablement. Une convention quelque part en ville, d'après les notes. Je n'y prête pas plus attention que ça. Mon esprit est ailleurs. Sur le canapé. Sur le téléphone. Sur le trou qui s'est creusé un peu plus aujourd'hui.
À vingt et une heures pile, la porte vitrée s'ouvre à nouveau. Deux hommes entrent, l'un derrière l'autre, en discutant à voix assez forte pour que leurs paroles me parviennent déjà avant qu'ils n'atteignent le comptoir.
— …et le type de la session de l'après-midi n'avait vraiment rien compris au brief, tu as vu sa tête quand on lui a sorti les chiffres ?
— Putain ouais. J'ai cru qu'il allait s'étouffer avec son café.
Ils rient, le genre de rire un peu relâché qui suit une longue journée de réunions. Tous les deux en costume sombre, cravate encore nouée, valises de cabine à la main. Le premier, celui qui parle le plus fort, a la quarantaine bien tassée. Cheveux châtains coupés court, un début de calvitie sur le sommet du crâne, une barbe de trois jours soigneusement entretenue. Visage carré, épaules larges, une certaine solidité dans la façon de marcher. Brimont, d'après la réservation. Il s'approche du comptoir le premier, pose sa valise à ses pieds et me sourit d'un air fatigué mais cordial.
— Bonsoir. Brimont. On a deux chambres au nom de Brimont et Saunier.
Sa voix est grave, posée. Derrière lui, le deuxième homme reste un peu en retrait, les mains dans les poches de son pantalon, le regard déjà posé sur moi. Je sens quelque chose se contracter dans mon estomac avant même de lever les yeux vers lui.
Je prends d'abord la réservation de Brimont. Carte d'identité, carte bancaire, signatures. Pendant que je tape, il se tourne à demi vers son collègue.
— On se retrouve dans dix minutes pour aller manger en ville ? J'ai vu un resto pas mal à deux rues d'ici.
— Ouais, nickel. Je pose juste mes affaires.
Brimont reprend sa carte, sonne la clé et me fait un petit signe de la tête.
— Merci. Chambre 302, c'est ça ?
— Oui, monsieur. Au troisième. L'ascenseur est juste là.
Il s'éloigne, valise à la main, et disparaît dans la cage d'ascenseur. Il ne reste plus que l'autre.
Il s'approche du comptoir sans se presser. Et là, je le vois vraiment.
Il est grand. Plus grand que moi d'une bonne tête. Épaules larges sous le costume parfaitement coupé, taille fine, jambes longues. Le tissu sombre de la veste épouse son torse avec une précision presque insolente. Cravate d'un bleu nuit légèrement défaite, juste assez pour laisser deviner la base du cou. Cheveux blonds, d'un blond cendré plutôt que doré, coupés court sur les côtés et un peu plus longs sur le dessus, coiffés en arrière avec ce soin nonchalant qui dit que l'homme sait exactement l'effet qu'il produit. Une barbe courte, soignée, qui souligne la mâchoire anguleuse, et une moustache fine qui dessine la courbe de sa lèvre supérieure. Les yeux… bleus. D'un bleu clair, presque glace, mais chauds dans la façon dont ils me fixent déjà. Sans détour. Sans pudeur.
Il pose ses papiers sur le comptoir sans un mot, le regard toujours ancré dans le mien. Je baisse les yeux vers les documents, plus vite que nécessaire. Saunier. Trente-quatre ans. Adresse parisienne. Même entreprise que Brimont.
Ma voix sort un peu plus rauque que prévu.
— Bonsoir, monsieur Saunier. Chambre 303, c'est bien ça ?
— Oui.
Un seul mot. Grave. Posé. Et pendant que je tape, il ne détache pas son regard. Je le sens. Sur mon visage. Sur mes mains. Sur la façon dont je tiens le stylo. Une insistance calme, presque curieuse, qui n'a rien d'agressif mais qui me fait chauffer la peau sous le col de la chemise. Je sens le sang monter à mes joues malgré moi. Un rouge léger, traître, que j'espère dissimuler sous la lumière trop blanche du comptoir.
Je lui tends la clé. Nos doigts se frôlent une fraction de seconde. Les siens sont chauds. Longs. Soignés.
— Voici votre carte. Le petit-déjeuner est servi de sept heures à dix heures. Le Wi-Fi…
— Merci.
Il ne prend pas la peine d'écouter la suite. Il glisse la carte dans la poche intérieure de sa veste, récupère sa valise, et fait un pas en arrière. Mais avant de se détourner complètement vers l'ascenseur, il s'arrête. Me regarde encore. Plus longuement. Puis, très lentement, un coin de sa bouche se relève. Et il me fait un clin d'œil. Franc. Délibéré. Presque amusé.
Mon cœur manque un battement.
Il tourne les talons et s'éloigne vers l'ascenseur d'un pas tranquille, la valise roulant derrière lui avec un bruit feutré. Je le suis des yeux, malgré moi. La façon dont le costume bouge sur son dos large. La nuque exposée sous les cheveux blonds. Et, juste derrière l'oreille gauche, quand il tourne légèrement la tête pour appuyer sur le bouton, un petit tatouage noir. Une ligne fine, géométrique, presque abstraite. Quelque chose d'intime, de caché, que personne n'est censé voir de si près.
La porte de l'ascenseur se referme sur lui.
Je reste figé derrière le comptoir, les mains encore posées sur le clavier, le souffle un peu trop court. Le hall est à nouveau vide. La musique d'ambiance continue de couler, indifférente. L'horloge murale marque vingt et une heures douze.
Il m'a regardé. Un regard insistant. Et j'ai rougi. Comme un gamin. Et ce clin d'œil… Merde.
Je m'assieds lentement. Les joues me brûlent encore. Dans mon estomac, quelque chose de nouveau s'est installé, à côté de la boule habituelle. Une chaleur basse, confuse, presque honteuse. Il est beau. Objectivement, outrageusement beau. Charismatique. Et il m'a regardé comme si j'étais autre chose qu'un réceptionniste de nuit fatigué avec les yeux rougis et le cœur en miettes.
Je passe une main sur mon visage, essayant de chasser la sensation. Dehors, la nuit est maintenant totale. Gilles est quelque part dans l'appartement, probablement encore endormi ou déjà en train de recommencer à boire. Et moi, je reste ici, derrière ce comptoir, avec l'image d'un inconnu blond aux yeux bleus qui m'a fait un clin d'œil avant de disparaître dans l'ascenseur, chambre 303.
Une de trop, murmure quelque chose en moi.
Mais cette fois, ce n'est plus seulement à propos de Gilles.
Le hall reste plutôt calme après le départ de Saunier. Les minutes s'étirent, marquées seulement par le tic-tac discret de l'horloge et le souffle régulier de l'air conditionné. Aucun appel. Aucune demande. Les écrans restent figés sur les réservations déjà traitées. La boule dans ma gorge n'a pas disparu, mais elle a changé de texture. Elle côtoie maintenant cette chaleur basse, confuse, qui m'est restée collée depuis le clin d'œil.
Je regarde l'heure. Vingt et une heures trente-deux. Encore une longue nuit devant moi. Mes doigts tambourinent un instant sur le comptoir, puis je cède. Je sors le paquet de cigarettes de la poche intérieure de ma veste, le glisse dans la poche de mon pantalon, et quitte le fauteuil. Le badge reste accroché, la chemise bien fermée. Je traverse le hall d'un pas tranquille, pousse la porte vitrée réservée au personnel, et me retrouve dehors.
L'air de la nuit est plus frais qu'en fin d'après-midi, mais il garde encore cette odeur lourde d'asphalte tiède et de tilleuls. La rue est presque vide. Un lampadaire jette un cercle jaune sur le trottoir juste à côté de l'entrée de service. Je m'adosse au mur, allume une cigarette, inspire profondément. La fumée me brûle un peu la gorge, familière, presque réconfortante. Je regarde la braise rougeoyer entre mes doigts. Pour la première fois depuis des heures, quelque chose en moi se détend un peu.
Quelques instants seulement passent.
La porte s'ouvre à nouveau. Des pas légers sur le béton. Je tourne la tête.
Saunier.
Il a changé. Fini le costume strict. Il porte maintenant un chino beige parfaitement coupé, une chemisette blanche aux manches courtes qui laisse voir ses avant-bras, et des baskets blanches sobres. Les cheveux blonds sont un peu plus décoiffés, comme s'il avait passé une main dedans en quittant sa chambre. La barbe courte et la moustache soulignent toujours cette mâchoire nette. Il tient un paquet de cigarettes et un briquet. Quand il me voit, un sourire lent s'étire sur son visage. Pas un sourire poli de client. Quelque chose de plus direct. Plus conscient.
Il s'approche sans hésiter, s'arrête à une distance raisonnable, mais pas trop.
— Re-bonsoir.
Sa voix est la même qu'à l'accueil : grave, posée, avec cette petite chaleur en plus maintenant qu'il n'y a plus le comptoir entre nous.
Je redresse légèrement le dos, garde le ton professionnel.
— Monsieur Saunier. Vous avez besoin de quelque chose ?
Il secoue la tête, allume sa cigarette avec un geste fluide, inspire, puis me regarde à travers la fumée.
— Juste une clope. Et un peu d'air. La chambre est impeccable, mais j'avais envie de sortir.
Il me dévisage ouvertement. Pas discrètement. Pas par politesse. Ses yeux bleus glissent de mon visage à ma bouche, puis redescendent un instant vers mon cou avant de remonter. Il ne cache rien. Il sait exactement ce qu'il fait.
— Vous êtes de permanence toute la nuit ?
— Oui. Jusqu'à sept heures.
— Longue nuit, alors. Surtout quand il n'y a presque personne.
Je tire sur ma cigarette, souffle la fumée sur le côté.
— On s'y habitue.
Il sourit plus franchement, s'appuie un peu plus contre le mur, à moins d'un mètre de moi maintenant.
— Vous avez de beaux yeux, vous savez. Même sous cette lumière de lampadaire pourrie.
Le compliment tombe sans préambule, sans détour. Je sens la chaleur remonter immédiatement dans mes joues. Je détourne un instant le regard, fixe le bout de ma cigarette.
— Merci… Mais je suis en service, monsieur Saunier.
Il rit doucement, un rire bas, amusé.
— Je sais. Ça ne m'empêche pas de le dire. Vous êtes célibataire ?
La question fuse, directe. Je ne réponds pas tout de suite. Mon alliance brille faiblement sous la lumière jaune quand je lève la main pour ramener la cigarette à mes lèvres. Il la remarque immédiatement. Son regard s'y accroche une seconde.
— Vous êtes marié, en fait.
Ce n'est plus une question.
Je hoche la tête, trop vite.
— Oui. Mais… c'est très compliqué.
Les mots sortent avant que je puisse les retenir. Je me mords l'intérieur de la joue aussitôt.
— Je ne devrais pas dire ça à un client. Pardon.
Il se rapproche encore d'un pas. L'odeur de son parfum — quelque chose de boisé, propre, légèrement épicé — se mêle à celle de nos cigarettes.
— Ce n'est pas grave. Au contraire.
Sa voix est plus basse. Plus intime. Il me regarde droit dans les yeux, sans détourner le regard.
— Compliqué, ça veut souvent dire intéressant. Ou douloureux. Ou les deux.
Je reste professionnel. Raide même. Je recule légèrement le dos contre le mur.
— Monsieur Saunier, je préfère qu'on en reste là. Je suis en service.
Il n'en démord pas. Un sourire en coin, presque tendre.
— Je ne vous demande rien d'interdit. Juste de parler. Vous avez l'air… fatigué. Et pas seulement par le service de nuit.
Avant que je puisse répondre, la porte s'ouvre à nouveau. Brimont apparaît, toujours en costume, le téléphone à la main.
— Gwendal ? Tu viens ? J'ai réservé une table.
Saunier ne quitte pas mon regard tout de suite. Puis il se redresse, écrase sa cigarette dans le cendrier mural.
— J'arrive.
Il se tourne vers moi une dernière fois. Son regard descend clairement vers mon badge, s'y attarde une seconde, lit le prénom, puis remonte vers mon visage. Le sourire s'élargit un peu.
— À tout à l'heure, Wyatt.
Et il me fait un clin d'œil. Franc. Clair. Cette fois, je ne peux pas m'en empêcher : je rougis, et un sourire traître échappe à mes lèvres avant que je ne le réprime.
Ils s'éloignent ensemble dans la rue. Leurs voix se perdent peu à peu.
Je reste seul dehors encore quelques minutes, le cœur un peu trop rapide, la cigarette consumée jusqu'au filtre. Puis je rentre. Le hall est toujours vide. Je me rassieds derrière le comptoir, les joues encore chaudes. Une heure et demie s'écoule ainsi, lente, presque irréelle. J'occupe mes mains : je range des dossiers déjà rangés, je vérifie des mails inutiles, je regarde l'horloge trop souvent. L'image de Saunier en chemisette, le sourire, le clin d'œil, la façon dont il s'est rapproché… tout ça tourne en boucle, mélangé aux souvenirs plus sombres de Gilles.
À vingt-trois heures pile, la porte vitrée s'ouvre à nouveau. Brimont et Saunier rentrent ensemble, en discutant à voix basse. Ils ont l'air détendus, un peu plus détendus qu'en début de soirée. Saunier accompagne son collègue jusqu'à l'ascenseur.
— Tu montes ? Moi je vais fumer encore une clope avant de rentrer.
Brimont hoche la tête, entre dans la cabine. La porte se referme sur lui.
Saunier se tourne alors vers le comptoir et s'approche. Il a toujours ce sourire tranquille, sûr de lui.
— Je vous offre une cigarette ?
Je secoue la tête.
— Non, merci. J'ai déjà fumé tout à l'heure.
Il insiste, sans agressivité, juste avec cette assurance calme.
— Allez. Une seule. Dehors. Cinq minutes. Après je vous laisse tranquille, promis.
J'hésite. Le hall est vide. Aucun client en vue. L'horloge marque vingt-trois heures trois. Finalement je cède, plus par curiosité que par envie réelle. Ou peut-être par autre chose que je refuse encore de nommer.
Nous sortons à nouveau. La nuit est plus fraîche maintenant. Il m'allume une cigarette malgré mon refus initial, ses doigts frôlant les miens une fraction de seconde de trop. Puis il s'adosse au mur à côté de moi, plus près qu'avant. Son regard glisse une nouvelle fois vers mon badge, s'y attarde brièvement, puis remonte.
— Alors… Wyatt. C'est un joli prénom. Vous êtes d'ici ?
Je réponds brièvement, professionnellement.
— Oui. Depuis toujours.
— Et vous travaillez ici depuis longtemps ?
— Trois ans.
— La nuit, tout le temps ?
— La plupart du temps, oui.
Il tire sur sa cigarette, me regarde de côté.
— Ça doit être dur pour votre… situation compliquée, à la maison.
Je ne réponds pas. Il continue, sans se formaliser de mon silence.
— Vous avez quel âge ?
— Vingt-neuf.
— Je vois. Moi trente-quatre. Parisien. Enfin, en ce moment. Je bouge beaucoup pour le boulot.
Il pose d'autres questions. Sur mes horaires. Sur ce que je fais de mes journées. Sur si j'aime vraiment ce métier ou si c'est juste pour payer les factures. Chaque question est personnelle, posée avec un ton détendu, presque amical, mais sous-tendue par quelque chose de plus. Il ne force pas les réponses. Il attend. Il observe. Il sourit quand je détourne le regard.
Je reste sur la réserve. Réponses courtes. Ton neutre. Mais je sens que chaque silence, chaque hésitation, l'intéresse autant que les mots.
La conversation aurait pu continuer plus longtemps. Mais à l'intérieur, la sonnerie du téléphone de l'accueil retentit soudain, nette, insistante.
Je sursaute légèrement.
— Excusez-moi. Je dois y aller.
Saunier écrase sa cigarette, me regarde encore une fois. Un sourire plus lent, plus conscient, s'étire sur ses lèvres.
— Bien sûr. Allez-y.
Je pousse la porte, regagne le comptoir d'un pas rapide. En passant près de l'ascenseur, je le vois encore une dernière fois : il est déjà devant les portes, le regard posé sur moi. Il me sourit. Franchement. Puis il entre dans la cabine et les portes se referment sur lui pendant que le téléphone continue de sonner sous ma main.
Le silence du hall est soudainement rompu par la sonnerie du téléphone de l'accueil. Le bruit, sec et strident, résonne contre les murs en marbre imitation, me faisant sursauter alors que j'étais perdu dans une contemplation vide de mes écrans. Quinze minutes se sont écoulées dans ce calme plat, quinze minutes à fixer le vide en pensant à Gilles, à sa trahison, à ce silence de mort qui règne entre nous depuis un an.
Je décroche, la main un peu hésitante.
— Réception, bonsoir.
— Wyatt ? C'est Saunier, en 303. Sa voix, grave et posée, résonne immédiatement dans mon oreille, faisant naître une sensation étrange le long de ma colonne vertébrale.
— Il y a un souci avec la douche, m'explique-t-il calmement. L'eau ne vient pas. Vous pourriez monter un instant pour vérifier ?
J'hésite une seconde. Le protocole voudrait que j'envoie quelqu'un d'autre ou que je demande plus de précisions techniques, mais quelque chose dans son ton m'impose le silence.
— J'arrive, dis-je simplement. Par pur réflexe professionnel, je prends le téléphone de service avec moi, comme pour me donner une contenance, une armure, avant de me diriger vers l'ascenseur.
Le trajet jusqu'au troisième étage semble durer une éternité. Le miroir de la cabine me renvoie une image que je déteste : un réceptionniste de nuit aux yeux rougis, la chemise un peu trop raide, le visage tendu par une fatigue qui ne vient pas du travail. Quand les portes s'ouvrent, je me dirige vers la 303. Je frappe, deux coups brefs sur le bois clair. Il ouvre presque immédiatement.
Saunier est là, planté dans l'encadrement de la porte. Il n'a qu'une serviette blanche nouée autour de la taille, la peau encore légèrement humide, brillante sous la lumière artificielle du couloir. Des gouttelettes perlent le long de son torse musclé, descendant jusqu'au bord du tissu. Je baisse les yeux, cherchant à me concentrer sur ses pieds ou le mur derrière lui, n'importe où sauf sur ce corps qui m'intimide.
— L'eau chaude, dit-il en guise de bienvenue, un sourire amusé aux lèvres. Elle a beaucoup de mal à arriver.
Je m'efforce de garder un ton purement professionnel, bien que ma voix manque un peu d'assurance.
— C'est normal dans ce bâtiment, monsieur, dis-je en évitant son regard. La chaudière est ancienne, le circuit est long. Il faut souvent laisser couler plusieurs minutes.
Il ne m'écoute pas vraiment. Je vois bien qu'il s'en fiche. Il fait un pas en avant, sortant de la chambre, réduisant l'espace entre nous jusqu'à ce que je sente la chaleur émaner de sa peau. Il m'oblige à reculer, mes talons butant contre la moquette du couloir. Il n'est plus le client, il est une présence imposante, déstabilisante.
— Je ne parlais pas seulement de la douche, Wyatt, murmure-t-il, sa voix descendant d'une octave.
Il se rapproche, très près. Son regard bleu, d'une intensité troublante, fouille mon visage. Il est direct, sans détour, comme si les convenances sociales n'existaient pas dans cet étage.
— Vous êtes terriblement à mon goût, vous savez. Et j'ai envie de vous.
Je recule encore d'un pas, le souffle court, le cœur battant à tout rompre contre mes côtes. Je me sens comme une proie, mais une proie qui ne veut pas vraiment s'enfuir.
— Je suis en service, je… ce n'est pas possible, Monsieur Saunier. Vous savez très bien que c'est impossible.
Il rit doucement, un rire bas qui vibre dans sa poitrine. Je m'apprête à tourner les talons pour regagner l'ascenseur, cherchant une porte de sortie, quand il me retient d'un geste ferme, posant sa main sur mon épaule. Ses doigts sont chauds, brûlants à travers le tissu de ma chemise. — Attendez. Ne partez pas tout de suite. Il y a un autre souci, à l'intérieur. Quelque chose de plus pressant.
Intrigué malgré moi, incapable de lui résister totalement, je franchis le seuil de la chambre. Il referme la porte derrière nous, un clic sourd qui résonne comme un couperet.
Je me retourne, prêt à lui demander ce qu'il veut, mais les mots meurent dans ma gorge. Saunier s'est allongé sur le lit, en plein milieu. Il a retiré sa serviette. Il est entièrement nu, dans une posture de défi total. Son corps est sculpté, puissant, et son érection, visible et ostensible, ne laisse aucun doute sur ses intentions. Il a commencé à se caresser, lentement, ses yeux fixés sur les miens, me forçant à être le spectateur impuissant de son désir.
— Il est là, le problème, murmure-t-il, sa voix rocailleuse. J'ai envie de toi, Wyatt. Et je vois bien, à la façon dont tu me regardes, que tu en as tout autant envie.
Le monde semble s'être arrêté. Je reste là, figé, la bouche légèrement entrouverte, fasciné par le spectacle, par son audace, par la pulsion violente qui monte en moi et qui écrase tout le reste — mes complexes, ma tristesse, ma vie avec Gilles. Il profite de mon état de choc pour se relever avec une souplesse féline. Il franchit les quelques pas qui nous séparent, s'approchant jusqu'à ce que je sente son souffle épicé sur mon visage. Il attrape mon visage entre ses mains, ses paumes rugueuses contre mes joues, et, sans me laisser le temps de réfléchir, pose ses lèvres sur les miennes dans un baiser possessif, gourmand, qui ne me laisse aucune chance d'échapper à ce qui vient de commencer.
Le baiser est un choc, une irruption de vie électrique dans ma nuit de spectateur désespérément calme. Au début, je reste rigide, mes mains ballantes le long de mon corps, totalement pétrifié par l'audace de cet homme qui, quelques minutes plus tôt, n'était qu'un client parmi d'autres. Puis, la chaleur de sa bouche m'envahit. Sa langue explore la mienne avec une autorité qui balaye mes dernières digues, mes dernières réticences. Je réponds à son baiser, mes doigts cherchant un appui, trouvant ses épaules larges, sa peau ferme et brûlante, cette texture masculine qui semble me promettre l'oubli de tout le reste.
Dans un sursaut de lucidité, je romps le contact. Je recule, la respiration saccadée, le visage en feu, le cœur martelant ma poitrine comme un oiseau en cage.
— Non… stop. Je ne peux pas, je… je travaille, c'est mon service, je ne peux pas faire ça ici, pas maintenant.
Il ne s'arrête pas. Son sourire ne faiblit pas ; il devient plus carnassier, conscient de ma fragilité, savourant chaque seconde de ma confusion. Il se rapproche, me poussant avec une lenteur calculée contre le mur de la chambre. Ses mains, agiles, impatientes, commencent à défaire les boutons de ma chemise de réception, un par un, avec une précision qui m'ôte tout souffle. Le tissu s'écarte, exposant mon torse à l'air frais et aux caresses de ses doigts.
— Tu travailles, certes, murmure-t-il contre mon cou, sa voix grave vibrant contre ma peau. Mais tu es là, avec moi. Et appelle-moi Gwendal, Wyatt. Oublie le reste.
Je ne lutte plus. Le son de son prénom, libéré de la distance du nom de famille, brise mes dernières défenses. Mes mains descendent sur ses bras, explorant la texture de ses muscles saillants alors que je me laisse déshabiller. Il fait glisser ma chemise, puis libère mes jambes de mon pantalon de service dans un geste fluide qui me laisse totalement vulnérable. Il m'entraîne vers le lit, là où, quelques minutes plus tôt, il m'exposait son désir avec une franchise qui me brûle encore.
Je m'agenouille entre ses jambes. Il est imposant, une présence qui sature l'espace, dominant la pièce de toute sa stature athlétique. Je m'approche doucement, mes lèvres effleurant sa peau brûlante avant de prendre son érection en bouche. Je le fais avec une lenteur étudiée, mes mains posées sur ses cuisses musclées, sentant chaque fibre tressaillir sous mes doigts. Je sens sa force, sa tension, et je prends un plaisir intense à explorer sa réaction. Il lâche un gémissement sourd, ses mains viennent se poser fermement sur l'arrière de ma tête, dirigeant mon mouvement, approfondissant chaque caresse. Je l'accueille pleinement, encore et encore, alors qu'il se cambre sous le plaisir, ses doigts se crispant dans mes cheveux à chaque fois que je descends plus bas, que je le caresse avec plus d'application.
Il murmure des encouragements rauques, sa respiration devenant plus rapide, plus saccadée, tandis qu'il se laisse complètement aller sous mes lèvres, chaque mouvement de ma part lui arrachant un peu plus de contrôle.
Puis, il m'attire vers le haut, contre lui. Il m'allonge sur le lit, ses mains explorant chaque centimètre de mon corps, comme s'il marquait son territoire. Il commence par me pénétrer avec une douceur infinie, un rythme lent, presque tendre, qui me fait frissonner jusqu'à l'âme. Chaque va-et-vient est une promesse. Je gémis, mon souffle se transformant en halètements. Très vite, il accélère, imposant une cadence plus brute, plus intense. Il ne me laisse aucune pause, ses mains saisissant mes hanches pour me maintenir dans son rythme effréné. Je ne maîtrise plus mes sons, je hurle de plaisir alors que le monde autour de nous s'efface, ne laissant que cette fusion intense de nos corps.
Il me retourne. Je suis à quatre pattes sur les draps, et il se place derrière moi, son corps puissant s'appuyant contre mon dos. La pénétration est plus profonde, plus directe, percutante. Je crie sous ses assauts, mes mains s'agrippant aux draps, chaque mouvement résonnant jusqu'au plus profond de mon être. Il me domine, il m'occupe, il ne me laisse aucun répit, chaque poussée étant plus forte, plus profonde que la précédente, m'enfonçant dans le matelas à chaque choc.
On change de position, il me prend face à face, mes jambes enroulées autour de sa taille, ses mains saisissant mes hanches pour me maintenir dans son rythme effréné. La friction est totale, électrique. Je sens son plaisir monter en même temps que le mien, une synergie sauvage et incontrôlable.
La fin approche, brutale et magnifique. L'intensité grimpe, devient insoutenable. La tension dans mon bas-ventre explose sans que je n'aie besoin de toucher une seule fois mon corps ; la seule force de son va-et-vient, sa présence, provoque mon paroxysme. Je jouis en hurlant, mon corps se convulsant contre le sien, tandis que, quelques secondes plus tard, il me rejoint, ses mouvements s'accélérant jusqu'à un rythme frénétique. Il me remplit complètement, il me tasse, son plaisir inondant mon être alors qu'il continue de me pénétrer avec une puissance qui semble vouloir m'effacer de la réalité.
Le silence retombe, lourd, chargé d'électricité et de chaleur. Il m'embrasse avec une fougue presque douloureuse, ses mains caressant mes cheveux, encore en sueur.
— C'était… incroyable, souffle-t-il, encore essoufflé, son regard bleu plongé dans le mien.
Mais, pour moi, le retour à la réalité est violent. Le poids de mon uniforme, de ma fonction, de ma vie avec Gilles, tout revient comme une gifle glacée. Je me relève précipitamment, évitant son regard, et je m'habille avec une hâte fébrile. Mes mains tremblent, ma chemise est mal boutonnée. Je suis déjà ailleurs, déjà redevenu le réceptionniste de nuit hanté par ses propres démons.
Gwendal se redresse, un peu surpris par mon empressement. Il se lève avec une aisance insolente, s'approche de moi et m'attrape par les épaules pour un dernier baiser, plus léger, presque tendre, imprégné de notre intimité récente. — Merci, Wyatt, dit-il avec ce même sourire magnétique qui m'a fait perdre pied. À demain matin, bogoss.
Je ne réponds pas, incapable d'articuler un mot. Je sors de la chambre, le cœur battant à tout rompre, la sensation de lui encore présente en moi comme une marque indélébile, tandis que je redescends vers le hall, seul avec mes secrets.
Le retour dans le hall est un calvaire. Chaque pas dans le silence du couloir résonne comme un reproche. Je me réfugie dans les vestiaires, là où l'odeur du détergent industriel me ramène brutalement à ma réalité de réceptionniste. Je file sous la douche, l'eau chaude brûlante sur ma peau ne suffit pas à effacer la sensation des mains de Gwendal sur moi. Sous les jets, je ferme les yeux et je laisse les souvenirs de la nuit défiler, sans filtre. C'est là, dans cette solitude humide, que tout s'éclaire.
La compréhension me frappe avec une clarté brutale. Ce qui vient de se passer, ce n'était pas juste une pulsion, c'était le catalyseur. Gilles, ses mensonges, ses absences, ce vide sidéral dans lequel je dépérissais depuis un an… ce n'était pas moi le problème. J'ai compris que j'avais accepté d'être transparent, d'être une ombre, parce que je ne croyais plus mériter mieux. Gwendal, par sa simple intrusion, par son désir brut, m'a forcé à regarder mon propre corps, ma propre valeur. J'ai compris que je ne pouvais plus revenir en arrière.
À cinq heures, le cœur battant si fort qu'il me fait mal aux tempes, je compose le numéro. Je sais que Gilles est levé depuis une demi-heure, probablement en train de chercher une nouvelle excuse ou une nouvelle cible. Le téléphone sonne deux fois.
— Wyatt ? Allo ? Je ne lui laisse pas le temps de respirer, de manipuler, de pleurer.
— Gilles. C'est fini. Je veux divorcer. Tout est terminé. Avant même qu'il ne puisse souffler un mot, je raccroche. Le silence qui suit est le plus beau que j'aie jamais connu.
Vers 6h45, je suis dehors, adossé au mur, une cigarette tremblante entre les doigts. L'aube pointe, grisâtre. La porte s'ouvre. Gwendal sort. Il est impeccable, déjà prêt. Il m'aperçoit, ses yeux s'illuminent de cette lueur prédatrice que j'ai apprise à reconnaître.
— Mon collègue ne va pas tarder, dit-il en s'approchant, une cigarette aux lèvres. Il m'allume la mienne, ses doigts effleurant les miens, puis, sans prévenir, il me pousse dans l'angle mort du lampadaire. Il m'embrasse, un baiser qui a le goût de l'urgence.
— J'ai adoré chaque seconde de cette nuit, murmure-t-il contre mes lèvres. Je reviens la semaine prochaine pour le boulot. Tu voudras me revoir ?
Je suis incapable de formuler une réponse cohérente, mon esprit étant encore en lambeaux après mon appel à Gilles.
— Je… de toute manière, je serai ici, réponds-je, le souffle court.
Son collègue arrive, marquant la fin de notre parenthèse. Ils vont déjeuner au restaurant d'en face. Avant de monter dans son véhicule, Gwendal me glisse une carte de visite dans la main. Il me gratifie d'un clin d'œil complice avant de partir. Sur le verso de la carte, d'une écriture élégante, il a griffonné : Je veux vraiment te revoir.
La semaine suivante n'est que le début d'une nouvelle vie. Nos retrouvailles ne sont plus celles d'un client et d'un réceptionniste. Nous nous voyons dans des bars sombres, dans des hôtels anonymes, nous discutons jusqu'à l'aube. Il m'écoute raconter mon mariage, mon étouffement, ma peur. Il me donne les clés pour sortir de mon propre labyrinthe. Et j'ai fini par le faire. J'ai quitté Gilles pour de bon, laissant derrière moi l'appartement, les bouteilles de whisky vides et les mensonges.
Un an a passé.
Je n'habite plus dans cette ville qui sentait l'asphalte chauffé et les regrets. J'ai déménagé à trois cents kilomètres, dans une cité plus calme, entourée de forêts. Je ne suis plus le réceptionniste fatigué, je suis désormais chef de réception dans un hôtel de prestige. Mes responsabilités sont plus lourdes, mais mon esprit, lui, est enfin léger.
Je vis avec Gwendal. Il a radicalement changé de cap, lui aussi. Il ne court plus les routes pour des entreprises anonymes ; il est devenu conférencier. Il parle de motivation, de changement, de la capacité de l'individu à briser ses propres chaînes. Il reste dans la même ville que moi, et chaque soir, quand je rentre, il est là. Nous avons construit un espace qui ne nous ressemble en rien de ce que nous avons connu auparavant.
Parfois, je m'assieds sur notre balcon, je regarde le soleil se coucher, et je songe au chemin parcouru. Si je devais tirer une morale de tout cela, ce serait celle-ci : les personnes toxiques, aussi destructrices qu'elles puissent être, sont parfois le miroir nécessaire dont nous avons besoin pour voir que nous sommes capables de nous retrouver et de nous reconstruire. J'ai réussi à pardonner à Gilles. Pas pour lui, mais pour moi. Le pardon est une libération qui rend à l'autre son insignifiance. Il fait partie de mon passé, un chapitre clos, et je ne veux plus jamais en entendre parler. La vie est trop courte pour la passer dans l'ombre de ceux qui nous empêchent de briller. J'ai enfin appris à vivre pour moi, à côté de celui qui a su raviver la lumière.
Fin.
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